Téléphone.
Lorsque je revins à moi cette fois-ci, ce fut secoué par un personnage aux traits indistincts. Ce n'était pas tout à fait la vérité, mais ma vue était tellement brouillée que c'en était le ressentit. Ce réveille n'avait rien à voir avec ceux de ces trois derniers jours, ni avec celui de l'hôpital. J'étais raide, j'avais froid et un goût de sang dans la bouche.
J'observai le visage de Kaho comme si les informations que mes yeux transmettaient à mon cerveau arrivaient avec dix secondes de retard.
Je ne sais pas si c'était les traits tendus de son visage où la lassitude que je lisais dans son regard, mais quelque chose en moi avait envie de se méfier de cette femme. Pourtant je l'adorais… Cela me rappelait de mauvais souvenirs d'enfance.
-Est-ce que tout va bien, me demanda-t-elle ?
Sa voix était douce et posée, le genre de voix que l'on veut entendre à chaque secondes de sa vie sans jamais avoir la sensation d'en avoir assez. Juste cette mélodie à l'infini. Kaho était vraiment l'incarnation de la perfection chez une femme : la beauté, la douceur, la gentillesse, l'intelligence et le charisme. Et pourtant quelque chose me gênait dans sa manière de me regarder.
-Ou-oui ! Tout va bien, haha…! Je vais juste sortir pour m'aérer un peu !
Je me levai un peu précipitamment et manquai de renverser Kaho au passage. Mes jambes mirent une ou deux secondes avant de me porter de manière convenable, puis je m'enfuis du salon à grand pas.
-Sakura ! Attends !
Je me raidis et me retournai avec précaution.
-Oui ?
-Prends au moins ton téléphone au cas où.
Elle me tendit mon téléphone portable que je n'avais pas daigné regarder depuis que j'étais rentrée de l'hôpital. Kero avait raison, je ne faisais que me renfermer sur moi-même… Il fallait vraiment que je sorte d'ici !
J'empoignai le téléphone sans vraiment parvenir à rendre son sourire à Kaho et sortis en vitesse.
Dehors, l'air commençait à se faire frais et le vent me giflait le visage. Ne sachant trop où aller, je déambulai dans les rues en redécouvrant les fonctions de mon portable. Je retrouvais principalement la fonction sms, et appel en absence. Plusieurs personnes s'étaient inquiétées pour moi, en particulier Tomoyo Daidōji, ma meilleure amie. Par le passé, Tomoyo avait toujours été derrière moi lors de ma quête pour récupérer les cartes de Clow. C'était également elle qui m'avait confectionné la moitié de ma garde-robe, et pas des moins extravagantes…
Je fus prise de remords devant la dizaine d'appels qu'elle m'avait passé sans succès et la bonne cinquantaine de messages qui avaient, eux aussi, été sans réponse. Je décidai donc de lui passer un coup de fil.
La tonalité retentit trois fois avant que Tomoyo ne décroche. Rapide !
-Sakura c'est toi ? Oh mon dieu ! Si tu savais comme je me suis inquiétée… Tu vas bien au moins ?
-Oh euh… oui, répondis-je légèrement désarçonnée. Je suis un peu sortie pour prendre l'air et j'ai vu que…
-Oh ! Tu es dehors, où ça ? J'arrive !
-Tu ne sais même pas où je suis.
-On se retrouve au parc dans lequel on passait pour aller à l'école quand on était petite ! À tout de suite !
Tomoyo me raccrochait au nez. Habituellement c'était quelqu'un de relativement calme et posée, mais, d'habitude, je ne faisais pas de tentative de suicide… Je ne cherchais même plus à essayer d'expliquer mon geste, j'avais l'impression de me relier à l'avis général : j'avais été faible et pitoyable.
Si Shaolan me voyait… Il devait avoir honte. Je levai la tête comme si j'avais pu le voir à travers les nuages qui s'amoncelaient dans le ciel. Le soleil ne se coucherait pas avant deux bonnes heures, mais les nuages faisaient paraitre l'atmosphère plus sombre.
