Un bruissement d'ailes tira Hermione de sa lecture, l'incitant à refermer son livre et le déposer à côté d'elle. D'un bond, elle se redressa, gravit quelques marches de la volière, et plissa les yeux, essayant de discerner la chouette qui venait de faire irruption dans la tour. Enfin, un sourire rassuré adoucit son visage

« Te voilà, toi ! Tu sais qu'on t'a cherché partout ? », lança-t-elle à la petite chouette de jais, sans toutefois se départir de son sourire amusé.

La chouette hulula doucement en inclinant la tête, puis s'approcha en claudiquant de la jeune fille qui se pencha pour se mettre à la hauteur du petit volatile au plumage noir, et fronça les sourcils. Sa patte était prise dans un barbelé qui avait écorché sa peau à plusieurs endroit. Elle voulut tendre la main, mais l'oiseau poussa un cri apeuré, et s'éloigna en deux battements d'ailes.

« Nox, viens là, s'il te plaît », murmura la Gryffondor d'une voix rassurante en levant son bras.

L'oiseau sembla hésiter, penchant la tête en observant Hermione de ses deux petites billes noires, puis finit par céder et vint se poser sur son bras tendu. Avec lenteur et précision, la Gryffondor s'appliqua à défaire l'étau de fer qui retenait la patte de Nox, puis sortit sa baguette pour soigner la pauvre petite chouette qui finit par s'envoler en hululant gaiement pour tout remerciement. Il était plus de dix-huit heures, et la lueur du soleil se faisait déjà vacillante, se fardant de rouge et d'orange.

Hermione tira un parchemin de son sac, et d'une écriture soignée, elle inscrivit :

« Mazzira,

Nous avons retrouvé ta chouette. Elle était juste partie faire une balade. Elle est un peu trop fatiguée pour faire le trajet ce soir, mais tu lui manques déjà, crois-moi ! En attendant, je veille bien sur elle.

Passe de bonnes vacances,

Hermione. »

Elle l'attacha à la patte d'un Hibou Grand-Duc, et le volatile prit son envol, plongeant bec le premier dans le grand ciel d'ocre.

Elle descendit les escaliers, prête à quitter la volière, mais hésita un instant sur le pas de la porte, puis fit demi-tour. De son sac, elle tira un nouveau parchemin, s'assit à même les marches de pierre, la plume à la main. Après une brève hésitation, elle écrivit sur l'entête du papier brun :

« Drago »

Elle s'arrêta, hésitant de nouveau. Cette pointe d'anxiété typique, ce soupçon de remords, ce sentiment de malaise diffus. Oh, elle ne connaissait que trop bien ces sentiments, et ils précédaient inévitablement une décision qu'elle était sur le point de regretter. Elle voulut froisser le papier, jeter ce mot compromettant, mais s'arrêta en plein geste. Après tout, elle ne faisait rien de mal, elle était une adulte mûre et réfléchie, donc tout à fait apte à différencier un bon d'un mauvais choix... Alors pourquoi sentait-elle qu'elle s'aventurait sur une pente glissante ?

Elle posa la feuille sur le sol, expira longuement tout en faisant rouler nerveusement sa plume entre ses doigts. Elle réfléchissait trop, c'était ça le problème. Quand avait-elle perdu sa spontanéité ? L'art de faire les choses sans réfléchir, de s'octroyer quelques secondes d'innocence ?

D'un geste décidé, elle récupéra le parchemin et inscrivit en dessous :

« c'était juste pour te dire qu'on avait retrouvé la chouette de Mazzira. » d'une écriture nerveuse qui semblait trahir sa propre anxiété.

Elle s'apprêtait à signer, mais elle se ravisa, la main en suspend au-dessus du papier. Elle ressentait soudain l'envie pressante d'ajouter quelque chose. Quelque chose de moins impersonnel. Elle repensa alors à l'ancestrale demeure Malefoy, à cette falaise qui se précipite dans la mer, à ces grands murs de pierre qui semblent sortir de terre et se dresser dangereusement vers le ciel, elle songea au regard glacial de Lucius, au sourire discipliné de Narcissa, au cri lugubre des paons albinos, et sans hésitation, elle ajouta, d'une écriture beaucoup plus fluide :

« Bon courage »

Elle signa, attacha la missive à la patte d'une chouette lapone, et quitta la volière sans se retourner.

