Ses pieds s'enfoncèrent dans la neige avec un crissement lui arrachant un petit cri de surprise. Elle voulut se dépêtrer du manteau blanc qui les recouvrait, et tira d'un coup sec sur son pied gauche avant de le secouer vivement pour en chasser la poudreuse. Déséquilibrée, elle sautilla sur son pied droit toujours fermement enfoncé dans le sol, tentant tant bien que mal d'éviter la chute, mais malgré tous ses efforts, elle perdit l'équilibre et se sentit tomber en arrière. C'était sans compter deux bras qui l'encerclèrent aussitôt et la remirent debout avec douceur.

« J'ai hésité à te laisser tomber, tu sais », se moqua le sauveur en question, les bras toujours passés autour de sa taille. Puis, après avoir bien vérifié qu'elle tenait sur ses jambes, il se détacha d'elle et la contourna pour se planter résolument devant elle.

« Merci, Harry », lui sourit Hermione, reconnaissante d'avoir pu éviter une chute dans la neige glacée.

Il haussa les épaules et elle ne put s'empêcher de remarquer que ses cheveux avaient poussé, et retombaient de manière encore plus désordonnée sur son visage pâle. Il ressemblait plus que jamais aux vieilles photos de son père qu'il feuilletait parfois avec nostalgie, et cette comparaison l'émut plus que de raison, lui tirant un sourire attendri. Il leva vers elle deux yeux verts, plein d'une détermination si inébranlable qu'elle n'osa pas l'esquiver de nouveau.

« Hermione, arrête de m'éviter... », lâcha-t-il de but en blanc, comme un écho à ses pensées. « ... il ne devrait pas y avoir de ça entre nous, tu sais ? »

Elle ouvrit la bouche pour répliquer, sans grande conviction, mais il la coupa avant :

« Je sais qu'il se passe quelque chose, Hermione, je ne suis pas aveugle », fit-il d'une voix douce, puis il retira ses lunettes pour en essuyer la buée et les replaça sur son nez. « Myope, oui, mais pas aveugle », finit-il avec un sourire.

Elle lui donna un petit coup d'épaule taquin, puis lui retourna son sourire. Avec tendresse, Hermione passa son bras sous le sien, et lui proposa d'une petite voix :

« On va s'asseoir dans le parc ? »

Il acquiesça, et ils marchèrent silencieusement, emmitouflés dans leurs manteaux et serrés l'un contre l'autre. Il planait entre eux un silence reposant et complice, un silence qui se passe de mots. Ils s'installèrent sur un banc, près d'un grand chêne dénudé de feuilles et couvert d'une neige duveteuse, observant au loin le lac, tâche d'encre dans le blanc du paysage.

« Je suis désolée, Harry », murmura-t-elle au bout d'un long moment.

Il entoura ses épaules de son bras, la serrant contre lui dans une étreinte apaisante.

« Raconte-moi plutôt », répondit-il doucement. « Tu sais que tu peux tout me dire. »

Elle hésita un instant, silencieuse, puis elle se sentit soudainement bête. Pourquoi ne lui avait-elle rien dit ? C'était Harry, après tout. Ils avaient toujours tout partagé, alors pourquoi avait-elle jugé bon de ne pas lui expliquer simplement ce qu'il s'était passé ? Avec du recul, elle se rendait compte du ridicule de sa réaction.

« Tu te rappelles quand tu es allé à l'infirmerie ? Après le cours d'Hagrid ? »

Il fit la grimace, retroussant le nez. « Oui, plus ou moins. La dernière chose dont je me souviens c'est la potion immonde de Pomfresh. Je serai prêt à parier qu'elle rajoute des ingrédients exprès pour que ce soit imbuvable ! »

Elle sourit et enchaîna : « La potion avait des effets secondaires et tu as... Comment dire ? », elle marqua un brève hésitation. « Tu as un peu perdu la tête et tu m'as... Tu m'as embrassée », finit-elle dans un souffle.

Il ne put réprimer une exclamation de surprise et la dévisagea, les yeux ronds comme des billes. Il sembla à court de mots, la mâchoire prête à se décrocher et observa un bref silence, secouant la tête, incrédule.

« Tu plaisantes ? », finit-il tout de même par demander.

Elle hocha de la tête à la négative. « Non, mais j'aurais préféré, crois-moi »

Il passa une main gênée dans ses cheveux, les ébouriffant un peu plus. Il ne dit rien pendant quelques secondes, puis finit par se fendre d'un grand éclat de rire, alors qu'Hermione se tournait vivement vers lui, étonnée d'une telle réaction.

« Je suis désolé, Hermione. Vraiment, désolé. Tu sais que c'était pas volontaire, hein ? Je sais pas ce qui m'a pris. Faut vraiment que je commence à me méfier de cette infirmière démoniaque et de ses décoctions bizarres »

Finalement, elle se mit à rire à son tour, réalisant soudainement à quelle point la situation était grotesque. Ils tombèrent l'un dans les bras de l'autre, riants à gorge déployée, le corps secoué de tressautements hilares. Finalement, il finit par se dégager de leur étreinte avec douceur.

« Alors c'est pour ça que tu m'as évité pendant tout ce temps ? », reprit-il. « Tu aurais dû m'en parler tout de suite ! »

Elle haussa les épaules, ignorant elle-même la raison de ses cachotteries. En fait, si, elle savait pourquoi elle ne lui avait rien dit. Elle ouvrit la bouche, prête à lui raconter la suite, la réaction de Ginny et les mots qu'elle lui avait jeté à la figure, mais elle se ravisa. Après tout, elle ne savait pas vraiment où ils en étaient tous les deux et mieux valait éviter de rajouter de l'huile sur le feu. D'une voix innocente, elle tâta tout de même le terrain.

