28 Juillet 1995.
Forêt du domaine Greengrass.
« On est perdu ? », demanda Zabini en jetant un œil suspicieux aux arbres qui l'entouraient. « On est perdu, c'est ça, hein ? »
Daphné et Drago se retinrent de répondre et se contentèrent de s'échanger un regard las, les yeux au ciel. D'un geste de la baguette, la blonde sectionna un amas de branches qui leur barraient la route et les enjamba d'un saut agile.
« Non, mais en vrai, on est perdu ? », réitéra Blaise. « Vous pouvez me le dire, hein. Je suis fort, j'encaisserai le coup. Peut-être que je pleurerai un peu, mais ce sera des larmes de courage, vous inquiétez pas... »
Drago suivit Daphné sur le chemin de branches et de brindilles qu'elle laissait sur son passage. Sous leurs pieds, le bois se brisait en petits craquements sonores, tandis qu'au dessus de leur tête, les feuilles vertes tissaient un voilage qui filtrait la lumière du soleil, tapissant le sol d'ombrages délicats.
« Non, mais sérieusement, vous pouvez me répondre ? Je suis prêt à entendre la vérité. C'est juste que... j'aimerais m'y préparer, quoi. Avant de finir bouffé par toutes les créatures bizarres qui traînent dans la forêt. Encore une fois, je dis pas ça parce que j'ai peur, hein... mais en vrai, on est perdu, on est d'accord ? »
« Pour la quinzième fois depuis dix minutes, Blaise : non, on n'est pas perdu. »
« Hmmm », se contenta-t-il de répondre en la gratifiant d'un regard sceptique.
Il tenta d'escalader un tas de branchages et de pierre, mais son pied glissa pour venir se ficher dans une cavité étroite, cachée par les feuilles. Il tira sur sa jambe, le souffle haletant, laissant échapper des grognements effrayés.
« Voilà, ça y est, c'est la fin. Voilà, je le savais... Je pourrais plus jamais manger les Pasta Cascata de ma grand-mère... et dire que la dernière fois, je me suis même pas resservi... si j'avais su... si j'avais su que j'allais mourir dans une putain de forêt, j'aurais fini le plat... de toute façon, je déteste les forêts, je déteste les arbres, je déteste les trous, je déteste tout sur cette planète... », s'égosilla-t-il en proie à une panique croissante.
Daphné s'arrêta, les mains sur les hanches, et lança un regard amusé à Drago, qui tentait tant bien que mal de ne pas laisser apparaître le sourire moqueur qu'il sentait poindre. La blonde s'approcha de Blaise après avoir pris soin de se composer une expression sérieuse, analysa sa jambe prise au piège quelques instants avant de secouer la tête, l'air grave.
« Je suis désolée, Blaise, je crois qu'on ne peut plus rien faire, là. »
« C'est pas grave, c'est pas grave... », répéta-t-il, les yeux grand écarquillés. « ... vous direz à Calypso que je suis mort de façon héroïque, hein ? Qu'on s'est fait attaquer par un dragon et que je me suis jeté devant vous pour vous protéger, par exemple. Oui, dîtes-lui, ça. Vous pouvez aussi rajouter des trucs vrais, du genre que j'étais un jeune homme particulièrement beau et incroyablement intelligent... et que vous ne vous remettrez jamais de ma mort... »
Drago et Daphné s'échangèrent un regard en coin, en se faisant violence pour contenir leur hilarité. Il y eut un bref silence tout juste troublé par les halètement frénétiques de Zabini qui s'évertuait à vouloir dépêtrer sa jambe, puis Drago se rapprocha de lui, se penchant pour apercevoir son visage.
« Tu pleures ? », demanda-t-il sans pouvoir réprimer une moue moqueuse.
« Non... je... non ! C'est... c'est de la pluie... »
« Il ne pleut pas », fit remarquer Daphné, les bras croisés, ses lèvres s'étirant en un long sourire.
« Oui, ben... ça doit être de la pluie qui est restée coincée sur des feuilles et qui vient de me tomber dessus... », il les dévisagea tour à tour, lui-même pas très convaincu par ses explications. Un silence. Puis il rajouta : « ...vous le dites pas à Calypso, ça, hein ? »
Ne pouvant plus se retenir plus longtemps, Daphné et Drago éclatèrent de rire, sous le regard outré de leur meilleur ami. Ils rirent un peu trop longtemps pour que la dignité de Blaise s'en sorte intacte, et celui-ci, agacé, finit par les rappeler à l'ordre :
« C'est bon, vous avez fini ? »
« Merlin, t'es vraiment un abruti, Blaise », soupira Daphné quand elle se fut enfin calmée. Elle sortit sa baguette, qu'elle pointa sur les branchages qui retenaient en otage le pied de l'Italien. « Diffindo. »
Les ramures se brisèrent dans un vif craquement et la jambe de Zabini se retrouva libérée. Il l'observa un instant, partagé entre le bonheur de se savoir toujours en vie, la surprise de ne pas avoir pensé à une solution aussi facile et la honte de s'être un peu trop épanché. Dans une dernière tentative pour sauver la face, il écarta les bras et leur offrit un petit rire étranglé.
« Aha ! Vous vous êtes fait avoir ! J'étais même pas coincé ! C'était juste pour voir votre réaction... »
« Bien sûr, oui... », marmonna Drago, les yeux au ciel.
« Mais si, je vous jure. La forêt, les feuilles, les arbres, tout ça, c'est ma came », affirma-t-il en désignant les alentours d'un large mouvement des bras. «Regardez comme je m'amuse ! »
Il s'approcha d'un arbre touffu, repéra une branche assez basse et s'y suspendit pour prouver sa bonne foi. L'arbre émit un grincement et s'inclina légèrement.
« Vous voyez ? », s'exclama-t-il en gesticulant dans tous les sens, déclenchant un nouveau craquement douloureux de l'arbre. « Regardez comme je m'amuse ! Haha, ha, ha ! », tenta-t-il avec le rire le plus assurément faux qui existe.
« C'est bon, on a compris, tu peux descendre ! », l'interpela Drago.
« Pourquoi descendre ? Je suis tellement bien ici ! », répliqua-t-il avec un petit rire étranglé qui vint aussitôt démentir ses propos.
« Bon, Blaise, descends de là, tu vas te faire mal », l'avertit Daphné.
L'arbre émit un nouveau grincement, le tronc s'inclina un peu plus en agitant ses branches. Un autre craquement, suivi de près par un bourdonnement sourd. Zabini s'arrêta immédiatement de gesticuler dans tous les sens, lâcha lentement la branche et glissa au sol dans un bruit étouffé. D'un même geste, il levèrent la tête, les yeux rivés sur la cime de l'arbre.
« Qu'est-ce qu... », commença Zabini.
Ponk. Une masse informe s'écrasa sur le sol en grésillant comme un pylône sous haute tension.
« Oh put... Des frelons ! Des frelons ! », hurla Daphné. « Courez... courez ! »
Sans attendre une seconde, ils se ruèrent tous dans la même direction, courant à toute allure, les jambes et les bras fouettés par branches, ronces et herbes tranchantes, un essaim de frelons furieux à leur trousse. Blaise n'eut pas le temps d'éviter une branche qui s'écrasa sur son visage et l'expédia au sol dans une roulade. Aussitôt, un frelon trouva son point de chute sur son arcade sourcilière, tandis qu'un autre se précipitait sur son menton. Son bras reçut le même traitement cuisant. Il tenta péniblement de se relever, haletant, mais la piqûre au niveau de son œil avait tant enflé qu'elle l'aveuglait presque totalement. Il se débattit en faisant de grands moulinets avec ses bras pour tenter de repousser les insectes qui tournaient tout autour de lui en tentant frénétiquement de le piquer. Au loin, il entendit Drago pousser un juron, des pas précipités et enfin, il sentit qu'on lui attrapait brusquement le bras et qu'on le tirait en avant. A l'aveuglette, il se laissa guider par Drago alors que l'essaim fou continuait de les talonner.
« Là ! », hurla Daphné dans un écho qui semblait loin, bien trop loin. « Le ruisseau ! Plongez dans le ruisseau ! »
Zabini eut tout juste eut le temps de sentir le soleil sur sa peau, une brise tiède qui vint échauffer ses piqûre et Malefoy le poussa sans ménagement. Il dégringola une pente terreuse et, dans une grande éclaboussure, le froid glacial du ruisseau l'engloutit avec un splash. Il resta sous l'eau quelques secondes, sonné, avant que ses poumons ne le rappellent à l'ordre. Dans un accès de panique, il battit des bras, affolé, et émergea dans une longue inspiration. Sans prendre le temps de calmer son corps agité de respirations saccadées, il tourna le visage à droite, puis à gauche et lâcha un soupir de soulagement en constatant que les frelons avaient visiblement rebroussé chemin.
« Oh, Merlin... », jura-t-il, pantelant. « Merlin, Merlin, Merlin... »
La fraîcheur du ruisseau avait un peu calmé la douleur de ses piqûres, les dégonflant légèrement, mais il pouvait tout de même sentir la bosse de la taille d'un gratte-ciel qui surplombait disgracieusement son œil.
« Merlin... », répéta-t-il, toujours à demi plongé dans le ruisseau. « Ah ben, c'était moins une. »
Il se tourna lentement vers Drago et Daphné, qui le dévisageaient comme s'ils étaient sérieusement en train d'envisager de le noyer dans d'atroces souffrances. A bien y réfléchir, ils devaient réellement y penser. Zabini se fendit d'un sourire innocent qui ne devaient pas être bien glorieux si on comptait dans le tableau sa peau éraflée, ses bosses difformes et son visage rougi par l'eau glacée.
« Désolé, les gars », lâcha-t-il pour toute excuse.
« Désolé ? », s'étrangla Malefoy. « Désolé ? C'est tout ce que tu trouves à dire ? Tu sais qu'on aurait pu crever avec tes conneries ? »
« Toujours en train d'exagérer, celui-là... », plaisanta-t-il en se tournant vers Daphné pour un peu de soutien.
Il se récolta un regard meurtrier de la blonde. « Il exagère rien du tout, espèce d'abruti. Je dirais plutôt qu'il minimise. »
« Je vois pas bien comment notre hypothétique mort peut être considérée comme une minimisation, mais enfin... », il se tut brusquement en interceptant le regard furieux que lui jetèrent les deux autres. « ... c'est pas le sujet, hein. »
Il les observa brièvement. Drago avait la chemise déchirée au niveau de l'épaule, le pantalon couvert de boue, une piqûre au niveau du menton, une au niveau du cou, et à en croire la déformation de sa manche, une sur le bras. Daphné avait été la plus chanceuse, et s'en tirait avec son pantalon partiellement déchiré au niveau de la cuisse, une piqûre sur la main, et pour coiffure, une jungle détrempée de branchages et de feuilles.
« Ok, ça va, ça va. Je suis désolé. Vraiment, vraiment, vraimeeeent désolé », s'excusa Zabini avec un sourire contrit.
