Il tira une chaise qui grinça sur le sol et s'y assit après une brève hésitation. Daphné l'imita sans dire un mot, prenant place sur la chaise en face de lui. Le silence s'allongea quelques secondes et il finit par baisser les yeux, intimidé par le regard intraitable de la jeune fille.

« Mademoiselle Greengrass, je ne suis pas bien sûr de saisir le motif de ma venue », fit-il d'une voix hésitante, au bout de quelques secondes.

Lentement, elle sortit de sa poche la lettre froissée de son père et la fit glisser jusqu'à lui. Il saisit d'une main incertaine le petit bout de papier, chaussa ses lunettes et en parcourut des yeux le contenu, avant de reposer la lettre sur la table et de dévisager la blonde, perplexe.

« Je ne comprends pas... »

« Il manque des pages. Je veux rouvrir le dossier de mon père... Auriez-vous, par hasard, oublié de m'informer de certains détails ? »

Le visage de la blonde demeurait impassible mais son ton ne laissait place à aucun doute : derrière la question planait une accusation latente. L'avertissement se faisait languissant, venimeux et hostile. Il se frotta les mains, mal à l'aise, triturant son alliance du bout des doigts, avant de baisser le regard.

« Non... »

« Très bien. Dans ce cas, je veux voir le dossier de Sainte-Mangouste. »

« Mais enfin... Vous ne pouvez pas... Vous n'êtes pas sérieuse ? », balbutia-t-il, paniqué.

« On ne peut plus sérieuse. Je connais la loi sorcière : en tant qu'héritière, j'ai le droit d'accéder à son dossier. »

« Mais... Je ne pense pas que... »

« Je ne vous paye pas pour penser, je vous paye pour m'obéir. Donc je vous prierai d'exécuter mes ordres en me dispensant de vos états d'âme. »

Il parut offusqué, réajustant son nœud papillon pour se donner un peu de contenance mais face au regard implacable de Daphné, il finit par abdiquer. D'une petite voix, il tenta quand même :

« Vous êtes sûre de vouloir faire ça ? »

Daphné planta son regard dans le sien, les lèvres pincées. Elle ne ressemblait plus à une adolescente, tout d'un coup. Elle avait un regard si empreint de dureté et de gravité qu'il n'y distinguait plus ni l'innocence de l'enfance, ni la passion de l'adolescence. Juste ce regard froid et désabusé commun à tous ses clients.

L'air résigné, il se pencha vers sa mallette et fourragea dedans quelques secondes. Enfin, il en tira un énorme dossier relié de velours rouge estampillé Aramis Greengrass en lettres d'or, et le déposa sur la table dans un bruit sourd.

Pendant de longues minutes, elle feuilleta le dossier dans un silence tendu tout juste troublé par le bruissement du papier. Tout était là : toute la vie de son père était confinée dans cet épais classeur, feuille après feuille, page après page. L'acte de naissance d'Aramis Greengrass, son dossier scolaire à Poudlard et la lettre de recommandation de son professeur de Botanique, la facture de ses premiers clients, le contrat de mariage avec Danaé, leur acte de naissance, à elle et à sa sœur, la récompense pour sa contribution en médecine botanique, les premiers rapports de Sainte-Mangouste, lorsqu'ils avaient découvert qu'il était malade, puis les suivants, les lettres de mises en garde de l'hôpital. Puis des rapports, encore et toujours, de plus en plus alarmants, suivant sa courbe de dégradation de santé. Et puis, brutalement, comme ça, entre deux papiers : l'acte de décès de son père qui s'abattit sur elle aussi abruptement qu'un couperet.

Elle le tint entre ses mains tremblantes, la gorge serrée, un raz de marée au bord des paupières. Elle venait de passer en revue l'intégralité de la vie de son père. Une pile de papier, voilà ce que c'était. Des dizaines de feuillets, parfaitement classés, triés, ordonnés. Des mots sur des pages blanches. Des chiffres dans des cases. C'est tout ce qu'il lui restait de son père. Quarante-huit ans, quarante-huit belles années, réduites à des gribouillis sur du papier.

Elle détourna le visage et s'essuya les yeux d'un revers de manche. Quelques secondes de silence gêné s'écoulèrent, puis elle trouva enfin le courage de se tourner vers le notaire qui, par pudeur, feignait d'être absorbé dans la contemplation de sa plume.

« Il manque forcément quelque chose », trancha-t-elle durement.

« Tout... Tout est là », bafouilla-t-il, le regard toujours baissé.