« C'était bien, tes vacances au Terrier ? »

Harry sembla quelque peu surpris par le changement de sujet, il regarda de nouveau au loin, se grattant le menton, pensif, se remémorant ses vacances, et finit par répondre :

« Je ne suis pas allé au Terrier, finalement. »

Ce fut à son tour d'être surprise. Les sourcils arqués, elle l'invita à poursuivre d'un signe de la tête.

« Je suis allée voir mon oncle et ma tante. »

« Pourquoi ? »

« Pour plusieurs raisons. Je crois que les Weasley avaient besoin de temps ensemble, entre eux. Besoin de faire leur deuil en famille. C'est déjà assez compliqué comme ça, je ne voulais pas en plus m'imposer... »

« Oh, arrête, Harry... Tu sais bien que tu fais partie de la grande famille Weasley. T'es le seul brun, c'est facile à reconnaître ! »

Il sourit. « Je sais. Mais de toute façon, je voulais aussi donner une nouvelle chance à ma vraie famille. »

Un arrière-goût amer remonta dans la bouche d'Hermione, lui rappelant que dans l'état actuel, elle n'avait plus vraiment de 'vraie' famille. Elle lui offrit un sourire malgré tout, s'efforçant d'ignorer ses mauvais sentiments.

« Et comment ça s'est passé ? », demanda-t-elle d'une toute petite voix.

S'il remarqua son trouble, il n'en dit rien.

« Plutôt bien, dans la mesure du possible. Ils ne semblaient pas particulièrement heureux de ma visite mais au moins, ils ont été courtois. Dudley, par contre, était ravi de me voir et de me raconter comme s'est passée sa rentrée à l'université. Il a rencontré une fille. Une rousse aux yeux verts... Pétunia a failli avoir une attaque quand elle a vu la photo ! », se souvint-il avec un sourire amusé.

Elle se pencha pour le prendre dans ses bras.

« Je suis fière de toi, Harry... C'était la bonne chose à faire, et pourtant, je sais que c'était pas une décision facile de retourner là-bas », lui souffla-t-elle d'une voix douce avant de se reculer pour le dévisager d'un air sérieux. « Et en parlant de jolie rousse, comment ça va avec Ginny ? », demanda-t-elle prudemment.

Il détourna le visage brusquement sans répondre, le regard au loin. Mais de là où elle se tenait, elle pouvait voir ses sourcils se froncer soucieusement. Pendant un instant, elle se demanda s'il allait parler de nouveau ou s'il attendait simplement qu'elle parte. Elle hésita longuement, et au moment où elle s'apprêtait à intervenir, il finit par briser le silence.

« A vrai dire, je n'ai pas vraiment eu l'occasion de parler avec elle, depuis... Depuis la fin de la Guerre... Et... Et je sais pas », conclut-il d'un ton ferme pour clore le sujet.

Elle n'insista pas, connaissant trop bien son meilleur pour savoir que lorsqu'il prenait ce ton là, il valait mieux laisser couler.

Changeant aussitôt le sujet, il lui raconta plus en détails ses vacances et ses retrouvailles avec les Dursley, les aventures de Dudley à l'université où il avait obtenu une bourse pour ses talents en boxe, le projet de Vernon de retaper la deuxième chambre de Dudley afin d'en faire un endroit convenable pour accueillir ses invités - mais Hermione comprit entre les lignes que c'était principalement pour pouvoir accueillir Harry - et le club de lecture que Pétunia avait formé avec les gens du quartier.

