Kiss me hard before you go,
Summertime sadness,
I just wanted you to know,
That, baby, you're the best.
21 août 1980
La fin d'été s'annonçait comme une des plus douces que l'Angleterre n'ait jamais connue. Installée sous la pergolas croulant de glycine bleue, Isis Rosier observait le soleil décliner, en étirant ses rayons de feu d'un bout à l'autre du paysage alors qu'une odeur de miel et de fleurs vagabondait dans les dernières heures de la journée. Calypso, tout juste âgée de deux mois, dormait profondément dans ses bras, son visage auréolé de courtes boucles brunes. Malgré elle, Isis ne put empêcher son cœur de se serrer douloureusement, alors qu'elle regardait sa toute petite fille, puis, au loin, le paysage tout en falaises et en montagnes dorées par le soleil.
Un crac sonore réveilla la jeune Calypso qui sursauta dans les bras de sa mère en poussant un cri affolé avant qu'elle ne la berce en lui murmurant des paroles rassurantes. Une fois rendormie, Isis la déposa dans son berceau, et se dirigea lentement vers la source du bruit, sa robe d'un rouge vaporeux dansant à chacun de ses mouvements. Evan se tenait là, silencieux, la tête entre les mains. Par la fenêtre ouverte, les derniers oiseaux chantaient alors que le ciel se teignait peu à peu d'encre et de bleu. Une brise d'air chaud s'engouffra par l'ouverture, et ébouriffa les cheveux d'Evan qui ne broncha pas. Isis tira un tabouret pour s'asseoir en face de lui et attendit de longues minutes qu'il parle. Enfin, il brisa le silence d'une voix sépulcrale :
« Ils veulent tout brûler. Tout. Un avertissement, comme il dit. Non, c'est pas ça le mot. Une mise en garde. »
Isis se pencha pour saisir tendrement le visage de son mari entre ses mains, il releva les yeux et sembla tout juste réaliser que sa femme se tenait là, en face de lui.
« Evan... De quoi tu parles ? »
Le regard baissé, il balbutia :
« Plusieurs Mangemorts ont été tué par des Aurors durant les dernières attaques. Derjavine et la sœur Jugson, entre autres. Le Seigneur veut faire passer un petit message au Ministère », sa voix s'étrangla en un rire amer. « Demain soir. Pendant que les habitants seront endormis, il veut brûler Kirtlington. C'est un village moldu. Il veut tout faire brûler. Il veut qu'on assiège le village et qu'on le réduise en cendres à coup de Feudeymon. »
Un silence de plomb s'était abattu sur la maison, brisé seulement par les sanglots incontrôlables de Rosier dont les épaules étaient animées de petits tressautements irréguliers.
« Je sais... Je sais... C'est des moldus, ils méritent de crever... Mais merde... merde... Certains ont l'âge de Calypso. Qu'est ce qu'on peut bien avoir fait... à deux mois... dis-moi, qu'est ce qu'on peut bien avoir fait à deux mois qui justifie de mourir brûlé vif ? »
Un frisson glacé parcourut l'échine d'Isis alors que ses mains tremblaient légèrement, encadrant toujours le visage de son mari.
« C'est le moment, Evan. Il faut qu'on parte. Il faut s'enfuir... ce soir », murmura-t-elle doucement.
Les sourcils de son mari s'arquèrent d'impuissance, alors que sa bouche s'ouvrait piteusement. Son visage, autrefois fin et délicat, était désormais défait et enlaidi par la peur. Ses traits burinés le vieillissaient d'une bonne vingtaine d'années alors que les poches rougeâtres qui cernaient ses yeux le rapprochaient plus encore de la tombe. Des larmes amères roulèrent sans retenues sur son visage émacié et il secoua la tête lentement, alors que les mots peinaient toujours à franchir la barrière de ses lèvres. Finalement, dans un hoquet, il prononça :
« Si je pars, ils nous retrouveront et ils nous tueront. »
« On se cachera », murmura faiblement Isis, sans pouvoir s'empêcher de jeter un regard anxieux vers la chambre de sa fille.
« Isis », répondit Evan avec une voix d'outre tombe qui la fit frémir. « Ils nous retrouveront. Il n'y a pas de cachette sur cette terre qui puisse échapper au Seigneur des Ténèbres. »
« Je ne veux pas d'une fille orpheline », souffla-t-elle alors que sa gorge se serrait dangereusement et qu'elle sentait les larmes courir à ses paupières.
« Je ne veux pas d'une femme veuve », répondit Rosier en plaçant ses mains sur celles de sa femme.
Dehors, la nuit était totalement tombée. Quelques bougies s'allumèrent d'elles-même, en diffusant des ombres mouvantes dans la cuisine où ils se trouvaient. Une brise agita la cime des pins qui bruissa doucement. Ils se dévisagèrent un instant, les yeux dans les yeux, effrayés par l'idée d'être séparés à tout jamais. De peur de réveiller leur fille, ils pleurèrent en silence, enlacés si fort l'un contre l'autre qu'elle pouvait sentir son cœur battre au rythme du sien.
Au bout d'un long moment, alors que dehors, la lune peignait d'argent les bruyères en fleurs, Evan finit par se relever en repoussant doucement Isis. Sa peau était marqué de striures rouges dues aux larmes, ses yeux étaient gonflés et plissés et la barbe de quelques jours qui rongeait la moitié de son visage comme une mauvaise herbe, accentuait plus encore son air misérable. Il lui tourna le dos et ouvrit un des placards de la cuisine pour en extraire une bouteille de Whisky Pur-Feu dont le liquide chaloupa dans un clapotis. D'une main qui trahissait l'habitude, il déboucha la bouteille dans un ploc ! familier, saisit un verre et l'emplit à moitié avant de se laisser tomber dans un des fauteuils de la cuisine. Il sirota une gorgée en perdant son regard par la vitre ouverte.
Il avait choisi cette maison parce qu'elle était loin de tout, au milieu des pins et de la bruyère. Pour une raison obscure, il avait toujours eu l'impression que la nature lavait ses pêchés. Il savait pourtant que c'était faux puisqu'il les sentait peser sur ses frêles épaules, et pouvait sentir les fantômes de ses regrets à chacun de ses gestes. Pourtant, ici, juché sur les hauteurs d'une colline, planqué entre les arbres et le ciel, son cœur s'allégeait un peu.
Un flot incessant d'inquiétudes bourdonnait en lui, l'assourdissait. Pour la première fois de sa vie, Evan avait quelque chose à perdre. Il s'était battu pour des idées, pour des principes un peu rances, pour des traditions. Il avait honorablement servi son maître. Mais maintenant, il sentait gronder en lui quelque chose de bien plus fort, quelque chose qui l'emplissait d'une telle plénitude qu'il avait à la fois envie d'en rire et d'en pleurer. Au diable les idées, les principes, les traditions, il avait désormais une nouvelle raison de se battre : il avait sa femme et sa fille. Et cet amour-là valait bien tous les sacrifices du monde.
Il posa soudainement son verre avec un bruit mat qui fit sursauter Isis et passa une main tremblante dans ses cheveux sales.
« Je sais ce qu'il me reste à faire. »
Sa femme se leva pour s'agenouiller à ses pieds, agrippée à l'accoudoir du fauteuil en velours qu'il pianotait nerveusement depuis quelques secondes.
« Evan... », commença-t-elle en sentant une boule douloureuse nouer son estomac.
« Je vais me faire passer pour mort. Demain, j'irai avec eux, je ferai ce qu'ils me demandent, pour la dernière fois... et je simulerai ma mort accidentelle dans la manœuvre », annonça-t-il d'une voix résolue.
Isis lui offrit un sourire éblouissant à travers ses larmes, tout en déposant sa tête sur ses genoux. Il caressa ses cheveux en la mettant en garde :
« Isis, tu sais ce que ça veut dire ? Ils enverront quelqu'un pour t'annoncer ma mort, il faudra que tu sois convaincante, il faut qu'ils te croient dévastée. S'ils s'aperçoivent de quoi que ce soit, ils... », sa voix mourut dans sa gorge alors qu'il imaginait l'éventualité dans laquelle ses camarades se rendraient compte de la supercherie.
