J'ai hésité à publier, ça me paraissait totalement en décalage avec mon état d'esprit et le chagrin général. Mais je me suis dit que c'était aussi une façon de s'évader, de souffler un peu.

Petit pays, je t'aime beaucoup.
Courage, mes chers, mes tendres amis.


Daphné se redressa d'un coup, envoyant valser au passage ses couvertures qui glissèrent sur le sol dans un bruissement. Elle cligna des yeux lentement, chassant les derniers vestiges de son cauchemar et s'assit sur le rebord de son lit. Elle pouvait entendre les vagues faire frissonner la petite lucarne en verre au-dessus de son lit. Mais ni la lumière du soleil, ni celle de la lune ne s'aventurait jamais jusque dans les profondeurs des cachots. Elle se pencha vers sa table de chevet, effleura sa petite pendule mécanique qui s'éclaira en projetant sur le plafond du dortoir une petite lune argentée sur le déclin. Il était encore tôt, bien trop tôt pour se lever mais à quoi bon se recoucher ?

Alors, lentement, comme une somnambule, elle se glissa hors de ses draps, s'agenouilla sur le sol, et tira des dessous de son lit une petit boîte en métal gravée d'un arbre luxuriant, le seau familial des Greengrass. C'était sa boîte de Pandore à elle. La cage de tous ses maux, verrouillée, abandonnée dans les profondeurs obscures de son lit. Mais aux détours de ses chagrins, elle y revenait toujours. Là, la boîte entre ses mains, à genoux contre le sol de pierre froid, elle se sentit soudain comme une petite fille, seule et démunie. Et la chorale des bruits sous-marins qu'on entendait dans le lointain semblait chanter en chœur sa solitude.

Presque à contre-cœur, elle ôta le couvercle de son petit coffre et caressa du bout des doigts la collection de photos aux couleurs passées qui s'agitaient sous ses yeux. Sur la plupart d'entre elles, son père lui souriait gaiement, lui faisant de grands signes de la main. Ses petites lunettes rondes glissaient sur son nez, et d'un geste maladroit il les réajustait, souriant de plus belle en se passant une main gênée sur la nuque, et cette scène arracha un petit rire triste à la jeune fille. Elle parcourut les photos une par une, les savourant tendrement, caressant le papier glacé comme on retrouve de vieilles connaissances. Puis, finalement ses doigts rencontrèrent la toute dernière photo. Elle avait été cachée là, tout au fond, presque oubliée. Fébrile, Daphné approcha son visage de la photo, tout juste éclairée par la lumière vacillante d'une lanterne. Là, sous ses yeux, son père riait de bon cœur sous un pommier aux fruits d'or. A côté de lui, une petite Daphné de cinq ans, couverte de boue et les cheveux en bataille, saluait l'objectif d'un grand sourire mutin alors qu'une petite Astoria, âgée de quatre ans, les cheveux tirés en une queue-de-cheval impeccable, s'accrochait à la manche de sa sœur, l'air timide. Puis, lentement, la petite Daphné passait une main autour de l'épaule de sa petite sœur, la pressant contre elle, éclairant son visage enfantin d'un sourire radieux. Et cette scène se jouait en boucle, encore et encore, toujours cette étreinte sororale aux relents amers. Daphné la regarda longtemps, contemplant avec une étrange tristesse les vestiges de son enfance.

C'était la seule photo de sa sœur qu'elle avait gardé. Elle avait souvent hésité à la jeter, la déchirer ou la brûler, mais elle n'en avait jamais eu le cœur. Il y'avait quelque chose de fort, dans cette photo, quelque chose qui l'attendrissait et la remuait au plus profond d'elle-même.

Un dernier sourire brisé et elle reposa la photo, la cachant tout au fond de la boîte. Puis, d'un geste lent et appliqué, elle saisit une lettre pliée en quatre, ternie par le temps. Avec tout autant de lenteur, un peu effrayée par la brèche qu'elle était sur le point de réouvrir, elle la déplia.