Je marchais lentement jusqu'au parc. L'espace de jeu qui y avait été aménagé avait été construit alors que j'étais encore enfant. À cette époque, le toboggan nous semblait immense et il brillait presque sous le soleil. Aujourd'hui je repassai devant avec nostalgie, le mètre vingt du toboggan ne me faisait plus frémir et les couleurs s'étaient délavées à force d'intempéries. L'espace de jeu semblait appartenir à un autre temps, tout comme moi.
Je me tournai juste à temps pour voir une Cadillac gris-souris se garer aux abords du parc. La ville était relativement grande, mais j'avais rarement vu qui que ce soit au volant d'une Cadillac, Tomoyo mise à part. J'étais donc sûre que c'était elle.
Quand ses cheveux noirs apparurent dans l'embrasure de la portière, mon cœur fut rempli d'une chaleur bienfaisante. Tomoyo était comme mon double, ma jumelle, mon autre moitié. Son air maternel donnait envie de se jeter dans ses bras.
Il fut un temps, elle ne se baladait jamais sans son caméscope. Et ça m'aurait inquiété si ça avait toujours été le cas. J'avais quelques appréhensions quant aux voitures désormais, être distrait au volant était déjà assez facile, pas besoin de se rajouter des distractions ! Cependant, voilà bien des années que Tomoyo n'avait plus fait de film. La caméra avait été un cadeau de son père, Tomoyo et ses parents vivaient dans une grande maison limite bourgeoise mais son père travaillait beaucoup pour subvenir aux besoins de sa famille. C'est pour se faire pardonner de ses absences et de ses longues heures de travails qu'il avait offert l'appareil à sa fille. Tout du moins, c'est ce que cette dernière et sa mère croyaient.
En réalité, il se révéla quelque temps après que Tomoyo et moi entrions au lycée que son père était à la tête d'un groupe de détournement de fond de très grande envergure. Son travail n'était qu'une couverture et il avait mentit à sa famille tout ce temps. Le père de Tomoyo fut envoyé en prison et dû payer une somme d'argent colossale en contrepartie de ses méfaits.
Tomoyo et sa mère se retrouvèrent sans le sous, sa mère fut obligée de vendre la maison et de trouver un emploi. Elle tomba peu à peu dans la dépression et devait prendre des médicaments pour ne pas céder à la folie. Tomoyo était la seule chose qui la raccrochait encore à ce monde et elle s'y attachait de toutes ses forces.
À dater de ces jours difficiles, Tomoyo cessa d'aller à l'école, jeta son caméscope au rebut et se lança dans la création de vêtements.
J'étais suffisamment bien placée pour dire qu'elle était douée. J'avais souvent portée ses créations et me portai volontaire pour lui donner un coup de main, mais elle refusa.
Honnêtement je l'admirais, elle avait toujours su garder son sourire malgré le combat qui devait faire rage à l'intérieur d'elle. Elle travailla d'arrache-pied, et elle réussit ! De nombreux magasines l'interviewèrent et le succès ne se fit pas attendre. Sa réussite fut telle qu'elle put bientôt racheter une maison convenable pour y loger avec sa mère, et même si cette dernière travail encore à mi-temps, Tomoyo contribue à la majeur partie des revenus. Ce qui n'était pas rien pour une jeune fille de dix-neuf ans !
Elle ne filma plus jamais. Tomoyo était d'une nature très douce et compréhensive, mais la trahison était une chose qu'elle ne tolérait pas. Il est difficile d'imaginer de renier ses parents. Même si mon père me coupait les deux bras et les deux jambes je l'aimerais encore. Mais Tomoyo avait tout simplement tiré un trait sur son père et elle entendait bien ne plus jamais le revoir.
Cette réalité me rendit triste alors que ma meilleure amie s'approchait de moi.
-Sakura ! Tu vas bien ?
Je me jetai dans ses bras et les larmes coulèrent d'elle-même de mes joues tandis que Tomoyo me caressait doucement les cheveux d'une main experte. C'était dur à dire, mais j'avais souvent eu besoin de réconfort ces dix dernières années…
-Allons, allons, me souffla-t-elle de sa voix douce, racontes-moi ce qui se passe.