« Je veux voir son testament. »

« Je ne pense pas que ce soit une bonne idée... »

« Je me contrefous de ce que vous pensez. Donnez-moi le testament ou je vous traîne devant le Magenmagot. »

« Mais... »

« Écoutez-moi bien, misérable petit rat. Je ne sais pas qui vous a payé pour vous faire taire, mais il y'a visiblement quelque chose d'illégal dans cette histoire et je finirai par découvrir ce que c'est. Alors soit vous me facilitez la tâche, et je tenterai de fermer les yeux sur votre évidente incompétence, soit vous vous mettez en travers de mon chemin, et je vous écrabouillerai comme un misérable ver de terre. Vous n'avez aucune idée des tortures que je suis capable d'inventer, mais je me propose de vous en faire déguster un avant-goût si vous émettez la moindre protestation à mes ordres. »

Il avait violemment pâli, le visage aussi blanc qu'un linge, triturant son col du bout de ses doigts potelés, évitant les yeux sombres de Daphné, aussi résolus que cruels. Après une brève hésitation, il finit par fouiller de nouveau sa mallette pour lui tendre une enveloppe kraft. Elle l'ouvrit fébrilement et parcourut des yeux le testament tandis qu'il retenait sa respiration, les yeux obstinément fixés au sol. Et soudain, les mains de Daphné se crispèrent, son souffle se fit saccadé et elle braqua deux yeux emplis de haine et de fureur sur le notaire dont les mains tremblaient nerveusement.

« Pourquoi n'ai je pas été avertie ? Pourquoi... Comment avez-vous pu me cacher ça ? »

Il releva enfin le visage et elle vit un éclair de frayeur traverser ses prunelles bleues. Elle bondit hors de sa chaise et plaqua brutalement le testament sur la table, se saisissant au passage de sa baguette alors qu'il se tassait dans sa chaise.

« Quand comptiez-vous me mettre au courant ? », s'écria la blonde, hors d'elle.

« Mademoiselle... »

« La moitié de sa fortune ! Mon père m'a légué la moitié de sa fortune ! Et vous pensiez que ce n'était pas assez important pour m'en toucher deux mots ? »

« Je... »

Sa voix n'était plus qu'un faible murmure. Des yeux, il cherchait un échappatoire, dodelinant sa tête comme un pantin désarticulé, se reculant un peu plus dans son dossier.

« Je vous préviens, Fawley, vous avez intérêt à parler. Et ça a intérêt à être intéressant, sinon je vous envoie direct à Azkaban. Non sans vous avoir entaillé par ci par là avant, bien sûr. »

Sa voix était un feulement dangereux, et ça fit naître en lui un sentiment d'alerte. Il se dandina sur sa chaise, passant une main nerveuse sur son crâne dégarni. Des clients menaçants, il en avait eu. Des tas. Mais jamais comme ça, jamais avec cette lueur de folie destructrice dans le regard. Il déglutit difficilement, puis se leva d'un bond, prêt à déguerpir sans demander son reste mais elle fut plus rapide que lui :

« Sede ! »

Il fut brusquement tiré en arrière, et se retrouva l'arrière train collé à la chaise qu'il venait de quitter. Il se débattit rapidement, battant vainement des bras, et le visage rouge et le souffle court de s'être ainsi agité, il finit par abdiquer, réalisant qu'il ne s'extirperait pas de cette prison invisible.

« Qu'est-ce que vous voulez ? », s'égosilla-t-il, en écumant d'une nuée de postillon.

« Des réponses », répondit-elle en le contournant pour s'asseoir sur la table en face de lui. « Pourquoi n'ai-je pas été mise au courant des dernières volontés de mon père ? »

Il s'emmura dans le silence alors qu'une grosse goutte de sueur froide dégoulinait de son front pour finalement s'écraser sur son costume immaculé.

« Très bien », reprit Daphné. « Vous êtes d'humeur à plaisanter, à ce que je vois... Je connais certains jeux qui vous délieront la langue... ou vous l'arracheront pour de bon... »

Il hoqueta se tassant sur son siège avec une moue effrayée, tandis qu'elle se levait gracieusement, l'observant de la tête aux pieds.

« A quoi tenez-vous le plus, vos bras ou vos jambes ? A moins que vous ne préfériez qu'on commence avec votre visage ? »

« Vous ne pou... vous ne pouvez pas faire ça ! », paniqua-t-il en remuant de plus belle, les yeux écarquillés. « Je vous dénoncerai au Magenmagot ! »

« Encore faudrait-il que vous soyez toujours en état de parler. »

Elle s'approcha de lui, faisant mine de choisir à quelle partie de son corps elle allait s'attaquer en premier. Il sursauta lorsqu'elle effleura sa jambe. Des gouttes de sueur déferlaient désormais à grosses gouttes sur tout son visage, collant ses cheveux grisonnant à ses tempes. D'une main, elle agrippa son visage et pointa sa baguette sur son front.