« Ma chère fille, mon astre lunaire,

Ma jolie petite Daphné, je n'ai pas assez de mots pour te dire combien je t'aime. Les mots me semblent bien pauvres, dénués de sens, quand ils essayent de parler d'amour. Et si dérisoires quand il faut raconter la tristesse. Il n'y a pas de plus grand chagrin pour un père que de devoir quitter ses enfants, mais cette brève tristesse est éclipsée par l'incommensurable bonheur de t'avoir eu dans ma vie, de t'avoir eu un instant à mes côtés.
Ma merveille, mon trésor, je sais que la vie n'a pas toujours été facile pour toi, et avec le temps, je réalise comme tu as du te sentir seule et démunie, parfois. J'aimerais revenir en arrière, te serrer dans mes bras, te rassurer. J'aimerais consoler cette petite fille de cinq ans au regard triste, j'aimerais lui montrer la merveilleuse jeune fille que tu es devenue pour effacer le chagrin de son joli visage.
Parfois, j'ai peur. Peur de te laisser. D'abandonner ma petite fille à ce monde. J'aimerais t'éviter toutes les blessures et les déconvenues de la vie. J'aurais aimé te préserver, j'aurais aimé te garder avec moi, pour toujours. Comme tu grandis vite, jolie fleur. Comme le temps file et nous joue des tours. Tu vas bientôt avoir dix-sept ans. Et tu n'es plus une enfant, Daphné, mais tu resteras à jamais ma petite fille aux genoux égratignés et aux cheveux défaits. »

Ses mains caressèrent le papier jauni. Une goutte, puis deux, puis trois, et il plut sur la lettre des milliers de larmes.

~~~~o~~~~

« Qu'est-ce que tu fais, là ? », la voix de Pansy claqua dans le silence, cinglante.

Plus par réflexe que par réel intérêt, Daphné s'arrêta, les yeux rivés sur la scène. Les quelques élèves errants dans la Salle Commune firent de même, suspendant leur gestes, stoppant leur va-et-viens, suspendus aux lèvres de Pansy.

« Je... Rien... Enfin, je fais rien de particulier... Je voulais juste... », bredouilla maladroitement Flora mais la fin de sa phrase mourut dans sa gorge.

Prudemment, elle referma le livre qu'elle était en train de lire, et le serra contre sa poitrine comme un bouclier, s'affaissant un peu plus dans le fauteuil de velours vert.

« T'as rien à faire là. T'es en terrain conquis ici, ma belle. »

Flora releva deux yeux abasourdis vers Pansy qui la surplombait de toute sa hauteur, une main postée sur sa hanche avec désinvolture. Ses cheveux noirs encadraient sévèrement son visage, lui donnant l'air plus redoutable que jamais. Son sourire s'étira ; Flora avait peur, et elle le savait.

« C'est toujours la Salle Commune, à ce que je sache », protesta Flora, armée d'une vague de courage sortie d'on ne sait trop où.

« Oui, c'est la Salle Commune des Cobras, pas des petites vipères dans ton genre. A moins, bien sûr, que tu ne te sois décidée à prendre le bon parti ? On n'est jamais contre un peu de main d'œuvre supplémentaire. »

Pansy la toisa des pieds à la tête avec mépris. Quelques Cobras à la mine patibulaire s'étaient avancés, se plaçant autour d'elle comme une armée de chien de garde. Et la légion de Pansy semblait gronder 'range-toi à nos côtés ou nous t'écraserons'. Le visage de Flora s'alarma, ses sourcils se haussèrent, elle chercha vaguement du soutien autour d'elle, mais elle était seule, désespérément seule. Son alarme intérieure s'alluma, clignota, 'danger, danger, danger', mais elle ne pouvait rien faire pour échapper au piège qui se refermait sur elle. Elle se leva lentement, se dégageant maladroitement de son fauteuil. A sa posture mal-assurée, et ses lèvres tremblantes, Daphné devina qu'elle voulait décamper, mettre les voiles au plus vite, partir le plus loin possible. Elle fit un pas, son livre toujours serré contre elle, mais la main de Pansy s'abattit durement sur son épaule.

« Je crois que c'est le moment de faire ton choix, Carrow. Traitres ou Cobras ? »

Le choix des mots laissait clairement à désirer, mais le ton était plus incisif encore. La bouche de Flora s'ouvrit et se referma plusieurs fois, sans qu'aucun son n'en sorte. Puis, au bout d'un temps qui parut interminable, elle finit par balbutier :

« Co... Cobras... »

« Dans ce cas, on va voir jusqu'où s'étend ta loyauté. »

Le petit groupe se referma autour d'elle, la poussant sans ménagement vers un des dortoirs attenants, et Daphné eut tout juste le temps de voir son regard suppliant avant que la porte ne se referme dans un claquement sonore.

~~~~o~~~~

« On va pas rester là toute la soirée, quand même ? », s'offusqua Calypso, les mains sur les hanches.

Elle avait quelque chose de très 'grande dame' dans cette posture, une assurance altière, le menton relevé comme pour défier le monde. Zabini se plaça à côté d'elle, posant sa main sur son épaule, dans une tentative d'apaisement qui sembla porter ses fruits puisqu'elle lui répondit d'un sourire serein.