Les deux autres s'extirpèrent du ruisseau en bougonnant, escaladant la pente de terre et de galets polis par l'eau, pour regagner la petite clairière bordée par le ruisseau. Rapidement, ils s'inspectèrent les uns les autres afin d'évaluer l'étendue des dégâts et, à l'aide de leurs baguettes, ils apaisèrent un peu les piqûres. Enfin, ils s'allongèrent dans l'herbe pour laisser sécher leurs habits trempés. Au bout d'une longue heure, alors que le soleil disparaissait presque derrière les arbres, baignant la clairière de lueur dorées, Drago se releva. La main en visière, il observa un vol d'oiseau venir se réfugier dans les arbres en piaillant, et après avoir jeté un coup d'oeil approbateur au paysage qui l'entourait, il se tourna vers Daphné.
« Bon, sérieusement, Daphné, tu sais où on est ? »
Zabini releva brusquement la tête - qu'il tenait pensivement rivée vers le ciel - et dévisagea Daphné, l'air inquiet. L'intéressée se releva à son tour, cala ses mains sur ses hanches, regarda rapidement autour d'elle, se pencha pour déraciner une petite plante aux reflets mordorés, l'observa du coin de l'œil avant de hausser les épaules.
« Non, pas la moindre idée. »
« Quoi ? », s'énerva Zabini. « Comment ça ? Je croyais que tu connaissais la forêt par cœur ! Et que tu savais très bien où on allait ! Et tu m'as affirmé quelques heures plus tôt qu'on n'était pas paumé ! »
« On est au Nord-Ouest, je pense. Cette partie de la forêt change tout le temps », répondit-elle calmement.
« Comment ça ? »
« Les arbres. Ils changent de place, la nuit », s'impatienta-t-elle en désignant les alentours d'un geste de la main, comme si c'était évident.
« C'est impossible. »
« Tu veux parier ? », murmura-t-elle en s'approchant de lui, avec un sourire dangereux. « On t'attache à un arbre cette nuit et on voit si t'es toujours là, demain... en espérant qu'entre temps tu te sois pas fait manger par un des Loup-Garous qui traînent dans le coin. »
« T'es vraiment une tarée, Greengrass... », s'écria Zabini, mais il ne put réprimer un sourire. « ... et pour cette raison, je suis assez content de ne pas t'avoir comme ennemie. »
Elle lui envoya un clin d'œil entendu et se tourna vers Drago, lui adressant un geste interrogateur de la tête.
« On s'installe là ? », répondit-il à sa question muette.
« Oui, ça me paraît pas mal. On peut faire un feu ici et... »
« Wow, wow, wow », l'interrompit Zabini. « Comment ça 'on s'installe là', je croyais qu'on était censé trouver ton dragon, là - ce qui, au passage, est strictement impossible comme je m'évertue à te le répéter, Daphné - et rentrer tranquillement chez toi ? J'avais pas prévu de faire du camping sauvage, moi. »
« On sait bien, c'est pour ça qu'on t'a pas demandé ton avis », se moqua Drago.
« Mais... mais elle a dit que la forêt était pleine de Loup-Garous ! », s'écria l'italien en pointant un doigt accusateur sur Daphné.
« Et toi tu nous as dit qu'il y avait des Sirènes au fond des bouteilles de Champagne des Sirènes... Je crois qu'on est quittes », répondit-elle avec un sourire rancunier.
« C'est mon cousin qui me l'avait dit ! », se défendit Zabini.
« Zabini, on sait tous que t'as pas de cousin. »
« Je vous ai déjà expliqué mille fois. C'est mon cousin par alliance, le fils de la grande-tante de... », il s'arrêta brusquement, voyant que les deux autres le toisaient d'un air sceptique, et secoua les mains avec agacement. « Non, non... on va pas reparler de cette histoire, encore une fois. Je veux pas rester ici. »
« Tu peux toujours rentrer tout seul, si tu veux. Ma mère t'adore, elle se fera un plaisir de te cuisiner un petit plat et de te border avant de te mettre au lit », railla Daphné avec un sourire en coin.
« Écoute Zabini », calma Malefoy alors que son ami s'apprêtait à répondre. « Je préfère être ici que là-bas, avec mes parents et... », il s'interrompit, chercha ses mots, avant de reprendre : « ... et toutes leurs histoires. »
Zabini l'observa à la dérobée pendant qu'il ouvrait son sac à dos. Il était pâle et des cernes commençait à faire leur apparition sous ses yeux fatigués. C'est vrai qu'il était bizarre depuis quelques semaines, tendu, préoccupé, les épaules ployant sous le poids d'ennuis qu'il n'osait pas confier. Mais Daphné et Blaise n'étaient pas dupes, ils avaient bien compris que quelque chose avait changé depuis que Potter était revenu du cimetière, la bouche pleine de délires paranoïaques sur le prétendu retour du Seigneur des Ténèbres. Et finalement, pour Drago, cette expédition forestière, c'était peut-être plus une excuse pour s'éloigner qu'une soudaine passion Nature.
« C'est bon, vous avez gagné », abdiqua Zabini, en s'asseyant près d'eux.
« On n'avait même pas encore sorti tous nos arguments. J'en avais trois très beaux, regarde », plaisanta Daphné en extirpant de son sac trois bouteilles de Champagne aux teintes bleutées.
« D'où tu tiens ça ? », s'étonna Drago.
« De la réserve de ma mère », elle marqua une pause, le temps qu'ils puissent s'imaginer la tête que tirerait Danaé en découvrant le larcin. « J'ai entendu une légende selon laquelle des Sirènes seraient prisonnières au fond... », reprit-elle avec un coup d'oeil entendu à Zabini. « ... dans le doute, il vaudrait mieux vérifier, non ? »
« Très bonne idée. On n'est jamais trop prudent », acquiesça Blaise en riant.
Un 'pop' sonore, le bouchon disparut dans l'air du soir, et le Champagne s'échappa en écume mousseuse. Ils burent chacun une gorgée et Drago se pencha vers eux avec un air de conspirateur.
« Vous savez quoi ? Le semaine prochaine, c'est l'anniversaire de Théo. »
Un sourire cruel étira les lèvres de ses deux camarades.
« On t'écoute... », répondit Zabini, fébrile. « T'as une idée ? »
« Quelques pistes... Mais je suis sûr qu'on va bien trouver quelque chose. »
Les trois adolescents se concentrèrent un instant, silencieux, et enfin, Daphné demanda :
« Il fait quoi ? »
« Une réception, chez lui. Avec tout le gratin, comme d'habitude. Vu comment il s'est planté le discours de son père, l'année dernière, il va avoir une pression d'enfer sur les épaules. »
« Et vous savez de quoi il a mortellement peur ? », commença Zabini avec un sourire plus large encore. « Des oiseaux. En particulier, des pies. »
« Comment tu sais ça, toi ? »
« L'année dernière. Pendant un match de Quidditch, une pie s'était posée sur le rebord des gradins. Il s'est levé en hurlant et a failli passer par dessus la rambarde tellement il pétait un câble. C'était du beau spectacle, je peux vous dire... », se remémora Blaise avec un sourire cruel. « ... pas comme ce match de merde, qu'on a perdu 210 à 160, d'ailleurs. »
« Ouais, bon, ça va, n'en rajoute pas, non plus », râla Drago en lui jetant un regard noir.
« Mais ça me donne une idée ! », intervint Daphné, un sourire illuminant son visage. « Il y a un sort... un sort pour invoquer des oiseaux... on l'a vu en Métamorphoses, cette année... », expliqua-t-elle en claquant des doigts avec frustration.
Blaise en profita pour lui prendre la bouteille des mains et en siroter une longue gorgée.
« ... Avis », aida-t-il finalement, et puis croisant le regard dubitatif de Drago, il ajouta : « C'est la formule du sortilège dont parle Daphné. Avis. »
« Oui, c'est ça ! », s'exclama la blonde. « Bon, alors, imaginez... On dit à Théo que son père aimerait lui parler dans son bureau, avant qu'il ne fasse son discours de remerciement... et là, on l'enferme dans une pièce qu'on aura remplie d'oiseaux grâce au sortilège ! Non seulement il va passer la pire heure de sa vie, mais en plus il va planter son discours et son père va être furieux... Et franchement, faut avouer qu'on se marre bien quand son père l'incendie en public...»
« Et il ressortira couvert de plumes et de larmes », ricana Drago. « Si c'était pas Théo, j'aurais presque pitié... »
« Oui, enfin, vous êtes mignons, mais qu'est-ce qu'on fait s'il croise son père en allant dans son bureau ? »
« Daphné, M. Nott a toujours eu un faible pour toi. Tu lui fais la conversation un peu à l'écart, tu le tiens occupé une quinzaine de minutes, le temps qu'on mette ça en place, et tu nous rejoins après. »
Daphné lâcha un long soupir. « C'est bien parce que Théodore est allé balancer à ma mère qu'on était allé boire en cachette à Pré-Au-Lard, que je le fais. Parce que vraiment, son père est répugnant. Rien qu'imaginer devoir parler avec lui dix minutes, ça me file la nausée. »
« C'est bien Greengrass, faut savoir se dévouer pour l'équipe », l'encouragea Zabini en lui tapotant amicalement l'épaule.
Ils planifièrent le reste de leur plan en riant, et à la première bouteille, succéda une deuxième. Autour d'eux, les oiseaux chantaient doucement la fin du jour, laissant le soleil disparaître lentement de la ligne d'horizon. La chaleur du soir, le chant du ruisseau derrière eux, le bruissement du vent dans les arbres et les arabesques de l'alcool dans leur esprit, les étourdissaient gentiment. Allongé dans l'herbe, Daphné couchée sur son bras d'un côté, et Zabini installé nonchalamment contre l'arbre de l'autre, Drago sentit une vague de bien-être l'envahir.
« J'aimerais que les choses ne changent jamais », murmura-t-il.
Les deux autres le dévisagèrent silencieusement un instant, étonné, et enfin Daphné se releva lentement. Appuyée sur son coude, elle sourit tendrement à Drago.
« Mais les choses ne sont pas obligées de changer », assura-t-elle avec douceur.
Il ne la regarda pas, croisant les mains sous sa tête, les yeux rivés sur le ciel qui se parait peu à peu d'étoiles.
« Et puis même si les choses changent tout autour, nous, on sera toujours là », ajouta-t-elle.
Zabini se redressa un peu contre son arbre, et face au froncement de sourcils de Daphné, il se contenta de hocher légèrement la tête, en signe d'approbation, un rictus crispé faisant office de sourire. Une nouvelle fois, Drago ne répondit pas. Il se releva lentement, épousseta machinalement des brins d'herbes de son t-shirt et sans leur adresser le moindre regard, s'avança lentement vers la forêt.
« Je vais chercher du bois... », expliqua-t-il. « ... pour le feu. »
Daphné bondit aussitôt sur ses pieds.
« Tu veux qu'on t'accompagne ? », demanda-t-elle, inquiète.
« Non, non, c'est bon... », répondit-il en disparaissant entre les arbres.
Zabini et Daphné restèrent silencieux de longues minutes, fixant toujours, perplexes, l'endroit où Drago avait disparu. Enfin, Daphné secoua la tête et vint s'asseoir près de Zabini qui semblait lui aussi perdu dans ses pensées. Lentement, elle se pencha vers lui, abaissant son visage au niveau du sien.
« Qu'est-ce qu'il t'arrive, à toi ? », s'inquiéta-t-elle.
Il releva la tête, et l'observa, surpris, comme s'il venait tout juste de se rendre compte de sa présence.
