« Je comprends pas... », se plaignit Calypso en lâchant sa plume avant de se laisser aller contre le mur. « Je déteste la Botanique. Une plante, c'est vert et ça a des feuilles, comment on est censés faire la différence entre chaque espèce, tu peux me dire ? »

Daphné garda le silence. Comme elle l'avait fait ces trente dernières minutes, essayant, par ce mutisme volontaire, de faire comprendre à Calypso combien elle se fichait de sa maudite Botanique. Mais le message ne sembla pas percuter le cerveau de la brune qui était assise en tailleur sur son lit, et bougonnait depuis déjà plus d'une demi-heure. Sur ses draps, une dizaines d'imposants volumes s'ouvraient sur des graphiques compliqués, des noms latins alambiqués et autres croquis de plantes venimeuses disparues depuis des siècles. Elle maugréa de nouveau quelque chose d'incompréhensible avant de se prendre la tête dans les mains, tirant un soupir d'exaspération à Daphné. Au fil des jours, elle avait développé une affection tendre pour Calypso. Elle était venue combler le trou béant en forme de soeur qui hantait le coeur de Daphné. C'était inattendu et inespéré, pour elle qui n'avait jamais eu d'amis. Mais cela ne l'empêchait pourtant pas de ressentir un agacement croissant à chaque fois que Calypso révisait dans les parages car elle avait la facheuse tendance à se plaindre et à maugréer des heures durant dès qu'il était question de devoirs.

« T'étais pas censée bosser avec Zabini ? », demanda finalement la blonde, à bout de patience.

« Si, si. Il m'a déjà beaucoup aidée. Mais j'ai pas envie qu'il pense que je suis une idiote incapable de comprendre quoi que ce soit aux cours... »

« Mais moi, tu t'en fiches, que je pense ça ? »

Calypso releva vivement le visage, un sourire amusé aux lèvres.

« Oh, mais toi, je sais que tu ne le penseras jamais. »

« N'en sois pas si certaine. Je suis à deux doigts de te pétrifier pour avoir un peu la paix. »

Bonne joueuse, Calypso referma son livre dans un claquement sonore avant de bondir hors de son lit pour se lover sur celui de Daphné qui ne manqua pas de la gratifier d'un regard méfiant. Ce genre de rapprochement, et le sourire mielleux qu'arborait Calypso ne présageait rien de bon. En général, ça précédait une question indiscrète, une confidence indésirable ou un sermon doucereux. Et avec Calypso, parfois les trois.

« Y a un truc qui te tracasse », trancha la brune, avec l'aplomb de celle qui annonce vérité incontestable.

« Oh non, Cali, ne commence pas, s'il te plaît. »

« Mais je vois bien que quelque chose ne va pas. »

« Non, le seul truc qui me dérange, c'est t'entendre marmonner sur la Botanique pendant des heures. »

« Je te conseille de me dire la vraie raison de ta mauvaise humeur ou je me remets à réviser. Mais cette fois-ci, je ne 'marmonnerai' pas, comme tu dis, mais je parlerai à voix haute. »

« Ça va, ça va, t'as gagné », céda Daphné en levant les yeux au ciel. « C'est juste que les vacances de Noël approchent et je... je les passerai loin de chez moi pour la première fois. C'est bizarre de se dire que je n'ai plus de famille. J'ai plus personne sur terre. »

« Mais... »

« Oui, je sais ce que tu vas dire », répondit Daphné avec un sourire tendre. « Personne à part toi... », elle marqua un arrêt avant de reprendre. « ... et Drago. Et même ça, j'ai l'impression que ça part à vau-l'eau. Tout a changé à cause de l'autre garce de Granger. Le jour où elle s'est incrustée dans la vie de Drago, il s'est mis à changer. Je la hais, si tu savais comme je la hais. Elle et son foutu poste de préfet-en-chef. »

Calypso baissa le visage, triturant machinalement le pan de sa robe, l'air pensif. Elle ouvrit la bouche, la referma, l'ouvrit de nouveau. Elle semblait sur le point de dire quelque chose, de dire quelque chose de terrible et elle appréhendait la réaction de Daphné. Les secondes s'empilèrent silencieusement jusqu'à ce que la métisse ose enfin briser le tabou.

« Daphné, tu ne t'es jamais dit que... que toi et Drago, vous n'étiez peut-être pas faits l'un pour l'autre ? »

L'atmosphère se glaça d'un coup, et alors que le mercure du thermomètre descendait en flèche bien au-dessous de zéro, Daphné plaqua deux yeux féroces sur Calypso. Son visage fin se durcit, son menton se releva avec arrogance. Personne, personne sur terre ne pouvait comprendre. C'était elle, et Drago. A jamais et pour toujours. Et rien ni personne ne pouvait se mettre en travers de leur chemin.

« Tu ne sais pas de quoi tu parles », siffla-t-elle avec dédain.

« C'est juste que... j'ai l'impression que ça te fait plus de mal qu'autre chose. »

« Drago n'a plus les idées très claires, ces derniers-temps, c'est tout. Quand cette sale période se terminera, tout redeviendra comme avant. On est destiné à être ensemble et je serai sa femme, quoi qu'il en coûtera. Il me l'a promis. »

« Daphné... »

« Je ne m'attends pas à ce que tu comprennes, toi, de toute façon », l'interrompit-elle avec froideur.

« Qu'est-ce que ça veut dire, ça ? »

« Ça veut dire que tout est toujours trop simple pour Calypso Rosier. Tout te tombe toujours dans les bras. C'est tellement simple que t'es même pas capable de voir ce que t'as juste sous ton nez. Alors, évidemment, dès que tu aperçois la moindre petite difficulté, tu prends tes jambes à ton cou. »

« Je peux savoir à quoi tu fais allusion ? », demanda Calypso, l'air blessé, en se relevant d'un bond.

« Oh, bon sang, Calypso ! Tu sais très bien de quoi je parle ! Toute l'école sait de quoi je parle. T'es vraiment la seule à ne pas voir la vipère qui serpente juste sous tes yeux. »

« Je... »

A cet instant, la porte s'ouvrit en grand, mettant momentanément fin à leur échange venimeux. La silhouette de Malefoy, grande et athlétique, se tenait à l'entrebâillement de la porte, l'air las. Son regard balaya la pièce, s'arrêtant une seconde de plus sur Daphné et elle sentit son corps s'échauffer.