-J'ai fait…. une bê-bêtise, chouinai-je pitoyablement. S-sans moi, tout le monde serai… serai bien mieux !
Je fus prise de spasme au moment où je tentais de calmer mes sanglots. Tomoyo attendit que je me calme avant de répondre.
-Ce n'est pas vrai. Regarde, tout le monde était triste à l'idée que tu ne sois plus là. Ça aurait été pire si tu étais arrivée à tes fins. Personne ne t'en veut pour ce que tu as fait, c'était juste un moment d'égarement, rien de plus.
-Et tu t'es tellement inquiétée, fis-je en relevant la tête, les yeux bouffis de larmes.
-Comme tout le monde, me rassura-t-elle. Mais Toya m'a appelé pour me dire que tu te portais bien, alors j'attendais seulement que tu te décides à m'appeler.
J'écarquillai les yeux devant son sourire sincère et bienveillant. Je ne connaissais décidément personne d'autre comme elle. Même la perfection de Kaho semblait incomplète face à l'image que j'avais de Tomoyo.
Je replongeai mon nez dans son cou pour me donner un peu de courage, et mon amie répondit volontiers à mon étreinte, elle savait que j'en avais besoin.
-Il y avait tellement de chose que j'aurai aimé lui dire, repris-je, la voix légèrement tremblante.
-Tu veux remédier à ça ?
Je me redressai pour la regarder en face – ce qui n'était pas évident puisqu'elle faisait presque dix centimètres de plus que moi – d'un air interrogateur. À sa place, j'aurai probablement ri en voyant ma tête, mais Tomoyo resta très sérieuse et m'attrapa doucement la main.
Elle m'entraina jusqu'à sa voiture et j'eu quelques réticences, mais m'installai quand même sur le siège passager. Pour dire la vérité, je n'aimais pas trop les Cadillac, elles étaient trop… spéciales à mon goût. Et elles coutaient surtout beaucoup trop chères pour que je pense à m'en acheter une. Peut-être pour mes vieux jours ? Parce que, si l'extérieur ne me payait pas de mine, le cuir des sièges étaient vraiment agréable : on se serait cru sur un nuage.
J'aurai presque apprécié si je ne m'étais pas crispée sur mon siège à chaque fois que l'on croisait une nouvelle voiture. Heureusement il commençait à se faire tard et ce coin n'était pas trop fréquenté.
J'avisai une voiture sombre arrêté au bord de la route et une jeune fille qui parlait au conducteur, un grand sourire aux lèvres. Son attitude était plus aguicheuse qu'autre chose et, penchée comme elle l'était, elle laissait à la vue une grande partie de son décolleté. L'homme au volant ne devait pas en perdre une miette…
D'un coup j'eu un pressentiment et me retournait pour observer la fille une dernière fois avant qu'elle disparaisse au loin.
-Tomoyo… Tu as vu ?
Mon amie me jeta un bref regard que je ne captais pas vraiment puisque je regardais à moitié derrière nous, mais j'eu la vague impression qu'elle était désolée. Pourquoi ?
-Est-ce que c'était Rika ?
Elle ne dit rien, mais hocha tout de même la tête. Elle ne voulait pas le prononcer à voix haute parce que ça m'aurait paru plus réel, mais j'étais déjà choquée.
-Depuis quand est-ce qu'elle fait ça ? m'exclamai-je presque dans un cri. Mais comment… !
Je ne parvins pas à terminer ma phrase. Rika était une fille si gentille. Nous n'étions pas allées dans le même collège, mais nous avions quand même gardé le contact pendant quelque temps. Et puis au fur et à mesure on ne c'était plus beaucoup parlé, mais jamais ô grand jamais ne n'aurai pensé…
-Tu te rappelles du professeur Terada, me demanda Tomoyo, coupant cours à mes pensées ?
-Oui, fis-je songeuse. C'était notre professeur en primaire, et Rika était amoureuse de lui.
-Et ça, ça ne te met pas la puce à l'oreille ?
Je ne comprenais pas et Tomoyo développa un peu plus son idée.