« Oh, rien, rien », répondit-il, évasif, en tournant de nouveau le regard.
Elle plissa les yeux, soudain suspicieuse : « Vous me cachez quelque chose, tous les deux ? »
« Ah, non, commence pas à faire ta parano, s'il te plaît. Je te rappelle que c'est comme ça que t'as gâché la surprise d'anniversaire de tes treize ans. »
La blonde croisa les bras, les yeux rivés sur Zabini, alors qu'il se bornait visiblement à éviter son regard.
« Qu'est ce qu'il se passe, Blaise ? »
« Rien, je t'ai dit. »
« Ne me mens pas, s'il te plaît. Je vous connais par cœur, tous les deux. Et puis franchement, pas besoin d'être fine observatrice pour voir que quelque chose ne va pas. »
Il poussa un long soupir, et se laissa aller contre le tronc qui lui servait de dossier. Il but silencieusement une gorgée de Champagne avant de tendre la bouteille à Daphné qui l'accepta sans rien dire. Leur clairière était balayée par une brise estivale et baignée d'une lumière bleutée adoucie par la lueur de la lune. Blaise se passa les deux mains sur le visage en soupirant de nouveau, et enfin, releva les yeux pour dévisager intensément Daphné.
« Tu penses qu'il est revenu ? »
Elle fronça les sourcils. « Qui ? »
Tendu, l'italien jeta un coup d'oeil autour de lui. « Le Seigneur des Ténèbres. »
La jeune fille pencha la tête, les yeux plissés, l'air de se demander s'il était vraiment sérieux.
« Me dis pas que tu crois cet idiot de Potter ? Ce mec ferait n'importe quoi pour un peu d'attention, tu le sais très bien. »
Il balaya la réflexion d'un bref geste de la main. « Y a pas que ça. »
« De quoi tu parles ? », le pressa-t-elle avec agacement.
« Mais tu vois bien. Le comportement de Drago, depuis quelques semaines. Et puis, et puis... les Malefoy, les Nott, les Goyle, les Crabbe et toute leur joyeuse petite bande se voient quasiment tous les jours... »
« Et ? »
« Et t'as pas remarqué que nos parents n'étaient plus invités ? Et tes parents, qui se trouvent toujours des excuses, de toute façon. Ils prennent leur distance, j'en suis sûr. Tu m'as dit toi même que tu avais dû négocier pour pouvoir inviter Drago. T'as pas dû négocier pour nous inviter tous les deux, non, juste pour Drago. »
« Ça ne prouve rien du tout », trancha l'adolescente.
Il poussa un soupir entre ses mâchoires crispées. « Daphné, enfin, ça crève les yeux que Lucius est un putain de Mangemort. T'as bien vu tous les objets tordus qu'il avait dans la Crypte, non ? C'était pas des objets pour impressionner les copains, pour faire joli dans une collection sous vitrine, ou je ne sais quoi. Non, c'était des trucs qui puaient la Magie Noire. Et après la Crypte, au fin fond des sous-sol... J'ai entendu des bruits... Ça venait de là, j'en suis sûr, j'ai entendu des trucs, et je jurerais que c'était des cris... et je sais... je sais qu'il se trame des choses vraiment pas nettes. »
Le visage de Daphné se crispa brusquement. « Où est-ce que tu veux en venir, Zabini ? »
« Nulle part, c'est juste... c'est juste que... »
« C'est juste que quoi ? »
Il inspira longuement, se pinça l'arrête du nez, les yeux résolument clos - c'est fou comme, à cet instant, il ressemblait à Drago - hésitant à aller plus loin. Il avait déjà dépassé les limites, de toute façon. Il en avait déjà trop dit, alors autant tout cracher, autant vomir ce qui lui valait des nuits blanches et des maux de crâne ininterrompus depuis des jours. Il ouvrit brutalement les yeux et les ancra dans ceux de la blonde. Lentement, comme s'il pesait soigneusement chaque mot, il lâcha :
« Les Aurors se sont pointés chez moi. »
« Qu'est-ce que tu racontes ? », s'énerva Daphné.
« Ils sont venus voir ma mère. Parce qu'ils avaient pas le courage de se pointer chez les Malefoy. Tu vois, Lucius a des relations au ministère, il a de l'influence. Et, et ils peuvent pas débarquer comme ça, sans preuve. Alors que ma mère... ma mère, elle est toute seule... et ils nous ont mis la pression. Ils lui ont dit que certaines rumeurs couraient, et que j'avais des fréquentations douteuses, et que si on savait quoi que ce soit, qu'on avait remarqué des choses particulières, on avait plutôt intérêt à déballer. Sinon, ils nous rendraient la vie impossible. Ils trouveraient des prétextes pour envoyer ma mère faire un petit tour à Azkaban histoire de la faire réfléchir... », il s'arrêta brusquement en secouant la tête. « C'est ce qu'ils ont dit. Qu'ils lui laissaient un peu de temps pour réfléchir. Parce qu'avec tout ce qu'il se passait en ce moment, on avait peut-être oublié certains détails. Mais qu'avec un petit coup de main, ça nous reviendrait sûrement en mémoire. »
Daphné bondit sur ses pieds, les yeux écarquillés, les traits tant remués de colère que son visage semblait tout froissé, comme grossièrement redessiné par un mauvais peintre.
« Je te préviens Zabini, je te préviens... T'as pas intérêt à leur balancer quoi que ce soit... t'as compris ? »
« Mais tu comprends pas ou quoi ? Si je fais rien... si je fais rien, ils vont trouver des excuses, n'importe quoi... et... et ma mère est en danger, Daphné. »
« Je m'en fous. Les Malefoy peuvent bien être des enfoirés de Mangemorts ou la quintessence du bon samaritain, ça ne me fait ni chaud ni froid. Ce que je sais, en revanche, c'est que s'ils partent à Azkaban... Drago ne s'en remettra jamais... Il sera envoyé je ne sais où, chez sa tarée de famille, et il s'en remettra pas. Et nous... et nous on pourra plus le voir. Et si tu fais quoi que ce soit, si tu dis quoi que ce soit... tu le mets en danger. Si ces abrutis d'Aurors le croient impliqué, ils vont l'envoyer dans ces camps de redressement pour jeunes. Ces trucs d'après guerre, là. Et je te le dis, Zabini, je te le dis... Je ne te laisserai pas lui faire du mal. Je te laisserai pas l'abîmer », s'énerva-t-elle, les yeux fous.
« Daphné... Daphné, j'ai pas le choix... Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? J'ai pas le choix... si je dénonce pas Lucius, c'est ma mère qui partira en prison... C'est ce qu'ils ont dit... c'est ce qu'ils ont dit... »
Lentement, Daphné sortit sa baguette et la pointa sur Blaise. Dans l'obscurité du soir, elle avait soudain l'air d'une créature sauvage, ses yeux si écarquillés qu'on n'en distinguait presque que du blanc, sa bouche tordue, presque démesurée, et les ombres sous ses yeux, comme des petits monstres, s'accentuant à chacun des pas qu'elle faisait dans la direction de Zabini. Il la regarda s'avancer, hypnotisé par la violence qui affluait de chacun de ses gestes.
« Daphné, tu délires, là... »
« C'est toi, qui délires ! Drago est ton meilleur ami, bon sang, et toi... toi tu le trahirais sans scrupules ! Drago, il n'a que ses parents et nous. C'est tout. C'est tout ce qu'il a sur cette foutue terre. Et toi tu serais prêt à le poignarder dans le dos pour quelques menaces en l'air de ces enflures d'Auror ? Il suffit de te flanquer une petite frousse et on te retrouve en train de retourner ta chemise. Je te reconnais pas, Blaise, je te reconnais plus... Tu te souviens pas, en deuxième année, quand on s'était promis d'être toujours là les uns pour les autres, tous les trois ? Tu t'en rappelles pas ? »
La gorge de Zabini se serra brutalement, ses yeux s'embuèrent et malgré l'obscurité, il se sentit honteux, désarmé, mis à nu sans aucune pudeur. Il serra les poings.
« Le Seigneur des Ténèbres est de retour, Daphné. Tu le sais aussi bien que moi. Et tu sais aussi que Lucius est coupable. Je ne peux pas... Je dois protéger ma mère... Toi tu voudrais juste... Tu voudrais juste fermer les yeux ? Fermer les yeux sur les crimes, les tortures, les meurtres ? C'est ce qu'il va se passer, s'il revient. Et je t'assure Daphné, je t'assure que c'est pas une jolie période à vivre. »
« Je m'en fous, Zabini, t'as compris ? Je m'en fous de tout ça. Le monde pourrait bien s'ouvrir et engloutir la moitié des personnes vivant sur cette terre, tant qu'il me reste Drago, les autres, je me fous. »
« Tu peux pas être sérieuse... ». Leurs regards se croisèrent et malgré la nuit, il distingua dans ses grand yeux verts un mélange douloureux de déception et de colère qui le blessa plus qu'il ne l'aurait imaginé. « Tu peux pas comprendre... Moi, ma mère, c'est tout ce que j'ai... Je dois la protéger... Si c'est la seule solution, je dois... Si c'est Lucius ou ma mère... et même si ça veut dire choisir entre ma mère et Drago, je... il le faut. Il faut que j'aille voir les Aurors. Demain, je... »
Elle ne lui laissa pas le temps de finir sa phrase et se jeta sur lui pour lui asséner une claque retentissante qui lui fit voir des étoiles, puis elle l'attrapa par le col, rapprochant son visage du sien, si près que leur nez se touchaient presque. Et là, au fond de ses yeux verts, il vit, pour la première fois, toute l'étendue de sa folie, de son amour pour Drago, de sa loyauté sans faille, de l'authenticité de son abnégation et de la violence de sa dévotion. Légèrement étourdi par le danger qu'il sentait naître, il voulut reculer, par instinct, mais l'énorme tronc de l'arbre contre lequel il était appuyé l'en empêcha.
« Je vais te le dire une fois, Zabini, une seule fois et je répèterai pas », souffla-t-elle. « La seule raison pour laquelle je te tue pas, là, tout de suite, c'est parce que Drago t'aime et qu'il a besoin de toi. Mais si jamais... si jamais tu t'avises de lui faire du mal, je te tuerai, Zabini. Et je trouverai ta mère, et je la tuerai aussi. Et tu sais que je suis capable de tout, tu le sais Blaise, alors fais bien attention », finit-elle précipitamment.
Choqué, Blaise réalisa enfin qu'il n'avait pas respiré depuis déjà quelques secondes. Il inspira brusquement et avant même qu'il n'ait pu la repousser, elle s'était reculée d'elle-même.
« Pour ce soir, je te conseille de faire comme si de rien n'était, pour Drago. Mais pour le reste de ta misérable vie, je t'ai à l'œil Zabini. Je te lâcherai pas d'une semelle. Jamais. Je serai toujours là, à observer chacun de tes faits et geste, et... »
Elle dépoussiéra sa robe, l'air de rien, et fit un sourire à Drago qui venait d'émerger d'entre les arbres. Profitant qu'il soit toujours hors d'écoute, elle termina précipitamment : « ... et si jamais tu fais un pas de travers, je te ferai vivre un Enfer, Zabini. Et à côté de ce que je vous ferai à toi et à ta mère, ce que Lucius peut bien fabriquer avec ses putain de Sang-de-Bourbe dans les sous-sol, ça ressemble à une croisière de plaisance. »
Drago arriva au moment où elle finissait sa phrase, les bras chargés de branches. Il les dévisagea tour à tour, Daphné souriante, et Zabini, abasourdi, tétanisé, mortifié. Il fronça les sourcils.
