La brume du Devon se prélassait sur les falaises comme une couverture cotonneuse, parfois déchirée par le cri lointain d'un albatros. En contrebas, au creux des calanques, la mer s'ébrouait en vagues désordonnées, se répandant en blizzard d'écume sur les galets gris. De l'autre côté, des plaines verdoyantes s'étendaient à perte de vue, étendue d'émeraude étincellante, occasionnellement morcelées par des petits murets de pierres sombres. Et au milieu de l'opaline des collines, la maison secondaire des Malefoy se dressait dans son manteau blanc, seule bâtisse sur des kilomètres à la ronde. Les volets bleus de leur refuge s'ouvraient sur de grandes fenêtres dans lesquelles luisaient la chaleur familière d'un feu de cheminée. Une volute de fumée s'échappait de la cheminée de briques, aussitôt engloutie par le pâle brouillard.

Mais Lucius ne voyait rien de toute cette beauté sauvage. Les mains dans le dos, les yeux dans le vague, il fixait le blanc laiteux de la brume et le va-et-vient des vagues dans la crique. Ni le vent qui faisait grincer les volets, ni la pluie qui piquetait son visage ne lui faisait détourner les yeux de ce brouillard sans fin.

Une main douce vint se poser sur son épaule et il consentit enfin à lever les yeux vers son épouse.

« Lucius, je t'en prie. Rentre à l'intérieur, tu vas attraper froid. »

Il ne répondit pas, n'esquissa pas le moindre geste. Ses yeux glacés renvoyaient le ciel en miroir et sa posture autoritaire faisait office de refus catégorique.

« Lucius... »

« Non. »

Sa voix brisa brutalement le silence, couvrant momentanément les hululements du vents et les complaintes de la mer. La main de Narcissa se crispa sur l'épaule de Lucius, puis se retira brusquement.

« Je ne peux pas rester une minute de plus ici. Je dois rentrer au Manoir », annonça-t-il d'une voix gutturale.

« Lucius, c'est trop dangereux. Le Ministère est furieux, la communauté des Nés-Moldus en a après toi, sans parler des journalistes qui vendraient père et mère pour quelques photos de toi en mauvaise posture », répondit Narcissa d'une voix ferme, en se plaçant aux côtés de son époux.

« Tu ne comprends pas... Il en va de la réputation Malefoy. Ne pas retourner au Manoir, c'est abandonner. C'est plaider coupable, pour un crime que je n'ai pas commis. Tu sais que je suis innocent, Narcissa. Ces reliques de Magie Noire ne m'appartenaient pas. Si je ne riposte pas, j'abdique. Je donne raison au petit cafard qui m'a piégé. Et je ne lui ferai pas ce plaisir. Ce n'est pas digne d'un Malefoy. Un Malefoy doit relever la tête et se battre. Nous allons organiser une réception et mettre fin à ces stupides rumeurs. »

Le vent balaya les cheveux de Narcissa, qui dansèrent dans la brise avant de fouetter son visage. Ses longs cils papillonèrent alors que ses yeux s'embuaient, brouillant le bleu de ses prunelles. De là où elle se tenait, elle voyait la mer grise s'écraser férocement contre les rochers pour exploser en une gerbe de confettis blancs. Les falaises se dessinaient en contours acérés, crocs dentelés jurant contre le ciel livide. La violence de ce spectacle la fit frissonner. Lentement, elle se tourna vers Lucius pour lui faire face. Il se tenait droit, face à l'horizon à quelques mètres du précipice. Son costume sombre soulignait la pâleur de ses traits, s'assortissant aux ombres qui cernaient ses yeux.

« Il ne s'agit pas de toi, Lucius, il s'agit de Drago. Tu n'es pas le seul Malefoy de cette famille, à ce que je sache. »

Enfin, il se retourna pour la dévisager durement. Les sourcils de Lucius se froncèrent, creusant un peu plus les petits plis à la naissance de son front. Narcissa connaissait si bien ces petites ridules qu'elle aurait même pu les dessiner les yeux fermés. Ces traits disgracieux qui marquaient soit sa surprise soit sa colère. A l'instant, ils signifiaient un peu des deux, sans que Narcissa ne puisse déterminer lequel de ces deux sentiments prenait le pas sur l'autre. Peut-être la surprise de voir sa femme lui tenir tête pour la première fois de sa vie, ou peut-être la colère de la voir désobéir à ses ordres.

« Quel est le rapport avec Drago ? », demanda-t-il finalement.