Elle releva la tête et leurs regards se croisèrent. Il se crispa involontairement. La possibilité qu'elle puisse être assassinée par les Mangemorts à cause de lui était tout bonnement intolérable. Son estomac se serra tant qu'il se sentit sur le point de vomir mais, comme si elle avait pressentit ses doutes, Isis déposa une main rassurante sur la sienne. Il secoua la tête pour ne pas laisser s'envoler sa résolution et son courage et poursuivit :
« Je t'attendrai dans la vieille maison de ma tante, celle dans les Highlands. Mais tu ne pourras pas me rejoindre tout de suite, il faudra que tu laisses passer un mois, pour être sûre, d'accord ? »
Il bondit sur ses pieds et se précipita dans le salon où il fouilla frénétiquement chaque recoin, jetant au passage livres, jouets, ornements et babioles qui se brisèrent sur le sol sans qu'il n'y prête la moindre attention. Son cerveau fourmillait d'idée, le plan de son échappatoire semblait se dessiner de lui-même avec une logique et une cohérence surprenantes. L'excitation de mettre fin à son calvaire prenait le pas sur la peur et enfin, il lâcha une exclamation victorieuse en extirpant d'un tiroir une vieille carte de l'Angleterre. Il s'assit sur le sol et pointa la région du Sussex dans laquelle il se trouvait actuellement.
« Tu ne pourras pas transplaner, pas avec Calypso. N'utilise surtout pas le réseau de Cheminettes. Je te laisserai de l'argent, dans la boîte à bijoux que ta mère t'a offerte pour ton anniversaire. Prends le train jusqu'à Liverpool et de là-bas, prends le bateau jusqu'à Ballantrae. Je vous attendrai au port tous les jours à partir de septembre. »
Isis acquiesça vivement et lui offrit un sourire merveilleux, les yeux embués de larmes de joie et d'appréhension. Tout était si confus, tourbillonnant dans sa tête avec une violence cataclysmique et elle fut prise d'un léger vertige.
« Isis, est-ce que tu es bien sûre de vouloir te lancer là-dedans ? », demanda-t-il soudain avec anxiété. « Il faudra changer de nom, changer de pays, faire croire à ta famille que tu as décidé de partir vivre ailleurs et couper tout contact avec eux... »
« Ce n'est qu'un nom, ce n'est qu'un pays. Je suis sûre que je peux apprendre à en aimer d'autres. Mais toi, toi... Il n'y aura jamais d'autre toi. »
« Et ta famille... », murmura-t-il nerveusement.
« Ma famille, c'est toi et Calypso. »
Ivres d'un nouvel espoir, ils passèrent le reste de la nuit à planifier leur fuite : tout devait être parfaitement rodé, écrit au millimètre près. Rien, absolument rien ne pouvait être laissé au hasard quand il s'agissait de duper le Seigneur des Ténèbres. Ils ne réussirent pas à fermer l'œil de la nuit, alternant entre pleurs d'appréhension, rire d'excitation et promesses insensées. La journée du lendemain - qu'ils passèrent enlacés, Calypso au creux de leurs bras - s'enfuit presque aussi vite, et Evan eut la cruelle impression que le temps se moquait ouvertement de lui. Lorsque la grosse horloge qui occupait le salon sonna deux heures du matin, Evan sut que c'était le moment. Il revêtit sa cape, serra Calypso en couvrant son visage de baisers et embrassa sa femme en pleurant.
« Pardon de t'avoir entraînée là-dedans. A partir de demain, on commencera une nouvelle vie. Prends soin de Calypso, en attendant. »
La petite fille lâcha un gazouillement interrogateur en entendant son nom et c'est en souriant qu'Evan rabattit le capuchon de sa cape pour transplaner.
Les heures qui suivirent s'égrainèrent avec une lenteur désespérante alors qu'elle attendait nerveusement l'arrivée des Mangemorts censés lui annoncer la triste nouvelle. Le ciel pâlissait à vue d'oeil, d'un bleu tirant sur le blanc, sans aucun nuage. Isis, elle, faisait les cent pas, s'arrêtait pour regarder le ciel, puis l'horloge, puis recommençait sa chorégraphie frénétique. Quand il lui arrivait de repenser à cet instant, même des années plus tard, elle avait l'impression de le vivre à la troisième personne, comme si elle s'observait hors de son corps marcher, marmonner, tourner en rond, plongée dans une espèce de transe effrénée qui ne fut interrompue que par un bruit de déchirement et une porte qui claque. Isis se figea, effrayée, avant de se précipiter vers la chambre de sa fille.
Elle entendit des pas lourds marteler le plancher de la maison et Evan apparut à l'encadrement de la porte, le visage couvert de sang, la respiration haletante. Un de ses bras se balançait étrangement contre son corps comme si tous ses os s'étaient volatilisés et sa figure était couverte de contusion. Isis sentit son estomac se tordre douloureusement. Elle ouvrit la bouche et voulut dire quelque chose mais de son bras toujours valide, Evan l'empoigna et la poussa vers le berceau de leur fille.
« Prends Calypso et pars ! Tout de suite ! », hurla-t-il alors qu'une nuée de postillons rouges de sang maculaient de pourpre les draps blancs du berceau.
« Quoi ? Mais qu'est-ce qu... », commença-t-elle en attrapant Calypso qui venait de se réveiller en criant et en gesticulant dans tous les sens.
« Une embuscade. C'était une embuscade. Les Aurors nous attendaient. Je... Isis, il faut que tu partes ! Vite ! », continuait-il de crier en recouvrant mère et fille de la couverture qui gisait dans le berceau.
« Mais... Mais... », balbutia-t-elle alors que ses yeux s'écarquillaient si grands qu'ils n'étaient plus que deux immenses miroir, renvoyant le reflet du visage estropié de son mari. « Mais... Tu vas venir avec nous ? »
Il se planta devant elle et elle remarqua alors qu'il pleurait. Un mélange confus de larmes, de sang et de sueur dégoulinait de son visage pour venir consteller le tapis sous ses pieds. D'une main, il retira sa cape et elle vit, à travers sa chemise anthracite détrempée, une large tache de sang se répandre centimètre par centimètre sur le tissu foncé, couvrant entièrement son ventre. Elle secoua lentement la tête, le souffle coupé, et s'agrippa à lui de toutes ses forces. Quand il lui répondit, ce fut avec un calme terrifiant :
« Maugrey est à mes trousses. Il va arriver d'un moment à l'autre, mon amour. J'ai placé des sorts de protections sur la maison mais ça suffira pas. »
« Non ! », hurla Isis en secouant la tête alors que des larmes confuses pleuvaient sur son visage. « Non, non, non ! », répéta-t-elle en tombant à genoux, les bras serrés autour du petit corps tremblant de Calypso qui bougeait dans tous les sens en braillant. « Je ne veux pas ! Je ne peux pas... je ne peux pas vivre sans toi, je ne peux pas... », scanda-t-elle comme une damnée.
Il se pencha vers elle et la saisit par le coude pour la remettre debout avant de plonger ses yeux dans les siens, et elle y vit briller une résolution qu'elle ne lui avait jamais connu avant.
« Tu ne peux pas transplaner avec Calypso. Est-ce que tu as idée de ce que les Aurors font aux enfants et aux femmes de Mangemorts ? Je ne laisserai jamais ça arriver, Isis. La seule chance que vous puissiez vous en tirer c'est de vous enfuir maintenant pendant que je les retiens. »
« Non, non, non ! », continuait de marteler Isis en secouant la tête. « Tu ne peux pas... Tu ne peux pas me demander ça... Je ne peux pas vivre sans toi, je ne peux pas... »
De sa main libre, elle s'accrocha à lui comme si elle avait soudain peur d'être emportée au loin, et d'une voix brisée par les sanglots, elle murmura : « Je t'aime, je ne peux pas... je t'aime, Evan, je t'aime... Je t'en supplie... »
Ses yeux étaient si embués qu'elle avait l'impression de voir le reflet de son mari à travers l'onde brouillée d'un lac, comme s'il était déjà un peu parti, noyé par les flots. Les contours de la silhouette de son amant s'estompaient lentement et elle hurla de plus belle, se haïssant de ne pas être capable de discerner nettement le visage de celui qu'elle aimait alors que la mort était sur le pas de leur porte. Un vertige fulgurant l'assaillit et elle dut s'appuyer contre le mur pour ne pas s'effondrer.
« Isis, je t'en prie. »
Un bruit d'explosion retentit et toute la petite maison trembla sur ses fondations alors qu'ils se retrouvaient tous les trois projetés au sol. Les cris de Calypso l'assourdissaient, sa vue se troublait. Elle sentit qu'Evan la relevait. Un deuxième bruit d'explosion, et une lueur rouge s'infiltra par la lisière de la porte. Evan la tira par le bras et la poussa sans ménagement dans la cuisine, dont la deuxième porte menait vers l'extérieur.
« Ils sont là ! Il faut que tu partes ! », s'époumona-t-il pour couvrir le bruit des attaques.