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
Daphné se tourna lentement vers Zabini, lui lançant un regard appuyé.
« Rien, rien », répondit-il d'une voix blanche.
Mais l'air du soir était devenu polaire, et le vent dans les arbres bruissait comme des fantômes hurlants, et la clameur du ruisseau, au loin, ressemblait au chant des vautours.
Et pour la première fois de sa vie, Zabini vit le monde tel qu'il était : terrifiant.
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14 Avril 1999.
13h56.
« Celui-là. Celui-là, c'est très bien », murmura Hermione avec un sourire encourageant.
En face d'elle, devant un des miroirs du dortoir, le Serpentard se tenait droit, crispé, la main autour du nœud de sa cravate. Il analysa une dernière fois le costume bleu nuit qui avait récolté le suffrage d'Hermione, et hocha lentement la tête. D'une pression de la main, elle l'incita gentiment à se retourner et ils se retrouvèrent face à face, silencieux. Hermione se mit sur la pointe des pieds et déposa un léger baiser sur ses lèvres.
« Laisse-moi m'occuper de ça », déclara-t-elle doucement en glissant sa main jusqu'à la cravate du Serpentard.
Docile, il leva le menton alors qu'il sentait les doigts de la jeune fille effleurer sa peau par intermittence. Enfin, elle fit coulisser le nœud une dernière fois et tapota le torse du Serpentard qui baissa le regard. Comme s'il était pourvu d'un petit ressort, le sourcil de Drago se haussa de lui même. Dans le reflet du miroir, il dévisagea Hermione, interdit.
« Tu ne sais pas faire de nœud de cravate, en fait ? »
A son cou, un nœud difforme pendait piteusement, dans un mélange perturbant entre araignée morte et fleur fanée. Elle lui offrit un sourire angélique en hochant la tête de gauche à droite.
« Non. Pas du tout. »
Il ne put s'empêcher de sourire à son tour. « Tu ne te vexes si je le refais moi-même, hein ? »
Elle le détailla de la tête aux pieds avant de hausser vaguement les épaules.
« Fais comme tu veux... Mais avec ça, au moins, tu étais sûr d'attirer la pitié des juges... »
Il se tourna de nouveau vers le miroir et refit le nœud d'une main experte. Sa main retomba contre sa jambe, et il resta silencieux un instant, les sourcils froncés d'anxiété. Avec douceur, Hermione posa sa main sur son épaule. Ils avaient soudain l'air tellement adultes, dans le reflet du miroir, côte à côte, la mine sérieuse, les yeux cernés d'angoisse. Pour la première fois, elle considéra le drôle de couple, inassorti, dissonant, qu'ils formaient. Lui dans son costume sombre, ses cheveux blonds ébouriffés, ses yeux gris assombris d'inquiétude, et elle, dans sa robe en laine, ses cheveux bouclés en bataille, ses yeux bruns qui le dévisageaient avec une douceur calfeutrée. A se voir comme ça, la main sur l'épaule de Drago, elle eut l'étrange impression d'être tombée sur une vieille photo de famille où les couples heureux semblaient figés à jamais sur papier glacé.
Sans même s'en rendre compte, elle murmura d'une voix presque inaudible :
« Fais attention, s'il te plaît. Je veux dire... ne fais pas trop ton Drago. »
Un sourire en coin adoucit un instant le visage soucieux du Serpentard.
« Je ferai attention, promis. »
« Ne les provoque pas. »
« Hermione. Ne t'inquiète pas. »
« Si, Drago, je m'inquiète ». Elle s'interrompit, inspira longuement et planta son regard dans le sien. Ils se regardèrent longtemps, silencieux, terrassés par un sentiment de gravité, d'ultime fatalité, qu'aucun n'osait confier à l'autre. Enfin, Hermione encadra avec douceur le visage du Serpentard, et de son pouce gauche, caressa tendrement sa joue.
« J'ai pas vraiment envie de me passer de toi pour le reste de l'année, tu sais ? », plaida-t-elle avec douceur.
Délicatement, il encercla ses poignets et les abaissa lentement pour les dégager de son visage, puis il se pencha pour déposer un baiser sur ses lèvres. Son regard glissa jusqu'aux mains d'Hermione, toujours emprisonnées entre ses doigts.
« Comment va ta main droite ? », demanda-t-il.
Elle haussa les épaules.
« Pas vraiment de changement. »
Il hocha la tête et caressa doucement sa main droite, toujours crispée. Avec un sourire ému, elle l'entoura de ses bras et le serra de toutes ses forces contre elle, espérant un peu retarder son départ. Il lui rendit son étreinte et l'embrassa sur le front avant d'être rappelé à l'ordre par sa montre qui émit un discret sifflement.
« Il faut que j'y aille », murmura-t-il à l'oreille de la Gryffondor qui venait de resserrer son étreinte.
Elle fit non de la tête contre son torse, et il laissa échapper, malgré lui, un petit rire.
« Hermione, il faut vraiment que j'y aille. Sinon, c'est McGonagall qui va m'assassiner. »
La Gryffondor se détacha lentement de lui en lui accordant un faible sourire. Pourtant, il resta stoïque, la mine sérieuse, le regard rivé sur son reflet. Une ombre, comme un doute, fila sur son visage et sa mâchoire se crispa.
« Qu'est-ce qu'il se passe ? », demanda-t-elle doucement.
Machinalement, il se passa la main dans les cheveux et poussa un profond soupir, épuisé.
« Je ne sais pas. J'ai un mauvais pressentiment. »
Elle le contourna et se planta devant lui, s'interposant entre le miroir et lui.
« Tout va bien se passer », assura-t-elle.
« Mmh », répondit-il pensivement.
Elle empoigna délicatement son col et murmura à son oreille :
« Et s'il le faut, je viendrai te chercher moi-même. Et je te ramènerai à Poudlard. »
Sur la pointe des pieds, elle déposa un dernier baiser sur ses lèvres.
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14h28.
« Je peux voir ma mère ? »
Sefra Crawley, engoncée dans sa longue robe d'avocate, pinça les lèvres, contrite, et secoua lentement la tête. Un déluge de dossiers et de papiers s'abattit sur la table qui la séparait de Calypso. L'avocate Crawley farfouilla un instant dans la montagne de documents officiels entreposés devant elle, l'air concentré. La Serpentard tritura un instant ses longues boucles avant de se pencher de nouveau vers la vieille dame.
« Je vous en prie. Juste cinq minutes, je veux juste voir si elle va bien », supplia la Serpentard.
« Mademoiselle Rosier, les ordres sont stricts. Je suis désolée. »
Les yeux de Calypso s'arrondirent de détresse. « Est-ce qu'elle va bien ? »
Sefra leva un instant les yeux de sa pile de documents, coinça une mèche de ses cheveux blancs derrière son oreille et dévisagea longuement Calypso derrière ses lunettes rondes.
« Oui, elle va bien », finit-elle par dire.
Calypso se laissa aller contre le dossier de sa chaise, le corps plus crispé que jamais, avec au fond du ventre, une boule d'appréhension qui ne semblait pas vouloir s'arrêter d'enfler.
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15h49.
La minuscule salle dans laquelle il avait été odieusement cloitré était baignée d'une lumière glaciale. Sur le marbre noir qui courait du sol au plafond, d'étranges reflets rougeâtres nervuraient l'obsidienne. Dans le silence compact qui appesantissait la pièce, le tic tac de la montre de Drago semblaient se répercuter à l'infini, emplissait tout l'espace, tambourinait dans le crâne déjà fiévreux de migraine du Serpentard. Ses doigts pianotaient frénétiquement l'accoudoir du banc sur lequel il était assis depuis plus d'une heure. N'y tenant plus, il se releva et s'approcha de la porte mais un garde lui barra le passage.
« Vous attendez ici », lâcha-t-il froidement.
Malefoy lui jeta un regard noir.
« Et si je veux aller aux toilettes ? »
« Je vous y escorte. » Un bref silence. « Vous voulez aller aux toilettes ? »
« Non. »
« Dans ce cas, vous ne quittez pas la pièce. »
Drago retourna s'asseoir sur le banc, ses doigts retrouvèrent le contact glacé du bois et son visage, son expression tendue. D'un geste nerveux, il déplia sa convocation et ses yeux s'arrêtèrent sur la première ligne. Drago Abraxas Malefoy - témoin indirect.
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16h08.
Sefra Crawley hâta le pas, présenta son badge aux gardes en poste devant la porte qui lui autorisèrent l'entrée d'un bref hochement de tête, et pénétra dans la salle. D'un œil désapprobateur, elle considéra la pièce sombre et exigüe dans laquelle elle se trouvait. Les murs en béton brut suintaient d'humidité et une odeur de renfermé pesait immédiatement sur les bronches. Cette pièce ne lui était pas inconnue. Habituellement, c'était la salle d'interrogatoire, comme l'indiquait officiellement son nom. Mais l'avocate connaissait trop bien la nature des interrogatoires que l'on y conduisait pour se laisser duper par ce nom.
Au fond de la pièce, sur un banc de fer, Isis Rosier dormait, la tête plongé entre ses bras grêles, sa chevelure en bataille s'éparpillant sur son corps comme des herbes folles. Crawley s'avança lentement et s'abaissa au niveau de l'accusée.
« Madame Rosier, nous devons voir ensemble les derniers points de la défense. »
Isis se réveilla en sursaut, paniquée, avant de réaliser qu'elle était en sécurité. Elle leva son visage gris de fatigue vers l'avocate et hocha lentement la tête. On devinait son corps efflanqué sous sa vieille robe en haillons. Suivant le regard de l'avocate qui s'était attardé sur le bas partiellement déchiré de la robe, Isis en lissa maladroitement les plis dans une vaine tentative pour paraître un peu moins négligée.
« C'est... Ils ne m'ont pas autorisé à me changer », se justifia-t-elle piteusement.
Sefra pinça les lèvres, les yeux toujours rivés sur sa cliente. Avec ses cheveux broussailleux, ses yeux cernés et ses habits sales, elle avait l'air d'une folle. D'une folle bonne à jeter au trou. C'est ce que le Ministère de la Magie voulait, au fond. Des coupables. Des responsables à pointer du doigt, histoire de nourrir le désir de revanche de la population. Et peu importe à qui on faisait porter le chapeau, tant que les têtes tombaient.
Sans rien ajouter, Crawley tourna les talons, ouvrit brusquement la porte et se planta devant un des gardes.
« Vous avez vu l'état de ma cliente ? », siffla-t-elle.
Les deux gardes s'échangèrent un regard équivoque, mais ne répondirent pas.
« Vous, là », interpela-t-elle un des deux gardes en claquant des doigts. « Allez me chercher des habits propres, de quoi manger, des produits cosmétiques, des... non, attendez. Je vais vous l'écrire. »
Elle arracha une feuille de son calepin et y griffonna une liste d'une dizaine de lignes avant de la fourrer dans les mains du plus grand des deux gardes, un rouquin à l'air désemparé.