« Tu n'es pas le seul à pâtir de la situation. Ouvre les yeux, Lucius, regarde le monde autour de toi ; il bouillonne. La tête des anciens Mangemorts est mise à prix. Le monde a souffert et il exige une juste réparation. Drago est seul dans cette école, entouré d'élèves qui ont tout perdu pendant cette Guerre. Et soudainement, tu es accusé de crimes à l'encontre des Nés-Moldus. Comment penses-tu que ses chers camarades ont réagi à cette nouvelle ? Alors avant de te laisser emporter par ton désir orgueilleux de revanche, rappelle-toi que Drago est tout seul, loin de nous, à payer le prix de nos erreurs. »

« Drago est un Malefoy, il doit apprendre à se battre. »

« Se battre ? Nous n'avons fait que ça, toute notre vie ! Dis-moi Lucius, où est-ce que ça nous a mené ? Où sont les étendards de la gloire, la flamboyante renommée, les ovations de la foule que tu as toujours convoités ? Je ne vois rien de tout ça, moi. Je ne vois que les cendres de tous nos sacrifices. Si tu organises une réception, tu clames au nez de la presse ton arrogance, tu cries haut et fort ton indécence. Par Merlin, Lucius, sois raisonnable ! »

La mâchoire de Lucius se carra dangereusement, et pendant un instant, Narcissa craignit qu'il ne la jette dans l'océan rageur pour la faire taire, mais il se contenta de croiser de nouveau ses mains dans son dos en fixant obstinément les vagues.

« Je rendrai sa gloire au nom Malefoy, le patronyme sacré de mes ancêtres, l'irrévocable marque de grandeur de toute une lignée de grands hommes. »

« Que faut-il perdre pour que tu réalises que tu te bats pour des chimères ? Dois-je te rappeler que j'ai perdu une soeur pour tes grandes valeurs ? », elle s'arrêta abruptement, plongea so nregard dans l'horizon, comme écrasée par le poids de souvenir trop lourds à porter. « Non, en réalité, j'y ai perdu mes deux soeurs », se corrigea-t-elle, la voix défaillante.

Le sourcil droit de Lucius se releva avec dédain alors qu'un rire sans joie naissait dans sa gorge.

« Tu n'as jamais eu qu'une soeur. L'autre était une traînée de traitre à son sang. »

Le visage de Narcissa s'assombrit brusquement alors qu'elle assénait un regard noir à son époux. Ses poings se crispèrent et son ton se fit acide.

« Je ne te permets pas. Tu t'es perdu en chemin, Lucius. Tu as oublié tout ce pour quoi nous nous somme battus... tu as oublié le plus important. Notre famille, c'est tout ce qui compte. »

« Mon nom, c'est ma famille. Je rentre au Manoir. »

Il se détourna brusquement de la falaise et fit un pas vers la maison, avant de s'arrêter pour lui jeter un dernier regard. Elle avait l'air d'une apparition merveilleuse, debout devant le grand ciel gris, entourée de brume et de mystère, ses longs cheveux blonds battant ses épaules au rythme des lamentations du vent. Sous les nuages orageux percés d'éclaircies pâle, sa robe de soie blanche dansait sur ses hanches et son collier de perle capturait les derniers rayons du soleil. Elle avait la beauté tragique de ceux qui ont tout perdu.

« Viens avec moi », demanda-t-il avec douceur. « Viens avec moi et nous rebâtirons notre royaume tous les deux. Et enfin, je t'offrirai tout ce que je t'ai toujours promis : les étendards de la gloire, la flamboyante renommée, les ovations de la foule. »

Elle secoua lentement la tête, envoyant valser au loin les larmes qui couraient sur ses joues. Ses lèvres palirent alors qu'elle les pinçait pour se retenir d'éclater en sanglot.

« Non, Lucius. Je ne veux rien de tout ça. Je te veux juste, toi. »

« Sans tout ça, je ne suis pas moi. »

« Alors , désormais, tu seras seul. »

« Tu le regretteras, Narcissa », sa voix était si faible qu'elle peinit à l'entendre.

« Malheureusement, j'en doute. »

Il s'approcha d'elle lentement, et de ses mains, il encadra doucement son visage. Puis, avec une infinie précaution, il se pencha pour l'embrasser tendrement sur les lèvres, alors que des flots de larmes ruisselaient sur le visage de Narcissa, se mêlant à la bruine qui détrempait leur étreinte.

« Je t'aime », murmura Lucius.

« Je t'aime, Lucius », répondit-elle en écho, du bout des lèvres.

