Les doigts d'Hermione déplièrent fébrilement le parchemin, et en caressèrent distraitement sa surface rugueuse, par habitude. La plume crissa contre le papier, entama les courbes d'un M, puis la boucle du A, s'apprêta à orchestrer un nouveau M, mais à cet instant, la plume glissa, écorchant le papier d'une longue zébrure d'encre. Hermione regarda tour à tour sa main, puis la plume, cherchant vainement la coupable.

Prête à abandonner, elle étira ses deux bras, repoussant le parchemin un peu plus loin sur la table.

Elle était... quel est le mot qui convenait ? Perdue ? Triste ? Ou peut-être défaite, incertaine, anéantie ? Pour la première fois de sa vie, Hermione manquait de mots. Pourtant, elle avait toujours su trouver les mots. Les mots pour réconforter, les mots pour blesser, les mots pour motiver. Des mots, elle en connaissait des tonnes, Hermione. Elle connaissait même le mot Athazagoraphobie, c'est dire. Et pourtant, elle avait beau maîtriser le dictionnaire sur le bout des doigts, il lui était impossible de dire quel était le sentiment qui prenait le pas dans le tumulte confus d'émotions qui se bousculaient dans son esprit.

Minuit était passée depuis longtemps déjà lorsqu'elle apposa le point final de sa lettre. Sans même la relire - ce qui, en soit, constituait un exploit - elle roula le parchemin et s'empressa de l'accrocher à la patte d'un gros hibou Grand Duc, aux plumes sombres et à l'air bougon, avant de lui ouvrir la fenêtre pour lui permettre de prendre son envol. De peur de regretter sa décision, elle pressa le pas pour retourner au dortoir, et se glissa sans attendre entre ses draps.

~~~~o~~~~

Le hibou déplia ses longue ailes noires et plongea à pic dans l'air frais des nuits hivernales. Le vent s'infiltra entre ses plumes, les ébouriffa doucement, laissant un froid mordant effleurer sa peau.
Il survola le lac scintillant en poussant un long hululement, traversa les montagnes acérées bordant Poudlard, porté par des courants aériens qu'il connaissait par cœur, dépassa des forêts frissonnantes et des villes endormies, longea durant de longues heures des routes désertes parfois zébrées par les lumières hasardeuses des phares d'une voiture. Puis, enfin, le Grand Duc ralentit, tourbillonna quelques minutes au-dessus de la banlieue de l'Est londonien, descendit en piquet dans une ruelle proprette pour finalement se défaire de la fameuse lettre au cachet rouge qui passa par la boîte au lettre de la maison numéro trente-deux et vint précisément s'écraser sur le sol, venant s'ajouter à un monticule de lettres toujours scellées.

Aucune réaction. Dans le salon, la télévision braillait sans discontinuer des informations sans intérêt, et dans la cuisine un discret 'shiiink shiiink' résonnait en boucle. Encore et encore.

Le chuintement familier de son torchon contre l'assiette la rassurait, lui donnait l'impression de contrôler la situation. Non, ce n'était pas une 'impression', elle maitrisait vraiment la situation. Car rien n'échappait jamais à Mona Granger. Rien n'outrepassait l'implacabilité de ses ordres ni la justesse de ses décisions.
Rassurée, elle entreprit de nouveau d'essuyer son assiette. Elle devait être sèche depuis le temps qu'elle s'évertuait à la frotter, mais par précaution, elle entama un nouveau cercle du poignet, tissu contre faïence.

'ting !', tinta l'alarme du four, annonçant que le rôti était à point.

Mais Mona ne posa ni torchon, ni assiette, s'obstinant à continuer d'essuyer. Les yeux résolument fixés sur la fenêtre en face d'elle, elle laissa son esprit vagabonder. D'habitude, elle ne se laissait jamais cette liberté, qui sait ce qu'elle pouvait bien retrouver en se permettant de telles futilités ?

'ting !', sonna de nouveau le four, et le ton semblait presque suppliant.

Une fois de plus, Mona ne cilla pas. C'était elle qui décidait quand le dîner était prêt. Pas cette stupide alarme qui voulait contrôler sa vie à sa place. Enfin, d'un geste appliqué, elle rangea l'assiette dans le placard, et saisit une tasse sur l'égouttoir, se remettant à frotter de plus belle, en petits ronds réguliers et consciencieux, toujours de gauche à droite.