Ce n'est qu'une fois dehors qu'un frisson la parcourut. Quelque chose était en train de changer, quelque chose se préparait. Mais cette fois-ci, ce quelque chose était en elle.

~~~~o~~~~

La pluie battante s'écrasa contre sa fenêtre dans un vacarme assourdissant. Un véritable mitraillement aquatique contre la petite lucarne avoisinant son lit la tira de son sommeil, mais elle se contenta de se retourner en grommelant. La pluie diluvienne se fit insistante, cinglant les carreaux avec une telle ardeur, qu'on aurait pu croire qu'elle était animée par la volonté de réveiller Hermione. Cette dernière fronça les sourcils, trop habituée à ce geste pour se rendre compte que son autorité n'avait aucune chance de raisonner les intempéries qui sévissaient à l'extérieur, puis, à contre-cœur, elle consentit à ouvrir les yeux et se pencher tant bien que mal vers la fenêtre. On devinait, malgré la pluie, les lueurs pâles de l'aube au teint glacé du ciel. Bien malgré elle, elle s'extirpa de ses draps soyeux, posant ses deux pieds nus sur la pierre froide du dortoir. Ses cheveux en bataille semblaient prendre un malin plaisir à s'ébattre autour de son visage en boucles indomptables, animés par le refus catégorique de rester coiffer plus de quelques heures. Elle soupira en croisant son reflet dans le miroir, mais ne s'en formalisa pas. Avec une lenteur empreinte de lassitude, elle enfila un épais collant de laine, une jupe et un pull tricoté par Molly, se dressa mentalement le programme de la journée, puis se décida enfin à descendre.

Les couloirs étaient vides. Désert. Pas âme qui vive dans ce château. Enfin, elle déboucha dans la grande salle, où étaient attablés moins d'une vingtaine d'élèves, le plus souvent assis seuls ou en petits groupes disparates qui peinaient à remplir les grandes tables. Elle avisa du coin de l'œil une élève de Serdaigle qui fixait son bol de porridge d'un regard vide, le menton posé sur sa paume, l'air désœuvré. Quel malheureux hasard avait condamné cette élève à rester au château ? Quelles histoires tristes pouvaient se tapir derrière son air morose et sa mine accablée ?
A peu de chose près, elle devait ressembler à ça, elle aussi.

Elle enjamba le banc de la table des Gryffondor et s'y assit en tirant jusqu'à elle le plat d'œufs brouillés dont elle se servit une bonne portion. A peine avait-elle eu le temps d'avaler une bouchée que le vacarme de hululements annonciateurs de la tournée du courrier emplit la grande salle. Un exemplaire de la Gazette du Sorcier s'écrasa brutalement sur la table, à quelques centimètres du plat de porridge qu'elle avait pris soin de déplacer quelques secondes auparavant, par réflexe. D'un geste machinal, elle saisit le journal, avisant la une sans vraiment y prêter attention... et manqua de s'étouffer avec ses œufs brouillés. Elle déglutit difficilement et se focalisa sur la photo mouvante qui prenait toute la première page.

Lucius se débattait, criant comme un beau diable alors que des Aurors l'encerclaient pour le faire rentrer au Ministère. Les yeux d'Hermione bondirent vers le titre, qui clamait, en lettres capitales : « SCANDALE CHEZ LES MALEFOY : QUAND LA FÊTE TOURNE AU CAUCHEMAR ». D'un geste fébrile, elle tourna la page et parcourut l'article.

« Le monde sorcier n'est pas sans savoir que les Malefoy sont loin d'être irréprochables. On ne compte plus leurs bavures et leurs prises de positions pour le moins contestables.
Nous voulons tous croire qu'il est possible de changer, pour le meilleur... mais force est de constater que certaines personnes sont condamnées à se vautrer dans leur propre malveillance.

C'est ainsi qu'en ce premier novembre, lors de la traditionnelle célébration d'Albâtre donnée au Manoir chaque année, des Aurors ont découvert des articles de Magie Noire utilisés lors de la Seconde Guerre dans un compartiment secret de la demeure Malefoy. Fétichisme sordide ou désir de revanche inassouvi ? Seule l'issue du procès nous le dira. En attendant, si l'on ne plaçait que trop peur d'espoir dans la réadaptation sociale des Malefoy, la déconvenue reste grande.

Nous n'en savons encore peu sur les récents évènements qui ont bouleversé l'aristocratie Sorcière. Toutefois, un proche des Malefoy a accepté de nous en dire plus long sur cette soirée. Dans un soucis de sécurité, notre informateur a tenu à rester anonyme.

Témoignage bouleversant :

"La célébration était grandiose, les plats succulents, le décor somptueux... Qui aurait pu croire ce qui se cachait derrière tout ça ? Et plus précisément dans le double-fond du lit des Malefoy ?

J'étais là lorsque c'est arrivé. J'étais en train de parler avec Drago lorsque les Aurors ont débarqué au Manoir. Il faut que vous sachiez, je suis une vieille amie des Malefoy. Nous nous connaissons depuis presque dix ans maintenant. D'ailleurs, confidences pour confidences, Drago a toujours eu un faible pour moi, mais j'ai très tôt senti chez lui quelque chose de malsain et c'est pourquoi j'ai toujours œuvré pour éconduire ses avances. Si je devais être absolument honnête, je vous avouerais que je croyais réellement qu'il pouvait changer, qu'il aurait pu faire une croix sur la Magie Noire... Mais ces derniers temps, il était de plus en plus perturbé. On aurait dit un vrai détraqué. Avec le recul, je pense qu'il nourrissait un profond désir de revanche envers ceux qu'il appelait les 'Sang-de-Bourbe' et les 'Traîtres à leur sang', tout comme son ami Théodore Nott, qui semble lui aussi en proie à de certains problème psychologiques. Il y'a eu des précédents, à l'école... Des choses ont été faites... Des choses terribles dont j'ai moi-même été victime... Vous savez, j'ai peur... Je préfère ne pas... »

D'un geste rageur, Hermione referma le journal, sans même prendre la peine de finir le reste de l'article. Mais il lui fallut encore minutes pour reprendre ses esprits. Enfin, elle poussa le journal du doigt comme s'il s'agissait là d'une ordure particulièrement répugnante et fronça les sourcils : qui était cette fameuse personne 'proche des Malefoy' ? Ca n'avait pas de sens. Hermione savait bien que la maison des Malefoy avait déjà été fouillée de fond en comble à la fin de la Guerre, et qu'aucun objet de Magie Noire n'aurait pu échapper à l'œil expert des Aurors. C'était ridicule. Elle fronça les sourcils de plus belle : cette histoire sentait le piège à mille lieux à la rondes.

Elle releva la tête pour s'apercevoir que tous les élèves présents étaient eux aussi en train de lire la Gazette, ricanant ou affublé d'un air faussement affecté. Cette sale peste de Skeeter et son équipe n'étaient visiblement pas décidés à raccrocher la plume à papote. Elle se sentit nauséeuse, et un brusque haut-le-cœur l'incita à repousser son assiette d'œufs brouillés pour regagner son dortoir, le cerveau en effervescence.

Cette histoire ne tenait pas debout, elle en était convaincue.