Puis, lentement, il se détourna, regagnant leur imposante maison qui s'élevait sur les falaises du Devon. Quelques minutes plus tard, elle aperçut une brève lueur verte, lui signifiant que Lucius avait utilisé le réseau de Cheminette. En larmes, elle retourna dans leur bâtisse et saisit un parchemin qu'elle couvrit d'une écriture tremblante. Malgré sa tristesse, un pâle sourire flottait sur ses lèvres. Pour la première fois de sa vie, Narcissa avait fait un choix. Et elle était intimement convaincue d'avoir fait le bon.

~~~~o~~~~

Une petite main se referma autour du doigt d'Andromeda et elle sourit pour de bon. Un gazouillement, et Teddy Tonks saisit de ses petits doigts potelés une des boucles brunes de sa grand-mère, tirant dessus avec un sourire de ravissement. Un rire cristallin s'échappa de ses lèvres et il plissa les yeux avant de tirer de nouveau sur les cheveux d'Andromeda. Un rayon de soleil traversa les carreaux de la fenêtre et vint caresser la chevelure bleue du petit garçon qui rit de plus belle, balançant sa petite tête en arrière. Attendrie, Andromeda sourit à son tour et serra son petit-fils contre elle, lui murmurant au passage :

« Mon petit trésor... Je t'aime, mais il va falloir te trouver une autre distraction que celle de m'arracher les cheveux. »

Les sourcils du petit garçon se froncèrent et ses cheveux passèrent soudainement au rouge vermeil alors qu'il tendait de nouveau la main pour saisir les cheveux qu'Andromeda avaient pris soin de mettre hors de sa portée. Le nez de Teddy se plissa, et à cet instant, il ressemblait plus que jamais à sa mère, tirant un sourire triste à Andromeda qui caressa d'une main douce les joues roses du petit garçon. Un bruit à la fenêtre la fit sursauter, faisant bondir sur ses genoux le petit garçon, qui se fendit d'un rire sonore.

L'ancienne Black se leva, déposa le petit garçon dans son parc et s'orienta vers la fenêtre pour laisser entrer le hiboux Grand-Duc qui la toisait avec mauvaise humeur. D'un geste élégant, il tendit sa patte vers elle et battit des ailes avec impatience. Elle fronça les sourcils mais s'exécuta néanmoins en détachant la lettre scellée que l'oiseau lui plantait sous le nez. Du bout de ses doigts tremblants, elle ouvrit la lettre et la parcourut du regard. Une émotion intense la submergea - mélange confus de tristesse, de joie, de regrets et du bonheur enfantin de recevoir enfin la nouvelle à laquelle on ne croyait plus. Elle sentit ses jambes se dérober sous son poids, l'obligeant à s'asseoir, sous le regard inquisiteur du petit Teddy qui babillait des questions dans un langage connu de lui seul. Andromeda relut une nouvelle fois la lettre, puis une autre fois, et encore une fois. Puis son regard s'attarda sur les trois dernière lignes, qu'elle parcourut des yeux jusqu'à ce qu'elles s'impriment lettre par lettre dans son esprit :

« Ma tendre Andromeda, ma douce soeur, pas un jour n'est passé sans que je pense à toi. J'étais jeune, j'ai fait tant d'erreurs. Je t'en supplie, pardonne-moi. Ma précieuse soeur, mon sang, ma famille, pardonne-moi. Je regrette tant de choses. Si tu veux toujours de moi comme sœur, je t'attendrai dans notre maison du Devon.

Je t'aime,

Narcissa. »

Et lorsque ses larmes se furent taries, elle se saisit d'une grosse valise dans laquelle elle enfourna une masse désordonnée d'habits. Les mains tremblantes, elle empaqueta quelques affaire pour Teddy, puis installa confortablement le petit garçon dans ses bras alors qu'il s'épanchait en joyeux gazouillements. Ainsi chargée, elle se dirigea vers la cheminée. Quelques secondes plus tard, seule une exhalaison de fumée d'un vert émeraude témoignait encore de leur récent départ.

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Sybille Trelawney descendit le chemin de Traverse d'un pas pressé, serrant d'une main nerveuse le voile qui lui couvrait les cheveux, dissimulant partiellement son visage. Elle dépassa sans les voir des boutiques aux devantures illuminées et des échoppes aux effluves alcoolisées avant de bifurquer à l'angle d'un prêteur sur gage. Elle dévala des marches étroites et encrassées, pénétra dans un vieux troquet, emprunta la porte de derrière et déboucha enfin dans l'allée des Embrumes. Aussitôt une odeur nauséabonde de pourriture et de magie noire assaillit ses narines et elle porta immédiatement sa main à son nez en hoquetant. Des regards pesants la dévisagèrent, mais elle se contenta d'agripper un peu plus fort son voile - protection de fortune qui la rassurait néanmoins, en jetant des regards affolés autour d'elle. D'un pas vif, elle gagna la Veuve Noire, slalomant entre bêtes errantes et mendiants répugnants, et sans ralentir la cadence, gravit les escaliers pour se rendre au deuxième étage.