Daphné se laissa aller un peu plus contre le dossier du fauteuil en velours vert de la chambre de Drago, en jetant un bref regard au blond qui se contenta de hausser les épaules. Depuis une heure, ils étaient confinés ici, dans la chambre exigüe de Malefoy, alors que dans la Salle Commune, le Pourpre et le Noir instauraient peu à peu la suprématie des Cobras.

« Qu'est-ce que tu suggères ? », demanda Drago d'une voix lasse. « Pansy joue les terreurs dans la Salle Commune, et je suis pas franchement d'humeur à jouer les héros. »

« Ça n'a jamais fait partie du registre de tes humeurs, de toute façon », se moqua Zabini avec un petit rire.

« Tout comme jouer les amoureux transis, et quand je vois ce que ça donne avec toi, je suis content de m'en passer », répliqua Malefoy avec un sourire moqueur.

Zabini accusa le coup, la bouche ouverte, les yeux grands écarquillés, avant d'aviser d'un discret coup d'oeil Calypso qui avait rougi furieusement. C'était drôle à voir, son teint caramel virant au rouge vif de son menton jusqu'à la racine de ses cheveux. Et soudainement, elle n'avait plus des airs de reine, mais de petite fille prise la main dans le sac.

« Oh, ça va », intervint Daphné sans pouvoir retenir un sourire moqueur. « Arrêtez un peu de jouer les effarouchés, tous les deux »

Ils s'échangèrent un regard abasourdi, ne sachant trop comment réagir, mais Calypso fut la première à se reprendre, et coupa court à la conversation.

« Bon, bref. C'était pas le sujet. On parlait de ce soir, à la base. On est vendredi soir, on n'est pas tenu de se lever aux aurores demain matin, alors je suggère qu'on s'éclipse. »

« S'éclipser ? », répéta Drago, incrédule. « Où ça ? Comment ? »

Il y'eut un bref silence, suggérant que Calypso n'avait pas elle-même la réponse à cette question, mais ce fut Zabini qui enchaîna :

« En première année, en Histoire de la Magie, on a eu un devoir optionnel sur l'histoire de Poudlard... »

« Il est pas sérieusement en train de nous parler de devoirs ? », chuchota Daphné en se penchant vers Drago.

« Je sais pas, j'ai arrêté d'écouter à partir du moment où il a dit 'Histoire de la Magie' », se moqua le blond en haussant les épaules.

Blaise leur jeta un regard noir et poursuivit : « Bref. Dans un livre sur les prémices de Poudlard, il parlait d'un passage secret au quatrième étage. »

« Tu parles du passage secret derrière le miroir ? », l'interrompit Malefoy, un sourcil haussé.

« Exactement. »

« Il est impraticable à cause de l'éboulement. »

Un sourire satisfait s'étendit sur les lèvres de Zabini. « Plus depuis la rénovation du château. »

Ils s'échangèrent tous les quatre un regard et enfin, un sourire s'inscrivit sur chacun de leur visage.

« Allez, on se tire d'ici ! », s'exclama Malefoy, fébrile.

Ils enfilèrent manteaux et écharpes, et s'échangèrent un dernier regard, alors que Malefoy venait de poser sa main sur la poignée, ceint d'une dernière hésitation.

« Prêts à affronter la tarée ? »

Ils hochèrent la tête et Drago repoussa la porte de sa chambre, s'engouffrant dans la salle commune. Sans prendre le temps de vérifier qui se prélassaient sur les fauteuils de velours disposés près du feu, ils accélérèrent le pas, faisant claquer leur chaussure contre la pierre froide.

« Hé, vous ! », s'écria Harper en bondissant de son siège. « Qu'est-ce que vous faites ? »

Ils pilèrent, firent lentement volte-face pour dévisager celui qui les avait interpelés et le toisèrent d'un air mauvais. Il fut vite rejoint par Higgs qui se plaça à ses côtés, les bras croisés. Dommage, s'il avait été moins idiot, il aurait pu faire un charmant parti, ne put s'empêcher de penser Daphné.

« Ouais, vous comptez aller où, comme ça ? Pansy a interdit toute sortie du dortoir après vingt-et-une heures. »

Drago éclata de rire, puis devant l'air renfrogné des deux chiens de garde de Pansy, il se tut brusquement.

« Ah parce que vous êtes sérieux ? », demanda-t-il l'air sincèrement étonné. « Cette folle a vraiment instauré un couvre-feu ? »

Blaise lui balança promptement son coude dans les côtes et Daphné l'entendit lui lancer un « tais-toi ! » étouffé.

« Ne la traite pas de folle ! », s'énerva Harper en bombant le torse et en faisant un pas dans leur direction, la baguette dressée vers eux.

« Bon, c'est le moment, on se tire ! », leur glissa Blaise en saisissant brusquement la main de Calypso avant de courir vers le tableau.