« Allez, allez », le houspilla-t-elle.
« Mais je... je ne peux pas quitter mon poste en fonction... »
Les yeux de Sefra se rétrécirent ostensiblement jusqu'à n'être plus que deux fentes menaçantes.
« Si tu n'es pas parti m'acheter tout ça dans les dix secondes à venir, je te colle un procès pour non-assistance à personne en danger... », souffla-t-elle. Voyant qu'il ne bougeait pas, elle ajouta : « Et mes procès, j'ai tendance à les gagner. »
Le rouquin hésita encore quatre secondes, son visage pataud navigant de l'expression acerbe de Sefra à la liste froissée qu'il tenait toujours entre les mains mais finit par se résigner et quitta le couloir. Trente minutes plus tard, l'agent de sécurité revenait les bras chargés d'achats. L'avocate réceptionna le tout avec un bref hochement de tête pour tout remerciement. Elle tendit les habits à Isis et quitta la pièce pour lui laisser un peu d'intimité. Quand elle revint, sa cliente s'était glissée dans un pantalon trop large pour elle et une chemise qui bâillait légèrement au niveau des bras et de la poitrine. C'était toujours mieux que rien. Patiemment, Sefra coiffa Isis, la maquilla discrètement, et réussit à lui faire avaler deux gâteaux secs et une pomme.
Un peu ragaillardie, l'accusée s'installa derrière la petite table qui occupait le milieu de la pièce, prête à écouter les nouvelles de l'avocate.
« Bien », commença Sefra en chaussant ses lunettes rondes. « Il y a eu du nouveau, incluant deux pièces à conviction en votre défaveur... »
Docilement, Isis hocha la tête.
« Ce qu'il vous faut comprendre, Madame Rosier, c'est que ce procès n'est pas un procès quelconque. Il fait partie de ce qu'on appelle La Dizaine Noire. Ce sont les dix premiers procès d'après-guerre. Ceux tant attendus par les familles Nés-Moldus et tous ceux qui ont subi les ravages de la Guerre. C'est le remboursement de la dette sanglante des Mangemorts. Si vous êtes jugée coupable aujourd'hui, il sera quasiment impossible de faire appel. Les juges ne se risqueront jamais à faire marche arrière. Et ce que vous risquez, c'est le baiser du Détraqueur. »
L'accusée déglutit lentement mais demeura silencieuse.
« Je sais que votre passage à Azkaban vous a secoué, Isis. Mais ce procès va être incroyablement médiatisé, il va falloir vous montrer forte. N'oubliez pas que...»
« Quoi qu'il arrive, promettez-moi de protéger ma fille », l'interrompit Isis.
Sefra fronça les sourcils, légèrement décontenancée.
« Ce n'est pas vraiment le... »
« Je vous en prie, Sefra. Je vous en supplie. Je me fiche de mourir ou de passer le restant de ma vie à Azkaban tant que Calypso s'en sort. Faites ce qu'il faut pour la protéger. Je plaiderai coupable, si nécessaire. Je ferai n'importe quoi... mais je ne peux pas... je ne veux pas qu'elle se retrouve à Azkaban. Pas elle. Ça la briserait en mille morceaux... »
Sefra hocha la tête.
« Je ferai ce que je peux. »
Isis lui offrit un sourire merveilleux qui, l'espace d'un instant, éclaira son visage et raviva ses yeux fatigués.
Elle devait être belle, pensa Sefra, avant qu'Azkaban n'ait raison d'elle.
« Merci, Sefra. Merci de nous défendre gratuitement, merci d'avoir envoyé cette boîte de nougats à Calypso, et merci de protéger ma fille. Du fond du cœur, merci. Merci pour tout... »
Légèrement mal à l'aise, Sefra lissa du plat de la main son carré blanc, avant de se laisser aller à un bref sourire.
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17h24.
Cour de justice magique.
« Silence ! », s'écria Septimus Parkinson en martelant la table de son marteau. « Un peu de silence, s'il vous plaît ! »
Le brouhaha s'échappant des bancs de l'amphithéâtre s'atténua de quelques décibels sans toutefois s'éteindre tout à fait. Tout autour de la cour centrale, les bancs arrangés en demi-cercle ployaient sous une foule de spectateurs agités et bruyants venus assister au procès. Dominant la pièce depuis la table du Conseil, Septimus ne distinguait du reste de la pièce qu'un enchevêtrement confus de visages tendus, peints de haine et de colère, de murmures étouffés aux accents accusateurs, de bruits de pas, de trépignements impatients, se répercutant contre le marbre noir de la Cour de justice magique. Se mouvant comme un seul homme, les spectateurs drapés dans leur cabans, dans leurs capes noires ou grises jetaient sur la pièce une atmosphère sinistre, comme une marée humaine de couleurs ternes. Au premier rang, une ligne de chaises en bois accueillait les témoins.
Drago s'installa sur une chaise libre, au devant de l'hémicycle. A quelques places de lui, il pouvait apercevoir Calypso, rigide, tendue, le regard fixé sur la longue table des juges.
« Ouvrez les portes ! », articula lentement Parkinson.
Une vague de murmures déferla, et quelque chose dans l'atmosphère changea, se tendit ostensiblement, engloutit toute la circonférence de la salle de son poids. Les gardes hochèrent la tête et tirèrent sur les deux lourdes portes qui résistèrent dans un grincement avant de s'ouvrir tout à fait.
Encerclée par deux mastodontes au visage austère, Isis apparut, efflanquée, méfiante, ses grands yeux apeurés scannant la foule d'un coup d'œil circulaire. Elle fit un pas, et ce fut comme le signal. Le bref silence qui avait suivit l'ouverture des portes vola aussitôt en éclat, noyé par un déferlement de cris, de huées, de menaces et d'insultes. Aussitôt, une vingtaine de gardes se déployèrent pour tenir la foule emportée par un accès de rage. Isis s'arrêta, hésitante, démunie devant la violence du raz-de-marée de haine prêt à la faucher.
Les deux gardes la firent avancer sans ménagement, la poussant un peu brusquement, et elle reprit sa progression titubante sous les hurlements indistincts des spectateurs.
« Silence ! Silence ! », rugissait Septimus, mais même les martèlements de son marteau ne réussirent à faire taire les vociférations féroces de la foule.
Soudain, un bruit résonna distinctement, une douleur fulgurante aveugla Isis et sans même s'en rendre compte, elle fut projetée en arrière. Calypso se leva d'un bond, voulut courir vers sa mère, mais elle fut brusquement repoussée et se retrouva immobilisée sur sa chaise par deux agents de sécurité. Un brouhaha confus avait éclaté. Isis sentit qu'on la relevait et reconnut la moiteur tiède du sang contre sa tempe. Pétrifiée, elle resta là, sans bouger, observant le sang goutter sur ses mains tremblantes et former une flaque rouge sur le sol de marbre.
« Salope ! », hurla la femme qui avait jeté le projectile, alors que deux agents de sécurité l'empoignaient par les bras. « Salope ! C'était ma fille ! C'était ma fille! Ma fille... »
A moitié soulevée par les deux gardes, elle dévala les gradins, se débattant vigoureusement, ses cheveux roux battant son visage comme de brusques déflagrations.
« C'était ma fille ! Tu l'as tuée... Tu l'as tuée... Tu as laissé pourrir son corps dans ta cave ! Ma fille... Ma fille ! »
Un silence funèbre était tombé sur la Cour, et Isis se contenta de fixer la femme échevelée de ses grands yeux embués, le cœur au bord des lèvres.
« Je te tuerai ! Je te tuerai s'ils ne le font pas ! Je te tuerai et je tuerai ta fille, et je laisserai pourrir son corps, juste avant de te tuer toi... », hurla-t-elle alors qu'on la traînait vers la porte.
Alors qu'elle passait devant Isis, toujours tenaillée par les deux agents, leur regard se croisèrent un instant, brûlant de la même douleur, dilués par le même chagrin. L'infinie douleur du deuil, de la peur, de la solitude, de la colère qui gangrène lentement, qui ronge comme de l'acide... et toujours, la folie de velours qui vient cogner, qui rôde, prête à s'engouffrer dans le moindre interstice, la moindre faille.
« Salope ! », cria-t-elle une dernière fois, et sa voix se brisa dans sa gorge.
Les deux femmes se retrouvèrent quasiment nez-à-nez. Et là, tout près d'Isis, elle se pencha et lui cracha au visage avant d'être rudement expulsée de la pièce. Un silence plana sur les gradins avant que n'éclate de nouveau une clameur de cris rageurs.
« Silence ! Silence ! », vociféra Septimus en ordonnant aux agents de sécurité de calmer l'agitation.
Au bout d'une dizaine de minutes, lorsque le Président du Conseil réussit finalement à obtenir un calme relatif, il se rassit patiemment, le regard fixé sur Isis Rosier. Elle se tenait assise, les yeux grands ouverts, comme fossilisée. Quelques secondes passèrent, et enfin un silence total se fit. Accompagné d'un geste sec du marteau, il déclara :
« Je déclare la Cour de Justice ouverte. L'audience peut commencer. Maître Duala, nous vous écoutons. »
Un homme d'une quarantaine d'années, la peau noire et les yeux plus noirs encore, se leva dans le bruissement de sa robe d'avocat. Il dégageait quelque chose de sévère, d'intransigeant, et d'une manière étrange suscitait un respect immédiat.
« Honorables membres du Conseil, messieurs, mesdames les juges », salua-t-il les juges d'un signe de tête obséquieux. « Nous somme prêts à ouvrir le procès de Madame Rosier, jugée pour crime contre la communauté sorcière. Pour vous-même, membres du Conseil, ainsi que pour le reste de l'audience, laissez moi vous résumer l'affaire. Après avoir étudié les renseignements d'un témoin, qui, pour le bien de l'enquête, demeurera anonyme, une équipe de la Brigade Magique a perquisitionné le domicile de la prévenue Isis Rosier ce quinze mars. Comme l'attestent les preuves photographiques, ainsi que les témoins oculaires présents lors de la perquisition, vingt-quatre victimes ont été découvertes dans la cave de la maison de Madame Rosier. Plus d'une cinquantaine d'armes de Magie Noire ont également été retrouvées ». Il marqua une brève pause afin que chacun puisse assimiler la gravité de l'accusation et enfin, il reprit : « J'appellerai à la barre deux témoins : Clarence Sedley, le Chef de la Brigade Magique, qui a dirigé l'opération, et la prévenue elle-même, Madame Rosier. Si vous êtes prêts, nous pouvons débuter. »
Duala inclina sèchement la tête avant de se rasseoir, laissant la parole au Président du Conseil qui se tourna vers l'accusée et son avocate.
« Madame Sefra Crawley, vous représentez l'accusée. »
« C'est exact », confirma-t-elle.
« Isis Rosier, ici présente, est jugée pour les chefs d'accusation suivants : homicides volontaires, complicité, tortures, dissimulation, disparitions forcées, acte de Magie Noire, utilisation de Sorts Impardonnables, trafic d'items illégaux. Que plaidez-vous ? »
L'accusée releva le menton, un éclat déterminé dans les yeux.