'ting, ting, ting !', reprit l'alarme, en furieuses injonctions.

Elle plissa les yeux distraitement, tentant de se souvenir où elle s'était procuré ce joli service de faïence, mais rien ne lui vint. C'était étrange la mémoire. Par exemple, il lui était impossible de se souvenir de son premier amoureux, mais en revanche, elle se souvenait sans problème du premier livre qu'elle avait lu. Elle pouvait restituer avec une précision effarante le décor de son premier appartement, mais avait presque tout oublié de ses amis de l'époque. Elle se rappelait même de l'été de ses six ans où elle était partie dans le Surrey avec tante Augustine, mais n'avait aucun souvenir de son premier Noël avec Hermione.

Mais le plus étrange dans ce tumulte de souvenirs désordonnés, c'est qu'elle était incapable de dire où s'était déroulée la soirée où elle avait rencontré Alfred, ni qui l'y avait invitée, pas plus qu'elle ne se souvenait du prix auquel elle avait acheté sa maison, ni d'où venait l'imposante commode qui prenait la poussière dans l'entrée. Tout cela, elle l'avait oublié. Bribes de sa vie envolées de sa mémoire, disparues à jamais.

Par contre, elle pouvait raconter avec une précision déconcertante l'excitation qu'elle avait ressenti en achetant son billet pour l'Australie, l'émerveillement en découvrant le Lake Eyre et elle pouvait même réciter au mot près l'annonce qui leur avait donné envie de partir là-bas. Souvenirs d'une vie qui n'avait jamais existé. Alors comment expliquer qu'il lui paraissaient, à ce jour, plus vraisemblable que bon nombre de ses authentiques souvenirs ? Vraiment, quelle drôle de chose, la mémoire.

Elle rangea la tasse dans un placard au dessus-de l'évier, et soupira en entendant une suite de 'ting ! ting ! ting !' réguliers. La chorale du four fut reprise en chœur par les 'bip ! bip ! bip !' frénétiques de l'alarme incendie alors qu'une fumée noire et compacte s'échappait du four. Peu importe ce que pouvait bien crier ces appareils ménagers, c'était elle et bien elle, qui décidait quand le repas était prêt. Enfin, elle accrocha son torchon sur le crochet prévu à cet effet et abaissa lentement la porte du four, libérant une épaisse volute de fumée âcre qui vint lui piquer les yeux.

D'un geste de la main, elle chassa les exhalations inopportunes et se pencha pour contempler la viande carbonisée dont la peau craquelée avait viré au noir. Ca y'est, le dîner était prêt. Maniques aux poings, elle retira la viande du four, dressa le plat en y ajoutant quelques légumes dont la couleur vive détonnait à côté de la dinde noirâtre.

« Alfred ! Le dîner est servi ! »

L'intéressé releva les yeux de la table basse en bois qu'il était en train de lustrer et adressa un sourire tendre à sa femme avant de s'installer à l'autre bout de la longue table qui trônait dans l'imposante salle à manger. Il jeta un coup d'oeil au plat et blêmit, mais finit par tendre son assiette vers sa femme qui y déposa un morceau de charbon nappé de légumes.

« Bon appétit ! », lança-t-elle gaiement après s'être servie à son tour.

Ils dégustèrent sans dire mot, dans un silence à peine troublé par le cliquetis des couverts en métal et les bruits de mastication.

« Ton rôti est délicieux, Mona », articula finalement Alfred, au bout de quelques minutes.

« Merci », répondit-elle avec un sourire affable. « Comment s'est passée ta journée ? »

« Très bien. J'ai enfin eu des nouvelles des Zimmermann. »

« Ah oui ? », ponctua-t-elle en introduisant délicatement une fourchette de viande dans sa bouche.

« Apparemment, la cicatrisation avance bien. »

« Merveilleux », acquiesça-t-elle en versant un filet de sauce sur sa dinde.

Tic, tac, tic, tac, faisait l'ancestrale horloge dans le fond de la pièce, accompagnant leur repas d'un régulier métronome.

« Betty est encore arrivée en retard », poursuivit Alfred en se resservant une plâtrée de légumes.

« Ah ? », répondit-elle poliment en découpant un morceau de viande.