« C'est votre mère ! », hurla-t-il en se débattant. « C'est votre mère ! Elle m'a payé pour ne rien dire ! »

Abasourdie, Daphné lâcha le visage du notaire et recula d'un pas, laissant mollement retomber son bras contre ses jambes. Elle avait l'air d'une petite fille, soudain. Envolée, son assurance feinte et ses airs altiers ; ses yeux s'agrandirent comme deux billes vertes, sa bouche s'entrouvrit de stupeur.

« Mais... pourquoi ? », demanda-t-elle d'une toute petite voix.

Il lui offrit un regard compatissant et se passa une nouvelle fois la main sur la tête, épongeant les gouttelettes qui pleuvaient sur son col en averse désordonnée. Malgré tout, il avait de la peine pour cette jeune fille, et la culpabilité d'avoir dérogé à ses responsabilités de notaire lui enserra le cœur. Henry Sullivan Fawley n'était pas grand chose : il n'était ni courageux, ni fort, ni particulièrement brillant, sans être lâche, faible ou sot pour autant. Il n'était pas beau, ni spécialement drôle et n'avait rien de charmant. Mais en revanche, Fawley s'était toujours targué d'être droit et professionnel. La seule fois où il avait enfreint ses principes, c'était pour la belle Danaé Greengrass. En prenant connaissance du testament, elle avait été bouleversée, avait pleuré toutes les larmes de son corps, l'avait supplié de ne pas en informer Daphné tout de suite, lui promettant de s'en occuper en temps et en heure. Il avait été troublé par ses grands yeux verts, ses boucles dorés et sa main délicate qui effleurait la sienne par une inadvertance calculée. Par la force des choses, il avait cédé à ses supplications, ne se rendant compte que bien plus tard qu'elle s'était jouée de lui.

Il leva vers Daphné des yeux lourds de culpabilité et après une brève hésitation, il se décida à parler :

« Cet héritage représente la moitié de la fortune familiale, il est donc nécessaire pour faire tenir le commerce de votre père. Votre mère pensait que vous seriez trop bornée pour vous rendre compte à quel point cet argent était vital pour elle et que vous le réclameriez sans état d'âme. Elle m'a fait promettre de ne rien vous dire. Depuis l'affaire Shafiq 1876, la loi sorcière prévoit que tout héritage non réclamé au bout de cinq ans est redistribué entre les autres héritiers. »

« Quelle garce », cracha Daphné, les dents serrées. « Elle comptait se garder l'héritage pour elle, hein. »

Son poing se crispa si fort autour de sa baguette qu'il craignit un instant qu'elle ne vole en éclats, mais la jeune fille finit par se ressaisir. Elle contourna de nouveau la table pour regagner sa chaise, plongeant son visage dans ses mains. De longues minutes de silence pesant s'égrenèrent, si bien qu'il hésitât à partir. Mais alors qu'il refermait sa mallette, elle releva le visage et reprit d'une voix calme :

« Monsieur Fawley, vous vous rendez compte que vous avez commis une grave faute professionnelle ? »

Il acquiesça lentement, conscient de son erreur.

« Si vous voulez garder votre travail et éviter un procès en bonne et due forme, vous allez devoir m'aider. »

« Bien... Bien sûr », bégaya-t-il, trop heureux d'échapper à sa sentence.

« Je veux récupérer mon héritage. »

« Bien entendu. »

« Et je veux m'émanciper. »

« Vous émanciper ? »

« Vous m'avez très bien comprise. »

« Mais... ça ne se fait plus depuis des générations... »

« La loi est toujours en vigueur, non ? »

« Oui... »

« Alors procédez à l'émancipation. »

« Vous vous rendez bien compte de ce que ça signifie ? Vous créerez une nouvelle branche de la dynastie Greengrass, vous serez effacée de tous les documents officiels vous reliant à votre mère. Vous disparaîtrez définitivement de votre propre famille. »

« Je sais. »

« Vous serez connue sous le patronyme de la noble héritière de la famille Greengrass. »