« Non ! », pleura-t-elle « Non ! Je ne vais pas te laisser crever ici comme un chien ! Non ! »
Calypso se débattait dans ses bras, pleurait et hurlait de frayeur. Au deuxième étage un morceau du toit explosa dans un grondement sinistre et, derrière la porte de l'entrée qui tenait encore bon grâce aux sorts de protection, une voix lugubre résonna :
« Je sais que tu te caches ici, sale petit rat ! »
Evan lui saisit le visage de sa main et la força à le regarder dans les yeux.
« Isis, si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour Calypso, je t'en supplie. »
Le regard de la mère se posa sur sa petite fille terrifiée qui s'époumonait en battant des bras et des jambes, et son cœur se brisa. Elle savait ce qu'elle devait faire, elle le savait. Elle réunit toute la force qui lui restait et acquiesça lentement alors qu'Evan la prenait dans ses bras, en caressant ses cheveux et en couvrant son front de baisers trempés de larmes. Elle le sentit pleurer à gros sanglots et ses larmes se mêlèrent aux siennes ; elle avait l'impression qu'on lui découpait la poitrine au scalpel pour venir lui arracher son cœur à mains nues.
« Pardon, pardon, pardon », murmura Evan. « Je t'aime. »
« Je t'aime », pleura-t-elle en s'accrochant à lui.
Et sans attendre une seconde de plus, il la poussa vers la porte. Onde de choc ; elle sentit le vent frais fouetter son visage, une brume frissonnante s'éparpillait dans le petit matin. Tout semblait pâle, trop pâle. Elle se mit à courir alors que le monde semblait tourner au ralenti : une vitre explosa avec une lenteur hallucinée, et au dehors, des lumières fusèrent comme un feu d'artifices funeste, illuminant le ciel tantôt de bleu, tantôt de rouge, tantôt de vert. Le temps s'étira, seconde par seconde, comme si le monde prenait une pause, que le temps se suspendait à ses yeux trempés de larme. La porte explosa dans son dos au moment où elle quittait le jardin. Des débris furent projetés jusqu'à elle en écorchant ses bras mais elle continua de courir, sans se retourner. Tout se mélangeait sans sa tête, se confondait en une valse funeste : les cris de sa fille et ses propres pleurs désespérés, le bruit du bois qui craque, des tuiles qui explosent, du feu qui brule. Les lumières de l'aube, aux lueurs de la guerre. Les hurlements, au loin, et son souffle saccadé, tout près.
Ses pieds nus s'enfonçaient dans la terre spongieuse, gelant sa peau, alors qu'elle continuait de courir et que sa respiration rauque brulait sa gorge serrée. Mais elle courut, courut, courut, les jambes battus par les bruyères, les bras glacés par le vent. Elle eut l'impression de courir des heures, et lorsque les bruits se furent presque éteints, elle se retourna enfin. Elle avait atteint le haut de la colline qui surplombait leur maison. Debout tout en haut de la petite montagne, sa fille dans ses bras et ses cheveux affolés par la brise matinale, elle sentit toutes ses forces la quitter. En contrebas, sa maison était consumée par des flammes rougeoyantes et un vent cruel ramena à ses narines une odeur de calciné. Toute sa vie, réduite en cendres. Et Evan...
Elle sentit le monde s'effondrer sous ses pieds, la terre s'ouvrir en deux pour l'engloutir. Elle se laissa glisser sur le sol et pleura de longues minutes. Elle n'était plus que du vide et de la douleur. Des images et des lueurs voguaient dans l'obscurité de ses yeux fermés. Combien de temps passa-t-elle prostrée au sol en hurlant et en sanglotant ? Elle ne s'en souvenait pas. Tout ce dont elle se souvint ensuite, c'est de sentir Calypso lui agripper une mèche de cheveux. Elle releva presque à contrecœur le visage vers sa fille et tomba sur ses grands yeux bruns tétanisés.
Quelque chose remua en elle, comme pour s'extraire de l'immensité infinie de son chagrin, et détona avec une violence étrange. Il n'était plus question d'elle. Il était question de cette petite fille, de sa petite fille qu'elle tenait dans les bras. Mue par une nouvelle force, par un amour sans borne, elle remonta un peu le drap qui la couvrait, serra son enfant contre elle et se releva tant bien que mal pour marcher au hasard sous le ciel rouge de l'aube.
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19 mars 1999
Un crépuscule doré illuminait tout Poudlard et un vif rayon s'immisça par la fenêtre pour venir sournoisement aveugler Hermione. Elle rabattit aussitôt sa main en visière sur ses yeux, pour se protéger, et s'extirpa à contrecœur de ses cours d'Arithmancie en maugréant. Elle avait pris un retard considérable dans ses révisions et il lui fallait maintenant mettre les bouchées doubles. Elle avait encore du mal à croire à l'enchaînement d'évènements catastrophiques qui s'était abattu sur le château et se surprenait à être tristement pessimiste. Dans l'absolu, elle avait un peu de mal à imaginer une fin heureuse à toutes ces déchirures. Comme d'habitude, elle chassa ses idées noires d'un bref hochement de tête et rangea ses livres en une pile ordonnée avant de se relever pour se poster devant la fenêtre, les bras croisés, les yeux perdus dans la vue imprenable qui s'étendait sous ses yeux.
Bercée par le sifflement du vent qui remuait doucement les arbres, elle se laissa aller à un petit soupir en observant une nuée d'oiseaux argentés décoller de la Forêt Interdite d'un même geste pour se tapir dans les arbres du parc avec des piaillements apeurés. Dehors, elle percevait la silhouette floue de deux étudiants dans les jardins du château. Elle savait bien, au fond, qu'en tant que préfète, elle aurait dû aller les sermonner et leur intimer de regagner leur dortoir illico, mais elle se contenta de les observer vaguement, en maudissant intérieurement Malefoy et sa mauvaise influence.
Un doigt tapota son épaule et elle se retourna en sursautant. Les cheveux ébouriffés et flamboyants, la mine contrite, Ginny lui adressa un sourire penaud, la tête penchée. Hermione se retrouva un instant abasourdie, la bouche légèrement entrouverte et les sourcils haussés, alors que la cadette Weasley triturait nerveusement l'opale de son collier. Au bout d'un instant qui parut durer une éternité, Ginny finit par rompre le silence d'une petite voix :
« Hermione, je suis désolée. J'ai été stupide. »
« Ginny... »
« Non, vraiment. J'ai été bête, je sais pas ce qui m'est passé par la tête. C'est juste que... tu vois, moi j'étais là, au château, pendant que vous cherchiez les horcruxes. Et je sais, ça n'a pas de sens, mais quand la Guerre s'est terminée, Harry a passé l'été à m'éviter, sans me donner la moindre explication. Je savais plus où j'en étais. J'étais juste... paumée. Et, quand il t'a dit tout ça, à l'infirmerie, je sais que... maintenant, je sais que c'était la potion de Pomfresh, c'est juste que j'ai balisé, tu vois ? C'est ridicule. Je suis ridicule. »
Ginny lâcha un long soupir et quelques mèches rousses tombèrent en pagaille sur son visage piqueté de tâches de rousseur. Elle avait l'air tellement dépité qu'Hermione faillit se fendre d'un rire nerveux mais elle se retint à temps, et posa sa main sur l'épaule de son amie.
« Et avec Harry ? »
Le visage de la rouquine s'illumina d'un sourire si manifestement radieux qu'il fit office de réponse mais Ginny prit tout de même la peine d'expliquer :
« On a beaucoup parlé, et... j'ai bien cru que j'allais l'assassiner quand il m'a avoué pourquoi il m'évitait depuis des mois. Il a tenu tête au plus grand psychopathe de l'univers, a combattu Dragon, Mangemorts et Détraqueurs, et il m'avoue de but en blanc qu'il avait peur. Peur de quoi ? De moi ! Tu le crois ça ? », elle explosa d'un rire cavalier tout en haussant les épaules. « On a décidé de tout reprendre à zéro... ensemble. »
Hermione lui rendit son sourire, ouvrit la bouche pour la féliciter, mais Ginny ne lui en laissa pas l'occasion :
« Hermione, si tu savais comme je m'en veux. J'ai vraiment été bornée et stupide. »
« C'est typique Weasley, ça », plaisanta la brune avec un petit rire.