« Oui, je ne sais plus quoi faire. J'ai beau la réprimander, rien n'y fait. »

Il posa ses couverts un instant pour s'accorder une pause réflexive, les mains croisées. Il soupira finalement, et après quelques secondes, il reprit son repas. Mona se pencha pour attraper la bouteille de vin.

« Et j'ai déjeuné avec Howard ce matin », ajouta Alfred, très vite.

La bouteille de vin glissa des mains de Mona pour exploser sur le sol en une pléiade de bris de verre. Le liquide carmin se répandit sur le sol, tachant le tapis d'alpaga qui courait sur le sol. Mais Mona ne remarqua rien de tout ça car ses yeux scrutaient avec intensité Alfred qui se tortilla nerveusement sur sa chaise.

« Qu'est-ce que tu racontes ? », demanda-t-elle d'une voix blanche.

« Je... », il se tut, baissa les yeux pour se plonger dans la contemplation de son assiette d'un air abattu.

Ils ne relevèrent pas le 'plic plic' de l'eau qui gouttait du robinet, pas plus que les coups effrénés de l'horloge qui sonnait huit heures. Machinalement, elle fronça les sourcils - habitude héritée de sa tante Augustine qu'elle avait elle-même léguée à sa fille.

« Alfred. Qu'est-ce que tu racontes ? », répéta-t-elle.

Mais le ton avait changé, il pouvait le sentir. L'interjection était devenue menaçante, le conjurant de se rétracter afin que le dîner puisse reprendre son cours. Oui, c'était ce qu'elle voulait. Qu'il s'excuse et que la vie reprenne son cours. Mais il n'allait pas se défiler, pas une fois de plus. Du bout des lèvres, il murmura :

« J'ai déjeuné avec Howard aujourd'hui, on est allés à ce petit restaurant qu'on avait repéré, tu te souviens ? »

« Alfred, je t'en prie... », souffla la voix de Mona alors que ses yeux suppliants étaient désormais aussi sombre que la viande qui gisait dans son assiette.

Elle avait toujours eu cette étrange particularité : ses yeux semblaient s'assombrir quand elle se mettait en colère ou lorsqu'elle était particulièrement triste. Il l'avait connue comme ça : les yeux d'une obscurité troublante, comme deux trous noirs prêts à absorber quiconque s'en approchait de trop près. Et il avait été happé tout entier par ces deux orbes ombreuses. Puis, au fil des années, ses yeux s'étaient éclaircis, revêtant toute une palette de brun de plus en plus clair, jusqu'au jour où elle avait eu Hermione. Et là, à la maternité, alors que sa femme serrait sa petite fille tout contre elle, c'est ce qui avait le plus troublé Alfred : les yeux de Mona, d'un brun doré, semblaient rire en silence. Il avait un peu honte de l'avouer : il ne se souvenait plus vraiment du visage du bébé qu'elle tenait dans ses bras mais se remémorait clairement la couleur de ses yeux à elle.

Avec lenteur, il réunit ses couverts qu'il disposa à gauche de son assiette : piques contre la nappe, lame vers la droite. Puis il attrapa son verre de vin, sirota une gorgée avant de reprendre.

« J'ai pris de l'agneau braisé. Un délice. Je t'y emmènerai, si tu veux. Tu vas adorer. »

Le visage de Mona blêmit ostensiblement alors que sa main se refermait instinctivement autour du manche de sa fourchette.

« Ne me fais pas ça », murmura-t-elle d'une voix presque inaudible.

Il la regarda par dessus son verre qu'il reposa sur la table avec lenteur.

« Tu sais que Jane est enceinte ? Howard et elle l'ont découvert la semaine dernière. »

« Arrête », grinça-t-elle entre ses dents.

Il réunit ses deux mains, appuyant ses paumes l'une contre l'autre.

« J'ai offert le repas à Howard, une bonne nouvelle comme ça, ça se fête ! »

De rage, elle envoya valser son assiette qui vint rejoindre les morceaux de bouteille dans le cimetière du repas. Elle respirait difficilement désormais, comme si l'air était devenu compact et obstruait durement sa gorge, l'empêchant de déglutir normalement. Son regard noir transperça Alfred en plein cœur et il se ratatina dans sa chaise, regrettant déjà ses paroles. Il gratta nerveusement la table de ses ongles soignés.