Elle se laissa tomber sur un fauteuil miteux accolé à la cheminée et dévisagea durement la femme qui l'attendait là. Quelques mèches de cheveux éparses retombaient de son crâne dégarni pour cacher partiellement son visage, sans toutefois pouvoir dissimuler son sourire dément. Sa peau brûlée par endroit semblait sur le point de se détacher de son visage, pour tomber sur la table comme un morceau de bois pourri. Sybille fronça les sourcils sans pouvoir retenir une moue de dégoût à la vue de la silhouette décharnée qui lui faisait face. Dans un soupir, elle retira son voile avant de jeter un regard impatient à la vieille folle qui lui faisait face.

« Bonjour, Pythia. Je peux savoir ce qui me vaut ce... », elle hésita, jeta un regard désapprobateur à la pièce dans laquelle elle se trouvait avant de conclure : « ... rendez-vous ? »

Un sourire étira plus encore les lèvres livides de la vieille et elle hocha lentement la tête, avant de répondre d'une voix rauque :

« J'ai vu quelque chose, Sybille. J'ai vu quelque chose. »

« Sottises », persiffla l'intéressée en lui jetant un regard méprisant. « Arrête donc ces vieilles litanies d'enfants, tu n'as jamais rien vu. »

La vieille se pencha lentement vers elle, réduisant l'écart entre leur deux visages en faisant grincer l'antique table de bois.

« Crois ce que tu veux croire, ma sœur. Tout ce qui ne brille pas n'est pas de charbon. »

« Je ne suis pas d'humeur pour tes devinettes », soupira Sybille en rechaussant ses lunettes rondes. « La mort rôde à chaque coin de rue. Et moi, moi, je suis là pour protéger les innocents de leur tragique destin. Mon temps est précieux, et tu crois que je peux me permettre de bavarder de tes délires hallucinatoires pendant des heures ? »

« Mais ce dont je te parle est pire que la mort, petite sœur. Ce que j'ai vu... »

« Tu n'as rien vu du tout, et tu n'as jamais rien vu ! Malheureusement, le don de lire dans les signes de l'au-delà n'appartient pas à qui veut ! », s'écria Trelawney avec un geste impatient de la main. « Qui sait dans quelles herbes fantasmagoriques tu te vautres à longueur de journée ? Voilà toute l'étendue de tes talents, quelques feuilles de Mandragore que tu mâchonnes en vain. Je ne veux pas entendre tes délires pathétiques. »

Sybille se détourna, prête à s'éloigner le plus possible de l'atmosphère pesante de l'Allée des Embrumes mais une main pâle se referma sur sa manche.

« C'est une de tes élèves », murmura Pythia avec un sourire avide.

Sybille sembla hésiter, regarda l'escalier qui menait à la sortie, puis le visage émacié de sa soeur et décida de ne pas bouger, attendant la suite. Mais rien ne vint.

« Qu'est-ce que tu veux ? », demanda-t-elle au bout de quelques minutes, le visage plissé de suspicion.

« Un petit soutien financier. »

« Évidemment », croassa Sybille en balançant sur la table une petite bourse remplie de gallions.

« Eh ben, on dirait que t'es vraiment douée en prédiction... Ou alors tu m'avais juste préparé un petit cadeau de retrouvailles... », ricana Pythia en saisissant le petit paquet qu'elle enfourna sous sa cape.

« J'attends », souffla-t-elle en se rasseyant.

« Hermione Granger. C'est une des tes élèves, non ? »

« C'était. Mais elle a tourné le dos à la providence augurale, il y'a bien longtemps », trancha abruptement Trelawney avant de détourner son regard de Pythia.

« Il est aussi question du jeune Malefoy, j'ai vu sa... », poursuivit-elle mais elle fut interrompue par sa sœur qui s'était relevée en lui adressant un regard empli de mépris.

« Garde l'argent et considère ça comme une ordonnance restrictive. »

Accompagnée par les ricanements lancinants de sa grande sœur, Sybille tourna les talons et disparut de la Veuve Noire, se promettant, comme à chaque fois, de ne jamais y remettre les pieds.