« Non-coupable. »
« Bien, Maître Duala, vous pouvez procéder. »
« Pour commencer, permettez-moi d'appeler à la barre le Chef de Brigade Clarence Sedley. »
L'homme en question, la quarantaine bien tapée, le visage grave de celui qui prend sa tâche au sérieux, se leva. Les médailles épinglée à sa veste d'officier captèrent un instant la lumière, éblouissantes comme des petits flashs.
« Brigadier Sedley, vous étiez bien à la tête de la perquisition menée dans le Manoir des Rosier ce quinze mars ? »
« Tout à fait. »
« Comment se sont déroulés les faits ? »
« Nous préparions cette mission depuis déjà huit semaines pendant lesquelles nous avons procédé à une mise sous surveillance de l'accusée. Ce quinze mars, nous avons d'abord encerclé la maison pour éviter toute tentative de fuite, puis nous avons interpelé Madame Rosier, que nous savions chez elle. »
« Comment a-t-elle réagi lorsque vous vous êtes présentés à son domicile pour l'appréhender ? »
« Elle a paru sincèrement inquiète, elle a tout de suite demandé si sa fille allait bien. Lorsque nous lui avons expliqué le motif de notre venue, elle nous a claqué la porte au nez en nous insultant. »
« Qu'a-t-elle dit, exactement ? »
« Elle disait que les Aurors étaient des assassins, et qu'elle n'autoriserait jamais des assassins à passer le pas de la porte. Qu'ils lui avaient pris son mari, qu'ils ne lui prendraient pas sa maison. Nous avons finalement dû rentrer de force. »
« Je vois. D'après votre rapport, vous vous êtes ensuite rendus dans la cave du domicile, accompagnés de la prévenue. Est-ce elle qui a déverrouillée l'entrée de la cave ? »
« Non. L'entrée était barricadée par des sorts de Magie Noire très puissants. Madame Rosier a certifié qu'elle ne savait pas désamorcer les protections magiques. Pour pouvoir en venir à bout, nous avons dû faire appel à une dizaine d'Aurors. »
« Brigadier Sedley, pouvez-vous nous décrire précisément ce que vous avez découvert dans la cave du domicile des Rosier ? »
Le regard de Clarence s'assombrit et il demeura silencieux quelques secondes avant de hocher gravement la tête. De sa poche, il tira un petit calepin qu'il parcourut rapidement des yeux.
« Nous avons pénétré la cave à vingt-deux heures vingt-trois. Une odeur insoutenable nous a obligé à utiliser des sortilèges protecteurs. Même sans sorts de détection, nous pouvions clairement sentir les effluves de Magie Noire. Il faisait lourd et on ne voyait pas à plus d'un mètre devant nous malgré nos Lumos. Il y avait quelque chose... quelque chose de sombre, quelque chose de suffocant. »
Il s'arrêta un bref instant, se racla la gorge et reprit :
« Le caveau formait un labyrinthe souterrain de plusieurs dizaines de mètres, se terminant par un cachot. A cet endroit, nous avons découvert vingt-quatre corps... sans vie. Nous avons aussitôt pris une photographie comme preuve visuelle que nous avons mis à disposition du Conseil et des avocats. L'image représente la scène telle que nous l'avons découverte. »
« Brigadier, pouvez-vous envisager, que les vingt-quatre victimes aient trouvé la mort dans des circonstances accidentelles ? »
L'officier fronça les sourcils.
« Non. Après un examen minutieux, les causes des décès ont été clairement établies par nos experts. Quatorze des victimes sont mortes suite à des tortures physiques. Quatre autres sont mortes de faim et de soif. Cinq sous les coups d'un Sortilège Impardonnable et... et une des victimes s'est donné la mort. »
« Quelle a été la réaction de la Section de Brigade Magique lorsqu'ils ont fait face à cette scène ? »
« Nous avons tous été profondément choqué. Un de nos agents s'est évanoui, une autre a dû être retirée de la section. »
« Pour quelle raison ? »
« Une des victimes était sa cousine. »
L'assemblée se fendit de murmures désapprobateurs.
« Brigadier, quelle a été la réaction de Madame Rosier lorsqu'elle a découvert la scène ? »
« Aucune. »
« Aucune ? »
« Non. Elle est restée stoïque et muette. Elle n'a ni parlé, ni crié, tout comme elle ne s'est pas débattue quand nous l'avons embarquée. Elle est restée... impassible. »
« Pourtant, l'accusée a affirmé par la suite qu'elle n'avait pas connaissance de ce qui s'était passé dans ses sous-sol. Pensez-vous que ce serait la réaction de quelqu'un qui découvre une scène de crime si macabre pour la première fois ? »
« Non, je ne pense pas que ce soit la réaction appropriée... »
« Bien. Merci d'avoir répondu à mes questions, Brigadier Sedley. Je laisse place à la défense pour le contre-interrogatoire, maintenant. »
Après avoir remercié les juges d'un signe de tête, l'avocat se rassit, laissant Septimus prendre la parole :
« Maître Crawley, vous pouvez procédez. »
Sefra se releva lentement et adressa un sourire convenu au Brigadier, toujours assis dans sa chaise, face à elle.
« Messieurs, Mesdames les juges, Votre Honneur, les faits, nous les connaissons tous. Vingt-quatre victimes ont été retrouvées mortes, dans la cave du domicile de Madame Rosier. Personne ne pourra contester l'atrocité de cette affaire. Nier ces faits serait un profond manque de respect envers les victimes, leur famille, mais également envers le Chef de Brigade Clarence Sedley, car cela signifierait remettre ses propos et sa bonne foi en doute. Non, ce que je veux vous démontrer aujourd'hui, c'est que s'il s'agit bien d'une des affaires les plus cruelles de cette dernière décennie, ma cliente n'est pas coupable, car durant les mois où se sont déroulés ces crimes, Madame Rosier était sous Imperium. »
L'avocate se tourna vers le Chef de Brigade qui se tenait droit, sa constellation de médailles luisante sur le revers de sa veste.
« Bonjour, Brigadier Sedley. Quelque chose m'interpelle dans votre déclaration, mais nous y reviendrons plus tard. Tout d'abord, laissez-moi vous poser une question. Aviez-vous déjà entendu le nom de famille Rosier ou vous était-il totalement inconnu ? J'entends par là, est-ce que ce nom vous évoque quelque chose ? »
« Oui. »
« Et que vous évoque-t-il, précisément ? »
« Le nom d'Evan Rosier. Un ancien Mangemort, connu pour ses crimes de guerre et pour sa tentative d'attentat sur le village de Kirtlington. »
Isis voulut dire quelque chose mais d'un signe apaisant de la main, l'avocate l'interrompit.
« Vous admettez donc que lorsque vous avez placé Isis Rosier sous surveillance, vous partiez avec un à-priori ? Vous la jugiez d'ores et déjà coupable ? »
« Objection, Votre Honneur ! Ma consœur remet en cause la fiabilité du témoin et lui prête des intentions. »
« Objection accordée. »
« Je retire ma question. Durant les semaines de mise sous surveillance, avez-vous découvert des preuves incriminantes à son encontre ? Une attitude, des sorties ou des fréquentations suspectes ? »
« Non. »
« Je vois. Venons-en à ce qui m'avait interpelé quelques instants plus tôt. Vous dites, et je cite : il faisait lourd et on ne voyait pas à plus d'un mètre devant nous malgré nos Lumos. A cela vous ajoutez que lorsque vous avez découvert la scène, votre équipe et vous, vous avez été profondément choqués. Pourtant, vous certifiez que lorsqu'elle a découvert la scène, l'accusée est restée, je cite encore, impassible. »
« Oui, c'est ce que j'ai dit. »
« Donc vous affirmez que malgré l'état de choc dans lequel vous vous trouviez, et le manque total de visibilité, vous avez tout de même réussi à observer la réaction de ma cliente ? Et ainsi juger qu'elle ne semblait pas choquée par ce qu'elle venait de découvrir ? »
Le Brigadier lissa lentement son uniforme, légèrement décontenancé.
« Je... Je détaille les faits comme j'y ai assisté. »
« Brigadier, laissez-moi vous poser une question. Connaissez-vous le panel d'états qui peuvent suivre un choc psychologique d'une telle violence ? »
« Oui. »
« Vous savez donc que, parfois, après un choc psychologique de cette envergure, le concerné peut se retrouver dans un état qui ressemble à de l'impassibilité, un état de choc qui ôte toute possibilité de réaction. Vous ne trouvez pas étrange, qu'après vous avoir menacé et insulté, ma cliente se tienne si calme, sans tenter de se débattre, alors que vous l'embarquiez ? N'y voyez-vous pas une certaine incohérence ? »
« Je... Oui, j'imagine que c'est effectivement incohérent. »
« Si nous résumons donc, lors de votre surveillance, vous n'avez rien trouvé qui prouve que Madame Rosier, ici présente, ait eu une quelconque forme d'interaction avec les anciens Mangemorts, ni même un obscur penchant pour la Magie Noire. Elle était également dans l'incapacité de déjouer les sortilèges qui scellaient la porte de la cave. Ajoutons à cela que la découverte de cette scène macabre a plongé ma cliente dans un état de choc si profond qu'elle vous a laissé l'emmener sans même protester, contrairement aux virulentes insultes et accusations qu'elle avait profanées quelques minutes plus tôt. Laissez-moi vous poser une dernière question, Monsieur Sedley, pensez-vous réellement que la prévenue soit coupable ? »
« Objection. Madame Crawley suggère une réponse dans sa question. Ce n'est pas au Brigadier Sedley de déterminer si la prévenue est coupable ou non. »
« Objection accordée. »
« Je retire », répondit posément l'avocate, avant de se tourner de nouveau vers Sedley. « Merci, c'est toutes les questions que j'avais à vous poser. »
« Merci, Maître Sedley. Nous allons maintenant appeler à la barre la prévenue Madame Rosier. Levez-vous, je vous prie. »
L'interpelée s'exécuta abruptement et s'installa sur la chaise inconfortable que le Brigadier venait de quitter. Elle posa les deux pieds à terre, avant de croiser les jambes pour finalement caler de nouveau ses semelles sur le sol. Un désordre d'insultes et de cris fusa de nouveau dans l'assemblée.
« Silence ! », s'écria Parkinson. « Maître Duala, procédez à l'interrogatoire. »
L'avocat se leva de son siège, dévisageant Isis avec dureté.
« Madame Rosier, vous avez dit dans votre première déclaration que vous ne saviez pas que votre cave avait été utilisée par un réseau de Mangemorts, et avait laissé entendre que vous aviez été victime du sortilège de l'Imperium. Vous avez également affirmé que vous n'aviez aucun lien avec lesdits Mangemorts, et que vous n'aviez jamais pratiqué aucune forme de Magie Noire. Maintenez-vous cette déclaration ? »
« Je la maintiens. »
« Pourtant, vous avez été mariée avec un des Mangemorts, si je ne m'abuse ? »
« Je... Oui, mais... »
« Un certain Evan Rosier dont vous avez gardé le nom. Vous vous êtes mariés à dix-huit ans, est-ce exact ? »
« Objection ! Cette question n'a aucun rapport avec l'affaire ! »
« Objection refusée », trancha Septimus.
« Madame Rosier, quand vous vous êtes mariée avec Evan Rosier, vous aviez dix-huit ans, c'était en 1972 et la Guerre faisait rage. »
« Oui, nous... Oui... », bredouilla-t-elle, la voix tremblante.