Il balança le mot de passe à toute vitesse, permettant au tableau de pivoter sur lui-même et s'engouffra dans les cachots sans un regard en arrière. Sans prendre le temps de réfléchir, Daphné se mit immédiatement en marche, détalant à toutes jambes, sautant par le portrait ouvert pour atterrir dans le couloir sombre.

« Revenez là tout de suite ! », hurla Harper dans leur dos.

« Oh, mais tu vas la fermer, toi ! », répondit Malefoy en écho. « Impedimenta ! »

Harper se prit le sort en plein dans les jambes et roula lourdement sur le sol avant de s'écraser contre le mur. Higgs enjamba le corps de son camarade et se lança à leur poursuite talonné par un autre Cobra que Daphné ne connaissait pas. A en juger son physique juvénile, c'était sûrement un quatrième année.

« Arrêtez-vous tout de suite ! », s'égosilla Higgs dans leur dos, mais la seule réponse qu'il obtint fut le rire méprisant de Malefoy.

Daphné continuait de courir, ses talons martelant le sol de pierre de réguliers 'clac clac clac', tandis que son souffle saccadé venait se mêler à la mélodie de son échappée belle. Elle pouvait voir les cheveux de Calypso danser sur ses hanches dans de grandes embardées, à gauche, puis à droite, puis de nouveau à gauche... Absorbée par le reflet hypnotique de ses boucles brunes, elle ne vit pas Malefoy saisir brusquement une des armures et la renverser pour barrer la route aux Cobras.

« Hé ! », protesta-t-elle vainement.

Elle eut tout juste le temps de sauter l'obstacle, mais elle fut déséquilibrée dans son élan, tituba un instant, sur le point de tomber avant que Malefoy ne l'intercepte in extremis, la rattrapant par le coude pour lui éviter de tomber. Sa main chaude contre la peau froide de Daphné. Une myriade de battements affola son cœur et un frisson lui parcourut l'échine. Rien ne pouvait égaler ces cinq petits doigts serrés autour de son bras, rien ne pouvait rivaliser avec le contact de sa peau contre la sienne.

« Désolé pour l'armure », s'excusa-t-il laconiquement avant de l'entraîner dans son sillage.

Ils entendirent un brouhaha de ferraille et de cris dans leur dos et elle aperçut le cinquième année au sol, essayant tant bien que mal de se dépêtrer de l'armure sur laquelle il avait buté. Higgs leur courait toujours après, la mine patibulaire et renfrognée, vociférant insultes et menaces. Leurs pas s'accélérèrent se calquant sur leur souffle effréné, et ils virèrent aussitôt à droite, empruntant un couloir sinueux empli de tableaux qui se fendirent de cris offusqués, leur ordonnant de faire moins de bruit, mais ils ne s'en formalisèrent pas, continuant leur course frénétique. Reprendre son souffle. Courir. Courir, courir, courir, éviter les crevasses du sol de pierre, et courir, toujours courir, la respiration douloureuse.

« Revenez... ici... tout... de... suite... », hurla Higgs, la voix rauque et éraillée par l'effort.

Nouveau rire méprisant de Drago, résonnant entre les dalles noires du couloir. Daphné pouvait sentir son cœur battre dans ses tempes, elle se sentit faiblir, les jambes cotonneuses, elle voulut ralentir, juste quelques secondes, le temps de reprendre son souffle. Elle vit Calypso et Zabini les devancer un peu plus encore, les cheveux de la brune s'affolant sur ses hanches, la main glissée dans celle de Blaise. La blonde émit un petit hoquet de douleur, sa respiration lui brûla la gorge, ses pieds tremblants ralentirent la cadence, prêts à s'arrêter pour de bon, mais Drago ne lui en laissa pas l'occasion, sa main glissa jusqu'au poignet de Daphné qu'il serra avec fermeté, l'entraînant dans sa course.

« C'est pas le moment de s'arrêter ! », souffla-t-il d'une voix éprouvée, le regard concentré.