« Je sais bien, tout ça. C'est nécessaire. Ma mère a voulu m'extorquer du dernier cadeau de mon père, m'arracher ce qui me revenait de droit et elle en paiera le prix, mornille par mornille. »

~~~~o~~~~

La pendule sonna dix-neuf heures. Incrédule, elle vérifia sa montre pour confirmer l'heure et referma son livre d'un geste sec. Il lui restait moins d'une heure avant que la bibliothèque ne ferme et elle avait désespérément besoin d'un livre de droit. Depuis plus d'une semaine, elle se plongeait corps et âme dans les textes alambiqués du droit sorcier. Elle voulait être prête, prête à toute éventualité, prête à encaisser la contre-attaque de sa mère qui, elle en était persuadée, ne tarderait pas. Elle pressa le pas, le menton haut et gravit les escaliers en hâte. Plus elle se rapprochait de la bibliothèque, plus elle entendait distinctement des cris résonner dans le couloir. Elle marqua une hésitation et ralentit l'allure. Quand elle tourna à l'angle du couloir, elle aperçut devant les grandes portes de la bibliothèque un petit attroupement dont faisait partie Nott et Dolohov.

« Allez, c'est bon, dégage maintenant », murmura Nott d'un air menaçant.

« Pas de Serpentard dans cette bibliothèque », trancha un grand Serdaigle, les poings crispés nerveusement.

« Allez, Terry, laisse-les, ils t'ont rien fait », s'exclama une petite blonde en tirant le Terry en question par le bras.

Daphné ne bougea pas, les observant de loin. Elle ne savait pas vraiment qui était le garçon, si ce n'est qu'il s'appelait Terry. Peut-être que c'était Terry Boot. Et pour la petite blonde, elle la connaissait, c'était Diane Deauclaire, la sœur de Pénélope. Une petite naïve dont le rêve ultime était de devenir préfète, comme sa sœur avant elle. Probablement qu'après ça, elle tenterait de devenir avocate pour défendre une cause ridicule comme la défense des Elfes de Maison. Daphné ne put réprimer une moue méprisante avant de reporter de nouveau son attention sur les éclats de voix dans le couloir.

« ... et tu ne sais rien. Me fais pas la morale, pas quand on parle de ces enflures. »

« Oh, Terry, arrête », plaida Diane en resserrant sa main sur le bras de son ami.

« Pour la dernière fois, laisse-nous entrer. Tes accusations sont stupides », grinça Théodore entre ses dents.

« Ah ouais ? Stupides ? Les malades c'est pas ce qui manque dans la famille Nott. De génération en génération, ils produisent une engeance de tordus. Faudrait bien que quelqu'un se porte volontaire pour y mettre fin. »

De là où elle était, Daphné aurait pu jurer voir les yeux de Terry s'illuminer d'un éclat morbide, quelque chose de très Serpentard qu'elle n'aurait jamais pensé voir dans le regard d'un élève d'une autre maison.

« Tais-toi », souffla Nott d'une voix aussi vacillante que la lueur des bougies qui zébrait son visage d'ombres funèbres. « Tu ne sais rien de ma famille. »

« J'en sais déjà trop. C'est ton père qui a attaqué Anthony, je l'ai vu lui lancer un Doloris alors que Goldstein était de dos... Mais le pire, le pire... C'est qu'il riait aux éclats. Il prenait son pied, l'enflure... », souffla Boot d'une voix aussi tranchante qu'une lame de rasoir. « ... et après, je l'ai vu lui lancer le sort Interdit. Je l'ai vu, de mes yeux. J'ai vu le corps de Goldstein retomber dans l'herbe, et j'ai vu ses yeux qui fixaient le ciel sans le voir. Il l'avait tué, comme ça. Après lui avoir balancé un Doloris dans la gueule, juste pour le plaisir de le voir chialer un peu avant de le buter pour de bon. »

Nott n'avait pas bougé, ses grands yeux bruns écarquillés de... De quoi, au juste ? Elle n'aurait pas su dire. Peut-être de peur, ou de remords, qui sait ? Tout ce qu'elle voyait c'était ses grands yeux dansant dans l'obscurité, luisant comme deux orbes nacrées.

« Et tu sais ce que c'est ma consolation dans tout ça ? », continua Terry sans se préoccuper du regard éprouvé de Nott. « C'est de penser à ta mère, enterrée six pieds sous terre. Y'a que ça qui me fait dormir la nuit. Penser que cette salope pourra plus faire de gosses, qu'elle pourra pas ajouter un nouveau Nott à la liste des enflures de l'univers. »

Le visage de Diane avait changé, elle hésitait, partagée entre respect des règles et le sentiment de haine qu'elle devait très probablement ressentir à l'égard de Théodore. D'un geste lent, elle finit par faire son choix et se plaça à côté de Terry pour faire barrage aux deux Serpentard.

« Je pense qu'il vaut mieux que vous partiez », placarda-t-elle d'un ton autoritaire.

« Ouais, ou alors on règle ça de baguette à baguette », renchérit Dolohov d'une voix sombre.

Avant même que Terry n'ait pu brandir sa baguette, une petite silhouette se dessina à la lueur des lanternes. Flitwick parut sincèrement étonné, le regard vagabondant d'un visage à l'autre pour enfin s'arrêter sur la baguette de Dolohov. Ses sourcils exécutèrent des sauts périlleux d'étonnement, et enfin, il plaça ses mains sur ses hanches, alors qu'un air sévère se peignait sur son visage.

« Mais enfin... qu'est-ce qu'il se passe ici ? »

« Ils ont essayé de nous attaquer ! », répliqua aussitôt Terry avant de prendre un air de chien battu.

Nott ne bougea pas, sans confirmer ni infirmer la version du Serdaigle. Il se contentait de regarder le monde sans le voir, derrière ses grands yeux vitreux désormais bordés de larmes. Ses paupières battirent, une fois, deux fois, et quelques larmes dévalèrent la lisière anguleuse de ses pommettes.

« C'est faux ! », s'énerva Dolohov en voyant que Nott n'avait pas l'intention de réfuter les accusations.

Il rangea aussitôt sa baguette mais c'était trop tard. Flitwick les observa tour à tour avant de se tourner vers Diane.

« Est-ce vrai, mademoiselle Deauclair ? »

Elle hésita, se mordillant la lèvre inférieure. Elle ne devait pas avoir l'habitude de mentir, et il suffisait d'un minimum de perspicacité pour lire en elle comme dans un livre ouvert, pourtant Flitwick se laissa aisément berner. C'était ça d'être une Serdaigle. Tout le monde vous croyait toujours.

« Oui, c'est vrai », acquiesça Diane. « Ils voulaient nous empêcher de rentrer dans la Bibliothèque ! »

« Espèce de... », commença Anisim.

Mais il fut interrompu par le professeur qui s'interposa avant que Dolohov ne saute à la gorge de Diane.

« N'aggravez pas votre cas, je vous prie. Suivez-moi, je vous escorte jusqu'au bureau de la directrice. »

Alors que le professeur menait les Serpentard droit à leur sentence, Daphné tourna les talons. Le sol était miné, elle le savait. Et chaque mouvement dans cette école était devenu dangereux. Chaque pas était devenu bancal, et en ces heures sombres, les amis se faisaient rares et précieux. Dommage pour elle, elle n'en avait jamais eu. Ou si peu...