~~~~o~~~~

Des tréfonds de son rêve, il saisit un bruit indistinct, presque effacé par le tumulte de ses songes. Le bruit se fit plus insistant, comme si une petite cloche invisible tintinnabulait dans les méandres de son esprit. Non, ce n'était pas une cloche... C'était plus... un bruissement de papier. Il se retourna dans le lit en grommelant, espérant faire cesser le dérangement inopportun, mais le bruit s'intensifia, s'accompagnant de murmures frénétiques. Lentement, il entrouvrit les paupières. Une faible lueur s'infiltra à la lisière de ses cils, le poussant à ouvrir totalement les yeux. D'une main, il tâtonna le lit mais ne rencontra que du vide. Une angoisse soudaine lui enserra les côtes, et il se releva brusquement entre ses draps, se battant contre les derniers vestiges de son rêve.

« Mona ? »

Seuls les mêmes murmures effrénés lui répondirent. Le regard toujours flou de sommeil, il écarta les draps et se mit debout. Ses yeux sondèrent la pièce obscure et s'arrêtèrent sur une silhouette recroquevillée dans un coin de la chambre. Il s'approcha avec réticence et s'accroupit près de sa femme.

« Mona ? », répéta-t-il, mais sa voix avait perdu toute son assurance.

Son épouse ne bougea pas, et Alfred dû se pencher pour apercevoir ce qu'elle tenait entre ses mains tremblantes, à la lueur d'une vieille lampe de chevet. Cliché après cliché, des photographies dégringolaient de ses mains, s'écrasant au sol avec un bruissement furieux alors que les yeux de Mona dansaient frénétiquement. D'un geste ferme, Alfred lui saisit la main pour enrayer la folie sauvage qui semblait étreindre sa femme.

« Mona, qu'est-ce qu'il se passe ? »

« Les photos, Alfred, les photos... », psalmodia-t-elle en lui plaquant les clichés dans la main.

Il ne sut pas quoi répondre, acceptant les photos sans rien dire. Il posa un regard inquiet sur sa femme alors que son coeur se serrait douloureusement dans sa poitrine. Les grands yeux écarquillés de Mona semblaient ronger le reste de son visage, pâle et décharné. La main d'Alfred se serra sur les photos et il les porta à ses yeux avec appréhension.

« Qu'est-ce que... ? », demanda-t-il en jetant un bref coup d'oeil au papier glacé.

« Hermione... », commença-t-elle alors que ses pupilles se dilataient soudainement. « ... elle n'est nulle part. »

« Comment ça ? »

« Nulle part. Elle n'est nulle part. Je ne trouve rien. Pas de photos, pas de livret de famille, pas d'extrait de naissance. Pas le moindre bulletin. Hermione n'est nulle part. »

« Ca doit être une erreur... », balbutia-t-il sans trop comprendre où elle voulait en venir.

« Non, Alfred, non ! Il n'y a pas d'erreur ! Elle n'est nulle part ! »

Sans même s'en rendre compte, il eut un geste de recul tandis qu'un long frisson lui parcourait l'échine.

« Qu'est-ce que... qu'est-ce que tu veux dire ? »

« J'ai peur... », souffla-t-elle d'une voix aussi faible qu'un murmure, la lèvre tremblante. « J'ai peur qu'Hermione n'existe pas. »

Il eut l'impression de recevoir un coup en plein dans le plexus, ses poumons se vidèrent brutalement et il peina à les emplir de nouveau. Il posa une main sur son cœur terrifié. Boum, boum, boum, lui hurlait-il dans une danse effrénée. Il se tourna vers sa femme, et des mots tremblants s'échappèrent de ses lèvres :

« Ne dis pas ça... »

Les pupilles de son épouse reprirent taille normale et elle tourna son visage ravagé vers lui, braquant une dizaine de photographies devant ses yeux.

« Alfred... Regarde... Regarde ! Hermione n'est nulle part. Rien. Pas le moindre indice de son existence. Bon sang, mais regarde ! »

« Je l'ai vue, je l'ai vue de mes yeux... Je me souviens d'elle... », souffla-t-il d'une voix déjà gangrénée par le doute.

Un rire rauque et sans joie s'échappa de la gorge de Mona.