« Je cherche Zabini. »

« Il n'est pas ici », répondit Calypso avec mauvaise humeur.

Voyant qu'il hésitait sur le pas de la porte, Daphné crut bon d'ajouter, très vite :

« Mais tu peux rester, si tu veux. »

Il sembla sur le point de refuser l'invitation, mais il finit par hausser les épaules et se laisser tomber sur un des lits vides du dortoir en poussant un long soupir.

« Qu'est-ce qu'il se passe ? », s'empressa de demander la blonde.

« Je récupère mon poste de préfet, à la rentrée. La vieille McGo n'a pas l'intention de me lâcher, apparemment. »

Les muscles de Daphné se crispèrent. Avoir été viré de son poste était la meilleure chose qui était arrivée à Drago, en partie parce que ça l'éloignait de Granger et de ses manigances de vieille folle. A tous les coups, McGonagall était dans le coup, elle aussi. Peut-être qu'elle essayait de l'éloigner de ses anciennes fréquentations pour on ne sait quelle raison.

« Refuse », lâcha Daphné, avec autorité.

Couché de tout son long sur son lit, il daigna tout de même relever la tête par dessus son épaule pour dévisager Daphné avec un mépris affiché.

« Parce que tu crois peut-être que j'ai pas essayé ? »

« Je ne sais pas... Pardon... », s'excusa-t-elle docilement sous le regard exaspéré de Calypso.

« Bon, je vais vous laisser », déclara cette dernière en réunissant rapidement les ouvrages qui trainaient sur le lit avant de sortir de la pièce sans leur adresser un dernier regard.

« Qu'est-ce qui lui prend ? », s'étonna Drago en se redressant sur son lit. « Non, en fait, je m'en fous. »

Il se leva du lit en se passant une main fatiguée sur le visage avant de se diriger vers la porte pour sortir à son tour mais Daphné bondit du lit pour s'interposer.

« Attends, Drago. J'aimerais qu'on parle. »

Il lui jeta un regard méprisant.

« Parler de quoi ? Tu crois que j'ai oublié ton dernier avertissement, Daphné ? Non seulement je ne l'ai pas oublié, mais je ne l'ai pas vraiment apprécié, non plus. »

« Drago, toi et moi... »

« Non, Daphné, non. Il n'y a pas de 'toi et moi'. Il y'a toi, et il y'a moi, sur deux feuilles séparées, à des années lumière l'un de l'autre, tu comprends ? Il n'y aura plus jamais de toi et moi, et à vrai dire, il n'y en a jamais eu. »

« Tu ne sais pas ce que tu dis », répondit-elle, les yeux agrandis par le coup de poignard qu'elle venait de se prendre en plein cœur. « C'est cette Granger, c'est elle qui t'a fait perdre la tête. Elle a dû te jeter un sort, et tu... je comprends, tu ne sais plus ce que tu dis... C'est elle qui t'a fait changer. »

« Si tu me connaissais suffisamment, tu saurais que j'ai pas changé. Je suis exactement le gamin de six ans que tu as connu, sans tout cet endoctrinement crasseux et cette bonne éducation de merde. Il serait grand temps de réaliser que c'est pas Granger, le problème. C'est toi. »

Des larmes confuses roulèrent en pagaille sur le visage de Daphné, s'emmêlant à ses cheveux blonds, se perdant sur ses lèvres carmins.

« Tu ne sais pas ce que tu dis... Toi et moi, on se mariera. On se mariera. On s'aime et on se mariera », répéta-t-elle comme une prière.

Il lui jeta un regard plein de dédain, dénué d'émotion devant ses larmes douloureuses, s'avança vers la porte, s'arrêta et lâcha un cruel 'pauvre folle' avant de disparaître pour de bon.