« A cette époque-là, vous saviez qu'il était à la solde du Seigneur des Ténèbres, je me trompe ? »
« Oui, je le savais, mais... »
« Et en connaissance de cause, vous êtes restée avec lui, n'est-ce pas ? »
La gorge nouée, elle se contenta de hocher la tête, ne pouvant articuler une parole sensée sans risquer d'éclater en sanglots.
« Pourtant en 1971, Evan Rosier mit le feu à un bus scolaire moldu, tuant huit enfants. En 1971, encore, il séquestra et tortura Rita Lorne, secrétaire de la coopération magique internationale. En 1973, assassina trois Aurors. En 1976, tortura un couple de Nés-Moldus, tant et si bien qu'ils moururent quelques semaines plus tard sur les lits de Sainte-Mangouste. En 1977, à la tête d'un commando de Mangemorts, il tua quatre employés du Ministère. En 1979, Evan Rosier repoussa un raid menés par six Aurors qui avaient réussi à localiser son domicile, et à l'aide d'un complice, tua trois Aurors. En 1980, il... »
« Arrêtez ! Arrêtez ! », hurla Isis en enfonçant ses ongles dans les accoudoirs de sa chaise.
Son regard croisa un instant celui de Calypso, ses yeux noirs terrifiés, son visage couverts de larmes. Plus pour sa fille que pour le reste du monde, elle justifia piteusement :
« Evan voulait... Il allait arrêter... tout arrêter... »
« Rien ne le prouve. Il est mort le 22 août 1980, toujours au service du Seigneur des Ténèbres », placarda l'avocat alors que les jointures d'Isis Rosier blanchissaient. « Mais vous admettez donc que vous étiez au courant de ses activités ? A cette époque, le meurtre d'honnêtes citoyens ne semblait donc pas vous déranger outre mesure... »
La bouche d'Isis s'ouvrit lentement, comme si elle était sur le point de dire quelque chose, mais aucun son n'en sortit. Sefra Crawley se leva lentement et pointa du doigt son confrère :
« Objection, Votre Honneur. C'est une attaque personnelle qui a pour but de déstabiliser ma cliente. »
« Objection accordée. »
« Veuillez m'excuser. Madame Rosier, vous affirmez vous être toujours tenue éloignée des activités des Mangemorts. Vous saviez ce que votre mari faisait, mais vous n'avez jamais participé à aucune de ses interventions, ne vous êtes jamais attaqué à un membre du Ministère. C'est bien ce que vous avez dit lors de votre première déposition ? »
« Oui. »
« Pourtant après ledit raid, en Automne 1979, qui coûta la vie de trois Aurors, le témoignage des trois Aurors qui ont survécu à l'attaque allègue qu'Evan Rosier a réussi à leur échapper grâce à l'intervention d'un complice qui les a non seulement tenu en joue mais a aussi neutralisé l'un deux à l'aide d'un Stupéfix. Les trois témoignages concordent sur la description du complice : une femme, à la peau matte, brune, d'environ un mètre soixante dix. Parmi une sélection de douze photos conformes à la description, deux des agents ont désigné celle qui vous représentez. »
Les muscles du visage contractés par la pression, Isis se tint silencieuse, son corps se balançant légèrement d'avant en arrière.
« Si je tire les conclusions qui s'imposent, vous étiez non seulement au courant des crimes perpétrés par votre mari, mais vous l'avez aussi aidé à échapper à la justice. En plus de cela, vous avez délibérément menti lors de votre déposition. »
Duala accorda un dernier regard à l'accusée, toujours emmurée dans son silence, avant de se tourner vers la table des juges.
« C'est toutes les questions que j'avais à poser, merci. »
L'homme reprit sa place, alors qu'un garde attrapait rudement Isis pour la réinstaller près de l'avocate.
« Maître Crawley, avez-vous un autre témoin à présenter à la Cour ? »
L'avocate se redressa lentement.
« Oui », confirma-t-elle d'une voix qui semblait plus grave que d'ordinaire. « J'appelle à la barre Lucius Malefoy. »
A l'instant où Drago se retourna, une fièvre douloureuse engourdissant son corps, Septimus Parkinson fit de nouveau signe aux gardes d'ouvrir les portes, qui dévoilèrent un Lucius Malefoy énervé, encerclé par quatre agents de sécurité. Il tenta de se dégager de la poigne des armoires-à-glaces qui l'encadraient mais ne réussit qu'à raffermir l'escorte. Il fut orienté vers la barre et après avoir lancé un regard méprisant aux agents de sécurité, il s'installa.
« Monsieur Malefoy, bonjour », prononça lentement l'avocate.
« Comme on se recroise, Sefra. Vous avez vraiment décidé de m'envoyer à Azkaban », se moqua Lucius avec un mouvement gracieux de la tête.
Crawley se contenta d'un sourire poli qui ne trompa personne.
« Vous êtes ici en tant que témoin, pour l'instant, Monsieur Malefoy. J'ai quelques questions à vous poser, installez-vous confortablement. »
Lucius lui lança un regard torve qu'elle fit mine d'ignorer. Elle chaussa ses lunettes rondes et poursuivit :
« Monsieur Malefoy, lors de votre procès en 1983, concernant la première Guerre, vous avez plaidé non coupable, certifiant avoir agi sous Imperium. »
« Je ne vois pas le lien avec cette affaire. »
« Lors du procès concernant la deuxième Guerre, vous avez été relâché car vous n'aviez pas activement participé à la Bataille de Poudlard. Lors de votre nouvelle condamnation suite à la découverte d'outils de Magie Noire hautement dangereux et illégaux à votre domicile, vous avez été une nouvelle fois relâché en livrant des informations sur les anciens Mangemorts. »
« Ce sont des informations confidentielles qui n'ont pas lieu d'être évoquées à ce procès », s'écria Lucius en se tournant vers le Président du Conseil.
Le regard de ce dernier semblait vissé à Lucius, ceint d'une étrange lueur, et enfin il articula :
« Continuez, Maître Crawley. »
« Vous dites ne jamais être allé chez Madame Rosier. »
« Je n'y ai jamais mis les pieds », grinça-t-il entre ses dents serrées.
« Pourtant vous avez révélé avec exactitude l'endroit où se trouvaient les victimes qui avaient été entassé comme du bétail dans la cave du domicile de ma cliente. Car oui, c'est bien vous qui l'avez dénoncée pour acheter votre libération. Vous avez fourni aux Aurors une description précise du soubassement de la maison, alors même que le Brigadier Sedley a dit, je cite : le caveau formait un labyrinthe souterrain de plusieurs dizaines de mètres. Malgré cela, vous avez pu fournir des renseignements extrêmement détaillés dudit caveau. Surprenant, pour quelqu'un qui n'y a jamais mis les pieds. »
« Taisez-vous ! Ces informations sont confidentielles ! Un mot de plus et je vous traîne en justice, je vous ferai ravaler votre sourire bienheureux ! Je veux un avocat ! Faites venir mon avocat ! », hurla Malefoy en se levant de sa chaise.
Deux gardes l'encadrèrent aussitôt, le forçant à se rasseoir alors qu'il se débattait pour échapper à leur emprise.
« Monsieur Malefoy, c'est bien vous qui avez dénoncé Madame Rosier, l'accusant par là de crime contre la communauté sorcière. L'accablant du fardeau moral de porter des dizaines de morts et des centaines de tortures sur la conscience. Madame Rosier, qui, selon les témoignages de ses anciens professeurs, appuyés par les analyses de différents Médicomages de Sainte-Mangouste, a un niveau de sortilèges et enchantements tout juste dans la moyenne. Dois-je rappeler la puissance qu'un Sortilège Impardonnable demande ? Je rappelle, aussi, que si elle connaissait les activités de son mari, sa participation à ses crimes se limitent à un simple Stupéfix et quelques mensonges par omission. Loin de moi l'idée de minimiser ces infractions, mais force est de reconnaître qu'on est bien loin du crime contre la communauté sorcière qu'on l'accuse d'avoir commis. »
Un nouveau cri rageur fendit le brouhaha qui commençait à poindre dans l'hémicycle, et Lucius tenta une nouvelle fois de se lever avant d'être âprement repoussé en arrière.
« Si j'en crois la longue liste de témoignages, trente-six personnes disent avoir subi le sortilège d'Imperium. Ce n'est pas vraiment une surprise quand on connaît les pratiques des Mangemorts en temps de Guerre. Plus intéressant, cependant, ces trente-six personnes certifient toutes que vous êtes la dernière personne qu'elles ont vu, avant de subir ce sort. Certaines affirment même que vous êtes, sans aucun doute possible, à l'origine du sort. »
« Je veux un avocat ! C'est mon droit ! », hurla Lucius et sa voix sembla rebondir contre le sol marbré de la Cour de Justice.
« Septimus », murmura Bellara Moren, en triturant sa robe de juge. « Il a raison. Il a le droit à un avocat. Si nous lui refusons ce droit, nous enfreignons nous-même les lois. »
« Je suis le Président du Conseil et jusqu'à nouvel ordre, c'est moi qui décide », trancha-t-il d'un ton sans appel avant de taper une nouvelle fois de son marteau. « Silence ! Maître Crawley, poursuivez. »
« Au vu de ces nouvelles données, se pourrait-il, Monsieur Malefoy, que ce soit vous et non ma cliente qui ayez commis l'abomination que le Brigadier Sedley a découvert ? Et serait-il possible que ce soit vous, encore, qui ayez placé Madame Rosier sous Imperium ? »
« C'est faux, absolument faux ! C'est de la diffamation ! », s'énerva Lucius, ses cheveux blonds, désordonnés, coulant de son catogan pour se coller à ses tempes, trempées de sueur froide.
« Votre Honneur, Messieurs et Mesdames les juges, laissez-moi vous fournir une ultime preuve. Mais pour cela, il me faut un silence total. »
Aussitôt, la rumeur confuse qui enflait dans la salle et courrait sur les lèvres de l'audience, s'éteignit tout à fait, et seuls les cris de Malefoy résonnèrent encore quelques instants avant de s'atténuer à leur tour. Lorsque Sefra reprit la parole, un silence opaque pesait sur la salle.
« Monsieur Zabini, je vous prie. Apportez-moi la preuve à conviction. »
Du fond de la pièce, Blaise se détacha du mur, une lourde valise dans la main. Avec horreur, Drago regarda son meilleur ami s'avancer lentement jusqu'à l'avocate, et c'est comme si le reste de la salle avait lentement disparu. Il ne restait que Zabini, les yeux résolument fixé droit devant, pour ne pas se donner l'occasion de s'enfuir. La valise se posa devant Sefra dans un bruit mat, les loquets s'ouvrirent dans un cliquetis métallique. Le silence était désormais si lourd que les épaules de Drago semblaient ployer sous son poids. Une seconde, le regard de Blaise croisa le sien. Il y avait quelque chose, là, au fond de ses iris noires. Puis, aussi vite, il détourna le regard pour le focaliser sur la valise. Avec précaution, il en extirpa une cloche en verre, et le cœur de Drago s'arrêta de battre un instant.