-Lorsque l'on était enfant, Rika était amoureuse de notre professeur. Nous étions petites, on ne se rendait pas forcément compte, mais cet amour était déjà malsain. A-t-on déjà vu un enfant aimé un adulte de cette manière ? Je t'accorde que ça peut parfois arrivée, mais ce n'est pas normal !
Je rougis légèrement. Je n'avais pas analysé ce comportement. Enfant j'étais persuadée que l'amour résolvait tous les maux parce que j'étais entourée d'un père et d'un frère qui m'aimaient beaucoup. J'étais également amoureuse d'un ami de mon frère, il était bien plus vieux que moi – surtout à l'époque, ça faisait une grosse différence – mais pas autant qu'entre le professeur Terada et Rika…
-Je ne suis pas experte, reprit Tomoyo de sa voix calme, mais je pense que c'est lié au fait que Rika n'ait pas de père. Le manque d'affection paternel l'avait amené à aimer des hommes plutôt que des garçons de son âge. Cependant, monsieur Terada était un bon professeur d'école et jamais il ne se serait permis de flirter avec une petite fille de sa classe. Mais Rika n'a jamais lâché l'affaire, même pas en apprenant qu'il s'était marié. Et pourtant elle en était malade, je l'avais croisé en ce temps-là et je l'avais trouvée… changée. Le fait est que j'ai appris plus tard qu'elle et monsieur Terada c'était plus ou moins mis ensemble, alors Rika devait essayer de recoller les morceaux entre eux. Il trompait sa femme alors même que celle-ci attendait leur deuxième enfant.
Mon amie marqua une pose, concentrée sur la route. Je restais sans voix, captivée par son histoire.
-Monsieur Terada a finalement voulu rompre avec elle en comprenant son erreur. Mais il était trop tard, Rika continuait à le harceler et le choc n'en fut que plus dur pour elle. Le mariage de notre professeur était sur le point d'être mis en péril, mais, par quelques pirouettes, monsieur Terada réussi à convaincre sa femme de la folie de Rika – ce qui n'était pas très compliqué – et à redresser la barre de son couple. Ils déménagèrent loin d'ici, dans un endroit inconnu de Rica. Oh ! Elle essaya bien de le retrouver si c'est ta question. Mais elle n'y parvint pas et sombra petit à petit dans la folie. C'est pour ça qu'elle se prostitue depuis presque un an. Je suis étonnée que tu n'aies pas été au courant, mais c'était peut-être mieux ainsi.
Elle me sourit, mais je ne m'offusquai pas. Enfant, apprendre que des gens en savaient plus que moi et ne me disaient rien pour me protéger m'aurai probablement fait bouder. Aujourd'hui je me rendais juste compte que je préférais ne pas savoir. C'était plus simple et ça faisait moins mal que connaitre la vérité.
Deux minutes plus tard, la voiture s'arrêta sur un petit parking près d'un terrain boisé. Mais je n'y fis pas vraiment attention, Rika hantait toutes mes pensées.
-Je ne comprends pas qu'une fille aussi gentille puisse tomber si bas, murmurai-je avant de ravaler mes paroles.
N'avais-je pas moi aussi essayé de me foutre en l'air après tout ?
-C'est vrai que c'est triste, confirma Tomoyo, mais quand tu l'as regardé, tu n'as pas trouvé qu'elle était faite pour ça ?
Je lançai un regard horrifié vers la meilleure amie qui était absolument sérieuse. Son expression me poussa à réfléchir.
Je n'arrivais pas à imaginer Rika autrement que la petite fille au visage en cœur qui adorait la pâtisserie. Mais Tomoyo avait raison, quand j'avais vu Rika, avant même de la reconnaitre, je n'avais vu en elle qu'une fille facile car c'était ce qu'elle était pour son travail. Si on pouvait vraiment appeler ça ainsi. Sa beauté était à couper le souffle et je comprenais aisément qu'elle puisse attirer les hommes. Mais dans ce cas, n'aurait-elle pas aussi pu tourner la page et se trouver quelqu'un fait pour elle ? Les jolies femmes avaient rarement tendance à finir seule…
-Elle n'a jamais essayé de passer à autre chose ? De ce trouver quelqu'un d'autre ?