« Non, mais vraiment, je m'en veux. Harry m'a dit que c'est toi qui l'avais convaincu de venir me parler, juste avant les vacances de Noël. Merci, vraiment. Du fond du cœur. Et aussi... pardon, pardon pour tout le reste. »
Elle finit de parler dans un souffle, la voix aussi faible qu'un murmure et le visage coloré d'un rouge vif. D'une main, elle ébouriffa un peu plus ses cheveux - et ce geste évoqua aussitôt à Hermione la vilaine manie de Harry - rajusta son bracelet et consentit enfin à lever les yeux vers la brune dont le sourire indulgent signifiait clairement 'tu es toute pardonnée'. Comme pour appuyer le sous-entendu, Hermione se jeta au cou de Ginny et la serra dans ses bras, manquant presque de l'étouffer.
« Tu m'as manquée », lui glissa-t-elle à l'oreille.
« Toi aussi. Tu n'imagines pas à quel point ! J'ai plus personne avec qui me moquer de Ron, maintenant. »
Les bras toujours passés autour du cou de Ginny, Hermione se crispa et sentit la rouquine faire de même, comme si elle venait tout juste de réaliser la portée de ses paroles. Elles se détachèrent lentement l'une de l'autre, et avec un regard entendu, se dégotèrent un coin plus reculé de la salle commune, loin des oreilles indiscrètes. L'espace qui séparait une vieille bibliothèque et une tapisserie d'un lion paresseusement enroulé sous un arbre, était suffisant pour qu'elles puissent s'y installer toutes les deux confortablement, à l'abri des regards. Ginny s'assit en tailleur à même le sol et tritura nerveusement un accroc dans son collant noir.
« Comment va Ron ? », murmura Hermione, en jetant, pour la troisième fois, un coup d'oeil par dessus son épaule pour vérifier que la Salle Commune était bel et bien déserte.
Ginny leva les yeux vers le plafond et le détailla quelques secondes, comme si elle comptait y trouver une réponse, avant de hausser piteusement les épaules, ses yeux bruns légèrement trop écarquillés.
« J'ai peur, Hermione. Il déraille complet. Je suis partagée entre l'envie de le prendre mes bras et celle de lui foutre une claque monumentale. »
« Comment ça s'est passé, à Noël ? »
« C'était affreux. Ils avaient laissé une place pour Fred. Avec une assiette, et tout. Maman n'a pas arrêté de pleurer, Papa n'a pas décroché un mot de tout le repas, et Georges, il... il parlait à la chaise vide comme si Fred était toujours là. »
Hermione posa sa main sur celle de son amie qui lui offrit un sourire triste.
« Mais le pire, c'était quand même Ron. Il ne pleurait pas, il était blême, il avait le regard noir. Un regard de pure méchanceté. A un moment il s'est levé brusquement, a contourné la table pour venir poser une main sur l'épaule de Maman et il a dit un truc du genre que tout ça ne resterait pas impuni, qu'il les ferait payer. Un truc comme ça. Et puis, il s'est tiré. Je te jure, c'était à glacer le sang. »
La bouche d'Hermione était légèrement entrouverte de stupeur et ses sourcils haussés si haut que ses yeux commençaient à la picoter. Elle secoua la tête et se pencha pour envelopper Ginny de ses bras.
« J'imagine que t'as dû entendre ça un millier de fois, Ginny, mais je te jure, ça s'arrangera. On trouvera une solution. Et tant que tu nous as, nous, Harry et moi, tu ne seras jamais seule. »
« Merci », murmura Ginny en étouffant un léger reniflement. « Ça fait du bien de te retrouver. T'es vraiment une amie en or, Hermione. Je m'en veux d'en avoir douté. »
Hermione se détacha de Ginny et recala une mèche derrière son oreille pour cacher son léger rougissement. Elle n'était pas vraiment habituée aux déclarations amicale. Ni aux déclarations tout court, d'ailleurs. Soudain absorbée dans la contemplation du sol, elle maugréa un rapide : c'est rien, t'en fais pas ! mais sentit fleurir dans chaque parcelle de son corps, un sentiment de douce plénitude.
« Par contre, je t'ai à l'œil avec Harry, hein », murmura Ginny avec un sourire espiègle qui illumina son visage d'un bout à l'autre.
Hermione éclata d'un rire franc qui affola ses boucles brunes. Deux élèves entrèrent dans la salle commune et lancèrent un regard suspicieux à la bibliothèque qui venait d'éclater de rire. Ils décidèrent de l'ignorer et se dirigèrent vers leurs dortoirs respectifs en débattant sur le match de Quidditch Serpentard-Serdaigle qui aurait lieu la semaine suivante. Ginny et Hermione se tinrent silencieuse le temps qu'ils quittent la Salle Commune, puis la brune reprit :
« Tu sais, plus sérieusement, j'aime Harry de tout mon cœur, mais pas... pas comme ça. Ce serait comme sortir avec mon propre frère », commença-t-elle alors que Ginny se fendait d'une grimace dégoûtée. « Et de toute façon... »
Les yeux de la brune s'écarquillèrent et elle interrompit aussitôt sa phrase, refermant sa bouche en pressant les lèvres, comme si ça pouvait retenir les mots qui venaient tout juste de s'en échapper. Les prunelles brunes de Ginny pétillèrent d'excitation, et elle se dressa sur ses genoux en se penchant vers Hermione pour l'examiner suspicieusement.
« De toute façon... quoi ? », demanda-t-elle avec un sourire avide.
« Rien, rien », glapit précipitamment Hermione. « Je ne sais même plus ce que je voulais dire... », se reprit-elle en passant une main sur son visage fiévreux.
« Ta lèvre tremblante et ton regard fuyant jurent pourtant le contraire... »
« Mais non, je t'assure », souffla-t-elle en s'insultant mentalement.
D'autant que, de toutes les personnes devant qui elle aurait pu lâcher le morceau, Ginny - avec Ron - était la plus bornée et la plus à même d'être blessée par la nouvelle. Hermione déglutit difficilement alors qu'elle sentait peser sur elle, le regard lourd de questions de Ginny. Un bruit de conversation retentit de nouveau, et après un discret coup d'oeil hors de leur cachette, elles constatèrent que ce n'était autre que le tableau d'un marchand espagnol tentant désespérément de faire la cour à sa voisine de tableau, une reine grecque qui se contentait de le gratifier d'un regard dédaigneux. Cette courte distraction ne permit pas, comme Hermione l'aurait souhaité, de détourner l'attention de Ginny qui se focalisa de nouveau sur son amie.
« Raconte-moi, ou je te jure qu'on restera ici jusqu'à ce que mort s'ensuive », murmura-t-elle se déplaçant pour entraver la sortie. « Et je sais que tu commences avec Arithmancie, demain... tu ne voudrais pas rater l'Arithmancie, hein, Hermione ? »
« Ginny, petit démon, tu n'oserais pas me faire manquer les cours ? », souffla la brune avec un petit sourire en coin.
« Tu veux parier ? »
Hermione soutint son regard quelques instants avant de lever les yeux au ciel en poussant un profond soupir.
« Je vois quelqu'un », finit-elle par avouer du bout des lèvres.
« J'avais deviné ! Mais pourquoi tant de mystères... Tu couches pas avec Slughorn quand même ? », s'enquit-elle, et devant le regard alarmé de son amie, elle s'empressa d'ajouter : « Euh, mais si c'est le cas, je te juge pas, hein. Chacun ses goûts... »
Le visage de la brune se décomposa en une grimace horrifiée.
« Non mais ça va pas la tête ? Non seulement Slughorn est un professeur, et puis... non, enfin, on parle de Slughorn, là », s'indigna Hermione avant de plonger sa tête dans ses mains. « En fait, c'est pire. »
Les yeux de Ginny s'arrondirent et Hermione y décela clairement une fugace inquiétude.
« Pire que Slughorn ? Tu te moques de moi ! Tu ne sors pas avec Ombrage quand même ? », ricana la rouquine.
Elle lança tout de même un regard de biais à Hermione, comme pour s'assurer que ce n'était pas le cas, mais cette dernière réfuta l'éventualité d'un geste de la tête.
« Tu ressors avec McLaggen ? », Hermione fit non de la tête. « Goyle, alors ? Tu sais, j'ai tout mon temps, s'il faut jouer aux devinettes toute la nuit, c'est exactement ce qu'on fera. Bon, laisse moi réfléchir... », prononça la rouquine en se grattant le menton. « J'imagine que ça doit être quelqu'un au château. Oh Merlin, c'est Dean, c'est ça ? J'aurais dû m'en douter... C'est vrai que vous vous êtes pas mal rapprochés, ces derniers temps. Mais tu sais, ça me pose aucun problème, hein. C'est du passé, Dean et moi. »
Sans relever le visage, Hermione se contenta de bougonner :
« T'y es pas du tout... »
Ginny poussa un soupir désespéré avant de s'appuyer sur la bibliothèque qui se mit à grincer anormalement. La rousse se dissocia aussitôt de son appui et s'assit de nouveau en face de son amie en lui jetant un regard pressant.