Cela eut le don de lui donner un bon coup de fouet et elle repartit de plus belle. Un grondement fit vibrer le couloir annonçant que le grand escalier était sur le point d'entrer en mouvement. Les doigts de Drago se refermèrent un peu plus fermement sur son poignet, elle pressa le pas, si vite qu'elle avait l'impression d'à peine toucher le sol. Il débouchèrent dans le hall, Higgs sur les talons, les injuriant de tous les noms. Drago et Daphné se jetèrent sur la première volée de marches, sautant d'une marche à l'autre sans réfléchir. Plus que cinq marches, quatre, trois, deux... Brusquement, elle sentit son pied s'enfoncer plus profondément dans l'une des marches, et fut abruptement stoppée, entraînant Malefoy avec elle. Elle tira de toutes ses forces sur sa jambe, mais rien à faire, son pied resta fiché dans la pierre. Drago mit quelques secondes à retrouver l'équilibre et jeta un bref regard en arrière : Higgs était là, juste à quelques marches d'eux. Elle tira désespérément, poussant un cri rageur, mais sa jambe ne bougea pas, bloquée par la marche piégée du château. Elle sentit le sol vibrer, et la deuxième partie des escalier se détacha dans un grondement, s'éloignant d'eux centimètre par centimètre. Soudain, elle sentit deux bras la happer et elle fut abruptement extirpée hors de la marche trompeuse pour s'effondrer aux côtés de Zabini qui venait de la tirer de là. L'escalier se dévissait lentement et Drago n'était toujours pas là. Daphné se pencha par dessus la rambarde pour apercevoir Higgs s'accrocher à la manche de Malefoy pour tenter de le faire reculer. Drago cria quelque chose, arma son poing, et l'abattit sur le visage hargneux du Cobra qui lâcha le bras du blond, tituba et dévala quelques marches. Sans même se retourner, le Serpentard prit de l'élan, parcourut les dernières marches et s'élança dans le vide, se réceptionnant de justesse sur l'escalier mouvant.

D'un même geste, ils se penchèrent tous les quatre par dessus la balustrade pour apercevoir Higgs se relever péniblement, la joue rouge et le regard haineux. Il leva le poing vers eux et leur hurla des insultes qui furent couvertes par les grincements de l'escalier. Essoufflés, ils s'assirent sur les marches pour calmer leur respiration haletante. Il y'eut un silence de quelques secondes, tout juste troublé par leur souffle rauque, puis ils s'échangèrent un regard complice et éclatèrent de rire, un rire léger et incontrôlable qui les anima d'une douce effervescence.

« On va avoir des problèmes, demain », souffla Zabini au bout de quelques minutes.

« Raison de plus pour se saouler comme il faut ce soir », répliqua Malefoy avec un sourire taquin.

Lorsque l'escalier accosta enfin sur le sol du quatrième étage, ils s'empressèrent d'en descendre, et s'enfoncèrent dans un couloir sombre et bas de plafond dont les murs étaient partiellement couverts de mousse. Tout au fond, un miroir à la glace piqué et au cadre doré terni par les années reposait contre le mur. Ils se postèrent tous les quatre devant l'antiquité, les bras croisés.

« Bon, et maintenant ? », demanda Drago d'une voix sceptique.

Zabini s'avança. « Attends, laisse moi trouver les... », commença-t-il en se penchant pour analyser le cadre d'un air concentré. « ... oui, je crois que c'est ça. »

Il effleura du bout de la baguette quelques détails du cadre qui grincèrent, puis tournèrent sur eux même, et enfin leur reflet dans la glace se dissipa pour représenter un escalier sombre plongeant dans les ténèbres.

« Euh... Blaise... T'es sûre de ton coup ? », demanda Calypso d'une voix mal assurée.

« De toute façon, c'est ça ou Pansy, fais ton choix. »

Sans prendre la peine de répondre, elle passa à travers le miroir et atterrit effectivement sur des marches humides. Elle s'accrocha de justesse au mur pour ne pas glisser et appela doucement les autres qui s'engagèrent à sa suite. Le miroir gronda de nouveau et le passage se referma dans leur dos, les plongeant dans l'obscurité. Ils marchèrent longtemps, dans un noir quasi total, pressés les uns contre les autres. Ils marchèrent longtemps, mais Daphné s'en fichait. Serrée contre Drago, sa main accrochée à son bras, enivrée par son parfum orageux, plus rien ne comptait. Et lorsqu'ils débouchèrent enfin à l'air libre dans une maison abandonnée de Pré-au-lard, c'est à regret qu'elle dut se détacher de lui.

Il neigeait dehors, les flocons s'abandonnaient à leur cheveux emmêlés et l'air frais leur fouettait le visage mais ils se sentaient soudain pleinement vivant, animés par un incroyable sentiment de liberté. A cette heure, les lumières se faisaient rares dans les rues de Pré-au-Lard et seules quelques discrètes lueurs éclairaient les pavés froids.

« La Tête de Sanglier ? », demanda Blaise avec un sourire.

« C'est pas comme si on avait mieux sous la main », maugréa Daphné, pour la forme.