Tomoyo avait ouvert sa portière et me fixa dans les yeux, comme si elle essayait de faire ressortir quelque chose en moi.
-Désires-tu passer à autre chose vis-à-vis de Shaolan ?
Je restai muette. Il était évident que non ! Ou, tout du moins c'était la conviction que j'avais alors.
Tomoyo n'attendit pas ma réponse et descendit de voiture. Je la suivis et observait le cimetière.
Si j'avais fait plus attention, je l'aurai forcément reconnu, c'était l'un des plus grands cimetières de la ville, celui où on avait enterré l'amour de ma vie…
Je me retournai vivement pour attraper la portière, mais Tomoyo m'agrippa par le bras.
-Il faux affronter les fantômes Sakura, me susurra-t-elle, pas les laisser nous effrayer. En tant que chasseuse de carte, ce concept ne t'est pas inconnu !
Je plongeai dans ses grands yeux gris bleutés et lâchai progressivement la portière.
-C'est bien, m'encouragea Tomoyo, vas-y à ton rythme.
Nous entrâmes dans le cimetière et mon amie me dirigeait vers la tombe de Shaolan. Je ne pensais, et même, je ne voulais pas remettre les pieds ici… Mon souhait avait failli être réalisé, mais j'étais là. Je ne voyais pas vraiment où je me conduisais, ma vision était comme troublée et les objets tournaient autour de moi.
Nous nous arrêtâmes finalement et l'environnement cessa de se tordre, tout redevint normal. Une dizaine de bouquets de fleurs étaient étalés sur la tombe ainsi qu'une plaque que je savais offerte par Meiling, la cousine de Shaolan.
Tomoyo alluma un bâton d'encens et fit une petite prière à l'attention du défunt. Moi je ne pouvais que regarder, les yeux écarquillés comme si je ne voulais pas croire que c'était vrai. Exactement comme la première fois que j'étais venue…
Je m'écroulai à genoux et me mis à pleurer à chaude larme. Je parlais à la tombe tout en pleurant, mais je doutais que qui que ce soit comprenne quoi que ce soit tant mes sanglots défiguraient mes paroles. Mais ça n'était pas grave, c'était pour Shaolan. Comme il me manquait… J'avais l'impression d'avoir un couteau en travers de la gorge, mais lui raconter ce qu'il se passait, ce que je ressentais alors même qu'il ne pouvait pas vraiment m'entendre me faisait du bien.
Lorsque je me redressai enfin, Tomoyo n'était plus là. Je m'essuyai le visage et me redressai pour observer les alentours, mais ne la vis nulle part. Cela dit, je n'avais pas peur, Tomoyo était ma meilleure amie et je savais qu'elle ne m'avait pas abandonnée.
Je fis un dernier au revoir à Shaolan et me mis à déambuler au milieu des tombes. J'avais toujours trouvé les cimetières tristes, mais maintenant que je me baladais à travers les rangés, je revenais sur mon opinion. Il y avait partout de gros bouquets colorés, parfois même des talismans pour éloigner les mauvais esprits flottants dans le vent qui donnait une allure esthétique aux tombes.
Je me rappelai que mon père m'avais dit que les cimetières n'étaient pas des lieux plus tristes que les autres, seulement des lieux de souvenirs. Et tous les souvenirs n'étaient pas mauvais. Mais en ce temps-là, j'étais très petite et la perte de ma mère m'avait beaucoup affectée, je n'avais pas compris.
Au détour d'une rangée, j'aperçus un autre visiteur. Il faisait vraiment sombre à présent – les gardiens n'allaient probablement pas tarder à fermer les grilles de la nécropole – et je n'arrivais pas bien à distinguer ses traits mais son attitude rappelait quelqu'un…
Je m'approchai doucement, comme si de rien était et que je me baladais seulement entre les sépultures en silence (ce qui était presque le cas) jusqu'à ce que je puisse enfin identifier le personnage.
-Toya ?
Mon frère se tourna vers moi, le regard infiniment triste. Puis il se reprit et afficha une expression suffisante.