Pour eux aussi, la vie avait changé.

~~~~o~~~~

La salle commune était d'un calme saisissant. Dean était studieusement penché sur ses devoirs, les sourcils froncés, griffonnant son parchemin d'un air concentré. Hermione, assise à côté, ne put s'empêcher de loucher sur le titre de sa dissertation, par curiosité. La Métamorphose animale dans l'Égypte ancienne. Elle afficha un petit sourire compatissant : elle avait fini sa dissertation la veille, et le sujet lui avait donné du fil à retordre.

Seamus était affalé dans un fauteuil, la Gazette à la main, et gloussait à intervalles régulières, attendant visiblement que quelqu'un lui demande la raison de ses ricanements, tandis que Romilda, Neville et Parvati discutaient, pelotonnés sur un sofa près du feu.

Hermione tourna imperceptiblement la tête pour apercevoir Ron près de la fenêtre. Il était installé contre l'encadrement en bois, le regard perdu dans le noir de la nuit. Il semblait ailleurs, ceint d'une étrange mélancolie. Il ne lui avait toujours pas adressé la parole, ni même répondu à ses tentative de réconciliations. Pourtant, prise de remords, elle avait tenté quelques approches mais il l'avait royalement ignorée, le visage dur.

Un nouveau gloussement de la part de Seamus, et Dean n'y tint plus. Refermant son ouvrage dans un claquement sonore, il darda son ami d'un regard excédé.

« Bon, pourquoi tu glousses comme une poule, toi ? », le héla-t-il visiblement à bout de nerfs.

Oui, l'ambiance était toujours aussi tendue au sein de la Salle Commune. Envolée la légendaire fraternité rouge et or, place aux regard en chiens de faïences et autres démonstrations mesquines.

Seamus releva vivement la tête, un air de défi au visage et sans répondre, il plaqua le journal sur la table avec emphase au moment où Harry rentrait dans la Salle Commune.

« Mate-moi ça », siffla-t-il d'une voix dangereusement jubilatoire. « Ces petits Serpents sont faits comme des rats. »

Il y'eut un silence. Hermione était trop loin pour voir le titre de l'article mais elle devinait sans mal que Seamus ne tarderait pas à développer. Et en effet, fier de son petit effet, il expliqua :

« Le Ministère a décidé de fouiller les maison des familles suspectées Mangemort qui avaient été graciées. Faut croire que le scandale Malefoy a fait des vagues », persifla-t-il, mauvais. « Plus d'une dizaine de maison va être fouillée ! »

Hermione et Harry se consultèrent du regard, sentant que la situation risquait de dégénérer, mais ils n'osèrent pas bouger.

« Et ça te fait rire, abruti ? », grogna Dean en se levant, menaçant.

Ils n'entendirent que le bruit de la table basse grinçant contre la pierre alors que Seamus la repoussait pour se lever à son tour, bombant le torse dans une tentative d'intimidation.

« Ouais, ça me fait rire », répondit-il lentement, prenant soin d'articuler chaque syllabe d'un ton menaçant. « Ça me fait rire de voir ces minables se vautrer, ouais. »

Dean s'avança d'un pas, la mâchoire crispée. « Tu crois pas qu'on a eu assez de drame comme ça ? Tu crois pas qu'il serait temps de passer à autre chose ? », siffla-t-il d'un ton rhétorique.

« Justement, ils n'ont pas assez payé pour ce qu'ils nous ont fait. »

Dean fit claquer sa langue contre son palais avec dédain. « T'es pathétique, mon vieux. A venir bomber le torse une fois la Guerre terminée. T'imagines pas la moitié des choses que nous avons risqué pour en arriver là. Alors pour le bien de tous, tu ferais mieux de la fermer, Seamus. »

« Je te retourne le conseil », grinça l'intéressé.

Ils s'étaient rapprochés durant leur échange hargneux, se tenant maintenant si près l'un de l'autre que leurs nez se touchaient presque. La respiration bruyante, comme un taureau sur le point de charger, Seamus toisait Dean, le menton relevé. Le reste des Gryffondor les regardait, abasourdis.

Enfin, Hermione se réveilla, réalisant que la situation était allée trop loin. Elle fit un pas dans leur direction, mais s'interrompit aussi sec : Ron venait de se lever, s'approchant lentement du duo, le visage sombre. La Gryffondor ne put s'empêcher de retenir sa respiration, envisageant le pire alors que d'un geste de la main, le roux repoussait Dean.

« Il a raison », commença-t-il en désignant Seamus de la tête. « Qu'est-ce que t'as à les défendre comme ça, toi ? »

Le ton était acide, corrosif, le regard était noir, effrayant. Elle ne l'avait pas remarqué avant, mais quelque chose avait changé chez Ron. Comme s'il était rongé de l'intérieur par l'amertume et la rancœur. Il y avait quelque chose de douloureux dans son regard, toute une violence contenue, comme la mer qui se retire avant un raz-de-marée. Le tableau pivota sur lui même accompagné des habituelles revendications de la Grosse Dame, pour laisser entrer Ginny qui se figea aussitôt, frappée par l'atmosphère pesante de la pièce.

Dean ne remarqua rien de tout ça, et carra la mâchoire en croisant les bras, furieux. « Tu vas pas t'y mettre, toi aussi, bon sang ! Merde, je veux pas d'une autre Guerre », cracha-t-il à l'intention de Ron.

Parvati se leva à son tour, et pour la première fois, son visage semblait étrangement sérieux, affectée par une tristesse intense qui remuait ses traits, déformait son visage dans un rictus attendrissant.

« Dean a raison. Je veux pas de ça. Je suis revenue ici pour passer mes ASPIC, pour vous revoir, vous tous. Parce que je savais que dehors... Dehors ce serait pire. Je veux pas de ça. Pas ici », répéta-t-elle d'une voix faible.

Il y'eut un petit rire méchant, et tous les regards se tournèrent vers Ron.