Lorsqu'ils poussèrent la porte du vieux bar, une odeur d'alcool et de poussière assaillit leurs narines. Cinq vieux habitués tournèrent leurs têtes vers eux d'un même geste, ébahis par la présence de quatre jeunes dans ce lieu d'habitude désert. L'intérieur était faiblement éclairé par quelques lanternes qui se balançaient au bout d'un fil usé en émettant de réguliers grincements. Quelques tables éparses, abîmées et éraillée, occupaient la pièce. Dans le fond de la salle, un vieux rock sorcier faisait vibrer un gramophone ensorcelé. Il y'eut un toussotement sonore, le raclement d'une chaise contre le plancher, puis une cloche qui sonne et enfin, un vieux barbu apparut au comptoir, l'air aussi étonné que ses clients.

« Un problème ? », finit-il par bougonner dans sa barbe en jetant un regard méfiant aux nouveaux arrivants.

« Charmante façon d'accueillir ses nouveaux clients. On comprend pourquoi c'est aussi mal fréquenté, maintenant », ironisa Malefoy en soupirant.

Le barman ne répondit rien - peut-être n'avait-il pas entendu - et les quatre amis en profitèrent pour commander un verre avant de s'asseoir à une épaisse table de bois acculée contre une fenêtre. Le bois collait, les chaises étaient bancales et un napperon miteux ornait le tout, mais rien ne pouvait entacher leur esprit festif. Tout en faisait tourner son Rhum de Menthe dans son godet, Daphné ne put s'empêcher de remarquer le liquide transparent qui ondulait paisiblement dans les verres de Malefoy et Zabini. Dans leur boisson translucide, on pouvait tout de même apercevoir des petites étincelles de couleurs vives.

« C'est quoi ? », demanda-t-elle avec curiosité.

« Tu connais pas ? », s'étonna Zabini. « C'est de la Sismique, tu devrais essayer. »

« On trinque ? », les interrompit Calypso. « A notre liberté conditionnelle ! A cette nuit d'impertinence et au lendemain douloureux ! »

Ils rirent de bon cœur et trinquèrent tous les quatre, puis burent leur verre d'une traite. Chaleur familière de l'alcool, et les murs qui dansent. Un sourire enfiévré s'accrocha à ses lèvres. Plus d'inquiétude, plus de rancœur, ni de colère, juste son épaule pressée contre celle de Drago, et son rire partout autour d'elle. Zabini se leva discrètement et revint les bras chargés d'une bouteille de Sismique.

« Partants pour une deuxième tournée ? », demanda-t-il en dévissant le bouchon.

Ils s'exclamèrent avec enthousiasme et tendirent leur verre, alors qu'une rasade de Vodka se déversa dans leurs bocks. Le liquide pétilla joyeusement dans leur verre puis dans leur bouche quand ils l'avalèrent d'une traite. Un autre verre suivi, puis un autre. Et le monde se mit à tourner gaiement autour d'eux. Zabini se leva de nouveau, légèrement chancelant, se raccrochant au dernier moment à la table pour ne pas tomber en arrière, tirant à Daphné un rire aigu venu du fin fond de sa gorge qui la surprit elle-même.

« Un autre... autre verre ? », bafouilla-t-il, les sourcils excessivement froncés.

Il servit un autre verre à ses camarades qui regardèrent la boisson d'un air sceptique, hésitant visiblement à boire plus. Blaise leva son verre, le portant à la hauteur de leurs yeux.

« Le premier qui finit... son verre... Il pourra étrangler Pansy ! »

Sans hésiter ils burent leur verre d'une traite, et le reposèrent dans un claquement sonore contre la table en bois, un sourire extatique vissé jusqu'aux oreilles.

« C'est Calypso, la gagnante ! », s'écria Zabini, bien plus fort que nécessaire. « Un tonnerre... un tonnerre d'applaudissements, s'il vous plaît ! »

« C'est injuste ! », protesta Drago, les bras croisés. « Tu dis ça, juste parce que tu veux coucher avec elle ! »

« Je veux pas que coucher avec elle, je veux me marier avec elle ! », déclara Zabini d'un air solennel, en offrant à Calypso le sourire le plus alcoolisé qui existe.

« Si c'est pas adorable », conclut Daphné en hochant vigoureusement la tête.

D'un bond, Calypso se leva, et sans préavis, se jeta au cou de Zabini pour l'embrasser langoureusement. Il eut tout juste le temps de refermer ses bras autour d'elle qu'il bascula en arrière, déclenchant un fou rire incontrôlable à Daphné et Drago alors que les deux autres se relevaient péniblement, le sourire aux lèvres.

« T'as l'air encore plus con que d'habitude à sourire niaisement comme ça », se moqua le blond en riant sous cape.

« Vous devriez vraiment vous marier », s'exclama Daphné d'un ton docte. « On pourrait même vous marier ici. »

Elle bondit hors de sa chaise et arracha un des bouquet de fleurs séchées qui traînait encore sur une des tables miteuses et le tendit à Calypso qui l'attrapa bien volontiers, le même sourire béat que son compagnon.