« Allez, lâche le morceau ! Je ne d... », souffla-t-elle avant de s'arrêter brusquement, la tête légèrement penchée, les yeux si écarquillés qu'on aurait pu croire qu'elle venait d'avoir une vision céleste. « C'est Parkinson, c'est ça ? J'ai entendu dire que vous vous étiez embrassées, à la fête de Slughorn. Tout le monde ne parlait que de ça, à la rentrée. Mais je pensais que c'était des racontars de couloirs... J'avoue que ça m'étonne un peu de ta part, enfin, c'est une Serpentard, quoi... et puis surtout, c'est Pansy. Mais si, enfin si... »
Hermione ne put contenir un gémissement de détresse et se contenta de secouer la tête, le visage toujours enfoui dans ses mains. Elle avait comme l'impression qu'un étau se refermait petit à petit autour de sa gorge, qui était devenue tellement sèche durant l'interrogatoire de son amie, qu'elle se demandait si elle arriverait à parler de nouveau. Elle n'eut pas l'occasion de tester, car Ginny s'impatienta :
« Mais bon sang, à t'écouter, tu sors avec la pire enflure de l'univers... », elle s'arrêta et ses yeux se rétrécirent brusquement, alors qu'un doute sournois s'immisçait en elle. « Hermione... Ôte-moi d'un affreux doute, tu sors pas avec Malefoy, quand même ? »
La brune ne répondit rien, se contentant de relever légèrement le visage en écartant ses doigts en éventail, pour couler un regard anxieux à son amie. Le souffle coupé, Ginny lui jeta une œillade circonspecte, et fronça les sourcils - jaugeant de la véracité de cette annonce - avant d'éclater d'un rire sonore.
« Tu me fais marcher, c'est ça ? Tu te moques de moi ? C'est une blague ? », demanda-t-elle d'une voix rendue aigüe par l'appréhension. « Tu rigoles, hein, Hermione ? »
Les mains d'Hermione s'abaissèrent lentement et son regard s'ancra dans celui de son amie qui était maintenant secouée d'un rire légèrement hystérique. Le visage de cette dernière passa par une palette d'expressions différentes, ses sourcils se froncèrent, s'arquèrent, ses yeux s'écarquillèrent, se plissèrent, sa bouche s'entrouvrit pour finalement se pincer sévèrement.
« Hermione, arrête, là. C'est plus drôle. »
« Ginny... »
Et soudain, elle comprit que ça n'avait rien d'une plaisanterie. Elle passa une main sur son visage choqué, balbutia des débuts de phrases qui s'éteignirent aussi vite, avant de se laisser aller contre le mur, en proie à un intense désarroi.
« Je suis désolée... », murmura Hermione, faute d'autres mots.
« Désolée ? », s'étrangla Ginny. « Tu es désolée ? Non mais qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez toi ? C'est un putain de Malefoy, Hermione, c'est un enfoiré qui a passé sa scolarité à nous insulter. C'est son enflure de père qui m'a refilé le journal de Jedusor, et c'est à cause de ce connard que Dumbledore est mort. T'as oublié, tout ça, ou quoi ? »
« Non, je... »
« C'est impossible ! », rugit Ginny. « Je peux pas croire que tu nous ferais un truc pareil. Je peux pas croire que tu laisses tomber mon frère pour ce... ce mec. »
« Ça n'a aucun rapport avec Ron », contra Hermione en reprenant sa contenance. « Ça n'a strictement aucun rapport. »
« Quand bien même ! », éructa la rousse. « C'est Drago Malefoy, bon sang, Hermione ! »
« J'y peux rien, Ginny », siffla la brune entre ses dents serrées. « J'avais pas prévu de tomber amoureuse de lui, je te ferais remarquer. »
La rouquine lâcha une exclamation choquée avant de se figer, et Hermione réalisa son erreur.
« Quoi ? T'es... t'es amoureuse de lui ? »
« J'en sais rien, je... je sais pas. J'ai dit ça sans réfléchir. Peu importe. Ginny, si je pouvais faire autrement, je le ferais, crois-moi. Je suis la première à tomber des nues à chaque fois que j'y pense, mais j'y peux rien. Vraiment. »
La rousse détourna le regard et laissa filer de longues minutes lourdement silencieuses. Plus loin, dans la Salle Commune, Hermione entendait le feu crépiter et une brise de vent faire légèrement siffler la fenêtre en s'y infiltrant. Une petite détonation retentit dans le dortoir des garçons et elle devina qu'il devait s'adonner à une partie de bataille explosive. Le marchand espagnol, de son tableau, était toujours en train de jouer les beaux parleurs alors que son altesse s'évertuait à se coiffer en l'ignorant. De l'autre côté de la pièce, la Grosse Dame expliquait au portrait de Burdock Muldoon comment elle en était arrivée à devenir une cantatrice mondialement reconnue dans le monde très fermé de l'Art lyrique. Le rapeltout de Neville, qui avait roulé sous un fauteuil, se mit à devenir rouge en émettant d'étranges croassements - amélioration que Neville avait inventé lui-même, au grand dam de ses camarades. Un hiboux tapota la fenêtre de son bec.
Tous ces bruits familiers, qu'elle avait toujours entendu, qui avaient orchestré son adolescence, qui avaient composé les refrains de sa vie jusque là, lui semblaient tellement différents maintenant. Elle avait l'impression de remettre les pieds dans la tour des Gryffondor après une absence prolongée, de constater que rien n'avait changé... Rien, sauf elle. Dans ce confort un peu fané, elle comprit qu'elle n'était définitivement plus la même, que cette année - la dernière - approchait dangereusement de la fin, et qu'enfin, elle se sentait prête à tourner la page sur ses magnifiques aventures à Poudlard. Et le nouveau chapitre qu'elle s'apprêtait à écrire, elle en connaissait pertinemment le titre.
Ginny se tourna finalement vers elle et consentit à adresser de nouveau la parole à son amie.
« Et lui ? »
« Lui, quoi ? »
« Il ressent la même chose pour toi ? »
Hermione se tortilla nerveusement sur place en triturant sa jupe en laine, espérant vainement qu'elles changent de sujet.
« J'en sais rien. Ça fait plusieurs mois qu'on se voit. »
« Plusieurs mois ? », s'écria son amie, la bouche si ouverte qu'on l'aurait dit sur le point de se décrocher pour rouler sur le sol. « Mais... t'es devenue folle ! »
Le visage de la brune se referma en un rictus crispé alors que ses sourcils se fronçaient sévèrement.
« Ginny, je te rappelle que pendant ces derniers mois, je me suis retrouvée toute seule. Avec un Ron qui m'insultait copieusement dès qu'on se croisait, un Harry que je prenais soin d'éviter pour ne pas te mettre plus en colère et toi... toi qui ne voulais plus m'adresser la parole. Alors, oui, je comprends bien que ça puisse être un choc d'apprendre la nouvelle, comme ça, sortie de nulle part, mais je te prie de me croire, j'ai eu le temps de me torturer mentalement, de m'insulter, de me maudire et de me poser très sérieusement des question sur ma santé mentale. Mais... c'est comme ça, j'y peux rien. »
« Mais Hermione... », implora presque la cadette Weasley en baissant la voix. « C'est Malefoy. Je ne peux pas croire que... C'est Malefoy, bon sang. Mais est-ce que tu as réfléchi un instant aux conséquences de tes petites amourettes ? Non seulement, ça risque d'être catastrophique, mais en plus il y a de grandes chances pour qu'il se serve de toi pour je ne sais quel plan tordu, je... »
« Bon, je crois qu'on a fait le tour de la question. Je vais me coucher », l'interrompit sèchement la brune.
Elle bondit sur ses pieds et commença à se faufiler hors de leur cachette de fortune quand elle sentit la main de Ginny s'accrocher à son poignet pour la retenir. Elle se stoppa aussi sec et la rousse se releva à son tour, en lui lançant un regard indéchiffrable.
« On a passé des mois sans se parler... à cause de moi », glissa la cadette Weasley, le visage déconfit. « J'ai pas envie de revivre ça une nouvelle fois. »
Elle planta son regard dans celui de son amie.
« Laisse-moi un peu de temps pour digérer l'information, et... et tu me raconteras tout, d'accord ? Je sais... je sais que je devrais te soutenir, mais là... j'ai juste besoin d'un peu de temps. Pour faire un peu d'ordre dans ma tête. Tu sais que là-dedans... », expliqua-t-elle en se tapotant la tempe de l'index. « ... c'est un peu le bordel, ces derniers temps. »
Hermione lui offrit un sourire reconnaissant et hocha lentement la tête.