« Vous êtes lâches. Vous ne menez pas vos combats jusqu'au bout. C'est trop facile pour vous, vous n'avez rien perdu », grinça-t-il en les dévisageant tour à tour. « C'est trop facile. Trop facile ! Vous fermez les yeux parce que vous voulez pas voir ce qui se passe au château. Croiser ces salauds tous les jours, ces enfoirés qui ont emprisonné, tué, torturé, ça me donne envie de gerber. Je les vois passer avec leurs sourires narquois et leur airs triomphants parce qu'ils savent qu'ils ont échappé à leur sentence. Vous avez rien perdu, vous. Vous savez pas ce que c'est. »

Sa mâchoire se contracta alors que ses yeux luisaient dangereusement à la lumière du feu de cheminée.

« Comment tu peux dire ça ? », articula lentement Hermione, blessée. « Tu sais autant que nous qu'on a tous perdu quelque chose dans cette Guerre, Ron. »

Il lui adressa un petit rire méprisant en plaquant sur elle un regard profondément mauvais.

« Faut croire que certains s'en remettent mieux que d'autres alors. Mais ça a l'air facile de passer à autre chose pour toi, Hermione. Incroyable ta capacité à tirer un trait, à oublier ce qu'il s'est passé pendant la Guerre. Je trouverai presque ça admirable si c'était pas si pathétique »

Hermione plaqua une main choquée devant sa bouche alors que l'amertume de Ron s'abattait sur elle avec une brutalité torentielle. Elle savait pertinemment qu'il faisait référence à leur relation, qu'il n'avait toujours pas digérer qu'elle puisse avoir des doutes. Mais plus le temps passait, plus la possibilité de reprendre leur relation où ils l'avaient laissé lui paraissait incertaine. Elle voulut répliquer, mais ce fut Harry qui parla à sa place.

« Tu vas trop loin, Ron », le prévint-il d'un ton tranchant.

Ron se tourna vers lui, le visage exsangue, le regard criant de haine.

« Ah oui, j'avais oublié qu'Hermione avait son chien de garde attitré. Au moins une chose qui ne change pas... »

« Arrête ça, Ron... », gronda Harry.

« Non, j'arrêterai pas. C'est à toi d'arrêter, arrêter de te prendre pour un héros. La Guerre est finie mon vieux, passe à autre chose. Toujours à me donner des ordres, mais tu sais quoi, Harry ? C'est fini le temps où je t'obéissais comme un petit chien », il ricana méchamment. « Tu parles d'un héros... Le mec qui est même pas capable de revenir au Terrier, même pas capable de regarder dans les yeux ceux qui se sont battus pour lui... Même pas capable d'adresser un mot à ma sœur... »

« Arrête, Ron ! », s'écria celle-ci, alarmée. « Tais-toi ! Tais-toi ! »

Il la toisa d'un œil mauvais. « Vous me dégoûtez tous. Vous êtes lâches. »

Hermione remarqua alors qu'un petit groupe de Gryffondor les entourait désormais, silencieux et atterrés, attirés malgré eux par les éclats de voix. Autrefois, Gryffondor était symbole de courage, d'amitié et de fraternité. Mais le blason rouge et or s'était terni, le vernis de noblesse et de prestige s'était écaillé, n'avait pas résisté aux ravages de la Guerre.

Seamus s'avança pour se placer au milieu du cercle improvisé des Gryffondor horrifiés qui assistaient à la scène sans oser intervenir.

« Ron a raison, vous êtes lâches. Il est temps de choisir son camp. Ces vermines n'ont pas hésité à liquider nos rangs dès qu'ils en avaient l'occasion et vous venez me parler de pardon et de clémence ? Je m'en fous de vos beaux discours, il n'est pas question de bonté, là, il est question de revanche. Il est temps de montrer qui sont les vrais héros de cette Guerre. Ils ne devraient pas se balader entre les murs de ce château la tête haute, ils devraient nous craindre, implorer notre pardon. »

Un bon nombre d'élèves acquiescèrent, se rangeant aux côtés de Seamus tandis que le reste, hésitant, regardaient la scène sans savoir que faire. Finnigan semblait fier, roulant des mécaniques. Hermione pouvait voir un plaisir malsain briller dans ses prunelles sombres. Enfin, il comptait pour quelque chose. Enfin, il reprenait la place de leader qui lui revenait de droit. Enfin, il n'était pas un second-rôle, un figurant, un lâche. Il allait faire oublier à tous à quel point il avait été faible quand il avait douté d'Harry. Non, plus personne ne le qualifierait plus jamais de trouillard. Il allait changer les choses.

« Je suis avec toi », confirma Ron en dardant Harry et Hermione de regards torves.

« Mais vous comprenez pas, vous êtes en train de nous diviser ! », s'étrangla Hermione, le visage blême. « Vous êtes en train de tout gâcher ! On s'est battus pour instaurer la paix, pas pour ce genre de disputes mesquines ! »

Ginny n'hésita pas une seconde et se plaça aux côté d'Hermione, aussitôt suivie par Neville.

« Elle a raison », affirma la cadette Weasley, secouant sa crinière rousse avec exaspération. « Tu dérailles, Ron. Je sais très bien ce que tu ressens. Je sais que c'est dur. Mais c'est pas la solution, crois-moi. Pas comme ça », finit-elle d'un ton plus doux.

Il lui jeta un regard empli de déception et de colère mais ne prit pas la peine de répondre.
Un mouvement de foule agita les Gryffondor et petit à petit, deux clans se formèrent, au grand désarroi d'Hermione qui essayait de raisonner ses camarades - en vain.

D'un pas assuré, en dardant le reste des Gryffondor de regards provocateurs, Peakes se plaça aux côtés de Seamus. Romilda Vane et une de ses camarades semblèrent hésiter, baissèrent les yeux, et vinrent honteusement rejoindre Finnigan dont le sourire victorieux laissait entrevoir le plaisir d'être écouté et suivi, le bonheur malsain d'être, pour une fois, aux commandes.

« A partir d'aujourd'hui, nous considérons que sympathiser avec ces enflures de Serpentard est un acte de trahison à l'égard des valeurs de Gryffondor. L'heure du choix a sonné. »

Une vague de protestations et d'exclamations s'éleva, enfla, explosa en des cris et des insultes à demi-mots, des menaces et des négociations, mais le mal était fait.

Le feu s'éteignit peu à peu sur une Salle Commune déchirée. Et quand Hermione referma la porte de son dortoir, une idée sombre lui traversa l'esprit : Gryffondor n'était plus.