« Drago, toi tu t'occupes de Zabini. Fais en sorte qu'il soit beau, s'il te plaît »

« Ouais, enfin faut pas trop en demander non plus. »

« Oui, j'avoue. Bon, ben fais ce que tu peux. Qu'il ait l'air un peu moins... Enfin, t'as compris, quoi. »

« Hé ! Je vous entends, je vous ferai remarquer », protesta vainement Zabini.

« Viens par là, toi », l'interrompit Drago.

Et il l'entraîna de l'autre côté du bar, là où les filles ne pouvaient plus les voir. Avec un sourire satisfait, Daphné se tourna de nouveau vers la brune, la main posée sur le menton dans une posture pensive. Par chance, Calypso avait une robe crème qui élançait joliment sa silhouette et pouvait aisément passer pour une robe de mariée. C'est pas comme s'ils étaient très exigeants, à cette heure. La blonde attrapa le petit napperon qui traînait sur la table et en couvrit les cheveux de Calypso qui ne s'était pas défait de son sourire.

« Alors t'es contente de te marier ? », ricana Daphné.

« Oui, très très ! », s'exclama-t-elle et Daphné réalisa que ses yeux brillaient d'émotion. « En fait... En fait, j'ai toujours voulu me marier avec lui », enchaîna-t-elle d'un ton très sérieux.

« Ah bon ? », s'étonna Daphné. « Je comprends pas ce que tu lui trouves mais bon, c'est pas moi qui vais l'épouser donc, hein, voilà. »

« Il est gentil, il est intelligent, il est attentionné, il est drôle, il est... »

« Oui, oui, ça va j'ai compris », l'interrompit Daphné, les yeux au ciel. « Vous êtes vraiment aussi niais l'un que l'autre, vous allez faire un super couple. »

Sans relever le sarcasme, Calypso se jeta au cou de la blonde et la serra dans ses bras avec intensité. Cette dernière hésita, et lui rendit finalement son étreinte. Elle embaumait le caramel et la vanille, et sa peau était douce. Sans savoir pourquoi, Daphné se mit à rire, bien vite suive par Calypso. Elles rirent un instant, l'une dans les bras de l'autre, puis la blonde se détacha lentement pour observer son amie. Elle avait l'air d'une mariée de fortune, avec sa robe crème, son napperon dans les cheveux et son bouquet de lilas séchés qui colorait sa silhouette de bleu, de blanc et de rose mais malgré tout, elle était belle. Elle rayonnait de bonheur.

« Tiens, il te manque plus que ça », commença la blonde en tendant à son amie une bague tressée avec les fils de son écharpe.

Alors, Drago changea brusquement la musique du gramophone et une mélodie d'orgues et de violons aux air de marche nuptiale retentit dans le bar, sous les yeux éberlués des autres clients qui se tournèrent tous pour contempler la scène. Enfin, Zabini fit son apparition, sa cravate vert et argent noué en un grossier nœud papillon autour de son cou, son blaser noir rehaussé d'une fleur d'un vert pâle à la boutonnière. Calypso attrapa le bras de son amie et elle parcourut les quelques mètres qui la séparait de son futur époux, marchant au rythme des orgues qui faisaient résonner leurs notes solennelle dans toute la pièce. La brune se défit de l'étreinte de Daphné et se tint droite devant Blaise, les yeux brillants, les mains nouées aux siennes. Ils se regardèrent quelques instants, plus émus que la situation ne le permettait, se souriant silencieusement, et ce regard empli de douceur et de tendresse remua quelque chose dans le cœur de Daphné. Il y'avait là tant d'amour, tant de délicatesse et de promesses informulées que la blonde se sentit étrangement attendrie. Avec étonnement, elle réalisa qu'elle assistait là à un des plus jolis moments de sa vie.

« Ahem », l'interrompit Drago. « Calypso, veux-tu prendre Blaise pour époux, même si c'est un menteur, un idiot de première et un intello de compétition ? »

Zabini lui lança un regard noir que Drago feignit d'ignorer.

« Oui, je le veux », articula-t-elle d'une voix chargée d'émotion alors qu'elle passait sa bague de fortune autour de l'annulaire gauche de Zabini.

« Et Blaise, veux-tu prendre comme épouse Calypso qui ne sait visiblement pas dans quoi elle s'engage ? »

« Oui, je le veux », répondit-il d'une voix claire et assurée alors qu'à son tour, il orna le doigt de Calypso d'une bague grossièrement faite de fil de fer.

Sans raison, les yeux de Daphné s'embuèrent discrètement.