Ces deux petits mots explosèrent aux oreilles de Daphné comme une bombe nucléaire. Elle resta dans l'obscurité de sa chambre à pleurer, pleurer, pleurer alors que ses larmes ne semblaient jamais vouloir se tarir, redoublant au contraire d'intensité. Elle savait, elle, que tout était de la faute de Granger. Elle le savait. Elle était peut-être la seule à s'en rendre compte, mais elle le savait. A la lumière de cet espoir, elle sécha subitement ses larmes. Si elle était la seule à le savoir, elle était la seule à pouvoir l'aider. Il fallait se débarrasser de Granger. Le plus vite possible. Et pour ça, il n'y avait qu'une seule personne qui pouvait encore l'aider.

~~~~o~~~~

En voyant Daphné assise dans un des fauteuils de la Salle Commune, Calypso sembla sincèrement surprise. En deux enjambées, elle se planta devant elle, les mains sur les hanches.

« T'étais pas au discours ? »

« Quel discours ? »

Calypso la regarda sans rien dire quelques secondes, cherchant sûrement à savoir si elle était sérieuse mais face à son visage impassible, elle finit par se rendre à l'évidence.

« McGonagall a fait un discours sur l'intégrité, le respect des autres, le pardon, tout ça. C'était plus un long sermon qu'un discours, en fait. Ils vont redoubler de vigilance et instaurer tout un tas de nouvelles règles. Un couvre-feu, entre autre, je crois. »

« Pardon ? Ça veut dire quoi, 'un couvre-feu, entre autre, je crois' ? T'es sûre ou tu crois ? »

« Je sais plus, j'ai pas vraiment écouté. Si tu voulais en avoir le coeur net, il fallait venir. C'était strictement obligatoire, je te signale », finit-elle en insistant intentionnellement sur le mot 'obligatoire'.

« Mmh », répondit vaguement Daphné afin de signaler son profond désintérêt pour tout ce qui avait trait aux obligations scolaires. « Et que nous vaut l'honneur de ses remontrances, au fait ? »

« L'affaire Yaxley. »

« Pauvre Lysandra. Comment elle va, d'ailleurs ? »

Daphné prit une mine affectée mais Calypso eut bien du mal à savoir si elle l'était vraiment ou si elle feignait de l'être, par habitude des règles de bienséance. N'arrivant pas à trancher, elle se décida tout de même à répondre :

« Elle est toujours dans les vapes, je crois. Je passerai la voir tout à l'heure. »

Dans le dos de Daphné, le tableau pivota et Pansy entra en trombes escortée par ses éternels chiens de garde, qui l'encadraient férocement. Pourtant, quelque chose avaient changé dans leur regard abrutis. Elle y voyait quelque chose de trouble et de confus, autre chose que leur habituelle conviction inébranlable. Comme à chaque apparition de Pansy, la pièce se glaça et le bruit s'amenuisa jusqu'à ne devenir qu'un vaste et opaque silence. Le regard de la reine Cobra sonda la pièce et s'arrêta sur Hestia qui se tenait recroquevillée dans un coin de la pièce, la mine pâle.

« Toi, petite garce », plaqua Pansy dans le silence ambiant en pointant son doigt sur Hestia.

Tous les yeux se tournèrent vers l'intéressée qui poussa un petit glapissement de terreur en jetant des regards apeurés autour d'elle. Prise au piège, elle se recula lentement, les bras ballants et les muscles tendus, pauvre proie sans défense sur le point d'être dévorée toute crue.

« Tu m'as vendue, hein ? », tonna Pansy, en la toisant de haut en bas.

« Qu... quoi ? »

« Fais pas l'innocente ! T'es allée parler à McGonagall ! »

« Mais... non ! Non, Pansy, je te jure, j'ai rien dit. »

« Tais-toi, tais-toi ! Arrête de mentir ! Je déteste les petits cafards dans ton genre », hurla-t-elle, les yeux exorbités et la mâchoire saillante.

Elle se tourna vers les autres Serpentard et les dévisagea un par un, les traits du visage tirés et déformés par la suspicion. Son regard croisa un instant celui de Daphné et elle eut tout le mal du monde à réprimer un frisson. Le silence s'appesantit encore un peu plus.

« Je vous hais, je vous hais tous. Vous essayez de me détruire, vous essayez de me faire tomber, je le vois bien. Vous complotez contre moi. Je vous entends murmurer, je vous vois détourner le regard quand je passe mais je devine vos sourires de traitres dès que j'ai le dos tourné... mais vous ne m'aurez pas. Vous ne m'aurez pas. J'ai trop attendu ce moment pour me faire destituer de ce qui me revient de droit. Je vous buterai. Un par un s'il le faut », s'écria-t-elle en envoyant une nuée de postillon dans l'atmosphère saturée de la pièce.

Les Serpentard s'échangèrent des regards du coin de l'oeil, hésitant visiblement sur la démarche à suivre. Est-ce qu'ils devaient lui répondre ? Partir ? Attendre sans rien dire ? Pansy débloquait complètement. Non qu'elle ait tourné rond un jour, mais sa folie s'empirait de jour en jour, la rongeant de l'intérieur, l'enfermant dans une tour d'ivoire et de paranoïa d'où elle surveillait le moindre geste suspect. Princesse sur le déclin qui sombrait dans le tourbillon de sa propre démence. Pansy porta sa main à sa baguette en leur lançant à tous un regard menaçant.

« Arrêtez ! Arrêtez de vous regarder comme ça ! Je sais ce que vous pensez, vous pensez que vous allez m'avoir. Vous pensez que je vais dégringoler de mon trône, hein ? Charognards ! Vous me voulez morte à vos pieds ! Mais ça, ça n'arriveras pas... Non, jamais... Jamais ! », hurla-t-elle à s'en détacher les poumons. « Flora, emmène ta sœur dans ma chambre. On va avoir une petite discussion... »

Incrédule, Daphné tourna vivement le visage vers Flora qui semblait en proie au plus difficile dilemme de toute sa vie. Ses yeux passèrent lentement du visage pétri de fureur de Pansy à celui, désœuvré et effrayé de sa sœur. Elle fit un pas, s'arrêta, lâcha un petit cri de douleur et se remit en marche vers sa jumelle, à l'autre bout de la salle, qui la regardait avec de grands yeux apeurés. Ses pas résonnèrent dans le silence saturé de la salle commune, et chaque foulée semblait plus dure et plus lourde que la précédente, comme si ses chaussures avaient été emplies de plomb. Titubante, elle se traîna jusqu'à sa jumelle et se redressa soudain. Droite comme un i, elle se tint devant Hestia et ses yeux s'emplirent de larmes d'effroi et de colère, renvoyant en miroir les yeux de sa sœur. Elle se ressemblaient plus que jamais à cet instant, se faisant face de toute leur hauteur, les yeux vitreux et les lèvres tremblantes, leurs cheveux bruns décoiffés peinant à cacher les larmes qui menaçaient de déborder.

« Allez, Hestia, fais pas d'histoire, s'il te plaît. Suis-nous », murmura Flora du bout des lèvres.

« Mais j'ai rien fait, Flora. Je te promets, j'ai rien dit. Tu me crois, non ? J'ai rien fait, je te jure. »

Flora ne sembla même pas l'entendre, tendit la main pour saisir avec douceur le bras de sa sœur mais cette dernière se dégagea de sa poigne d'un geste brusque, reculant d'un pas pour finir acculée contre le mur. Flora tendit le bras de nouveau mais Hestia la repoussa encore. Un étrange mutisme paralysait les Serpentard, horrifiés par ce spectacle pathétique et dramatique tout à la fois, par ce combat silencieux et maladroit, par le désespoir qui exhalait de chacun de leur geste et par la folie de Pansy qui poussait deux sœur à s'entredéchirer. Même pour un Serpentard, c'était trop. Trop cruel, trop impitoyable. Les sœurs Carrow avait toujours été un emblème de complicité et d'amour, mais comme toujours, il n'y avait rien que Pansy ne pouvait détruire. On aurait dit deux animaux sauvages qu'on aurait plaqués de force dans un ring et qu'on aurait forcé à se battre, par plaisir malsain. Et elles, qui se donnaient des coups pour de faux, les yeux brillants de remords car elles savaient pertinemment comment ça allait finir.

La reine Cobra s'impatienta, claqua des doigts et Flora sembla électrisée. Ses gestes se firent plus durs et elle attrapa fermement sa sœur avant de la tirer d'un geste brusque.

« Fais pas d'histoire, s'il te plaît. Suis-moi, fais pas d'histoire », répétait-elle en boucle, comme un pantin bien dressé.

« Flora, arrête, Flora ! », balbutia Hestia et les mots dégringolaient de sa bouche au même rythme que les larmes dévalaient les contours de son visage. « Flora, s'il te plaît, Flora... »

« J'ai pas le choix, Hestia. Fais pas d'histoire, s'il te plaît. »

Sur le visage de sa jumelle, les mêmes larmes douloureuses traçaient des sillons de rimmel, zébrant de noir ses joues pâles, alors qu'elle traînait sa sœur vers son châtiment. Hestia se débattait mollement, le visage crispé et contracté, la bouche pleine de cris silencieux. Elle s'affaissa à moitié dans les bras de Flora qui continuait de la tirer sans ménagement vers la porte du dortoir et avant qu'elles ne disparaissent toutes les deux, Daphné crut entendre Flora murmurer du bout des lèvres : j'ai pas le choix, Hestia, j'ai pas le choix. Pardon.