~~~~o~~~~

Opale se planta devant elle, l'air goguenard. Ça lui allait très mal, cet air-là. On voyait tout de suite qu'elle n'était pas habituée à avoir du pouvoir sur les autres, et ce nouveau genre qu'elle se donnait, cet air conquérant et faussement confiant, la rendait plus pathétique encore que son habituel air d'idiote. Daphné aurait pu l'écraser en un claquement de doigt, si elle l'avait voulu. Mais ce genre de cafard n'était même pas digne de son intérêt.

« Quelqu'un te réclame à l'entrée de la salle commune »

« Qui ? », demanda Daphné en essayant de dissimuler sa surprise.

« Je suis pas un hibou, si tu veux savoir qui c'est, tu te bouges. »

Avec grâce, Daphné se releva du fauteuil dans lequel elle avait pris place. Elle déplia son corps svelte, et toisa Opale de toute sa hauteur. Ses yeux verts plongèrent dans ceux de la jeune fille et elle la sentit se tasser malgré elle.

« Je te conseille de changer de ton », susurra-t-elle d'une voix menaçante. « J'ai pas peur de Pansy, j'ai pas peur des Cobras, j'ai pas peur de toi. Si tu t'avises encore de me parler comme ça, je t'écraserai de mon talon aiguille. Je te détruirai, morceau par morceau, en commençant par la langue, histoire de nous épargner ton atroce voix de crécelle. »

Elle se dirigea vers la porte, laissant derrière elle une Opale décontenancée et effarée par la violence de la menace. Avant de quitter le dortoir, elle se retourna une dernière fois pour accabler Farley d'un regard si manifestement méprisant, que cette dernière baissa les yeux, fixant subitement le sol avec intensité.

« Quand on part en Guerre, c'est important de bien choisir ses amis. Mais c'est plus important encore de bien choisir ses ennemis. Dommage que tu aies si mal choisi les deux. »

D'un pas assuré, elle quitta le dortoir, traversa la salle commune en ignorant intentionnellement les regards appuyés des chiens de garde de Pansy. Elle passa le portrait, mais avant même d'apercevoir quoi que ce soit, elle se sentit projetée en arrière et sa tête heurta douloureusement le sol de pierre. Elle vit une silhouette se jeter sur elle, et sentit qu'on l'agrippait fermement par le col pour la secouer dans tous les sens, martelant le sol de son corps. Les mains sur le visage pour se protéger, elle ne voyait pas son assaillant, distinguant seulement un souffle saccadé et des cris étouffés de rage. Des ongles s'enfoncèrent dans sa peau, lui arrachant un hurlement de douleur et elle roula sur elle-même pour se dégager de l'emprise assassine, bondissant dans un même geste pour s'éloigner de l'attaquant. Elle se réceptionna sur ses deux pieds, se redressa aussitôt, plaçant ses deux mains devant elle pour se défendre mais ses bras retombèrent mollement le long de son corps quand elle reconnut la personne qui lui faisait face. Échevelée et débraillée, sa sœur la fixait avec dégoût, le visage rougi et les yeux brillants à la lumière des lanternes.