~~~~o~~~~

Deux jours étaient passés dans le plus grand des calmes au grand regret d'Hermione. Non qu'elle ait espéré un nouveau tragique incident, seulement il fallait bien avouer que l'atmosphère sinistre qui déployait ses griffes sur le château avait quelque chose d'effrayant. Un silence pesant s'était infiltré dans les couloirs, et la Gryffondor peinait même à reconnaître Poudlard où la vie était d'habitude si tumultueuse et mouvementée. Le bruit des rires et les cris enthousiastes avaient été remplacés par le hululement des courants d'air qui agitaient régulièrement les cheveux d'Hermione. Avec un petit sourire, elle réalisa que c'était toujours ainsi qu'elle s'était imaginé Durmstrang : un château en ruine lugubre et inquiétant, un palais de glace, une chapelle de courants d'air, peuplé d'élèves en fourrures et de regards assassins.

Tout en traversant le pont suspendu, elle ne put s'empêcher de jeter un coup d'oeil au lac, et aux montagnes, au loin. Le parc était nappé de neige d'un blanc immaculé, et pourtant, le ciel était dégagé, tout juste parsemé de quelques nuages duveteux. Un soleil froid, offrant à l'espace vert ses faibles rayons, avait fait fondre la poudreuse par endroit, découvrant quelques vestiges d'herbe émeraude piqueté de boue. Elle profita de la vue un instant, savourant un des derniers jours de beaux temps du mois de novembre, puis elle inspira une longue bouffée d'air pur, chargé de fraîcheur automnale, et prit la direction de la Grande Salle pour déjeuner.

Trop occupée à démêler les fils noués de son écharpe en laine, elle ne remarqua qu'au dernier moment Malefoy qui se tenait à l'angle du mur, près de la porte de la Grande Salle. L'étrangeté de la situation la saisit sans qu'elle n'en comprenne la raison. Drago détonnait dans le décor de pierre de Poudlard. Comme un comédien qui se serait trompé de scène.
Il se tenait à l'endroit exact où elle l'avait vu pour la dernière fois, et pourtant, un millénaire semblait s'être écoulé entre temps, marquant son visage fin de cernes violacées. Lentement, elle s'avança et se planta à côté de lui.

« Salut », murmura-t-elle doucement en lui adressant un sourire compatissant.

« T'as lu l'article, c'est ça ? », déduisit-il de son sourire et de son ton réconfortant.

« Difficile de passer à côté. »

Il hocha la tête lentement, le regard au loin, puis se reprit soudainement et s'avança vers la porte de la Grande Salle, suivi par Hermione. Au moment où il pénétra dans la pièce, tous les regards se braquèrent sur lui et un tumulte de murmures désapprobateurs s'éleva des petits groupes d'élèves attablés.

« Mangemort ! », s'écria un élève de Poufsouffle en lançant à Malefoy un regard méprisant.

Quelques rires. Un « crève ! » s'éleva de la table des Serdaigle, raisonnant longtemps, se répercutant contre le plafond vôuté de la Grande Salle. Une fille se leva pour huer Drago. Suivie par deux garçons de troisième année. Il y'avait dans leur regards quelque chose de particulièrement méchant, l'envie morbide de mettre à mort l'héritier Malefoy, de le voir suffoquer sous leurs yeux avides de vengeance. Elle retint son souffle, envisageant le pire en apercevant du coin de l'œil la mâchoire du Serpentard se contracter.

Laisse-les faire, pensa-t-elle. Ça n'en vaut pas la peine.

A son grand soulagement, il se contenta de serrer les poings et de tourner les talons. La Gryffondor hésita un instant, partagée entre son ancienne rancune contre Malefoy, toujours présente dans les tréfonds de son esprit, impossible à déloger, et une forme de compassion nouvelle, presque tendre à son égard. Finalement, elle pivota sur elle-même pour s'élancer à la suite du Serpentard après avoir dardé les élèves d'un regard noir.

« Hé ! », s'écria-t-elle essoufflée, alors qu'il la devançait d'une bonne dizaine de mètres. « Attends, Malefoy. »

Il leva les yeux au ciel et fit volte-face d'un geste brusque. « Qu'est-ce que tu veux, toi ? »

Elle fronça les sourcils, agacé par son ton sec alors qu'elle, elle voulait seulement se montrer sympathique. C'était presque de la pure politesse, et il avait le culot de la rembarrer.

« Pas la peine de t'en prendre à moi », siffla-t-elle entre ses dents. « Je t'ai rien fait, hein. »

« C'est encore pire ! Je préférais quand on en s'en tenait aux insultes. Ton espèce de pitié, là, tu peux te la garder », cracha-t-il d'un ton abrupt.

« T'es vraiment un abruti de première, toi. Aussi stupide qu'un troll des cavernes, aussi exaspérant qu'un gobelin mal luné, aussi nuisible qu'un gnome de jardin, voilà ce que tu es Drago Malefoy ! », elle se tut le temps de reprendre son souffle et de savourer le regard interloqué du blond, puis elle reprit : « Alors, ça va tu te sens mieux ? »

Contre toutes attentes, il ne put s'empêcher d'éclater de rire, puis, il haussa vaguement les épaules et soupira : « Bon, d'accord on peut peut-être laisser tomber les insultes pour le moment. Mon égo en a pris un coup. Surtout la partie où tu me comparais avec un troll. »

Elle sourit en retour. « Faut dire qu'il y'a quelques ressemblances non négligeables... »

Il détourna le regard, un vague sourire toujours accroché au lèvres et ficha ses mains dans ses poches avec désinvolture. Pour une raison qui échappait à la Gryffondor, il sembla hésiter, passant une main incertaine dans ses cheveux blond. Enfin, après quelques minutes de silence, il demanda :

« T'as déjà goûté du nougat opalin ? »

« Euh... non... », répondit-elle, déconcertée le brusque changement de sujet.