« Merci, Ginny. Prends le temps qu'il faudra... on en reparlera en temps voulu. Et s'il te plaît n'en parle pas à Harry... et encore moins à Ron. »
« Ça risque pas », grommela la jeune fille. « J'ai pas envie de te retrouver assassinée au détour d'un couloir », annonça-t-elle d'une voix lugubre qui fit frissonner Hermione.
La préfète se demanda vaguement si c'était une blague. Est-ce que Ron serait vraiment capable de lui faire du mal ? De peur d'en connaître déjà la réponse, elle laissa sa question en suspend et se dirigea vers son dortoir, le cœur un peu plus léger malgré tout.
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Ron s'assit à la table sans un regard pour ses camarades et se servit une portion de lentilles qui s'écrasa dans son assiette avec un sploc disgracieux. Il sentait bien les regards tantôt méfiants, tantôt compatissants peser sur lui comme une chape de plomb, il entendait les murmures dans son dos, et voyait les gens s'écarter sur son passage, comme s'il s'agissait d'un pestiféré. Au moment où il releva le visage, il intercepta un regard torve de Dean qu'il lui renvoya au centuple, en articulant d'une voix dangereusement contenue :
« Qu'est-ce qui t'arrive, Thomas, t'as un soucis ? »
Dean se contenta de hausser les sourcils avant d'empoigner son assiette et d'aller s'asseoir quelques mètres plus loin, vers le fond de la table des Gryffondor.
Tout le monde le croyait fou. Il était plus à ça près. C'était eux, pas lui, le problème. Ils l'avaient tous laissé tomber. Ses camarades, ses frères Gryffondor... Il étouffa un ricanement hargneux. Ses frères. Comment avaient-ils osé les appeler comme ça, un jour ? Ses vrais frères, il pouvait les compter sur les doigts d'une main, sans même utiliser tous ses doigts, désormais. Et dire qu'on disait parfois que les amis, c'était comme une seconde famille. Le beau mensonge. Harry avait mené sa guerre, avait joué le grand héros, s'était vautré dans sa bravoure chevaleresque et puis, pouf ! disparu ! Rendues, les armes. Quand il s'agissait de terminer ce qu'il avait commencé, il était aux abonnés absents. Il laissait se balader les Nott, les Malefoy, et autres Goyle en toute impunité. Il les laissait rire au nez de Ron, lui rappeler : 'On a brisé ta famille, on l'a éclatée en mille morceaux, mais nous, on s'en tire sans une égratignure.'
Où était la justice, là-dedans ? Où était la morale ? Fred était mort, enterré. Au même titre que Voldemort. Qu'est-ce qui les différenciait, maintenant, six pieds sous terre ? Qu'est-ce qu'il y avait gagné, Fred ? Un beau cercueil et un joli discours. La belle affaire. Ça faisait revenir personne, les jolis mots. Ça faisait juste pleurer dans les chaumières.
Fred méritait plus que ça : il méritait une vengeance, en bonne et due forme. La main de Ron se crispa autour de sa cuillère et il entendit ses articulations craquer. Fred devait bien se foutre de sa gueule, s'il pouvait le voir de là où il se trouvait : avec ses airs hargneux et ses allures de molosse, prêt à mordre tout ceux qui passaient à sa portée. Il devait bien se payer sa tête.
Comme quand il avait neuf ans, et qu'il n'arrivait pas à dormir parce qu'il entendait des grognements sinistres venus de la cave. Fred lui avait croire que c'était un loup-garou qui rodait dans la maison et qui dévorerait Ron s'il ne lui faisait pas don de tous ses Fizwizbiz durement acquis. Le frère cadet avait obtempéré sans poser de question et était allé déposer avec une pointe de regret son butin sucré devant la porte de la cave. Il n'avait appris que deux jours plus tard, que ce qu'il avait pris pour des grognements de loup-garou n'était autre qu'un vieux mixeur sur lequel son père avait réussi à mettre la main et qu'il avait tant bidouillé qu'il s'était mis à lancer des éclairs en bourdonnant. Son frère s'était fait sermonner, avait été puni dans sa chambre, mais il s'en foutait bien, il s'était payé un bon fou-rire et un paquet de Fizwizbiz.
Ron laissa échapper un petit rire, ignorant ses camarades qui avaient levé le nez de leurs assiettes pour le dévisager avec inquiétude. Personne ne comprenait, de toute façon. Alors, il était bien obligé d'agir, non ? Qu'importe ce que pouvaient penser ces idiots, il ne regrettait pas. Il ne regrettait pas d'avoir menacé Hannah Habbot au point de la faire pleurer alors qu'elle faisait sa ronde du soir. Ça lui avait même fait un bien fou. Il ne regrettait même pas pour Lysandra Yaxley. Elle n'avait rien fait, et alors ? Fred, il avait fait quelque chose, peut-être ? Elle était du mauvais sang, de la mauvaise famille. Fred, même pas. Et ça avait pas changé son sort pour autant. De toute façon, Yaxley s'en était tirée à bon compte, elle avait juste gardé une cicatrice au niveau du cou : une décoloration rougeâtre qui jurait sur sa peau blanche. Elle savait même pas que c'était lui qui était derrière tout ça et personne n'avait eu le cran de le dénoncer, pas même Hermione. La parfaite petite Hermione, qui s'était servi de lui comme d'une jolie distraction. Un lot de compensation, sûrement. Peut-être qu'au fond, comme il l'avait toujours soupçonné, elle voulait Harry, mais s'était rabattu sur lui par dépit. Avant de virer brutalement de bord pour aller se taper l'autre petite fouine. Il était pas complètement con, il voyait bien ce qui se passait sous son nez.
Une main se posa sur son épaule et une voix qui se voulait réconfortante lui glissa à l'oreille :
« Ron, ça va ? »
Il se retourna et jeta un regard assassin à Harry avant de se dégager d'un brusque geste de l'épaule.
« Me touche pas. »
« Arrête tes conneries, maintenant », grinça Harry entre ses dents serrés.
Il le dévisageait avec dureté derrière ses lunettes rondes, qui penchait toujours un peu trop du côté droit. Là, tout de suite, Ron aurait bien été tenté de lui balancer son poing en pleine figure, histoire de lui casser ses gros verres correcteurs.
« Mes conneries... », s'esclaffa Ron avec un rire sans joie. « J'apprécie de voir que tu ne feins même plus de prendre mon deuil au sérieux. »
Harry parut soudain mal à l'aise, et lui offrit un regard contrit, avant de rectifier :
« Tu sais très bien que c'est pas ce que je voulais dire. »
« Ah ouais, et qu'est-ce que tu voulais dire, alors ? Tu voulais m'annoncer que toi aussi, t'avais quitté ma sœur pour te taper le camp adverse, c'est ça ? Dommage que Bellatrix n'ait pas de fille, je suis sûr que ça aurait bien été ton délire, ça. Histoire de rendre hommage à Sirius bien comme il faut. »
Le coup partit si vite qu'il n'eut pas le temps de se protéger. Sa tête partit en arrière, il sentit une douleur fulgurante au niveau de son arcade, et sentit la chaleur acre du sang ruisseler le long de sa tempe. Haletant, et la vue légèrement floue, il releva le visage pour tomber sur la figure de Ginny, déformée par la rage, son poing encore crispé du coup qu'elle venait d'asséner à son frère.
« Je t'interdis, Ron... Je t'interdis... », cracha-t-elle entre deux respirations saccadées. « On sait tous à quel point c'est dur, mais ça t'autorise pas à devenir un parfait connard. »
La main sur son arcade pour endiguer l'hémorragie, Ron se releva lentement en faisant grincer le banc derrière lui, ignorant le silence tendu qui avait soudainement plombé l'atmosphère.
« Toi aussi, tu me tournes le dos ? », siffla Ron, alors que ses yeux étaient réduits à de minces fentes. « Je trinque aux futurs Potter, une belle bande de lâches et de traitres. »
Il leva son verre avec un rictus méprisant et le finit d'une traite. Ginny se rapprocha dangereusement de lui et vint ficher son doigt dans son torse, l'obligeant à reculer légèrement.
« T'es allé trop loin, Ron. C'est fini tes caprices de gamin, va falloir trouver une autre manière de régler tes problèmes d'attention parce qu'à partir de maintenant, tu m'auras sur le dos. »
Il ouvrit la bouche pour répliquer mais des petits pas pressés se firent entendre, et le visage furieux de McGonagall entra dans leur champ de vision. Elle leur jeta un regard glaçant avant de se tourner vers Ginny.