« Qu'est-ce qui te prend ? », cracha Daphné en arrangeant sa robe partiellement déchirée.

« Qu'est-ce qui me prend ? », répéta Astoria, l'air hagard. « Qu'est-ce qui me prend ? »

Daphné la fixa sans rien dire, attendant une réponse qui tardait à venir. Au bout de quelques secondes, elle voulut se détourner pour retourner dans la salle commune, mais la voix de sa sœur déchira le silence :

« J'en reviens pas que tu fasses un truc pareil. Mais est-ce que tu te rends compte de ce que tu fais ? Tu réalises ce que t'es en train de foutre en l'air ? Dis-moi que t'es pas complètement tarée, que tu te rends compte de l'horrible personne que tu es devenue... »

Daphné leva les yeux au ciel, prenant soin de signifier son total désintérêt. Les sermons de sa sœur, elle les connaissait, à force. D'une voix égale d'où perçait une once de mépris et d'ennui, elle répondit :

« Mère n'a que ce qu'elle mérite. Elle a voulu me voler l'héritage de papa. Elle va s'en mordre les doigts. »

« Un héritage injuste ! Il t'a donné la moitié de la fortune familiale, la moitié ! Maman savait que tu voudrais l'argent sans penser à nous, elle a fait ça pour nous protéger ! »

« Alors tu savais ? J'en étais sûre... Et dire que tu es venue me faire ton petit discours, me dire que tu voulais qu'on se retrouve, que tu voulais pas me perdre. Tu t'es bien gardée de me dire que ma partie de l'héritage était planquée à Gringott's. Tu t'es bien gardée de me dire que d'ici deux ans j'allais tout perdre. Comme tu t'es bien gardée de me dire que maman avait fait disparaitre des pages de la lettre de papa, qu'elle m'avait arraché les derniers mots que mon père m'avait adressés... Ah oui, ça tu me l'as caché sans sourciller, c'est resté bien planqué dans ton adorable petite tête, entre deux trois discours moralisateurs me disant à quel point j'avais été une sœur horrible. »

« Oui, je t'ai rien dit parce que je savais que tu réagirais comme ça ! Que tu prendrais tout sans te retourner. Si tu pars avec l'argent, l'entreprise de papa va couler. Maman va être obligée de tout vendre, y compris la maison. On va se retrouver à la rue, sans rien. J'ai fait ça pour me protéger, pour nous protéger, nous tous. »

Daphné éructa d'un rire sauvage teinté de mépris et de rancœur.

« Oh, tais-toi. Arrête de me ressortir tes même excuses chialantes. Tout ce que je vous ai fait, vous l'avez mérité. »

« Ah ouais, même ça ? », hurla-t-elle en sortant une photo de sa poche qu'elle planta sous les yeux de Daphné.

La photo représentait le jardin de leur maison, dans des teintes d'or et d'ocre. On aurait presque pu croire que c'était une photo sépia. Ce portrait de famille, Daphné le connaissait par cœur. Sous un pommier aux fruits dorés, son père riait à gorge déployée, secouant la tête, les yeux plissés d'hilarité. Et devant lui, une petite Astoria parfaitement coiffée s'accrochait au vide avant de se fendre d'un grand sourire. Il n'y avait plus de trace de Daphné, sur la photo. Elle avait disparu, évaporée. Il ne restait d'elle qu'un trou béant en plein milieu de la photo.

Elle sentit un poids tomber dans son estomac, accrochant son cœur au passage. Elle le savait pourtant, ça faisait partie de l'émancipation. Mais de se voir disparaitre de ses propres souvenirs, comme si elle n'avait jamais existé, ça faisait un drôle d'effet. Ça tordait l'estomac et ça nouait le cœur.

« C'est vous qui m'avez poussée à faire ça... », murmura Daphné mais sa voix manquait soudain d'assurance.

« On t'a poussé à faire ça ? N'importe quoi, Daphné. Arrête de t'inventer des choses, il serait grand temps que tu te sortes de ton délire paranoïaque ! C'est toi qui t'es mise dans cette situation toute seule ! Tu t'es raccrochée à Drago comme à une bouée de sauvetage dans une mer de problèmes que tu t'es créée toute seule ! Toute seule ! Et tu nous as tourné le dos sans raison ! T'as jamais rien voulu savoir, t'as jamais voulu entendre nos excuses ou nos mots tendres ! Je sais même pas comment Drago a fait pour te supporter tout ce temps, t'es juste une tarée qui ferait n'importe quoi pour un peu d'attention ! »

« Parle pas de Drago... », grinça-t-elle entre ses dents.