« Alors je t'invite officiellement à déjeuner. Je te donne rendez-vous à la petite cour dans... », il consulta sa montre. « ... trente minutes. Par contre, compte pas sur moi pour venir te chercher devant ta porte. »

« Compte pas sur moi pour être à l'heure, dans ce cas. »

« Par pitié, fais au moins un effort pour être présentable. »

« Si tu t'arranges pour être un minimum agréable. »

« Marché conclu. »

« Marché conclu », répéta-t-elle pour sceller leur accord.

Elle sourit puis tourna les talons pour atteindre son dortoir quelques minutes plus tard. Elle enfila une chemise un peu plus élégante, et noua grossièrement sa tignasse en un chignon désordonné. Puis, après avoir pris bien soin de traîner afin d'arriver en retard - comme convenu - elle finit par se rendre au lieu du rendez-vous. Elle sourit à l'idée d'avoir spontanément appelé son entrevue avec Malefoy 'rendez-vous'. Dans un passé pas si lointain, elle aurait choisi le mot 'corvée'. Subtilement, les choses changeaient.

Elle reporta son attention sur le lieu : la petite cour était déserte, balayée par un vent frais qui aurait pu rappeler une brise printanière, sauf que ce souffle là n'annonçait pas l'arrivée des beaux jours mais suggérait leur déclin. La neige s'était estompée, ici, se transformant en de vastes flaques qui semblait étinceler sur les pavés sombres de la cour. Une fontaine de pierre ronronnant de bruits aquatiques trônait au milieu de la petite place, entourée de piliers sur lesquels mourraient les dernières branches de lierre de l'automne fuyant.

Et au milieu de ce décor qu'elle avait arpenté durant sept ans, il y'avait Drago, le visage tourné, comme perdu dans la contemplation de quelque chose qu'elle ne pouvait voir. De là où elle se tenait, elle ne l'apercevait que de trois-quart, son costume noir tranchant contre le blanc de la neige et le nacre de sa peau. Le menton haut, les traits fins, le regard dans le vague, il inspirait une mélancolie élégante. Oui, ce fut les deux mots qui traversèrent l'esprit d'Hermione : mélancolie élégante. Et ces deux mots s'imprimèrent dans son cerveau, lui semblèrent dresser le portrait exact de Drago, le mélancolique élégant.

Elle avança d'un pas, mais il ne semblait toujours pas l'avoir remarquée, lui offrant toujours son profil à contempler.

« ... joli profil », ne put-elle s'empêcher de remarquer.

Sans s'en rendre compte, elle s'avança de nouveau, faisant clapoter les flaques sous la semelle de ses bottines. Le bruit l'interpela car il tourna aussitôt le visage dans sa direction et s'approcha d'elle.

« Très chère », commença-t-il avec un sourire amusé, le bras tendu vers elle.

Elle étouffa un petit rire et posa sa main sur son bras, le laissant la guider jusqu'à un petit banc de pierre sur lequel il avait disposé d'élégantes confiseries.

Voilà donc ces fameux nougats opalins, pensa Hermione.

« Bienvenue dans le meilleur restaurant de Poudlard », plaisanta Malefoy en désignant du geste de la main la petite cour et le banc de pierre.

Sans pouvoir défaire le sourire qui ornait son visage, elle s'approcha du petit banc, avisant d'un oeil curieux les nougats opalins. Les bonbons, carrés et blancs, étaient nervurés de zébrures multicolores, s'irisant des reflets de l'arc en ciel, à l'instar de vraies opales. Ils étaient disposées pêle-mêle dans une boîte en verre ouvragé.

« Mmh, la présentation laisse un peu à désirer, je dois dire », le taquina-t-elle.

« Autant que la politesse de mon invitée, visiblement », répondit-il avec un sourire espiègle.

Ils s'assirent l'un en face de l'autre et Drago lui tendit un nougat qu'elle accepta sans rechigner. Le bonbon remua sur sa langue, la surprenant tellement qu'elle faillit le recracher, puis se mit à fondre en révélant un cœur onctueux, pour finalement exploser contre son palais dans une multitudes de pétillements frénétiques. L'image d'un final de feu d'artifices lui vint immédiatement en tête, alors que sa bouche s'emplissait de mille saveurs différentes : elle reconnut un goût de citron, un zeste de caramel, une once de vanille mais aussi de la bergamote et du romarin.

Elle coula deux yeux surpris vers Malefoy qui ne put retenir un sourire de pur amusement.

« Je sais, ça fait toujours cet effet, la première fois. »

« C'est... surprenant. C'est le moins qu'on puisse dire. D'où tu tiens ces merveilles ? »

« Des restes de la Nuit d'Albâtre. Faut croire que les incidents de la soirée ont coupé l'appétit des invités », expliqua-t-il en lâchant un rire dénué de joie.

Elle arrêta son geste - la main au dessus de la boîte de nougats - et inclina légèrement la tête, coulant sur Malefoy un regard inquisiteur : « Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »

« T'as lu l'article, non ? Tu devrais savoir », articula-t-il froidement.