~~~~o~~~~

« Attends, Ron ! Il faut qu'on parle ! »

Ron pivota sur ses talons, et le regard qu'il jeta à la figure d'Hermione était si froid, si intensément amer et acerbe, qu'elle déglutit avec difficulté. Elle se força à reprendre ses esprits, se secouant mentalement, et s'avança vers lui alors qu'il était toujours planté au milieu du couloir, ses livres sous le bras.

« Je suis désolée. J'aurais dû venir te voir plus tôt, j'aurais dû mettre les choses au clair entre nous... Mais j'avais peur de ta réaction et je ne savais plus où j'en étais... »

Il ne dit rien, les lèvres si fermement closes qu'elles en devenaient blanches. Hermione tritura nerveusement une de ses mèches, l'entortillant autour de ses doigts et elle vit le regard de Ron suivre le mouvement de sa main avant de plaquer de nouveau un regard impassible sur elle.

« C'est compliqué, tu comprends ? », ajouta-t-elle à mi-voix.

« Ça avait pas l'air si compliqué, cet été. Quand on s'envoyait en l'air dans le jardin du Terrier. »

Elle accusa le coup, ses yeux s'ouvrirent tout grand, traversés par un éclair de tristesse et de consternation. Puis le choc se mua en colère, elle carra les épaules, releva le menton, et ficha un doigt accusateur dans le torse de Ron.

« Je te défends de parler comme ça », murmura-t-elle, d'une voix dangereusement tremblante.

« Pourtant, c'est le cas », répondit-il avec un air mauvais. « Mais ça doit être tendance de laisser tomber ses potes. Toi, Harry, je vous compte aux abonnés absents, hein. »

« Arrête, Ron. Tu sais très bien que c'est dur pour tout le monde. Chacun s'en remet à sa manière », siffla-t-elle, la voix vacillante sous le poids des accusations.

« Ouais, parce que t'as perdu ton frère, toi, peut-être ? », ricana-t-il mais ses yeux brillaient de douleur. « Et puis, faut croire que t'as trouvé un autre réconfort. Tu crois que j'ai pas remarqué ? T'es toujours fourré avec Malefoy. »

« On était tous les deux préfets, au cas où tu l'aurais pas remarqué », rétorqua-t-elle d'une voix cinglante, tentant tant bien que mal d'ignorer la pointe de culpabilité qu'elle sentait poindre.

« Te fous pas de moi, s'il te plaît. Je suis pas complètement débile. »

« T'es pas débile, t'es parano ! »

« On fait la paire, alors ! Le parano de service et la traînée qui se tape tous les Mangemorts du coin... »

La gifle fusa sans qu'elle ne puisse la retenir, s'abattant sur la joue de Ron dans un claquement sonore qui résonna dans le couloir. Il y'eut un moment de flottement, quelques secondes suspendues. Il la fusilla du regard avec toute la haine et le mépris dont il était capable, les dents serrées. Elle voulut s'excuser, regrettant de ne pas pouvoir enrayer la détresse de son ami, elle voulut le prendre dans ses bras, lui dire qu'elle comprenait son chagrin, qu'elle serait là pour lui dorénavant. Juste un pas, et les choses pouvaient s'arranger. Mais sa compassion fut englouti dans un brasier de colère et de déception, et elle ne parcourut jamais le petit mètre qui les séparait l'un de l'autre à ce moment précis, ce petit mètre qui aurait pu sauver leur amitié.