« Mais qu'est-ce qu'il vous prend, Mademoiselle Weasley ? C'est inadmissible ! Dans mon bureau, tout de suite. »
Talonnée par Ginny, elle s'avança vers les portes à grandes enjambées avant de se retourner pour dévisager Ron.
« Et vous, Monsieur Weasley, rendez-vous immédiatement à l'infirmerie. »
Puis elles disparurent toutes les deux, sans même que Ginny ne prenne la peine de lui adresser un dernier regard. Il écarta sa main de son visage et en observa le sang brillant quelques instants, comme subjugué. Le goût métallique du filet de sang qui avait goutté jusqu'à sa bouche le sortit de sa torpeur, et sans rien ajouter, il se dirigea à son tour vers les grandes portes.
« Attends, Ron ! », l'interpela Harry en le rattrapant, ses pas résonnant dans la Grande Salle quasiment silencieuse.
« Je crois que t'as fait assez de dégâts dans notre famille, comme ça. Lâche moi », balança Ron avec amertume.
Les échos des foulées d'Harry s'espacèrent pour s'arrêter totalement, et Ron sentit un vif pincement au cœur qu'il se força à ignorer. Personne ne le comprenait, de toute façon. Et il se demandait bien comment il allait tirer le reste de sa misérable vie. Il allait sûrement crever seul comme un rat. Au moins, il retrouverait Fred.
Une silhouette se dessina devant lui, appuyée contre le mur, à gauche de l'infirmerie. Il longea du regard le profil pulpeux de Pansy jusqu'à atteindre son sourire venimeux. Elle se pencha légèrement pour effleurer son épaule du bout des doigts.
« Si l'envie délicieuse de t'offrir une petite vengeance te démange... », susurra-t-elle d'un air atrocement dangereux en lui attrapant la main. « ... suis le Cobra.»
Elle tourna les talons et disparut dans l'obscurité du couloir alors qu'au creux de la main de Ron, un petit serpent de papier battait nerveusement de la queue.
~~~~o~~~~
Assise en tailleur sur un des canapés de la Salle Commune, son traité de numérologie antique comparée en équilibre sur la cuisse droite et son manuel L'oracle de Septimus calée sur la gauche, Hermione couvrait frénétiquement de chiffres et de ratures le parchemin déroulé sur la table basse. Elle marqua une courte pause, le temps de feuilleter son traité de numérologie, avant de se remettre à griffonner.
Elle était tellement concentrée qu'elle ne vit pas la petite hirondelle de papier voleter jusqu'à elle et sursauta si fort lorsque l'oiseau se posa sur son épaule, qu'elle envoya valser ses livres au le sol. Elle les ramassa en maugréant, posa sa plume, et attrapa l'origami qui se déplia au creux de ses mains.
Suis-moi, disait simplement le bout de papier.
L'oiseau se reforma immédiatement, et s'élança vers la sortie de la Salle Commune, se juchant sur l'antique étagère qui bordait le tableau de la Grosse Dame. La jeune fille prononça le mot de passe en ignorant les plaintes de son occupante qu'elle venait de réveiller et pressa le pas pour suivre le rythme de l'oisillon. Trottinant toujours derrière l'hirondelle, elle gravit les escaliers et arriva, essoufflée, devant la porte verrouillée du Planétarium. Elle utilisa un Alohomora en pestant intérieurement, réalisant avec horreur qu'elle devait être la pire préfète-en-chef que Poudlard ait jamais connu.
La pièce était, comme à son habitude, plongée dans une obscurité luminescente, et le plafond du dôme brillait d'étoiles et de constellations. Hermione retint un frisson en pensant à la dernière fois où elle avait mis les pieds ici, et se contenta de jeter des regards légèrement inquiets à droite, puis à gauche... personne. Elle avança vers le milieu de la pièce où trônait une forme étrange, recouverte d'un tissu sombre. La main légèrement tremblante, Hermione ôta le voile pour découvrir un baquet de marbre rond, incrusté de runes dorées. A l'intérieur un étrange liquide d'un bleu pur s'enroulait sur lui-même. La Gryffondor resta un instant ébahie alors que le petit oiseau venait se percher sur le rebord du récipient avant de se déplier de nouveau.
« Je te fais pas l'affront de t'expliquer ce que c'est, petit génie, tu l'auras compris par toi-même.
Je me suis un peu renseigné sur les sorts de modification de mémoire ; il paraît que le cerveau développe parfois une espèce d'instinct auto-destructeur à la suite du sort, et qu'il efface de lui-même certains souvenirs. J'imagine que c'est ce qui a dû se passer avec tes parents. Je me suis dit que, peut-être, en voyant de leurs propres yeux certains souvenirs forts, il y avait une chance que leur cerveau reconstitue de lui-même les souvenirs manquants. En tout cas, ça vaut le coup d'essayer.
Pour le reste, c'est à toi de faire le sale boulot, d'extirper du fin fond de ta propre mémoire, des souvenirs assez puissants pour ranimer la leur.
Au fait, c'est la Pensine familiale des Malefoy. Je sais que t'as un petit faible pour cette famille alors je me suis dit que ça tombait bien. Et au passage, j'ai ajouté quelques uns de mes propres souvenirs dans la Pensine, histoire que tes parents puissent voir quelle insupportable Miss-Je-Sais-Tout tu es.
Pas la peine de me remercier, petit génie, je sais déjà que je suis merveilleux.
Drago.
P.S. : Si tu veux vraiment me prouver ta gratitude, par pitié, ne viens pas me bassiner avec la traduction des runes gravées sur le médaillon de la Pensine. »
Hermione ne s'était même pas rendue compte qu'elle avait le visage trempé de larmes, submergée par une émotion trop intense pour être mise en mot. Pantelante, elle se pencha sur le rebord de la Pensine. C'était la première fois qu'elle en utilisait une, et sentit la nervosité la gagner alors qu'elle plongeait tête la première dans ses souvenirs.
Elle sentit son ventre se nouer, comme dans les montagnes russes, et fut prise d'un léger vertige alors qu'elle se sentait tomber à une vitesse effrénée. Elle atterrit avec une étrange souplesse tandis que les contours de la Grande Salle se formaient peu à peu sous ses yeux. Elle se trouvait derrière Drago, qui croisaient les bras, la mine mauvaise. Les Serpentard avaient tous les yeux rivés vers la table des Gryffondor qui rugissait d'exclamations enthousiastes. Dumbledore, debout derrière son pupitre écarta les bras et un silence relatif s'étendit de nouveau sur la pièce.
« J'en viens maintenant à Miss Hermione Granger... Pour la froide logique dont elle a fait preuve face à des flammes redoutables, j'accorde à Gryffondor cinquante points. »
Avec émotion, Hermione vit une réplique d'elle à onze ans plonger son visage dans ses mains alors que la table rouge et or explosait en cris et en clameur extatiques. Ses voisins de tables la félicitèrent, en lui tapotant le dos, tandis que d'autres scandaient son prénom au rythme de leurs applaudissements. Elle se souvenait parfaitement de ce moment, de ce sentiment de bonheur intense, de réconfort et de fierté qui l'avaient enveloppée toute entière. Derrière elle, les Serpentard avaient perdu de leur superbe et croisaient les bras, le visage barré de rictus méprisant.
Drago ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais elle sentit le sol de la Grande Salle se dérober sous ses pieds, les murs autour d'elle s'estomper peu à peu, les lumières se tamiser et un tout autre décor se forma autour d'elle. Des chaudrons exhalaient de vapeurs fumantes, et un agréable bruit de flacons qui s'entrechoquent résonna aux oreilles de la Gryffondor. Au fond de la classe, appuyé contre le bureau, les bras croisés, Rogue les dévisageaient avec dureté. Elle se souvenait de ce cours. C'était en troisième année ; leur professeur leur avait donné pour consigne de concocter la potion de leur choix. Il se releva pour circuler entre les paillasses après avoir gratifié Seamus - qui avait, une nouvelle fois, fait exploser sa potion - d'un regard méprisant. Il s'arrêta devant la paillasse d'Hermione et se pencha par dessus son chaudron pendant que la Gryffondor déglutissait avec appréhension.
« Qu'est-ce que nous avons là ? », demanda-t-il, même si Hermione savait pertinemment qu'il connaissait la réponse.
« Une Potion de Poisse », murmura-t-elle nerveusement.