« Arrête, Drago. La Gazette est un tissu de mensonges. Je te parle pas des accusations ridicules du petit cafard de Rita Skeeter, je te demande les faits réels », répondit-elle. Puis, plus bas, presque pour elle-même, elle ajouta. « Ca ne tient pas debout, cette histoire. Je sais qu'on t'a piégé. »

De surprise, les yeux de Malefoy s'arrondirent, puis se fixèrent sur ceux d'Hermione. Ils se regardèrent quelques instants sans rien dire, puis il demanda d'une voix sèche :

« Qu'est-ce que tu racontes ? »

Elle sentit que quelque chose avait changé, dans le ton de sa voix, dans son regard ; deux prunelles grises qui s'agitaient nerveusement, l'observant avec dureté.

Elle se racla la gorge et prudemment, choisissant ses mots, elle ajouta : « Je sais très bien qu'une cachette aussi évidente ne serait jamais passée inaperçue auprès des Aurors. »

Le ciel au-dessus de leur tête semblait avoir changé sans qu'elle ne s'en aperçoive, s'appliquant à restituer le changement d'ambiance, grisonnant, prêt à déverser des litres de pluies sur eux. Soudain, elle eut l'impression qu'il n'était plus que tous les deux, rien qu'eux, dans cet immense château, comme le final d'une pièce de théâtre dans laquelle ils incarnaient les deux protagonistes principaux. Les yeux de Drago s'étaient plissés : deux morceaux de ciel orageux, électriques, cumulo nimbus prêts à foudroyer.

« Écoute-moi bien, Hermione... »

Elle sursauta, surprise qu'il choisisse ce moment précis pour l'appeler par son prénom, sentant que ça n'était en rien une marque d'affection, mais plutôt un avertissement, qui ne tarderait pas à se transformer en menace. Ses muscles se crispèrent.

« ... arrête de fourrer ton nez partout. Ces histoires ne te regardent pas. Reste en dehors de tout ça. »

Elle lui jeta un regard choqué. « Je rêve, là ! Si je disais ça, c'était pour t'aider ! »

Il leva les yeux au ciel, exaspéré. « Alors, arrête ! Arrête d'utiliser cette excuse à tout va. Arrête de vouloir aider tout le monde. C'est insupportable, cette manie de vouloir toujours bien faire. Personne ne veut de ton aide, rentre-toi bien ça dans le crâne. »

Les yeux d'Hermione se rétrécirent jusqu'à n'être plus que de minces fentes brunes, fusillant Malefoy avec une intensité féroce, pour soudain s'écarquiller de nouveau :

« Oh mon dieu ! Tu sais... Tu sais qui a fait ça, hein ? Tu sais qui t'a piégé ! Tu essayes de protéger quelqu'un ! »

Il se pencha par dessus la petite boîte de nougats, seul obstacle - maigre barrière - qui les séparait l'un de l'autre, approchant son visage du sien, si bien qu'elle pouvait sentir les notes de son parfum. Toujours ce même parfum de tempête, une odeur de déluge et de ciel gris. Enivrée par ces effluves d'ouragan, elle se pencha un peu plus vers lui, touchant presque son nez du sien. Quelques gouttes de pluie s'infiltrèrent entre eux, comme pour apaiser le conflit, comme pour les séparer l'un de l'autre, mais ils ne le remarquèrent même pas. Pas plus qu'ils ne remarquèrent, les gouttes qui ne tardèrent pas à suivre, puis les trombes d'eau qui s'abattirent sur eux, les détrempant jusqu'aux os.

Sans ciller, il souffla : « Je t'ai dit de rester en dehors de tout ça. Arrête. de. fouiner. », finit-il en détachant chaque mot avec une violence latente qui ne manqua pas d'énerver la jeune fille.

Elle plaqua le plat de sa main contre la pierre, les prunelles toujours accrochées aux siennes, combat silencieux chargé d'intensité. Elle pouvait presque entendre les décharges électriques, les grésillements de leurs affrontements.

« Ne me dis pas ce que je dois faire. »

« Alors lâche l'affaire, bon sang ! Arrête de toujours chercher à tout savoir, ça en devient maladif ! Rends-toi service, et oublie cette histoire, oublie-moi et oublie toutes tes putains d'enquêtes ! »

« Je ne vois pas le rapp... », commença-t-elle, et soudain, un éclair de compréhension la traversa, comme une zébrure de foudre dans l'obscurité de la nuit. Elle écarquilla les yeux, interdite, et balbutia : « Non, Malefoy... Ne me dis pas que... La personne que tu protèges, c'est celle qui est à l'origine de tout ça ? Non... Dis-moi que je me trompe... »

Leurs visages étaient toujours aussi près l'un de l'autre, mais maintenant, elle le regardait avec de grands yeux consternés, des yeux d'un brun si profond, qu'il recula machinalement, effaré. Il secoua lentement la tête.

« Tu n'as pas idée de ce qu'il se passe. »

« Alors dis-moi. »

Il soupira longuement, lui sembla-t-il. Leva les yeux au ciel, aussi. Puis se leva.

« J'en ai marre, je me barre. De toute façon, le service est très mauvais dans ce restaurant. Sans parler de la compagnie », trancha-t-il en lui lançant un regard noir.

Il commença à esquisser un geste pour partir mais elle fut plus rapide que lui, et bondit pour attraper sa manche, l'arrêtant dans son élan. Son regard métallique transperça le sien, deux pointes acérés d'un gris luisant.

« Dis-moi », répéta-t-elle, légèrement tremblante.

Un sourire méprisant étira ses lèvres, et elle trouva ça plus violent encore que son regard noir. Et sa main, comme une caresse mortelle, vint enserrer le haut de son bras. Sans douceur, sans brutalité. Juste sa main, autour de son bras.