Un silence s'était de nouveau immiscé entre eux : palpable, vibrant d'intensité. Il gardait la tête baissée, de peur de confronter son regard, comme un enfant qui sait pertinemment qu'il a fait une bêtise.

« Alfred, regarde-moi. »

Timidement, il consentit à lever les yeux, observant le visage rougi de sa femme dont les cheveux étaient étrangement en décoiffés. Son regard se voila de tristesse, et ça lui brisa le cœur.

« Alfred », répéta-t-elle d'un ton qui se voulait rassurant mais qu'il trouva affreusement infantilisant. « Est-ce que tu comprends pourquoi je m'énerve ? »

Ses muscles se raidirent, il sentit toute la pression de la question retomber lourdement sur ses épaules et son corps s'affaissa sous ce poids invisible. Il savait que l'erreur n'était pas permise.

« C'est... c'est... parce que tu n'aimes pas Howard ? », balbutia-t-il d'une petite voix.

Les traits de Mona se déformèrent, sa dureté se mua en profonde angoisse. Elle secoua lentement la tête avant de la laisser retomber contre ses paumes, le regard rivé sur le sol.

« Tu m'avais promis, tu m'avais promis d'arrêter », scanda-t-elle faiblement.

« D'arrêter quoi ? », tenta-t-il d'une voix inquiète.

« D'inventer des histoires ! », s'étrangla-t-elle, furieuse. Il y'eut un silence, puis d'une voix grave et caverneuse, la vérité tomba, claquant dans l'air comme un coup de tonnerre : « Il n'y a pas de Howard. »

Silence suspendu comme une lame mortelle, juste au-dessus de sa tête. Il déglutit.

« Mais... Mais si... Je me souviens très bien de lui... Et de Jane... », bafouilla-t-il, paniqué, alors que ses yeux dansaient de gauche à droite.

« Non ! Alfred, essaye de te souvenir. S'il te plaît. Howard et Jane... C'était le couple assis devant nous dans l'avion. Tu ne leur as jamais parlé. Ni toi, ni moi. Tu as juste entendu leur nom dans leur conversation. C'est tout. »

« Mais... »

« Arrête... Arrête, s'il te plaît. Reviens sur terre, s'il te plaît. Je t'en supplie, Alfred, j'ai besoin de toi, s'il te plaît. »

Il baissa les yeux, sans répondre, pris dans un tourbillon confus de sentiments contradictoires d'où se distinguait une peur vrombissante et dévorante. Qui était-il ? Où s'arrêtaient ses délires et où commençaient ses véritables souvenirs ? Il déglutit lentement, releva les yeux à temps pour voir Mona bondir de table, échevelée et les yeux bordés de larmes.

Alors, brusquement, il entendit de nouveau la chorale des bruits qui l'entouraient.

Le 'plic plic' du robinet, le 'tic tac' de l'horloge, le 'bip bip' de l'alarme qui sonnait encore, les pas lourds dans l'escalier, la septième marche qui grince, la porte de la chambre qui claque violemment et surtout, surtout, les sanglots lancinants de Mona qui se répercutèrent à l'infini contre les parois de son cœur brisé.


Voilà, voilà los amigos.

Voici le fameux "personnage" mystère, ou plutôt devrais-je dire les personnages mystères. Alors bon, j'ai longuement hésité à poster ce chapitre, parce que ça cassait le rythme des autres chapitres et qu'on s'éloignait de Poudlard. Mais finalement, je crois que c'est une partie importante de l'histoire. J'espère que vous n'êtes pas trop déçus ! Ne vous inquiétez pas, on retrouve les héros et le tumulte du château dès le prochain chapitre !

Si jamais le cœur vous en dit, racontez-moi ce que vous en avez pensé !

Un énorme merci à Claire Lucem pour la review ! (je ne peux pas te répondre directement par message !) J'espère que ce chapitre te plaira aussi, malgré le côté un peu sombre et glauque... et j'espère que ça ne t'empêchera pas de dormir, haha !

Et encore une fois, merci à tous mes lecteurs, à mes chères et tendres reviewers que j'aime de tout mon cœur, à mes nouveaux et anciens fav/follows, vous êtes super ! J'espère que vous resterez jusqu'au bout !