Et lentement, dans un silence funeste, Ron se détourna d'elle. Sans même un regard.

~~~~o~~~~

Elle fouilla son sac, ressortant chaque livre, les feuilletant un par un, puis les posant sur la table en une pile ordonnée. Aucune trace de son emploi du temps, et ça, ça ne lui ressemblait pas. Il devait bien être quelque part, au milieu de ses notes bien organisées, ou de ses feuilles bien triées. Oui, elle se souvenait bien l'avoir pris la veille quand Binns leur avait parlé d'un changement de salle, mais par Merlin, qu'est-ce qu'elle en avait fait ? Maintenant, elle ne savait même pas dans quelle classe le cours avait lieu, et elle risquait d'arriver en retard. Ou pire, de manquer le cours ! Elle fit une nouvelle fois le tour de ses livres, de ses parchemins, des multiples poches de son sac, avec des gestes nerveux et frénétiques.

Enfin, elle abandonna le combat et se laissa tomber sur une chaise, la tête entre les mains. Elle n'était pas sans savoir que ce qui la mettait dans cet état, ce n'était pas vraiment son emploi du temps. Deux jours et Ron ne lui avait pas adressé un mot, c'est à peine s'il avait daigné lui adresser un regard. Dans sa propre tête, elle sentait la rancœur et les remords danser la valse l'un avec l'autre, sans qu'aucun sentiment ne prenne le pas sur l'autre.

« Salut, Hermione, ça a pas l'air d'aller ? », commença Parvati en s'approchant de la brune d'un air inquiet. Puis, elle enchaîna aussitôt : « Enfin, moi je te dis ça, mais je suis mal placée pour parler ! Je suis exténuée en ce moment, toutes ces tensions, ça réveille mes douleurs dans le dos. Je pense que c'est dû au stress. Enfin, je ne sais pas qu'est-ce que tu en penses, toi ? J'espère au moins que c'est pas une maladie génétique, parce que ma mère m'a raconté qu'une de mes grandes tantes à un dos aussi bossu que les montagnes de Poudlard. Dans son village, tout le monde l'appelle 'le monstre'. Et je te raconte pas l'horreur si j'ai hérité de ses gènes... »

« Parvati... », soupira Hermione, en plaquant deux yeux las sur sa camarade.

« Non, t'as raison, je me fais du soucis pour rien ! Parce que ma mère ment tout le temps. Tiens, l'autre jour, pendant les vacances elle m'a parlé de ma cousine qui est à Sainte-Mangouste depuis un mois. Elle a soit-disant attrapé un Furonculus parce qu'elle répondait mal à sa mère. Tu parles ! Si je commence à croire toutes les histoires de ma mère je vais finir par... »

Fatiguée, lasse, Hermione n'attendit pas la fin de la phrase et se leva pour quitter la Salle Commune, laissant derrière elle ses affaires en désordre et une Parvati qui la fixait avec de grands yeux incrédules. Elle marcha sans réfléchir, perdue dans ses pensées, dépassa la bibliothèque, passa sans le savoir devant la fameuse salle où Binns était tranquillement en train de donner son cours, contourna l'infirmerie, traversa le pont suspendu, et la cour de métamorphose, longea les serres et...

Elle n'eut pas le temps d'aller plus loin qu'une main se ferma sur son poignet et tenta de l'attirer à l'intérieur de la serre. Elle voulut résister, tituba, trébucha, mais fut tout de même happée de force et se retrouva, chancelante, à l'intérieur du petit dôme vitré couvert de plantes grimpantes. Elle mit quelques secondes à réaliser ce qui venait de se passer, clignant des yeux comme une ahurie, puis elle fronça enfin les sourcils, et plaqua ses deux mains sur ses hanches dévisageant Malefoy d'un regard noir. Ses cheveux blonds étaient plus ébouriffés que jamais, son uniforme en bataille, ses yeux gris, fatigués, mais il ne se départait pas de son éternel sourire goguenard.

« Je peux savoir ce qui te prends ? », demanda-t-elle, d'une voix sévère. « T'es pas bien ! J'ai failli avoir une crise cardiaque ! »

« Merlin, faut vraiment que tu te calmes Granger. J'en viendrais presque à admirer Potter et Weasley d'arriver à te supporter », railla-t-il.

« Ah, c'est la meilleure, ça ! C'est toi qui m'entraînes ici comme une brute et c'est moi qui dois me calmer... C'est le monde à l'envers. »

Pour toute réponse, il repoussa un pot d'une plante dorée dont les feuilles semblaient soulevées de légers ronflements, et s'assit sur la table alors qu'Hermione jetait des regards alarmés autour d'elle.

« On n'est pas censés être ici ! », s'étrangla-t-elle, paniquée.

« Relax, Granger. C'est la serre d'été, personne ne met un pied ici de tout l'hiver. »

Elle croisa les bras avec mauvaise humeur et bougonna : « Quand même... C'est pas une raison. »

« Dit la fille qui est visiblement en train de sécher ses cours. C'est du joli. »

Elle prit un air affecté. « Je ne sèche pas les cours ! Je ne savais plus dans quelle salle c'était, voilà tout. Et puis, je te ferais remarquer qu'on est censé avoir le même cours. Donc toi aussi tu es en train de sécher », se justifia-t-elle piteusement.

« Tu as bien dit 'aussi' ? Donc tu admets que tu es en train de sécher, c'est bien Granger, c'est un premier pas. Tu verras, au début, c'est dur. Et puis dans quelques jours, tu seras devenue une cancre assumée et tu tagueras les murs de Poudlard, le sourire aux lèvres. Et au passage, c'est salle numéro douze, au rez-de-chaussée », répliqua-t-il d'une voix amusée.

Elle s'alarma, les yeux écarquillés, se dirigea à grands pas vers la sortie de la serre avec la ferme intention de courir vers la salle en question mais Malefoy la saisit par la manche, l'immobilisant aussi sec.

« C'est bon, laisse tomber Granger. On a déjà raté la moitié du cours. »

Elle grogna avec mécontentement mais c'était plus pour la forme qu'autre chose car elle finit par se résigner et s'assit à côté de lui, en poussant un long soupir.

« Alors, comment ça se passe, chez les Serpentard ? », demanda-t-elle finalement après quelques secondes de silence.

« A ton avis ? Pourquoi tu crois que je me planque dans la serre ? Un indice : c'est pas parce que je suis soudain devenu botanophile. »