« Comment tu pourrais comprendre ça, Granger ? T'es du bon côté, t'as toujours été du bon côté. Avec Saint-Potter et tous les autres petits veinards qui se pavanent en vainqueurs. C'est si facile. Et toi... Toi, tu es l'héroïne parfaite, la Sang-de-Bourbe qui se lève pour lutter contre les méchants Mangemorts. La brillante, la belle Hermione. Comment tu pourrais comprendre, dis-moi ? Qu'est-ce que tu connais de la honte, de l'humiliation, de la déchéance ? Ça n'a jamais traversé ton petit monde, tout ça. Qu'est-ce que tu peux savoir des sacrifices ? Avec papa et maman qui t'attendent bien sagement à la maison, qu'est ce qu... »

C'en fut trop. Elle se dégagea d'un geste sec, envoyer valser au passage la boîte de nougats qui explosa sur le sol, se répandant en mille morceaux de verre brillant. Mais Hermione ne le remarqua pas, car ses yeux s'étaient bordés de larmes amères, se mêlant à la pluie, courant le long de son visage tiré. De ses mains, elle s'agrippa au costume de Malefoy, le secouant furieusement, terrassée de haine et de rancœur, le visage barré d'un rictus de douleur.

« Tais-toi ! Ne me parle pas de sacrifices ! Tu n'as pas idée de ce que j'ai sacrifié pour en arriver là ! Tu n'as pas idée ! », elle continuait de le marteler de coups saccadés, pleurant comme on pleure quand on est enfant : sans retenue, sans limite, expiant son chagrin en cascades diluviennes qui se déversaient le long de ses joues. « Tu ne sais pas ce que mes choix m'ont coûté ! Tu ne sais pas ce que j'ai perdu ! Tu ne sais rien, Malefoy. »

Soudain, aussi brusquement que s'interrompt une averse d'été, elle le lâcha et se recula. Ses bras retombèrent mollement contre ses jambes. Il la regardait abasourdi, abruti par le choc. Sans lui laisser le temps de reprendre ses esprits, elle cracha : « T'es un idiot, Drago Malefoy. Un idiot. »

Puis elle tourna les talons et disparut dans l'obscurité des couloirs de Poudlard, tremblante comme une feuille morte. Elle avait l'air si fragile, tout d'un coup.

~~~~o~~~~

Il était onze heures lorsque Hermione se réveilla le lendemain. La pluie battait toujours violemment les fenêtres, faisant vibrer bruyamment les carreaux alors que le vent tentait de s'infiltrer par les interstices dans un bourdonnement lancinant. Elle avait dormi d'une traite, fatiguée d'avoir tant pleuré, mais le poids qui pesait sur son cœur lourd ne s'était pas estompé pour autant.

Son ventre gargouilla, la sommant de manger au plus vite, et elle se rendit donc à la Grande Salle en traînant des pieds, épuisée de colère et de tristesse. Du coin de l'œil, elle aperçut la chevelure blonde de Malefoy, assis à la table des Serpentard, et s'appliqua à l'ignorer royalement. Enfin, elle se laissa tomber sur un banc et entreprit de se servir un bol de thé lorsque, de nouveau, les hiboux s'infiltrèrent dans la pièce en piaffant, faisant voler ça et là des petits paquets qui s'écrasaient avec fracas près de leur destinataire. Elle réalisa trop tard pour décaler son bol de thé qu'un colis lui était destiné et celui-ci vint renverser son breuvage en l'aspergeant copieusement, lui arrachant un juron étouffé.

De mauvaise grâce, elle s'essuya et tira le paquet jusqu'à elle : un petit colis recouvert de papier kraft et surmonté d'une lettre estampillée : à la plus agaçante des élèves de Poudlard. Piquée par la curiosité, elle décacheta l'enveloppe et commença la lecture, reconnaissant immédiatement l'écriture aristocratique qui la recouvrait : du Malefoy tout craché.

« Salut, Hermione », disait la lettre.

Elle releva les yeux vers Drago qui la regardait avec un sourire en coin, et replongea aussitôt le nez dans la missive.

« Je crois sérieusement qu'il faut que tu travailles sur tes accès de colère... »

De nouveau, elle releva la tête et lui lança un regard noir en articulant un juron bien senti. Il haussa les épaules, comme pour dire 'c'est bien ce que je disais', mais elle avait repris la la lecture.

« ... mais on va dire que je ne te facilite pas la tâche. Il parait que je suis insupportable. Enfin, tu sais, c'est ce que disent les rumeurs de couloirs... »

Elle hocha vivement la tête en le fixant à nouveau. 'Vraiment insupportable', articula-t-elle clairement, arrachant à Drago un rictus amusé.

« J'ai jamais été très doué en matière d'excuses. »

Elle haussa les épaules : 'j'avais remarqué'.

« Pas que je sois en train de m'excuser, hein. Te méprends pas. »

Elle roula des yeux avec emphase afin qu'il puisse remarquer son agacement de là où il se tenait. Effectivement, il n'en avait pas loupé une miette puisqu'il se fendit d'un rire sincèrement hilare. Elle lui lança un regard noir et reprit la lecture.

« Enfin, passons. Il est possible que je ressente éventuellement quelque chose qui pourrait s'apparenter à de la culpabilité... »

La Gryffondor adressa à Malefoy un sourire espiègle, puis acheva de lire les dernières mots inscrits sur le parchemin.

« ... et puisque tu ne connaissais pas les nougats opalins, j'imagine que tu ne connaîtras pas non plus les meringues de brume. Je t'en ai glissé une dans le colis. Avant de l'ouvrir sache que... Oh, et puis, non, tu verras bien par toi-même ! »

Elle fronça les sourcils et lui jeta un regard intrigué, auquel il répondit par un geste de la tête : 'ouvre'.

Malgré la curiosité, elle ouvrit prudemment le paquet, toujours sur ses gardes, détachant lentement l'emballage jusqu'à qu'il ne soit plus qu'une petite boule de papier froissé. Une jolie boîte blanche attendait, enroulée d'un ruban. Elle défit le nœud, faisant coulisser le fil argenté qui retenait la boite fermée. Enfin, lentement, elle retira le couvercle. Dans un écrin de velours noir, un petit nuage paressait tranquillement, s'étirant de tout son petit corps de brume, expirant des arabesques de fumées blanches : dentelle de brouillard. Hermione le regarda un instant, se demandant ce que pouvait être chose mouvante . Par instinct, elle plongea son doigt dedans, y accrochant quelques broderies de brume qu'elle porta à sa bouche. Les morceaux de nuage semblèrent danser sur sa langue - un goût de rose chatouilla ses papilles, mais elle n'eut pas le temps de se pencher plus amplement sur les saveurs car le bonbon vaporeux s'échappait déjà de sa boîte, décollant à toute vitesse, se dérobant à ses mains tendues dans l'espoir de le rattraper. Il se balada quelques secondes, hors de portée, chaloupé par les brises qui s'infiltraient dans le château, et finit par se laisser porter par le vent - à l'instar d'un vrai nuage - pour s'évader par la fenêtre sous les yeux éberlués de la jeune fille.

Ses yeux bruns s'écarquillèrent comme une fleur qui s'ouvre, lentement, brillants d'une émotion enfantine et naïve, et un sourire vint étirer ses lèvres, d'une oreille à l'autre. Aussi vite que la confiserie avait fui, elle se tourna vers Drago, et du bout des lèvres, elle lui lança un 'merci' qu'il réceptionna d'un sourire doux. Pas de méchanceté, pas d'arrière-pensées. Juste un peu de douceur, comme du baume au cœur.

A cet instant, elle le vit murmurer quelque chose mais elle n'en saisit pas la teneur.