« Ah, ton Drago, ton Drago sacré que t'as érigé au rang de dieu. Espèce de folle, c'est un miracle qu'il t'ait pas déjà tuée. Tu me dégoûtes. »

« Très bien, alors évite-moi. Pour notre bien à toutes les deux. »

« Oh, ne t'en fais pas, va. Le seul endroit où j'espère voir ton nom, maintenant, c'est dans la rubrique Nécrologie de la Gazette des Sorciers... Pour le reste, tu as disparu de ma vie aussi sûrement que tu as disparu de toutes nos photos. »

Astoria secoua sa tête, affolant ses longs cheveux bruns qui valsèrent sur ses épaules. Ses yeux s'emplirent de larmes, brillant dangereusement à la lumière tamisée des cachots. D'une main lasse, elle essuya ses larmes et étouffa ses sanglots.

« J'ai toujours cru que t'avais pas un mauvais fond. Je me disais que t'avais eu une enfance difficile et que tu t'étais construit un rempart pour te protéger du reste du monde. Mais je m'en rends compte maintenant. T'as pas de cœur, Daphné. Tout ce que tu veux faire, c'est laminer les gens autour de toi, les briser pour avoir l'impression que t'es un peu moins fêlée qu'eux. Mais t'es pire. Pire que tous les tarés que j'ai rencontré de ma vie. T'as détruit la seule chose qui aurait pu te sauver, t'as détruit ta propre famille. Je te hais, Daphné. Je te hais de tout mon cœur. »