« Bien sûr... comme tu te souviens d'Howard et Jane, c'est ça ? »

« Non, non, je me souviens d'Hermione. Je me souviens d'elle... Je me souviens... »

« Ah oui ? Dis-moi, Alfred, quel jour est-elle née ? Quelle est sa couleur préférée ? Est-ce qu'elle a pleuré lors de sa première rentrée ? Est-ce que tu peux me parler de sa façon de rire ? Ou de son premier chagrin ? As-tu le moindre souvenir de tout ça ? Je te parle pas d'un souvenir inventé, mais d'un vrai souvenir, quelque chose qui tienne la route, pas juste quelques flash brumeux que tu as fini par créer de toute pièce ! »

« Je... Je ne sais pas... », abdiqua-t-il, l'esprit empli de pensées confuse.

Mona posa sur son mari un regard humide, ses yeux s'écarquillèrent pour laisser entrevoir un bouillonnement de détresse à travers ses prunelles sombres. D'un geste, elle balança les clichés qui s'éparpillèrent un peu partout sur le sol de sa chambre en une pluie désordonnée de souvenirs altérés.

« Hermione n'a jamais existé, Alfred. Jamais ! Rentre-toi bien ça dans le crâne avant de devenir fou ! »

Le cœur d'Alfred se fissura lentement, alors que ses yeux cherchaient vaguement une confirmation, une aide quelconque autour de lui. Mais rien. Des photos vides, des clichés délavés. Pas une trace de leur fille... Leur fille, ces deux mots s'écrasèrent dans sa bouche avec un goût de cendre. Existait-elle vraiment ou l'avait-il tout simplement inventée ? Mais alors qui était cette jeune fille débarquée de nulle part ?