~~~~o~~~~

Mona Granger descendit les escaliers lentement, la main sur la rampe, les yeux dans le vide. La septième marche grinça sous son pied. Le grincement se prolongea, s'étira en longueur et en intensité, vrillant les tympans d'Hermione. Elle plaqua ses mains sur ses deux oreilles, s'écroula sur le sol en écorchant ses genoux.

« Arrête, s'il te plaît, arrête... », supplia-t-elle d'une toute petite voix.

Mais le grincement ne s'éteignit pas, au contraire, se transforma en une complainte lugubre qui enserra son cœur, violemment. Elle suffoqua, rejeta sa tête en avant prise d'un incontrôlable haut-le-cœur.

« Maman, arrête... »

Sa mère la toisa, ses yeux bruns s'étaient teinté d'un noir méprisant, elle rejeta ses boucles brunes en arrière, le pied toujours fiché sur la septième marche de l'escalier de bois. Son regard scruta le corps tremblant de sa fille, sans émotion, sans amour. Puis, elle inclina la tête, cherchant quelque chose du regard.

« Alfred ! », appela-t-elle. « Alfred, quelqu'un est rentré chez nous. Alfred, est-ce que tu connais cette personne ? », sa voix était morne, sans éclat, sans compassion. Vide.

Des pas lourds qui firent trembler le sol. Une tête passa l'entrebâillement de la porte menant au salon. Elle plissa les yeux, crut reconnaitre son père malgré l'obscurité, voulut tendre la main, mais cette dernière retomba mollement sur le sol dans un bruit mat. Le regard de son père l'inspecta quelques instants, analyse froide, dénuée de sentiment. D'une voix caverneuse, il asséna le le verdict :

« Non. »

Des larmes accoururent aux yeux d'Hermione, dévalèrent ses joues, s'écrasèrent sur le sol froid de la maison de son enfance. Son père baissa de nouveau le regard sur elle, mais sa figure ne montrait aucune émotion. Page vierge, dénuée de toute trace de sentiments. Elle aurait préféré qu'il se mette en colère, qu'il lui crie dessus comme quand elle était petite fille. Alors, elle éclaterait en sanglots et il s'adoucirait, la réconfortant d'une étreinte maladroite. Comme avant. Tout sauf ce regard éteint.

« Papa... », souffla-t-elle, sa voix n'était plus qu'un vague murmure. « Papa... Je... », les mots moururent dans sa gorge.

« Alfred, s'il te plaît. Débarrasse-nous d'elle. »

« Non, non, non ! », hurla-t-elle en vain alors que son père marchait vers elle. Un, deux, trois pas aussi lourd que des tonnes de ciment. « Non, non, non ! », le sol vibrait sous sa tête, martelait son cœur tuméfié. Toute la maison tremblait, du sol au plafond, prête à s'effondrer sur son corps recroquevillé.

La silhouette de son père se dessina entièrement dans l'entrebâillement de la porte. Il avait l'air beaucoup plus trapu que dans son souvenir, les épaules relevées dans une posture agressive. A mesure qu'il s'approchait, lentement, la lumière éclairait ses traits. D'abord ses jambes - pantalon de velours côtelé qu'il portait tous les Noël - puis son torse - enserré dans le pull en laine aux couleurs passées - puis le rai de lumière remonta jusqu'à son visage, arrachant un petit glapissement effrayé à Hermione. Le visage de son père avait disparu. Plus d'yeux, plus de bouche, plus de nez, juste cette surface de peau lisse, braquée vers elle. Elle tenta tant bien que mal de reculer, lâchant des petits jappements désespérés mais elle se trouva acculée contre le mur du fond.