« Très bien ! », poursuivit Drago. « Alors par les pouvoirs qui me sont conférés, c'est à dire : aucuns, je vous déclare mari et femme ! Vous pouvez vous embrasser ! »

Ils s'embrassèrent langoureusement, avec toute la passion dont ils étaient capables, serrés l'un contre l'autre dans une étreinte fiévreuse qui laissait deviner combien ils avaient attendu ce moment. Et tout à coup, le mariage de fortune n'avait plus rien de ridicule. Au contraire, il revêtait un aspect désespérément sérieux et profond. Des mariages, Daphné en avait vu des dizaines. Des mariages de ducs et de marquises, des mariages d'émirs ou de sultans, des mariages d'or et de diamants. Et pourtant, là, dans ce petit bar branlant, les mariés vêtus de leurs haillons de fortune lui semblaient être les plus beaux qu'elle n'ait jamais vu.

Elle leur adressa un sourire sincèrement ému, et subitement, la musique changea, se calant sur un rythme bien plus festif et entraînant alors que les deux mariés se défaisaient lentement de leur étreinte. Les autres clients se mirent à applaudir vigoureusement, et une pluie de confettis multicolores, venus tout droit de la baguette de Drago et de Daphné, retombèrent sur eux en une pluie chatoyante et lumineuse.

« Le bouquet ! Le bouquet ! Le bouquet ! », scanda un des pochtrons qui s'était levé pour assister à la cérémonie.

Calypso s'exécuta et lança son bouquet, les yeux fermés. Un des habitués se jeta sur les fleurs et les brandit fièrement sous les applaudissements et les quolibets de ses camarades. Ils rirent tous de concert, couvrant un instant la musique de leurs éclats d'hilarité.

« Champagne pour tout le monde ! », s'écria joyeusement Zabini, pour tenter de surpasser le bruit ambiant.

Ils burent des verres et des verres de champagne, sous les lumières tamisées de la Tête de Sanglier, dansant à en perdre haleine, riant aux éclats, les cheveux défaits et les mains entrelacées, le visage ravagé de sourires enfantins. Alors que la lune déclinait peu à peu et qu'elle tourbillonnait entre les bras de Drago, Daphné pria tous les dieux de la terre pour que cet instant dure toujours.

~~~~o~~~~

Une nouvelle fois, Daphné se réveilla en sursaut. Son crâne tambourinait dans sa tête et une migraine carabinée menaçait de l'investir tout entière, restes de leur soirée arrosée. De vagues images de confettis et de bouquets multicolores l'assaillirent, mais elle les repoussa avec le peu d'énergie qui lui restait. Elle prit une inspiration, puis deux. Un sentiment d'urgence monta en elle : il y'avait quelque chose. Elle avait mis le doigt sur quelque chose, mais elle ne se souvenait plus quoi. Quelque chose qui semblait palpiter en elle. Quelque chose qui n'allait pas. Elle ferma les yeux, se concentra fort pour essayer de remettre ses idées en place, et enfin, ça la frappa en pleine figure : la lettre de son père !

Elle bondit tant bien que mal hors de son lit, chancelante, et saisit la boîte qu'elle ouvrit furieusement. La lettre entre les mains, elle parcourut chaque mot des yeux. Chaque mot, jusqu'au point final. La sensation grinçante au fond de son cœur se fit de plus en plus sourde. Elle relut la lettre, une nouvelle fois, puis une autre. Et alors, elle sut ce qui l'avait dérangé : il n'y avait pas de signature, pas de finalité, et ça ne ressemblait pas à son père, ce vide béant là où il aurait du signer de sa paternité. Et cette absence de 'Papa' à la fin du message la saisit à la gorge. Elle avait mis le doigt dessus, elle le voyait maintenant : ce vide vertigineux d'une abyssale profondeur. Elle dévala encore du regard le parchemin froissé, encore et encore, jusqu'à ce que le doute devienne une certitude : il manquait une page à la lettre de son père.

Elle griffonna quelques mots sur un parchemin : « J'aimerais vous voir au plus vite, et que cela reste entre nous. Daphné Greengrass. », l'attacha à la patte d'un hibou et l'observa s'élancer dans la profondeur de la nuit, le cœur à vif.

La douleur du deuil et la peur l'embrasa toute entière, alors que la soirée de la veille lui paraissait soudain loin... Bien trop loin.


Encore et toujours mille merci à tous mes lecteurs, mes revieweurs et ceux qui m'ajoutent en Favoris/Follow. Je vous adore, à l'infini !
(Et encore un merci de plus à mes revieweurs, je n'ai pas le temps de vous répondre ce soir, mais je le fais dès demain !)