Sans ajouter un mot, sans même écouter la réponse hachée et sans sens de Daphné, elle se détourna. Et le 'clac clac' de ses talons résonna longtemps dans l'esprit de sa sœur.

~~~~o~~~~

« C'est la première fois que je te vois fumer. »

Daphné était lovée sur le rebord de la fenêtre du dortoir qu'elle partageait désormais avec Calypso, une cigarette à la main. La fumée qu'elle exhalait en volutes gracieuse restait suspendue dans l'air, l'entourant d'un halo brumeux qui se dressait entre elle et le reste du monde comme une barrière protectrice.

« Ça m'arrive parfois », murmura la blonde, le regard perdu par la fenêtre. « Quand je me sens dépassée. J'ai l'impression que c'est la seule chose sur laquelle j'ai encore du contrôle. Ce petit bout de braise rouge, au bout de ma cigarette. C'est pathétique. »

Sans un mot, Calypso vint s'asseoir en face d'elle et d'une main douce, elle saisit la main libre de Daphné et la serra doucement dans la sienne. La blonde ne réagit pas, se terrant dans son silence, le cœur si lourd qu'elle se demandait vaguement comment il était possible qu'elle ne se soit pas déjà enfoncée dans le sol, entraînée par le poids de son cœur de plomb. Comment pouvait-elle encore tenir sur ses deux jambes, alors que sa poitrine était truffée de tonnes de ciment et pesait aussi lourd que mille montagnes ? Elle aurait du s'enfoncer dans le sol, s'enfoncer, s'enfoncer, s'enfoncer jusqu'à se retrouver quelque part entre les vers de terre et le centre de la terre. Ses yeux chargés de tourments, rouges et injectés de sang, se terminaient par des cernes nacrées qui irisaient sa peau de bleu, de violet et de noir.

Au bout de longues minutes, Calypso se pencha pour prendre Daphné dans ses bras, et soudain, quelque chose se brisa à l'intérieur de la jeune fille, cédant avec la violence d'un barrage qui vole en éclats, et elle fondit en larmes. Lentement, la brune lui caressa les cheveux, lui murmurant une litanie de paroles réconfortantes qui venaient se briser sur le ressac des larmes de Daphné, se mêlant aux courants amers de son chagrin. Et dans la tempête de sa tristesse, Daphné saisit une phrase à laquelle elle s'accrocha comme à une bouée de sauvetage : « Ça va s'arranger, Daphné, ça va s'arranger. Tu trouveras une solution, j'ai confiance en toi... »

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D'instinct, ses pas la portèrent devant la porte de la chambre de Drago. Elle frappa trois coups, entendit un vague 'c'est qui ?' derrière la porte, suivi de près par un 'non, en fait, je m'en fous, qui que ce soit, casse-toi'. Elle soupira et poussa la porte pour tomber face à un Drago étendu sur le lit, la fixant d'un œil torve.

« T'étais comprise dans l'invitation à ne pas entrer, hein », finit-il par lancer en se replongeant dans la lecture de son livre 'Sortilèges semi-impardonnables'.

« J'avais compris », lâcha-t-elle durement.

Il releva les yeux, étonné par son ton glacial. Mais il ne croisa dans son regard qu'une abîme de rancœur et de douleur. Instinctivement, il referma son livre qu'il posa à côté de lui et se redressa sur son lit.

« Qu'est-ce qu'il se passe ? », demanda-t-il lentement, un sourcil relevé.

Elle avait toujours aimé ce réflexe. Ce sourcil haussé qui semblait se moquer du monde, qui semblait poser des questions sans vraiment vouloir connaître les réponses. Et ces yeux gris qui brillaient comme de l'argent, qui illuminaient le monde de leur éclat glacé. Elle sentit son cœur se serrer, et dévaler sa poitrine pour tomber au fin fond de son ventre quand elle pensait à la nuit qu'il avait passé avec Granger. Elle le savait, elle l'avait toujours su, mais pas comme ça. Pas de cette manière. Elle ne méritait pas ça. Elle sentait son monde se retourner, se renverser, s'effondrer au creux de ses mains. Elle aurait aimé pleuré, déverser son chagrin dans des torrents de larmes amères et se noyer dans l'océan de sa propre tristesse.

« T'as couché avec Granger », annonça-t-elle froidement.

« Quelle perspicacité », se moqua-t-il en haussant ses deux sourcils.

« Ça ne me va pas. Je veux que t'arrêtes. »

Cette fois, il fut vraiment étonné. Peut-être était-ce la première fois qu'elle l'étonnait sincèrement. Sûrement, même. Longtemps, elle s'était contentée de se fondre dans le moule de ses attentes, d'être une pâle figure qui suivait Malefoy comme son ombre. Lentement, il écarta le livre et se releva pour faire face à Daphné de toute sa hauteur. Elle était grande, mais il la dépassait quand même. Elle se sentait en sécurité, là, tout près de lui et en même temps, elle se sentait comme un animal captif sur le point d'être achevé.

« Je crois pas que tu sois en mesure de me dire ce que je dois ou ne dois pas faire. Notre relation n'a jamais été comme ça, Daphné, tu le sais très bien. C'est certainement pas maintenant que ça va changer. »

Elle se sentit défaillir, elle eut envie de revenir en arrière, d'effacer ses paroles d'un coup de gomme magique et de se terrer dans un coin en attendant qu'il daigne venir la chercher. Mais au fond d'elle, un vent de dissidence s'était levé, et tempêtait dans les tréfonds de son esprit, la secouant jusque dans les fondations même de son être. Ce soir, quelque chose en elle était mort, et à la place, quelque chose d'autre venait de naître, quelque chose de perfide et de toxique, mais quelque chose de terriblement fort. Elle en avait assez. Assez, qu'on la plie dans tous les sens, qu'on l'écorche, qu'on l'abîme et avant qu'on ne la brise pour de bon, elle avait décidé de réagir.

« Je ne suis pas venue te dire ce que tu dois faire. Je suis venue te dire ce que moi, je vais faire. Je ne vais pas t'abandonner, je ne vais pas baisser les bras. Je t'aime, et je t'aimerai toujours. Rien ne changera jamais ça. Tu l'as toujours su même si tu fermes les yeux comme un enfant. Je ne serai jamais ton amie, Drago, parce je t'aime et qu'il n'y a rien que je désire plus sur terre que d'être ta femme. Je ne me contenterai jamais d'être ton amie. Jamais. Je sais que tu me méprises parce que je t'ai dit tout ça, je le vois dans tes yeux et dans ta façon de pincer les lèvres. Mais tu vois, même là, je t'aime. Même quand tu me hais, je t'aime. Je ne peux pas passer une vie entière à faire semblant de ne pas t'aimer, à feindre de ne pas être blessée lorsque tu m'ignores royalement pour passer la nuit avec une autre fille, à faire comme si notre relation me convenait. J'ai fait semblant toute ma vie, et j'en peux plus. »

Il s'était immobilisé, une moue de stupeur vissée au visage, réussissant tout juste à articuler, du bout des lèvres :

« Pourquoi tu me dis tout ça ? »

« Je te préviens juste, Drago. Tu seras à moi. Et ni les Cobras, ni Granger, ni toutes les familles Sang-Pur réunies ne changeront jamais rien à cela. Tu seras à moi ou je ne serai pas. »

Elle se pencha, l'embrassa à la commissure des lèvres et, avant qu'il n'ait eu le temps de réagir et de la repousser, elle avait tourné les talons et quitté la pièce.


Hello, lecteurs chéris,

Je vous poste mon chapitre avant de filer en soirée (oups, je suis en retard !) parce que je vous ai quand même bien (trop) fait attendre !
Je répondrai à vos reviews très vite, mais là, je suis déjà très trèèèès à la bourre !
Bon, le chapitre est un peu noir, histoire d'égayer un peu ces fêtes de fin d'année ! Hahaha, je rigole, j'en ai presque des remords !

Encore une fois, mille merci à vous tous, et je vous souhaite une merveilleuse année 2016 (mais on se revoit vite, hein, vous inquiétez pas !)

Love, love, love !