Et tic, tac, tic, tac, faisait toujours l'horloge trônant dans le salon, répercutant sans discontinuer son cruel métronome qui venait s'échouer dans les oreilles d'Alfred en une symphonie sinistre.

~~~~o~~~~

D'une main, Ron écarta ses draps et se leva lentement en prenant soin d'éviter de faire craquer le lit. A pas feutrés, il se dirigea vers sa malle, l'ouvrit avec précaution et en tira une cape noire dans laquelle il s'enveloppa silencieusement. Il tira la porte du dortoir dans un grincement presque inaudible, aussitôt couvert par un murmure :

« Ron, qu'est-ce que tu fais ? »

La silhouette obscure du rouquin s'immobilisa et il fit lentement volte-face, confrontant le regard inquiet d'Harry, qui s'était redressé dans son lit pour allumer une lanterne.

« Rien qui ne te concerne, en tout cas », trancha-t-il sèchement.

« Tu es mon meilleur ami, tu es mon frère, tu es mon camarade Gryffondor. Chacune de tes conneries me concerne. »

« T'aurais peut-être dû te sentir concerné un peu plus tôt, alors. »

Après lui avoir jeté un regard assassin, Ron referma la porte et descendit les escaliers à pas de loup. Il entendit dans son dos la porte du dortoir grincer de nouveau, une ombre découpa la lumière, et une main ferme se posa sur son bras.

« Ron... Je sais que c'est dur, mais c'est pas la solution. Tu te plantes complètement, là. Tu te fais plus de mal qu'autre chose. »

Un rire guttural s'échappa de la gorge de Ron qui dévisagea Harry avec dédain.

« Ça te va bien de dire ça, toi. »

Harry fronça les sourcils, et eut un petit mouvement de recul, sans toutefois lâcher le bras de son ami.

« Qu'est-ce que ça veut dire, ça ? »

« Ça veut dire qu'on a essuyé sans sourciller tous tes délires paranoïaques, qu'on s'est planqué dans ton ombre pendant que tu jouais les héros, qu'on s'est tapé toutes tes crises existentielles en bouffant tes relents d'égo sans jamais dire quoi que ce soit. Mais maintenant que c'est à moi de faire justice, tout d'un coup, mes solutions ne sont pas les bonnes, c'est ça ? Et au nom de quoi ? Au nom de la bonne parole de Monsieur Potter. Mais tu sais quoi, Harry ? J'emmerde tes conseils bien pensants », cracha-t-il en plissant les yeux.

Harry lâcha subitement le bras de Ron et recula d'un pas, blessé, le visage peint d'incertitude et d'incompréhension. Il détailla quelques secondes le visage de son ami, cherchant vainement à déceler le moindre signe de plaisanterie mais il ne vit rien de tel et derrière ses traits déformés par la haine, il eut bien du mal à reconnaître son meilleur ami.

« Qu'est-ce qui te prend ? », murmura-t-il finalement. « Je te reconnais plus, Ron. »

« Vous auriez aimé que je reste dans l'ombre de vos prouesses, toi et Hermione ? Vous auriez aimé que je sois juste le mec rigolo derrière les deux grands héros. Alors quoi, t'as peur que pour une fois, ce soit moi qui aie le premier rôle, hein ? »

Devant le regard atterré de Harry, et le silence qui se prolongeait, Ron enchaîna :

« Je pensais qu'on était amis, mais dès que vous avez plus eu besoin du bouffon de service, vous vous êtes empressés de me planter. »

« Mais de quoi tu parles, à la fin ? »

« Fais pas l'innocent. Vous avez fait acte de présence cet été, et dès la rentrée, vous vous êtes éloignés, toi et Hermione. T'es même pas venu pendant les vacances, et Hermione... elle est bien trop occupée avec l'autre fouine pour daigner s'inquiéter pour moi. »

Ses yeux brillèrent dangereusement, éclat brûlant dans ses prunelles de glace, sa mâchoire se carra et il poursuivit d'une voix rauque :

« Fred est mort, putain... Fred est mort et ils vont payer. Je vais finir votre boulot. »

« Ron... »

« Non, laisse-moi. »

Il se retourna et dévala le reste des escaliers, laissant derrière lui un Harry désemparé, les bras ballants, écrasé par un terrible sentiment d'impuissance. Le brun cligna lentement des yeux, essayant de retrouver ses esprits, mais sans attendre son reste, Ron était déjà parti. Partagé entre la culpabilité d'avoir abandonné son ami, la lassitude de devoir reprendre un combat pour lequel il avait déjà trop donné et la colère sourde de voir Ron foutre en l'air tout ce pour quoi ils s'étaient battus, Harry finit par regagner sa chambre, éreinté et perdu.

La salle commune était plongée dans le noir, mais Ron ne prit pas le temps de s'y attarder, passant le tableau d'un pas sûr. Ce soir, il allait casser du Mangemort. Il allait nettoyer le château de sa crasse, faire un peu de ménage dans tous ces faux-repentis qui avaient osé se présenter à la rentrée avec leur airs innocents. S'il devait le faire seul, il le ferait seul. Il ne comprenait toujours pas comment les autres avaient pu passer l'éponge... et fermer les yeux sur tout ce qu'ils avaient fait... Sur tout ce qu'ils avaient détruit... Lui, il ne pardonnerait pas. Il les détruirait un par un, et tant pis s'il devait passer sur le corps de quelques innocents pour ça. Il savait bien, au fond, que Lysandra n'avait aucun rapport avec les agissements de son Mangemort de père, mais peu importait. Après tout, Teddy n'avait rien demandé, et pourtant, il s'était retrouvé orphelin. Il était grand temps de faire payer au camp adverse sa cruauté. Œil pour œil, dent pour dent, et au diable les remords.

Il s'orienta lentement vers les cachots, espérant surprendre une de ces vermines hors de son lit. Des pas résonnèrent dans le couloir, et quatre silhouettes indistinctes se postèrent devant lui. Il s'arrêta brusquement pour leur faire face, et par réflexe, sa main glissa vers sa baguette.