« Alors c'est si mauvais que ça ? »

« Tu devrais demander ça à Dolohov... »

Elle haussa un sourcil inquisiteur, signifiant par là qu'elle ne voyait pas où il voulait en venir.

« ... il est à l'infirmerie avec un bras cramé », finit Drago en haussant les épaules.

« Quoi ? Comment c'est arrivé ? »

« Pansy fait un peu de ménage chez les Serpentard. C'est une fille pleine de bonne volonté, tu sais », répondit-il avec un petit rire dénué de joie.

Hermione ne put réprimer un petit glapissement de surprise. Puis ses yeux se rétrécirent, et elle approcha son visage de celui de Malefoy.

« C'est Pansy, hein ? »

Il ne répondit rien, le visage impassible, sans même se tourner vers elle.

« C'est Pansy qui a manigancé toute cette histoire ? La fausse accusation, tout ça, c'est elle, c'est ça ? », insista-t-elle.

Il se tourna enfin vers elle, sembla hésiter, prêt à nier, mais se résigna finalement.

« Ne fais pas ta Hermione, s'il te plaît. Laisse tomber », lâcha-t-il dans un soupir.

« Mais pourquoi ? », s'écria-t-elle, presque suppliante.

« Parce que j'ai le couteau sous la gorge. S'il lui arrive quoi que ce soit, c'est moi qui tombe. Et je sais que tu ne t'en remettrais pas. Donc si je le fais, c'est un peu pour toi, tout compte fait. »

Elle rit doucement, les épaules parcourut de légers sursaut hilares. Elle ne lui avouerait jamais, bien sûr, mais c'est vrai qu'elle s'ennuierait un peu s'il devait finir ses jours à Azkaban. Rien d'impossible à surmonter, certes, mais tout de même... Il faisait partie du décor de ses journées. Une partie du paysage de Poudlard.

Elle lui donna un petit coup d'épaule amical.

« Si ça peut te rassurer, l'ambiance chez les Gryffondor est tout aussi tendue. »

« J'ai toujours dit que les Gryffondor étaient pires que les Serpentard... », se moqua Malefoy.

« Pas à ce point quand même, faut pas pousser. D'ailleurs, fais attention parce que la moitié de notre maison veut te liquider. »

Il ricana. « S'ils sont aussi doués en stratagèmes qu'ils sont doués au Quidditch, j'ai pas trop de soucis à me faire. »

Elle le poussa de nouveau. « Quel manque de fair-play. Je rajoute ça à la liste de tes défauts... qui fait déjà quatre parchemins, au passage ! »

« Je suis flatté de savoir que tu tiens des listes sur moi. Des listes de quatre parchemins, qui plus est. D'ailleurs, je serai ravi de voir celle de mes qualités. Liste non-exhaustive d'au moins dix parchemins, j'imagine. »

« J'ai dû la perdre, je crois. Ou la brûler, je ne sais plus », répondit-elle avec un grand sourire.

« Bon, parlons sérieusement, maintenant », commença-t-il en sortant de son sac le livre de sortilèges semi-impardonnables.

Elle déglutit avec difficulté, voulut prendre ses jambes à son cou mais d'un geste rapide, Drago lui saisit le poignet, la clouant sur place. Avec un petit sourire, il insista :

« Les sorts d'oubli et de modification de mémoire, hein ? C'est ça qui t'a fait décamper la dernière fois. Miss Parfaite n'a pas la conscience tranquille, à ce que je vois ? »

Elle releva brusquement le menton d'un air méprisant, les yeux plissés, puis croisa les bras avec exaspération, mais ça n'eut pas l'effet escompté car Malefoy se fendit d'un petit rire moqueur.

« Tu sais que ça me fait plus rire qu'autre chose quand tu fais cette tête-là. J'irais même jusqu'à dire que j'aime bien ça », lâcha-t-il de but en blanc.

Elle parut déconcertée par ce brusque revirement de situation, mais retrouva vite sa contenance en le fusillant du regard.

« Bon, tu m'expliques ? », s'impatienta-t-il.

« Mais j'ai rien à t'expliquer ! », s'indigna-t-elle, les bras toujours croisés.

« Je te rappelle que la dernière fois tu m'as accusé à tort de... je ne sais pas trop quoi, en fait. Il me semble que ça mérite des excuses... », elle ouvrit la bouche pour répliquer mais il ne lui en laissa pas le temps. « Et comme je sais que tu préfèrerais te lancer un Avada Kevadra en pleine figure plutôt que de me faire des excuses, j'estime que tu pourrais au moins m'expliquer de quoi il s'agit, non ? »

Elle lâcha un long soupir. « Mais pourquoi tu tiens absolument à savoir ? »

« Principalement parce que je m'ennuie et parce que je ferais tout pour repousser le moment de retourner à la Salle Commune. Et un peu parce que ça m'intrigue, aussi. »

Elle soupira longuement, comme pour se donner le temps de changer d'avis, mais finit par abdiquer et demanda d'une voix faible : « Tu sais, quand tu m'as dit que je n'avais jamais fait aucun sacrifices ? »

« Difficile à oublier, tu m'as pratiquement sauté à la gorge pour m'étrangler », se rappela-t-il en fronçant les sourcils. « Il faut que tu perdes cette habitude d'essayer de tuer les gens à tout va. »

« Bref... », elle hésita de nouveau après lui avoir jeté un regard noir, chercha ses mots quelques secondes. « Je... Il fallait que je les protège. Mes parents, je veux dire. Je savais... Je savais que les Mangemorts iraient les chercher, je savais qu'ils les tortureraient, je savais qu'ils se serviraient d'eux pour m'atteindre. Et tu vois... Je ne pouvais pas laisser faire ça, hein ? », expliqua-t-elle dans un tumulte désordonnés de mots et d'hésitations.

Il ne dit rien, alors même qu'il savait qu'elle cherchait à être rassurée, qu'elle aurait aimé qu'il lui dise qu'elle avait bien fait, que tout le monde aurait fait la même chose à sa place. Mais il se contenta de rester silencieux, attendant la suite qui finit par venir, après un long silence.

« J'ai altéré leur mémoire. J'ai fait en sorte de changer jusqu'à leur identité, leurs souvenirs, toute leur vie, en somme. Je leur ai laissé croire qu'ils rêvaient de s'installer en Australie... et c'est ce qu'ils ont fait. Ils sont partis. Je me suis effacée de leur vie. Plus rien... Il ne restait plus rien de moi... »

Comme elle ne semblait pas vouloir continuer, il demanda d'une voix égale :