~~~~o~~~~

Daphné avisa du coin de l'œil Drago sortir de la salle commune pour aller en cours. Elle l'attendait depuis plus de trente minutes, tapie dans un des recoins obscurs de la pièce. A l'instant où le tableau tourna pour laisser passer le Serpentard, Daphné bondit sur ses pieds et se précipita à sa suite. Depuis des jours, il l'évitait. Non, c'était même pire, il l'ignorait royalement. Alors, le cœur lourd, elle le suivait comme son ombre, lui collant au train, serpentant dans son sillage en espérant récolter au passage des miettes de son attention. Elle s'élança hors du dortoir, sur les pas de Drago. Il était en compagnie de Zabini, et parlait tranquillement. Pendant un instant, elle se prit à envier Blaise, à envier la facilité avec laquelle il discutait avec lui, à envier la simplicité avec laquelle il plaisantait, effleurait, regardait, touchait Drago, comme il l'aurait fait avec n'importe quel autre élève. C'était inimaginable pour elle qui devait tout calculer, toujours tout. Veiller à ses sourires, évaluer ses phrases à la virgule près, de peur de s'attirer ses foudres à cause d'une mauvaise formulation ou d'un geste un peu trop entreprenant.

Ils débouchèrent dans le couloir menant à la salle de Défense contre les Forces du Mal, Drago et Zabini à un mètre devant elle, et elle, sur leurs talons comme un petit chien bien dressé. Quelque chose lui sembla étrange, comme un mauvais pressentiment grondant, et elle sut qu'elle avait visé juste quand elle entendit une voix érailler le silence.

« Toi, l'enfoiré de Mangemort ! »

L'insulte avait claqué dans l'air comme un coup de tonnerre. Weasley se planta devant eux, les cheveux ébouriffés et les yeux injectés de sang. Il n'avait jamais été un modèle de beauté, mais là, il faisait fort. On aurait dit un clochard fou, avec ses traits tirés et ses dents si serrées qu'elles grinçaient désagréablement. Zabini, Drago, et Daphné s'échangèrent un regard avant de se stopper aussi net, glissant discrètement la main vers leur baguette. Ils se jaugèrent du regard un instant, s'évaluant avec prudence, prêts à passer à l'attaque d'une seconde à l'autre.

« C'est pas à vous que je veux parler, c'est à lui », lâcha finalement Weasley en désignant Drago d'un signe de tête.

Daphné et Zabini s'échangèrent un regard interrogateur sans bouger d'un millimètre, baguettes toujours tendues, prêts à défendre leur ami au moindre signe d'offensive du rouquin. Ron renifla avec mépris avant de dévisager les acolytes de Drago d'un œil torve.

« Qu'est-ce ce qu'il t'arrive, Malefoy, t'es plus capable de te battre tout seul ? Ah, non, j'oubliais, ça n'a jamais fait partie de tes aptitudes. A part détaler comme un lapin et aller chouiner dans les jupons hors de prix de ta mère, tu sais pas faire grand chose, hein. »

Choqué par une telle assurance, Daphné et Zabini se tournèrent d'un même geste pour observer la réaction de Drago, s'attendant à un déferlement féroce de sorts et d'insultes, mais à leur grande surprise, le blond demeura impassible. D'un signe de la tête, il intima à ses camarades de le laisser et ils s'exécutèrent après avoir jeté un dernier regard peu amène au Gryffondor. Daphné se posta à l'ange du couloir et se pencha pour observer discrètement la scène, prête à intervenir au moindre signal.

« Qu'est-ce que tu veux ? », balança finalement Drago, en dévisageant Ron de la tête aux pieds avec mépris.

« Les autres ont l'air d'avoir subitement oublié la petite merde que tu as été Drago Malefoy, mais moi j'oublie pas. Tu mériterais de croupir à Azkaban avec ton enfoiré de père. Je sais pas par quel miracle tu t'en es sorti indemne, je ne sais pas quel prix a réussi à acheter la fausse innocence d'un crevard dans ton genre, mais je veillerai personnellement à ce que tu te prennes dans la gueule ce que tu mérites. »

Le sang de Drago ne fit qu'un tour, et il plaqua férocement Weasley contre le mur, empoignant le col de son uniforme. La tête de Ron bascula vers l'arrière, et des tréfonds de sa gorge, il éructa d'un rire sardonique.

« J'ai touché un point sensible on dirait ? »

La mâchoire de Malefoy se contracta et de dégoût, il poussa Weasley qui s'encastra un peu plus dans le mur avant de le relâcher de son étau et de tourner les talons. Ron éclata d'un rire mauvais qui dura longtemps, un rire fou et éraillé. Puis, retrouvant soudain son sérieux, Malefoy l'entendit lui crier :

« Et t'approches plus d'Hermione, ou je te le ferai payer. »

« Te donne pas ce mal, va. Je te la laisse, ta Granger », lui lança Malefoy, par dessus son épaule, avant de rejoindre sa salle de cours.