« Qu'est-ce que vous voulez ? », demanda-t-il avec hargne sans savoir à qui il s'adressait.

Les cinq silhouettes se déployèrent lentement, l'encerclant sans lui laisser la moindre possibilité de retraite. Un lumos. Puis trois, en chorale. Aussitôt quatre baguettes s'illuminèrent, vrillant les ténèbres d'une clarté aveuglante. Ron plissa les yeux devant ce soudain éclat, portant sa main en visière sur ses yeux pour se protéger de la lumière. Le profil athlétique de Finch-Fletchey se dressa devant lui, et le rouquin se détendit un peu. Il s'était attendu à être pris en embuscade par des Serpentard.

« On vient te porter un petit message, Ronald Weasley. »

Le regard du Gryffondor détailla ses opposants. Aux côté de Finch-Fletchey, il reconnut Bones, McMillan et Habbot. Il n'eut pas le temps de se laisser aller à plus d'observation car le préfet de Poufsouffle venait de s'avancer d'un pas, le toisant de toute sa hauteur, pointant sa baguette lumineuse directement sur Ron, l'obligeant à plisser douloureusement les yeux.

« On sait que c'est toi qui as fait ça à Lysandra. Si tu fais du mal à une Poufsouffle, tu fais du mal à tous les Poufsouffle. Alors, on vient te prévenir gentiment, Ronald, ne t'avise plus de t'en prendre à notre maison. Garde tes petites guérillas pour toi, mais laisse les innocents en dehors de tout ça. »

Ron croisa les bras, relevant le menton en signe de défi.

« Vous devriez tous être à mes côtés, vous devriez vous battre avec moi. Pour ton oncle et ta tante, Susan. Pour ta mère, Hannah. Et Justin, pour toi-même, pour la façon dont tu as été traité, traqué, insulté. Vous devriez vous battre avec moi pour laver le château de sa souillure. »

« Non mais tu t'entends ? On dirait un Mangemort ! », cracha Hannah alors que la lumière au bout de sa baguette s'accentuait.

« Je soigne le mal par le mal », ricana Ron, dans un sourire malveillant.

« Je ne veux pas me battre », murmura Susan. « Je veux rattraper tout le temps perdu à avoir peur, à me cacher, à faire mon deuil. Je veux juste vivre tranquillement. Tu peux pas comprendre ça ? Tu peux pas comprendre que t'es en train de nous monter les uns contre les autres ? C'est ça que tu veux ? »

Ron souffla avec mépris en levant les yeux au ciel.

« Vous êtes des lâches, comme le reste du château, vous êtes de lâches ! »

« Ne t'approche plus de notre maison ou nous serons obligés de nous occuper de ton cas », trancha Justin d'une voix glaciale.

« C'est une menace ? »

« C'est un avertissement. »

Leur baguettes s'éteignirent et ils firent volte-face, prêts à rentrer dans leur dortoir. Un rire sinistre s'éleva dans le silence ambiant et Justin se retourna aussitôt, rallumant sa baguette dont la lumière blafarde vint s'écraser sur les contours anguleux du visage de Ron. Le Gryffondor s'approcha de Justin, se plantant à quelques centimètres de lui.

« Vous savez ce que le lion fait au blaireau ? Il le déchiquette d'un coup de crocs. Vous mettez pas en travers de mon chemin. »

Justin se redressa, et des ombres menaçantes voguèrent sur son visage alors qu'il toisait Ron de toute sa hauteur.

« Et toi, tu sais ce qu'une armée de blaireaux en colère font au petit lionceau solitaire qui se promène seul hors de son territoire ? », souffla-t-il dangereusement. « Non ? Alors prie pour ne jamais le savoir. »

Sa baguette s'éteignit pour de bon, et ils quittèrent le couloir sans lui adresser un dernier regard.


Mille pardons pour mon retard... Presque un mois ! (Je remue le couteau dans la plaie, en plus)
Ces dernières semaines ont été très... mouvementées, et même si je mourrais d'envie d'écrire, je n'avais pas le temps. Mais ne vous inquiétez pas, je ne suis pas près de laisser tomber cette histoire.

Bon, par rapport à ce chapitre. J'ai complètement oublié de vous prévenir lors du chapitre précédent, mais comme vous l'avez remarqué, c'est un chapitre un peu particulier. Un peu un "tour d'horizon" de tous les personnages qu'on avait plus ou moins vu avant. Pas d'Hermione, ni de Drago, donc. Je sais, c'est dur ! Mais ils reviennent pour le prochain chapitre, et avec une petite fête, en plus ! Je ne vous en dis pas plus, vous verrez tout ça par vous même. J'ai déjà écrit le début du chapitre, donc il devrait arriver assez vite (j'ai pas d'excuses là, vous pourrez me jeter des pierres si je vous fais trop attendre !)

Ah, oui ! J'avais aussi oublié que la centième review devait être récompensée. Du coup, j'ai recompté une par une les reviews pour essayer de retourner à la centième. Je suis terriblement nulle en maths, mais il me semble que c'est Rosa2101 qui l'a postée ! Donc, si jamais, par le plus grand des hasards, tu as envie que j'écrive un petit OS sur deux personnages en particulier, dis-moi, je suis toute ouïe.

Encore mille merci à tous les nouveaux reviewers, vous n'avez pas idée à quel point je bondis de joie à chaque fois que vous laissez un petit commentaire. Merci aussi à mes fidèles reviewers, je vous aime à l'infiniiiiiiiiiiiiii, et je suis toujours contente de savoir ce que vous avez pensé du nouveau chapitre. Merci aussi à tous les lecteurs, je suis toujours comblée de voir de nouvelles vues sur ma fiction. Merci aussi aux reviewers que je ne peux pas remercier via le site (ce message s'adresse à toi Hannah, haha !). Merci à tous, tous, tous.

A thousand kisses.