« Parfaitement réussie », poursuivit-il de sa voix caverneuse. « Texture grumeleuse, couleur noirâtre, odeur de souffre. C'est très impressionnant, Mademoiselle Granger. De toute ma vie, j'ai rarement vu de Potion de Poisse aussi bien accomplie. »
Le visage d'Hermione s'illumina d'un sourire radieux alors que Drago lui jetait une œillade torve.
« Toutefois... », enchaîna le professeur, et le sourire d'Hermione s'évanouit aussitôt. « Je vous avais bien entendu demandé de vous en tenir aux potions de troisième année. La Potion de Poisse est au programme de la septième année. Pour ce manque évident de prudence, je retire dix points à Gryffondor. »
Un discret brouhaha de chuchotis contestataires s'éleva aussitôt du côté des Gryffondor alors que Drago ricanait dans son coin.
« Mais vous n'aviez pas dit que... »
« Peut-être voulez vous également que je vous retire des points pour arrogance ? », demanda le professeur en la toisant d'un air mesquin.
Hermione ne répondit rien, et baissa le regard en continuant de remuer son chaudron. Alors que Rogue s'éloignait pour se pencher sur le cas de Goyle, Neville se retourna et posa son coude sur la paillasse de la jeune fille.
« Bravo Hermione ! », murmura-t-il. « Ma grand-mère dit que la Potion de Poisse est une des potions les plus difficiles à réaliser, surtout parce que si tu la rates, les effets se propagent sur toi. Elle dit que je suis tombé dans le chaudron de Potion de Poisse, quand j'étais petit. J'ai jamais su si c'était vrai ou si c'était une blague... »
Hermione lui offrit un sourire rassurant et le souvenir s'estompa sur sa discussion avec Londubat.
Petit à petit, une autre scène se composa sous ses yeux. C'était elle, au bras de Viktor Krum, sa longue robe d'un bleu intense voletant autour d'elle. Ses cheveux magiquement domptés cascadaient sur ses épaules tandis qu'un sourire radieux illuminait son visage. Les groupies hystériques de Krum la regardait sans cacher leur haine tandis qu'à sa droite, Drago l'observait, stupéfait. Il était si abasourdi, qu'il ne trouva même pas d'insultes à lui balancer à la figure. Hermione n'avait pas remarqué sa réaction, au moment du bal, mais maintenant qu'elle la voyait, elle ne pouvait retenir un sourire amusé. Elle avait l'impression que des millénaires s'étaient écoulés entre temps, et pourtant, à cet instant, elle ressentait une forme de tendresse inexplicable pour le petit Drago qui la regardait passer pour rejoindre la piste de danse, bouche bée.
« C'est... c'est... », balbutia Pansy, pour une fois à court de mots.
« Ouais, c'est Granger », confirma finalement Malefoy, après quelques secondes de silence.
Pansy lui jeta un regard froid, mais Drago continuait de suivre la Gryffondor des yeux, l'air choqué.
Une nouvelle fois, les lignes du décor autour d'elle s'effacèrent pour constituer un nouveau souvenir mais Hermione ne laissa pas l'occasion à la Pensine de l'emmener ailleurs, et se retira du tumulte des souvenirs de Malefoy. Après un léger étourdissement, elle se retrouva de nouveau dans le Planétarium. Légèrement chancelante, elle s'agrippa à la table qui soutenait la Pensine pour reprendre son souffle. Dehors, le vent agitait les arbres. Enfin, elle se releva complètement et se retourna. Drago se tenait là, assis sur le rebord d'une des fenêtres qu'il avait ouverte. Le vent qui s'engouffrait par la vitre était chaud, porté par les premiers orage du printemps. Une cigarette crépitait à la commissure de ses lèvres étirées en un demi-sourire. Elle resta de longue minutes immobile, puis, lentement, elle se rapprocha, jusqu'à se tenir à quelques centimètres à peine, debout, plantée devant lui. Il la regardait d'un drôle d'air, le rouge de sa braise se consumant en des volutes blanchâtres happées par le vent. Elle réalisa alors qu'elle pleurait à gros sanglots, que les larmes dévalaient ses joues sans aucune pudeur.
« J'ai pas de mots... », articula-t-elle malgré sa gorge serrée.
« Ce serait bien la première fois », se moqua-t-il.
Il tira une longue bouffée sur sa cigarette avant de la recracher par la fenêtre ouverte. L'arabesque vaporeuse disparut dans le noir de la nuit, emportées par l'air du soir, alors qu'il la regardait toujours du coin de l'œil, un sourire malicieux aux lèvres.
« M... Merci, Drago », bredouilla-t-elle en le dévisageant intensément. « Je ne trouve pas les mots, pour dire ce que j'aimerais dire. »
Il sourit, en tirant une nouvelle bouffée de cigarette, et ses yeux gris brillèrent à la lumière du Planétarium. Le reflet des constellations s'attarda quelques secondes sur son sourire, alors qu'il relevait un sourcil.
« Et qu'est-ce que tu veux dire, Granger ? »
Son cœur s'accéléra, aussi vite qu'un cheval de course, et elle le sentit palpiter au bout de ses doigts. Une fièvre vertigineuse bouillonna dans ses tempes, alors qu'il inspirait une nouvelle bouffée de tabac en la dévisageant d'un air sulfureux. Ses cheveux blonds en désordre, son regard orageux et son sourire en coin. Un nuage de fumée passa un instant devant le visage du jeune homme, et elle sentit, tout au fond d'elle, qu'elle garderait ce souvenir précis de Drago toute sa vie.
« L'impensable », lâcha-t-elle dans un souffle.
Il sourit de nouveau, et balança d'une pichenette le reste de sa cigarette par la fenêtre, alors que de sa bouche, il expirait une fumée paresseuse. Il se redressa, et elle dut lever le visage pour lui faire face. Elle sentit toute son arrogance, son assurance et son charme langoureux affleurer jusqu'à elle, elle sentit le désir, le bonheur et la tendresse la consumer entièrement, et elle ne put s'empêcher de passer ses bras autour de son cou. Les lèvres de Drago s'étirèrent en un sourire en coin.
« Alors, l'impensable, Granger. L'impensable, ni plus, ni moins. »
Il passa une main dans ses cheveux et déposa ses lèvres sur les siennes alors qu'elle frissonnait de plaisir. Il l'enveloppa de ses bras et la souleva pour la déposer sur le rebord de la fenêtre. Ils se regardèrent dans les yeux de longues secondes, et elle sentit quelque chose d'incroyablement puissant bourdonner en elle, pulser dans chaque parcelle de son corps. D'un geste fébrile, elle déboutonna la chemise de Drago, alors qu'il l'embrassait sur la joue, puis à l'orée du cou, puis le long de son épaule. Elle rejeta sa tête en arrière en fermant les yeux, et lâcha un soupir d'extase.
Une pensée fugace lui traversa l'esprit ; jamais, ô grand jamais, elle n'avait été aussi heureuse de sa vie. Et ce qu'elle ressentait, là, tout de suite, c'était plus que du désir, plus que du frisson adolescent, plus que du simple plaisir. C'était de l'amour. Le plus angoissant mais le plus puissant, le plus merveilleux et le plus intense amour qu'elle n'ait jamais ressenti de toute son existence.
Hello, lecteurs chéris !
Je sais que le rythme des deux derniers chapitres (celui-ci, et le précédent) est assez particulier... Disons que ça change de l'action habituelle ! Mais ne vous en faites donc pas, ce sont des chapitres de préparation qui annoncent quelque chose de... oups, je peux rien vous dire. hahahaha. Bon, en tout cas, accrochez-vous, parce que c'est pas encore fini !
Concernant ce chapitre, la première partie s'est écrite quasiment toute seule - ça faisait très longtemps que je voulais écrire sur le passé de Calypso, enfin plutôt, d'Evan et Isis Rosier - et je suis heureuse de l'avoir fait ! Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai été particulièrement émue en écrivant ce passage Je suis très fragile, haha. J'espère que ça vous a plu...
Un énorme et immense MERCI à ma chère Lola qui m'a filé un bon coup de pouce pour ce chapitre. D'ailleurs, que ce soit par curiosité, parce que vous aimez la magie noire, que vous avez envie d'explorer l'époque sulfureuse des Serpentard ou que ce soit juste pour apprécier une histoire diablement bien ficelée, je vous conseille son histoire : Le noir te va si bien.
Un énorme merci, aussi à mes lecteurs adorés, à mes reviewers chéris, aux lecteurs de passages et aux grands fidèles ! Merci, merci, merci à vous tous. Mes chères revieweuses, je vous réponds demain, promis promis, parce que là je dois filer (et mille merci, encore !)
N'hésitez pas à me laisser un petit mot pour m'encourager ou pour me jeter des cailloux, à vous de voir !
Love, love, love.