Le cœur de Daphné bondit dans sa poitrine. Ca y'est. Granger, c'était fini. Il n'y avait plus qu'elle à l'horizon de Malefoy. La vie allait reprendre son cours. Elle se précipita à la suite de Drago et entra dans la salle de Défense contre les Forces du Mal. En balayant la pièce d'un rapide coup d'oeil, elle ne manqua pas de remarquer que les Gryffondor semblaient agités, nerveux, se jetant des regards méfiants les uns les autres.

Tiens, tiens, on dirait bien que la légendaire solidarité Gryffondorienne se fissure, pensa-t-elle avec un sourire satisfait.

Elle s'assit à côté de Calypso et remarqua alors un homme enrobé qui se tenait droit devant le tableau, l'air impassible. Des touffes de cheveux blancs comme neige parsemaient par endroit son crâne dégarni et ses bras étaient croisés dans son dos, rebondissant plus encore son ventre replet. C'était la toute première fois qu'elle voyait celui qu'elle devina être son professeur de Défense contre les Forces du Mal. Après les tragédies qui s'étaient abattues sur les précédents professeurs, la rumeur disait que le poste était maudit. Forcément, ça faisait pas rêver les foules, un poste maudit auquel on a de grandes chances de ne pas survivre, et par conséquent, les postulants ne s'étaient pas bousculés aux portes de Poudlard. Daphné avait longtemps cru que les cours de Défense contre les Forces du Mal avaient tout simplement été annulés, pensant que la directrice les jugeait optionnels en ces temps apaisés. Ça aurait été idiot, naïf et ridiculement optimiste. Mais après tout, McGonagall était une ancienne Gryffondor.

« Asseyez-vous, jeunes gens », ordonna le professeur d'une voix calme d'où perçait une autorité certaine.

Dans un brouhaha confus, les élèves s'assirent, les yeux rivés sur leur nouveau professeur.

« Je m'appelle Elphias Doge, et je serai votre nouveau professeur de Défense contre les Forces du Mal, jusqu'à nouvel ordre », expliqua-t-il de ce même ton impassible. « J'ai, de mes années à Poudlard, un souvenir tout à fait exquis. Toutefois, y remettre les pieds n'a jamais fait partie de mes intentions, et c'est par amitié pour ce cher Albus, que j'ai accepté d'y enseigner. »

Enfin, un vague sourire plana sur son visage et une ridule pensive creusa son front, laissant penser qu'il replongeait avec nostalgie dans de vieux souvenirs. D'un geste de la main, il finit par chasser ses souvenirs et recroisa de nouveau les bras dans son dos en prenant un air sérieux.

« Mes chers petits, vous avez vécu une Guerre. Je ne peux qu'imaginer les terribles épreuves que vous avez traversées, et toutes les horreurs que vous avez vues. Mais par pitié, ne vous laissez pas aller à croire que les temps que vous vous apprêtez à vivre seront plus cléments et paisibles. C'est une période de reconstruction, certes, mais c'est avant tout une période de déchirure. Vous êtes fatigués, j'en conviens, mais c'est dans ces moments troubles que les pires esprits se réveillent, se rassasiant de vos faiblesse, se repaissant de votre inattention pour y puiser la force de vous écraser. Il est plus que jamais nécessaire d'apprendre à vous défendre. Et nous commençons aujourd'hui. Rangez vos livres, examen surprise. »

Les élèves s'échangèrent des regards perplexes et finirent par ranger leurs affaires en protestant vaguement. Sauf Granger, bien sûr, qui semblait ravie de la tournure que prenait les évènements. Le contraire aurait étonné Daphné, et elle lui lança un regard méprisant en rangeant à son tour ses affaires, avant de se tourner fébrilement vers le professeur.

« Bien, bien. Mettez-vous par deux, je vous prie. »

Il y'eut un terrible instant de flottement, tout juste assez long pour que chacun réalise le malaise. Les maisons s'étaient tant déchirées, les élèves tant divisés, que la plupart ne savait pas avec qui se mettre. Des regards s'échangèrent, hésitants ou carrément méfiants. Quelques élèves se regroupèrent, d'autres restèrent seuls, et Daphné, au milieu de tout ça, se tourna vers Calypso, qui elle-même se tourna vers Zabini. Encore ce silence gênant, qui se prolonge, avant que Doge n'intervienne.

« Bien, puisque vous avez tant de mal à vous choisir un partenaire, laissez-moi le faire pour vous. Nous allons procéder autrement, vous vous mettrez par paire alphabétique », commença-t-il en fouillant dans ses papiers pour trouver la feuille d'appel. « Alors, alors... Brown et Bullstrode, Carrow et... tiens, c'est amusant, Carrow et Carrow, Dolohov et Farley, Finnigan et Goyle, Greengrass et Granger, Higgs et Londubat, Malefoy et Nott. Ah, je vois, Nott est absent ? Bien, Malefoy, vous serez avec Parkinson. Patil et Potter, Rosier et Thomas, Weasley et Zabini. »

Il y'eut un silence choqué, mais cette fois-ci, une clameur de protestation éclata presque aussitôt devant le hasard injuste de la répartition alphabétique. Daphné sentit une bile amère se diluer dans sa bouche. C'était impossible, elle ne pouvait pas se retrouver avec cette idiote de Granger. Elle aurait même préféré se retrouver avec Parkinson ou ce débile de Goyle. Tout, mais pas Granger. Elle resta stoïque, la baguette serrée dans la main, refusant de bouger d'un millimètre.

« Eh bien, dépêchez-vous. Nous n'avons pas toute la journée devant vous. »

« Mais... Monsieur... », commença Granger, visiblement aussi peu encline que Daphné à travailler avec elle.

« Je ne veux pas connaître vos états d'âmes, Miss Granger. Mettez-vous avec votre partenaire afin que nous puissions enfin commencer ce cours », trancha le professeur d'un ton sans réplique.