-C'est toi le monstre ? Si j'avais su que tu sortirais de la caverne qui te sert de chambre, j'aurai pris un sac plus gros, il va surement pleuvoir de l'or !
Il me taquinait et il fut un temps où j'aurai réagi au quart de tour, mais je ne mordis pas à l'hameçon cette fois.
-Tu en as parlé avec Kaho ? fis-je en réponse.
Il m'observa avec un regard presque mauvais, il faisait toujours ça quand il avait l'impression que les autres s'intéressaient un peu trop à ses affaires.
-Tu sais bien que non ! Je ne partage rien avec cette femme à part mon lit.
-Pourquoi tu t'obstines à rester avec elle alors ?
-Pour ne pas que la famille se retrouve en miette encore une fois peut-être ? rétorqua-t-il sur un ton accusateur.
Je me figeai. Il arrivait très rarement que Toya s'énerve contre moi, mais en un sens il avait raison…
-Excuse-moi, lâcha-t-il finalement, c'est juste que… Je suis las de tout ça ! Papa a pété les plombs et je suis presque sûr que la mort de maman y est pour quelque chose, alors que ça fait si longtemps. Akizuki est morte elle aussi, toi tu as failli y passer et j'allais me retrouver seul avec cette femme !
-Ce n'est pas de ta faute si Akizuki est morte, dis-je doucement.
Il aurait pu me rétorquer la même chose au sujet de Shaolan, mais il ne le fit pas, c'était encore trop frais dans mon esprit. En revanche, la mort de Akizuki commençait à dater, mais la brèche qui c'était ouverte dans l'âme de mon frère n'arrivait pas à ce refermer. J'étais persuadée qu'il s'imaginait sans cesse quelle aurait été la vie avec elle. Ils avaient été fiancés après tout, mais juste après cela, on lui détecta une tumeur au cerveau métastasée. Aucun moyen n'était possible pour la sauver et ça avait brisé le cœur de Toya.
Cependant, chez Toya, tout conflit était forcément intérieur. Nous n'avons jamais vraiment su l'étendu de sa peine, ni l'intensité du mal qui le rongeait.
C'est peu après qu'il avait retrouvé Kaho au hasard des chemins et que leur « histoire » c'était construite.
Peut-être était-ce le fait que Kaho et Akizuki aient les mêmes origines qui l'avait poussé à ce fiancer avec elle ? Après tout, elles venaient toutes les deux du clan d'Eriol. Même si d'une certaine façon, Kaho était plus humaine que Akizuki.
Je m'interrogeai sur les causes de sa mort. Akizuki était le réceptacle d'une des créatures de Clow, tout comme Yukito, mon premier amour, avait été le réceptacle de Yue. Mais elle avait choisi de rester réceptacle pour vivre sa vie avec Toya. Peut-être était-elle alors tellement humaine qu'elle avait pu succomber à la maladie alors que la seconde partie d'elle était immortel ? Je n'en avais aucune idée. Je ne savais même pas si sa seconde personnalité était toujours en vie.
-Et si on rentrait, suggérai-je ?
-C'est une excellente idée.
Mon frère me tendit son bras et je le pris en esquissant l'ombre d'un sourire. Peut-être que de venir souvent ici était un peu comme tromper sa femme pour une morte, mais d'un autre côté, ça le maintenait en vie et c'est tout ce qui comptait.
Alors que nous sortions du cimetière, j'avisai Tomoyo assise sur un banc de pierre près de sa voiture, un magazine à la main. Elle ne devait pas réussir à lire grand-chose avec la nuit qui tombait, mais je la soupçonnais de seulement feuilleté les photos.
Elle sourit alors que nous nous rapprochions d'elle.
-Je vois que tu as trouvé de la compagnie Sakura, s'amusa-t-elle.
-C'est très gentil de t'être occupé de ma sœur, Tomoyo, fit Toya en inclinant la tête. Je vais prendre le relais à présent.
Tomoyo hocha également la tête en retour et nous nous dîmes au revoir avant de monter dans nos voitures respectives : Tomoyo dans sa Cadillac, et moi et mon frère dans son vieux taco rouillé.