Il fit un pas de plus. Se pencha pour la saisir.

« Non ! »

Elle se réveilla en sursaut, rejetant en arrière ses draps détrempés de peur. Sa poitrine se soulevait et s'abaissait en respirations saccadées et irrégulières, ses cils battaient à toute allure, chassant les larmes qui s'emmêlait au coin de ses paupières.

D'un bond, elle s'extirpa de ses couvertures, s'appuyant contre l'armature en bois qui encadrait son lit à baldaquins. Titubante, hagarde, elle sortit à toute vitesse de sa chambre, franchit la salle commune, descendit les escaliers, trébuchant, s'accrochant aux rampes de l'escalier comme on s'accroche à une bouée de sauvetage ; ses pieds nus s'écorchaient contre les marches escarpées de pierre par les années, mais elle ne s'arrêta pas avant d'être arrivée devant la porte en bois de la salle de réunion.

Drago l'attendait là, les bras croisés, la tête posée contre le mur de pierre. Elle se stoppa net, face à lui, le souffle court, les joues marquées de sillons rouges causée par les larmes. La voix brisée par le chagrin, elle articula, pour toute justification :

« Je savais que tu serais là. »

« Moi aussi », répondit-il, à mi-voix.

Il se regardèrent longtemps, sans rien dire, se tenant debout l'un devant l'autre. Il n'y avait rien à dire. Rien d'assez important pour être formulé, pour venir briser la quiétude de ce moment. Ils restèrent immobiles longtemps, se détaillant, capturant du regard chaque détail de l'autre et elle eut l'impression de le voir pour la première fois, ici, au beau milieu du château, au beau milieu de la nuit. La scène paraissait absurde, incongrue, tout droit sortie d'un mauvais film.

D'un geste de l'épaule, il repoussa le mur et fit un pas vers elle. Il ne souriait plus, ne jouait plus. Elle s'avança également, réduisant la distance entre eux à quelques centimètres. Elle pouvait sentir la chaleur de sa peau, et son parfum. Toujours ce même parfum de fin du monde. Il leva la main, effleura sa pommette, caressa le contour de son visage pour encadrer sa joue d'un geste tendre. Puis, comme au ralenti, il se pencha vers elle. Elle tomba tête la première dans ses yeux, se noyant dans la tempête de son regard, navigant sur les flots tumultueux de ses prunelles, secouée par les battements de son propre cœur, et enfin, ses lèvres rencontrèrent les siennes. Un frisson lui parcourut l'échine, et soudain, elle eut l'impression de respirer de nouveau. Enfin. Leurs doigts s'emmêlèrent, se détachèrent, s'étreignant dans une valse délicate. Peau contre peau, le sol sous leurs pieds, le plafond au dessus de leurs tête et puis... rien d'autre. Rien d'autre que leurs corps entremêlés, serrés l'un contre l'autre. Ce n'était plus un jeu, tout d'un coup. Non, ça n'avait plus grand chose d'adolescent, c'était autre chose. Quelque chose de fort, qui naissait au creux de son estomac, faisant vibrer chaque centimètre de son corps, court-circuitant son cerveau. Elle se sentait bien, merveilleusement, délicieusement bien. La main de Drago s'enroula autour de la taille de la jeune fille, la ramenant plus près, la tenant tout contre lui. Elle crut partir à la renverse, tomber à l'infini dans un précipice de douceur, et s'accrocha à son cou. Ses mains se cramponnèrent à sa nuque, lu intimant de ne pas s'éloigner, criant silencieusement : ne me lâche pas, par pitié, ne me lâche pas. Elle savait, oui, elle savait très bien ce qui se passerait au moment où ils se détacheraient l'un de l'autre et non, non, elle ne voulait pas que s'arrête cette étourdissante étreinte. Elle ferma les yeux, un instant, juste un instant, sentit le monde tourner sous ses pieds, son cœur battre dans chaque parcelle de peau qu'il frôlait alors que de sa main, il saisissait sa nuque avec tendresse, approfondissant leur baiser. Puis, avec lenteur, il recula et déposa un dernier baiser, furtif, fugace, presque volé, sur ses lèvres rougies.

Il défit leur étreinte et le monde retrouva son morne équilibre.

« Bonne nuit, Granger. Pas de cauchemar, cette fois. »

« Bonne nuit, Malefoy. »

Ils repartirent, chacun de leur côté : lui dans l'obscurité des cachots, tout en bas. Elle, dans la chaleur de sa tour d'ivoire, tout en haut. Si loin.


Bonjour mes lecteurs chéris !

Nouveau chapitre assez étrange puisqu'il est à la fois calme et mouvementé ! Enfin, rien à voir avec le précédent ! Alors qu'en avez-vous pensé ? Un petit - que dis-je ! ENORME - rapprochement entre nos deux héros, mais beaucoup plus tendre qu'auparavant. Alors, vous aimez cette nouvelle facette de leur relation ?

Au prochain chapitre, vous découvrirez quelque chose à propos de Daphné mais... je n'en dis pas plus !

Je n'ai pas le temps de répondre à vos reviews mais je vous répondrai par message privé et encore une fois : MERCI, MERCI, MERCI, MILLE MILLIONS DE MERCI POUR VOS REVIEWS ! ET MERCI A TOUS LES LECTEURS DE CONTINUER A SUIVRE CETTE HISTOIRE, VOUS ÊTES MERVEILLEUX !