Granger pinça les lèvres, saisit sa baguette et finit par se diriger vers Daphné avec un visage qui se voulait impassible mais d'où transparaissait toute sa réticence. Elle s'assit à côté de la blonde sans rien dire, les poings serrés sur sa baguette. Bien. Elle non plus n'avait pas envie de travailler avec elle, voilà au moins quelque chose qu'elles avaient en commun. Alors qu'elle sentait le parfum suave de Granger s'imposer à elle, Daphné sentit monter l'irrépressible envie de se tourner vers elle et de lui balancer une claque, juste pour lui faire mal. Ça la démangeait, elle sentait sa main la titiller mais elle se retint : au fond, elle avait gagné. Drago ne s'intéressait plus à Granger, il était passé à une autre lubie, alors qu'elle, elle était toujours là, à ses côtés. Ça valait bien toute les gifles du monde. Peu à peu, les autres élèves finirent par se résigner et s'asseoir à côté de leur partenaire respectif. Elle jeta un bref coup d'oeil à Drago, il affichait un clair dégoût à l'idée de travailler avec Parkinson, mais se contentait de l'ignorer royalement, la tête tournée et les bras croisés. Les murmures s'étaient tus, et seul un froid glacial régnait sur la salle de classe.

« L'Art de venir à bout de son adversaire est méandreux et sinue par des détours obscurs qui vous glaceraient le sang. Croyez-moi, il y'a bien pire que les sorts interdits. Avant de détruire un adversaire physiquement, le moyen le plus net de sectionner le fil, c'est de le détruire psychologiquement. Et c'est très exactement ce sur quoi je veux travailler avec vous. Je veux vous apprendre à vous défendre, à repousser l'offensive, à barricader votre esprit pour en déjouer les sièges. »

Il descendit de l'estrade pour circuler entre les élèves, les bras toujours croisés dans le dos, un étrange sourire au visage.

« Mettez-vous face à face. Observez votre coéquipier, détaillez son visage, millimètre par millimètre, imprégnez-vous de son image, de chacun de ses battements de cils. Savoir se défendre commence par savoir observer. Allez, allez, un peu de nerfs. »

A contrecœur, Daphné se tourna vers Granger qui semblait aussi ennuyée qu'elle. D'un coup d'oeil, elle l'analysa rapidement. Elle avait un visage fin et de pommettes saillantes, ça, elle pouvait lui accorder. Mais la peau de son front était légèrement froissée - l'agaçante habitude de toujours froncer les sourcils, sûrement - et ses cheveux broussailleux retombaient sur ses épaules en une jungle de boucles indomptables. Elle n'avait rien d'élégant, rien de précieux, rien de sophistiqué. Elle avait l'air d'un animal sauvage. Comment Drago avait-il pu, ne serait-ce qu'oser poser les doigts sur elle ? Il aurait très bien pu attraper la rage, ou pire... La Gryffondor dut saisir l'animosité du regard de Daphné car ses lèvres se pincèrent de plus belle et ses sourcils se froncèrent, accentuant un peu plus la ridule qui creusait son front.

« Bien », intervint le professeur. « Passons maintenant aux choses sérieuses. Je veux que vous m'écoutiez attentivement. L'exercice que nous allons pratiquer aujourd'hui s'appelle l'Occlumancie. »

Les élèves s'agitèrent sur leur siège, et Daphné les imaginait essayer tant bien que mal de fermer leur esprit à toute invasion intempestive. Granger se dandina sur son tabouret, l'air vraiment mécontent, avant de lever la main, la tendant si haut qu'on aurait dit qu'elle essayait de toucher le plafond. Merlin, ce qu'elle pouvait être énervante. C'était presque comme si elle faisait exprès.

« Miss Granger, de quoi s'agit-il ? »

« Monsieur, sans vouloir paraître déplacée... Cet exercice est bien trop dangereux... »

« Vous aviez peur de paraître déplacée, Miss Granger, et bien laissez-moi vous rassurer : vous l'êtes. Ce qui est dangereux, ce n'est pas cet exercice, mais plutôt qu'on ne vous ait jamais appris à vous en défendre. »

« Mais... »

« Je ne vous demande pas d'aller puiser des souvenirs de vos camarades en petite culotte, je vous demande simplement de réussir à projeter votre esprit dans celui de votre partenaire, qui devra, quant à lui, réussir à se barricader. C'est aussi simple que ça. Si chacun respecte ces consignes, vous ne courrez aucun risque. Bien. Mettez-vous en position, l'un en face de l'autre... bien. Et maintenant, projetez votre esprit dans celui de votre camarade. »

Daphné se mit en position, un sourire mesquin aux lèvres, et attendit à peine le signal avant de se lancer. Dès qu'elle pénétra dans l'esprit de Granger, Daphné sentit des barrières aussi dures que l'acier l'encercler. Elle sentit un froid métallique s'insinuer dans son propre esprit et remonter jusque dans son corps en lui brûlant les yeux. Prise de panique, elle se retrancha hors de l'esprit d'Hermione en clignant douloureusement les yeux. C'était la première fois qu'elle rencontrait un esprit aussi hermétique. Elle ferma les yeux et se massa les paupières de son index. Lorsqu'elle les ouvrit de nouveau, elle discerna nettement un sourire victorieux sur les lèvres de la Gryffondor. La garce, elle pensait que Daphné ne faisait pas le poids.

La blonde carra les mâchoires, et sans même l'avertir, projeta de nouveau son esprit dans celui de Granger. Comme s'il s'agissait de deux lames d'acier, leurs esprit s'entrechoquèrent dans un raclement douloureux et une gerbe d'étincelles. Elle entendit la brune pousser un petit glapissement de surprise avant de se dépêcher de redresser ses murailles mentales. De nouveau, un étau de fer sembla entourer l'esprit de Daphné et elle sentit ses forces vaciller. Elle s'accrocha, serrant un peu plus les mâchoires en les faisant grincer, et son esprit ondula comme un serpent contre les protections mentales de sa rivale. A mesure qu'elle furetait en cherchant une faiblesse, chaque déplacement, chaque centimètre parcouru devenait plus douloureux que le précédent. Une pression insoutenable pesait sur son esprit, l'accablant d'une douleur lancinante, comme si elle s'enfonçait mètre par mètre dans les eaux noires du lac et que l'eau glacée enserrait sa jolie petite tête pour la faire exploser. Plus elle s'enlisait, plus ses sens devenaient troubles et une violente nausée lui retourna l'estomac. Visiblement, Granger s'était arrangée pour édifier de quoi écraser les intrus indésirables comme des cloportes.