« Et ? Ne me dis pas qu'ils sont toujours en Australie ? »

Elle secoua vivement la tête : « Non, bien sûr que non ! Dès la fin de la Guerre, je suis allée les chercher. J'ai demandé l'aide des autorités sorcière locales. Ça a été assez facile de les retrouver. Ils avaient acheté une petite maison sur la côte, rien de grandiose, juste un petit cottage. Quand je suis arrivée, ils prenaient le petit-déjeuner sur la terrasse. Ils avaient l'air heureux. Je ne les avais jamais vu aussi heureux, en Angleterre. Ils travaillaient trop, et surtout, ils s'inquiétaient constamment pour moi, si loin d'eux, dans ce monde qui leur était totalement étranger. Et tu vois... J'ai hésité, j'ai hésité à leur rendre la mémoire. »

Elle étouffa un hoquet, mais quand elle poursuivit sa voix était éraillée, chargée de chagrin :

« Mais je suis égoïste, et je ne voulais pas vivre sans mes parents. Je préférais les voir moins heureux, en Angleterre, mais les avoir à mes côtés. Alors, j'ai interrompu leur petit-déjeuner, j'ai déboulé comme ça, en pleurant comme une petite fille. Avant de leur rendre la mémoire, je voulais voir s'ils me reconnaissaient... s'ils restaient au fond d'eux, un quelconque sentiment à mon égard, si leur instinct parental pouvait être plus fort que la magie... Mais ils ne m'ont pas reconnue. Ils m'ont demandé si j'étais perdue, s'ils pouvaient joindre quelqu'un, mes parents peut-être... L'ironie ! », cracha-t-elle avec amertume. « Alors, je leur ai rendu la mémoire. Et ça a été un choc, surtout pour mon père. D'abord, il a refusé de rentrer en Angleterre. Il ne me croyait tout simplement pas, il ne pouvait pas croire que ce bonheur si parfait pouvait avoir été inventé de toute pièce. Je suis partie pour leur laisser le temps de se reconstruire, et de digérer tout ça. Un mois plus tard, j'ai appris qu'ils étaient retournés en Angleterre. Je leur ai écrit des dizaines de lettres. Des lettres d'excuses, des lettres anodines, des lettres désespérées, des lettres et des lettres, mais jamais de réponse. »

Elle s'arrêta de nouveau, triturant sa manche de ses doigts tremblants. Il ne l'avait jamais vue aussi désœuvrée et impuissante, et c'était quelque chose de la voir dans cet état. Sans vraiment comprendre pourquoi, le visage défait d'Hermione remua quelque chose en lui. Quelque chose de doux. Quelque chose comme de l'attendrissement, sûrement.

« Ils t'ont toujours pas répondu ? », l'encouragea-t-il à poursuivre.

« Si, ils m'ont répondu avant les vacances. Ils m'ont dit qu'ils avaient besoin de temps. De temps... sans moi. »

Elle s'arrêta brusquement, plongeant sa tête dans ses mains, se faisant violence pour refouler son chagrin. Mais la douleur de sa tristesse eut raison d'elle et elle fondit en sanglots saccadés, qu'elle tentait tant bien que mal de faire taire. Il la regarda sans rien dire un long moment, sans tenter de faire quoi que ce soit pour la réconforter, se contentant de l'observer pleurer tout son soûl. Enfin, au bout d'un long moment, il finit par lâcher :

« J'aurais jamais pu faire un truc pareil. »

Elle releva brusquement sa figure exsangue vers Drago, le dévisageant comme s'il était fou. Sa tristesse avait laissé place à une totale incrédulité :

« T'es pas sérieux, là ? », demanda-t-elle, les sourcils de nouveau froncés. « C'est tout ce que tu trouves à dire ? Tu crois pas que je m'en veux assez comme ça ? »

Il leva les yeux au ciel avec exaspération. « Ce que je veux dire, c'est que j'aurais jamais eu le courage de faire ça », rectifia-t-il.

Il avait dit ça sans gentillesse, mais sans méchanceté non plus. Simple constat désintéressé. Après un bref silence il ajouta, sarcastique :

« ... et pourtant, faut dire que je suis un exemple en matière de courage. »

Elle sourit faiblement à travers ses larmes diluviennes et pencha la tête pour l'observer, sachant pertinemment que c'était là tout le réconfort qu'elle obtiendrait de lui. Mais c'était largement suffisamment, car ça avait réussi à l'extirper de ses sombres pensées. L'esprit un peu plus léger, elle finit même par lâcher :

« En fait, tu m'aimes bien, Drago Malefoy. »

Il accusa le coup, écarquilla les yeux, haussa les sourcils, cherchant vaguement une réplique acerbe à lui balancer en pleine figure. Mais il finit par se raviser et leva simplement les épaules, bon joueur, le visage serti d'un sourire amusé.

« Peut-être bien », confirma-t-il, sans s'appesantir de détails.

« T'es vraiment idiot », déclara-t-elle solennellement en lui offrant un sourire en coin.

« Tiens, on dirait mon père, quand tu dis ça. »

Elle sourit, puis, sans réfléchir et sans lui laisser le temps d'en dire plus, elle se blottit contre lui, lovant sa tête contre son torse, s'accrochant à lui comme à une bouée de sauvetage. Il ne réagit pas tout de suite, les bras écartés, les yeux grands écarquillés, puis d'une voix hésitante, il finit par demander :

« Je peux savoir ce que tu fabriques ? »

« Oh, mais tais-toi, imbécile », souffla-t-elle, exaspérée.

« La ressemblance avec mon père est de plus en plus frappante. »

Elle rit contre son torse, et cela eut le mérite de le détendre, elle sentit ses muscles se décontracter, et puis, finalement, au bout de quelques secondes, il finit par lui rendre son étreinte, passant ses bras autour de ses épaules, la serrant doucement contre lui. Elle sourit malgré elle, calant un peu plus sa tête contre son torse qui se soulevait au rythme de sa respiration régulière. Son parfum diluvien l'entoura comme un halo réconfortant, et elle n'entendit plus ni la pluie battant la verrière, ni le brouhaha des conversations au dehors. Ils restèrent comme ça, l'un contre l'autre, si longtemps qu'elle ne se souvint plus du moment où ils se séparèrent. Ça n'avait pas d'importance, de toute façon. Ce qui avait de l'importance, là, tout de suite, c'est que le reste du château pouvait bien s'effondrer ou partir en fumée, ils s'en fichaient royalement.