Dans l'esprit cartésien de la Gryffondor, pas un accroc, pas une aspérité, pas la moindre ébréchure à laquelle se raccrocher. Tout était lisse, calculé pour ne laisser aucune prise à l'adversaire. On glissait dans son esprit comme on glissait sur un lac gelé. On rebondissait sur ses barrière pour s'écraser violemment contre le sol. Elle avait dû se préparer la garce, se préparer, s'entraîner, s'arranger pour rendre son horrible petite tête imperméable.

Daphné voulut insister, repousser ses barrières mentales mais elle sentit la pression s'accentuer et vriller ses tympans. Elle s'entêta, repoussant encore l'étau métallique qui se resserrait autour d'elle jusqu'à ce qu'elle sente un goût métallique emplir sa propre bouche. Elle devina le filet de sang qui ruisselait sur sa langue, et son esprit vacilla dangereusement mais elle s'obstina, forçant contre les murailles de la Gryffondor. Granger avait forcément une faille, tout le monde avait une faille. Elle, c'était Drago. Sa faille, sa fêlure, sa déchirure. Sans qu'elle ne puisse le contrôler, l'image de Drago se répercuta dans la tête de Granger, rebondissant contre ses barrières dans un écho infernal. Elle sentit quelque chose grincer, crisser comme du gravier sous la semelle, et soudain, elle entrevit une fêlure dans les protections de Granger. Son esprit se précipita sur l'aspérité, et se pressa contre elle comme on appuie du doigt sur un bleu. L'esprit d'Hermione gronda, puis se cabra et elle fut brusquement éjectée. Elle retomba lourdement dans sa chaise, fiévreuse et tremblante. Une seconde de torpeur s'écoula, et soudain, elle put de nouveau sentir le sang dans sa bouche, chaud et métallique, et une migraine infernale vint enserrer ses tempes alors qu'elle essuyait sa bouche pâteuse de sa manche, tapissant sa robe d'une traînée rouge.

Furieuse, elle releva la tête et croisa le regard nerveux de Granger. Elle avait touché un point sensible, semblait-il. Il y'eut une seconde de flottement avant que la Gryffondor ne brise le silence :

« Ne t'avise pas de... »

Trop tard, avec la violence d'un raz-de-marée, Daphné s'engouffra dans l'esprit de Granger. Comme un animal blessé, l'esprit de la brune se contracta, essayant tant bien que mal de repousser l'intrus. Malgré l'onde douloureuse qu'elle reçut, la blonde ne recula pas, s'approchant de la fêlure qu'elle avait créée dans l'esprit de son ennemie. A nouveau, la pression l'accabla. Fébrile mais hargneuse, elle força, força, força alors que l'esprit de Granger hurlait, tentait abruptement de la repousser. Mais déjà ses barrières se fissuraient de haut en bas, lézardant ses protections si lisses de zébrures disgracieuses. La Gryffondor résistait de toutes ses forces, asphyxiant l'esprit de Daphné. Sa migraine s'amplifia, son sang battait dans ses tempes, et l'air semblait avoir du mal à se frayer un chemin jusqu'à ses poumons. La douleur était lancinante, brûlante, suffocante et glacée tout à la fois, mais elle devait résister. Il fallait qu'elle tienne le coup, il fallait qu'elle voit, qu'elle découvre ce que Granger essayait de cacher. Un grondement terrifiant retentit, se répercuta en milliers d'échos qui se répétèrent à l'infini : Sors, sors de là. Sors, sors, sors !

Réunissant ses dernières forces, elle donna une impulsion violente, un assaut aussi sauvage qu'un coup de bélier. Un bruit de déchirure, et les dernières barrières de Granger cédèrent comme un voile qui se déchire. Daphné tomba tête la première dans une nuée de souvenirs, d'images, de sons, de lumières. Elle fut immédiatement happée par un tourbillon de sentiments et martelée par un torrent de mots. Dans sa chute vertigineuse, elle fut engloutie par des noms, des visages, des rires, des larmes, des insultes. Elle continuait de tomber, tomber à l'infini, accablée par le flot tumultueux d'une vie qu'elle n'avait jamais vécue. Et soudain, elle retomba sur ses deux pieds. Elle sentit l'esprit d'Hermione la chercher, essayant de retrouver l'intrus qui vagabondait dans ses souvenirs, mais Daphné fut plus rapide. Elle jeta un coup d'oeil au décor qui se formait sous ses yeux. Elle était à Poudlard, sur le terrain de Quidditch. Elle s'avança un peu alors que les contours du souvenir de Granger se firent moins flous, lui permettant de distinguer l'équipe de Serpentard dressée, faisant face aux Gryffondor, furieux. Pour une raison qu'elle ignorait, les vert et argent éclatèrent d'un rire sonore alors que Drago se fendait d'un sourire narquois. Il ne devait pas avoir plus de douze ans. Il semblait si différent, presque... intact. Elle voulut s'approcher de lui mais c'est là qu'elle la vit : Granger se tenant droite comme un i, la mine sérieuse.

« Au moins, aucun joueur de Gryffondor n'a payé pour faire partie de l'équipe. C'est pour leur talent qu'on les a choisis. »

Le visage de Drago se décomposa et il sembla sur le point d'assommer Granger d'un coup de balai. Il se résigna, les lèvres pincées, avant de lâcher d'un ton cruel :

« Personne ne t'a demandé ton avis, à toi, espèce de Sang de Bourbe. »

Aussitôt des cris s'élevèrent, et elle vit Weasley s'avancer d'un air menaçant, mais déjà sa vision se brouillait et elle était entraînée vers un autre souvenir. Elle sentit son corps se soulever, puis retomber violemment et elle se rendit compte qu'elle était en train de nager dans les profondeurs du lac. Devant ses yeux, Granger et Drago nageait à toute allure main dans la main, pour enfin déboucher à l'air libre, leurs doigts toujours entrelacés. L'esprit de Granger fondit sur elle, essayant de l'éjecter de sa tête mais Daphné se précipita dans un nouveau souvenir. Tourbillon, nausée, nouveau décor. A l'ombre d'un arbre, un masque sur les yeux, Drago et Granger s'embrassaient. Daphné eut envie de courir pour les séparer, et d'asséner une monumentale gifle à Granger, pour qu'elle ressente ne serait-ce qu'un millième de la douleur qu'elle, elle ressentait à cet instant précis. Elle se vit apparaître dans le souvenir de Granger, pâle et chancelante, suppliant Drago :

« Non, non, dis-moi que c'est faux... Tu peux pas me faire ça... Pas elle... »

Le souvenir s'effilocha entre ses doigts, comme si les filaments de leur baiser s'évaporaient lentement sous ses yeux. Drago et Granger étaient maintenant dans la serre, ils s'embrassaient avec une fougue bien trop réelle. Daphné détourna aussitôt la tête en fermant les yeux, devinant trop bien ce qui allait se passer. Une profonde tristesse s'insinua en elle, créant un vide glacé dans son cœur. Si elle ouvrait les yeux, elle les aurait vu, juste là, prêts à le faire. Elle se sentit aspirée dans un autre souvenir, avec réticence elle ouvrit de nouveau les yeux. Elle était dans la queue pour se rendre dans la Grande Salle. Granger se faufila entre les élèves en jouant des coudes et se planta devant le blond.

« Drago, il faut absolument que je te parle de quelque chose. T'as cinq minutes ? »

Après une brève hésitation, elle eut le plaisir de le voir reprendre d'un ton froid : « Non. »

D'un geste, il la poussa de la main et la contourna pour partir. Une joie indicible embrasa Daphné toute entière quand elle vit le visage de la Gryffondor se décomposer lentement. D'un pas lent, Granger regagna son dortoir et s'avachit dans son lit. Elle se tourna et se retourna quelques instants, avant de s'asseoir sur le rebord du lit et de glisser une main dans sa poche. Intriguée, Daphné se pencha pour voir de plus près ce qu'elle tenait entre ses doigts : un petit morceau de papier chiffonné s'ouvrait dans la paume de la Gryffondor.

« Parkinson devient de plus en plus dangereuse. Le temps que le procès de mon père soit acté, va falloir qu'on dissipe les doutes. Rejoins-moi dans le Parc à dix-sept heure, et prépare-toi à faire une scène. Il faut que tu t'énerves assez pour que ce soit crédible. Il faut qu'elle croit que tu me hais. Ne viens surtout pas me parler, ne m'envoie rien, elle me suit et intercepte le courrier. Jusqu'à nouvel ordre contente-toi de faire semblant de me détester. Pour te donner un peu de crédibilité, repense à nos premières années. Ça devrait te donner matière à me haïr cordialement. Fais disparaitre ce message dès que tu l'as lu.

Surtout n'oublie pas : continue de jouer la comédie, même si tu as l'impression qu'il n'y a personne. Il faut faire semblant. Jusqu'au bout. »

Daphné se précipita sur le message pour le lacérer de ses ongles, pour nier l'évidence, pour se jeter sur Granger et l'étrangler pour de bon. Mais comme un fantôme, ses mains passèrent au travers de la Gryffondor sans même l'effleurer. Non, ça ne pouvait pas être possible. Il ne pouvait pas, il ne pouvait pas lui avoir fait ça. Vlam, avec la violence d'un piège-à-loups, un étau douloureux se referma sur le cœur de Daphné alors qu'elle réalisait peu à peu qu'elle avait été trompée. Drago n'avait jamais laissé tomber Granger, et pire encore, il avait échafaudé un plan pour la protéger. Elle gémit et se laissa glisser au sol, se recroquevillant sur elle-même. Elle ne lutta même pas lorsque les serres de l'esprit d'Hermione se refermèrent sur elle, elle sentit une pression insoutenable s'abattre sur elle, elle sentit sa tête sur le point d'exploser alors qu'un écho infernal retentissait : Sors, sors d'ici. Disparais. Sors de ma tête.

Elle sentit un déferlement de violence et de fureur la repousser, comme un barrage qui se rompt, et fut engloutie par le flot tumultueux de l'offensive de Granger. Elle fut projetée hors de l'esprit d'Hermione avec une force inouïe, bascula en arrière, dégringola de sa chaise et roula sur le sol. Un brusque haut-le-cœur et elle se retint de peu de vomir en plein milieu de la salle de classe. Les élèves s'arrêtèrent tous, tournant leur visage vers Daphné qui gisait toujours au sol. Son visage la brulait, elle le sentait gonflé et tuméfié, comme si elle avait été passé à tabac. Son nez la faisait atrocement souffrir, elle y porta une main tremblante et sentit une coulée de sang tiède tremper ses doigts. Toujours au sol, elle leva les yeux vers Granger qui se cramponnait à sa chaise, tremblante et pâle, le buste se soulevant au rythme de sa respiration haletante. Ses yeux bruns lançaient des éclairs et elle se retenait à grande peine de se jeter sur Daphné pour l'étrangler.

Avant même qu'elle ne puisse réagir, Calypso se précipita vers elle pour l'aider à se relever. Titubante, la tête douloureuse et bourdonnante, elle entendit vaguement Doge beugler des ordres tandis qu'on l'escortait jusqu'à l'infirmerie. Elle eut tout juste le temps d'apercevoir Drago jeter un regard anxieux à Granger qui acquiesça d'un signe de tête, comme pour dire 'elle sait'. Son cœur se fissura une nouvelle fois, et elle crut qu'elle allait régurgiter son petit déjeuner. Les mains chaudes de Pomfresh contre sa peau la ramenèrent à la réalité et alors qu'elle s'allongeait dans le lit de l'infirmerie, elle sut ce qui lui restait à faire. Ça finirait mal, quoi qu'il arrive, mais elle était prête à prendre le risque.


J'espère que ce nouveau chapitre vous plaira ! Et que vous me pardonnerez de vous avoir fait croire qu'ils s'étaient vraiment disputés !
J'ai hâte de connaître votre avis sur la question !
Merci à tous et à toutes, d'être aussi fidèles en lecture comme en reviews !

Love, love, love !