« Sous cette protection insonorisante en verre, se trouvent des chuchoteuses », expliqua Sefra Crawley. « Ce sont des fleurs qui répètent la dernière conversation entendue. Le botaniste-scientifique Herbert Hoffer, employé au département des accidents et catastrophes magiques du Ministère de la Magie en a certifié la fiabilité, et a également aidé à rendre la retranscription compréhensible. Il s'agit des fleurs utilisées en Botanique à Poudlard. Maintenant, je vais vous demander le silence le plus total. »
Lentement, Sefra souleva le dôme et une profusion de paroles indistincte furent libérées en flots confus, emplissant la salle toute entière, écrasant le silence. Peu à peu, les mots s'assemblèrent, plus clairs, plus nets, pour former des phrases. Et enfin, l'intonation se stabilisa pour calquer celle, traînante, de Drago.
« Oui. C'était Rosier, la planque. »
Accroché à son fauteuil de peur de basculer, Drago leva lentement les yeux.
« C'était elle ou toi, Zabini. Alors oui, c'est elle que mon père a choisi. »
Son regard croisa celui de son père, et au fond de lui, quelque chose se brisa avec une violence douloureuse.
« Et oui, mon père est un enfoiré qui mériterait de croupir à Azkaban pour tous les crimes qu'il a commis... ça te surprend ? »
Le souvenir se reformait peu à peu. Sa dispute dans la Serre, avec Zabini. Un son de verre qui se brise, la cloche qui protégeait les fleurs chuchoteuses réduites à des milliers de petits débris scintillants, au sol.
« Tu sais le nombre de personnes qu'il a torturé ? Qu'il a fait condamner à sa place ? »
Il se revoyait prononcer ces mots avec une exactitude glaçante. Il savait, il savait. Il connaissait les mots qui allaient suivre. Il aurait voulut les arrêter, les ravaler un par un. Stopper le temps, se jeter sur les fleurs pour les déchiqueter de ses mains.
« Est-ce que t'as seulement idée du nombre d'innocents qu'il a buté ? Par nécessité, ou par simple plaisir sadique ? »
Sans vraiment réaliser, il se leva. Quelqu'un tenta de l'en empêcher, car il sentit une main tirer sa manche. Il fit un pas, tituba. Des bruits étouffés, la foule s'agita autour de lui.
« Non, même si tu me donnais un chiffre, tu serais loin du compte... »
Un flash l'aveugla, et l'espace d'un instant, le monde disparut derrière le volet de ses paupières. Quand il les rouvrit, il était maintenu par un agent de sécurité.
« Non ! », hurla-t-il. « Non ! Je ne voulais pas... je ne voulais pas... c'est pas... », balbutia-t-il. « C'est pas... non... je ne voulais pas... »
Il voulut s'avancer vers son père, il voulut lui dire quelque chose, à lui, juste à lui. Il voulut le serrer dans ses bras, lui expliquer, s'excuser. C'était étrange, il ne se souvenait pas d'avoir un jour étreint son père, pourtant là, un réflexe infantile le poussa à se dégager de la poigne de l'agent de sécurité. D'un pas déséquilibré, maladroit, il courut vers l'estrade depuis laquelle son père le fixait, le regard vide, le visage défait, mais avant qu'il n'ait pu l'atteindre, on l'avait de nouveau ceinturé, le ramenant en arrière. Il se débattit de toutes ses forces, mais deux, trois, quatre agents de sécurité lui tombèrent dessus.
« Pardon ! », s'écria-t-il. « Pardon ! Pardon... pardon... »
La figure tassée de Septimus Parkinson se leva. Le marteau et la sentence s'abattirent.
« Isis Rosier, avec l'appui des différents rapports de la Brigade Magique, ainsi que des Médicomages, après avoir étudié de nombreux témoignages et suite aux plaidoiries respectives de Maître Duala et Maître Crawley, je vous déclare non coupable car sous l'emprise du sortilège d'Imperium. »
« Septimus, qu'est-ce que tu fais ? », murmura précipitamment, Rimpton Carrey, le juge qui siégeait à sa droite. « C'est une décision qui appartient au Conseil dans son entièreté, tu ne peux pas procédez au jugement sans nous consulter... »
« Il a raison, Septimus. Nous devons voter... », ajouta Bellara. « ... programmer un nouveau procès pour Monsieur Malefoy, et... »
Les mots s'amoncelèrent dans la tête de Parkinson, des petites gouttes d'acide qui rongeaient son crâne, faisaient fumer chaque rouage de son cerveau. Bientôt, il ne se tiendrait plus ici. Bientôt il abandonnerait sa robe de juge, et tous ses beaux principes. Bientôt, il serait assis sur les gradins pour assister au procès de sa propre fille. Bientôt, le monde commencerait sa lente rotation, l'éjectant du plateau. C'était sa dernière chance. Sa dernière chance de faire le bien, une bonne fois pour toute. Et il n'allait pas la gâcher.
« En vertu des pouvoirs qui me sont conférés en tant que Président du Conseil et au nom de l'ensemble du Conseil du Magenmagot, je déclare Lucius Malefoy coupable de crime contre la communauté sorcière et... »
« Vous n'avez pas le droit ! Vous ne pouvez pas ! J'ai le droit à un procès ! », hurla Lucius en se levant d'un bond, et même les gardes qui le tenaient chacun par un bras eurent du mal à le maîtriser. « Vous n'avez pas le droit ! Vous n'avez pas le droit ! »
Un brouhaha bourdonnant s'éleva de la foule, un brouhaha qui enflait, enflait, enflait comme un millier d'essaims d'abeilles. L'audience se mouvait comme une seule vague humaine, animée par un sanglant désir de revanche, chahutée par le plaisir morbide de voir les Mangemorts tomber un à un de leur piédestal.
« Parkinson, c'est inadmissible ! », s'offusqua Ogden en faisant signe aux gardes de contenir l'agitation. « Mets un terme à cette folie ! », ajouta-t-il d'une voix pressante.
Et toujours ce bruit qui vrombissait dans ses oreilles, l'audience qui réclamait sa part de justice. Les gardes se resserrèrent pour former un cordon de sécurité, peinant à contenir la foule qui s'était levée, s'éveillant soudain en une marée humaine de visages haineux qui hurlaient : On veut ta peau, Lucius Malefoy, on veut ta peau.
« Parkinson, il faut reporter l'audience », ordonna Ogden en jetant à la foule un regard anxieux. « Déclare immédiatement le report d'audience ! »
Emporté par une fièvre de rancœur qui venait piétiner ses restes de lucidité, Septimus se leva lentement. Il sentait tous les regards peser sur lui, entendait les cris se répercuter dans l'hémicycle. Il n'était plus question de faire marche arrière.
« En vertu des pouvoirs qui me sont conférés en tant que Président du Conseil et au nom de l'ensemble du Conseil du Magenmagot, je déclare Lucius Malefoy coupable de crime contre la communauté sorcière... », réitéra Septimus d'une voix rauque. « ... et le condamne à mort, par baiser du Détraqueur. »
Le sang battait si fort dans les tempes de Drago qu'il mit quelques secondes à remettre en ordre les mots qui venaient d'être prononcés.
Une explosion d'exclamations engloutit la salle, emportant Drago, et ce qu'il restait de son monde.
~~~~o~~~~
19h58.
« Drago... »
Assis sur un des bancs du Ministère de la Magie, le visage plongé dans les mains, Drago ne bougea pas.
« Écoute... »
Lentement, les paroles l'extirpèrent de la brume nébuleuse qui paralysait son cerveau et dans laquelle il était en train de se noyer. Il redressa lentement le visage et ses yeux s'accrochèrent à ceux de Zabini.
« Qu'est-ce que tu as fait ? », laissa-t-il échapper dans un filet de voix presque indistinct.
Le visage de Zabini se durcit.
« Comme toi, Drago, exactement comme toi. J'ai fait ce qu'il fallait faire. »
Drago secoua la tête, le teint d'une telle pâleur qu'il jurait cruellement contre le marbre noir des murs.
« Mais... c'est mon père, bordel. C'est mon père que tu viens de condamner à mort. »
Il avait l'air d'un enfant, tout à coup. Pas un enfant capricieux, comme il l'avait été toutes ces années, mais d'un petit garçon qui vient de voir son monde s'écrouler. Un petit garçon qui s'apprête à être orphelin.
« Je comprends pas... je comprends pas... », balbutia-t-il.
Ses iris gris, noyés de larmes, s'accrochèrent désespérément à ceux de Zabini comme s'il pouvait y trouver une réponse, n'importe quoi, mais quelque chose qui viennent apaiser la douleur qui le terrassait.
« J'ai fait ce que je devais faire pour protéger ceux que j'aime, Drago. Toi y compris. »
« Je ne comprends pas... », répéta Drago. Il laissa peser un long silence, avant de planter son regard dans celui de son ami. « J'ai toujours senti, au fond... J'ai toujours su que tu finirais par me trahir... c'est pour ça, hein ? C'est pour ça que Daphné a arrêté de te parler ? Ce jour-là, dans la forêt... »
Un silence distendu plana de longues minutes, écrasant un peu plus Zabini à chaque seconde. Il détourna le visage, tentant vainement de dissimuler l'immense chagrin qui lui nouait la gorge.
« J'ai eu le choix, et j'ai choisi Calypso », déclara-t-il, du ton solennel d'une promesse connue de lui seul.
Il fourra ses mains dans ses poches, le regard rivé sur le sol. Un nouveau silence s'installa douloureusement.
« Je voulais pas en arriver là... », promit-il d'une voix légèrement éraillée.
Il se retourna, fit quelques pas, hésita. Se retourna.
« Je suis sincèrement désolé, Drago. Mais si c'était à refaire, je le referai. »
Et il quitta le couloir sans se retourner. L'écho de ses pas disparut bien après lui. Mais sa phrase resta en suspend, posée là, sous les yeux de Drago. Cette phrase, il la reconnaissait, c'était presque mot pour mot celle qu'il lui avait lui-même dit, lors de leur dispute dans la Serre. Si c'était à refaire, je le referai.
Pourtant, à cet instant, Drago aurait tout donné pour pouvoir tout effacer.
~~~~o~~~~
04h46.
Un craquement sonore vint briser le silence quand il s'affala contre l'encadrement de la porte. Aussitôt, Hermione bondit du canapé sur lequel elle était lovée et se précipita vers lui.
« Drago ? Oh mon dieu, Drago ! », s'alarma-t-elle en l'aidant à se redresser. « Les autres sont rentrés depuis des heures, j'étais morte d'inquiétude ! »
Il la dévisagea sans rien dire, comme s'il ne la voyait pas vraiment, et s'appuya maladroitement contre le mur. Elle avisa la cigarette qui rougeoyait au coin de sa bouche et la lui arracha des lèvres pour l'écraser au sol.
« Tu sais que c'est interdit, ici. »
« Ouais », lâcha-t-il mollement.
« Mais... t'es complètement saoul. »
« Ouais », répéta-t-il avec un ricanement.
Il la regarda, légèrement titubant, et fronça les sourcils.
« Tu sais ? »
Elle tritura le bas de son pull, mal à l'aise.
« Oui. La cousine de Parvati était dans l'audience. Patil a mis un point d'honneur à tout nous raconter. »
« Ça doit te faire plaisir, hein ? Voir mon père condamné... »
Hermione fronça sévèrement les sourcils et ficha son regard dans celui du Serpentard.
« Non, ça ne me fait pas plaisir, Drago. D'abord, parce que je ne souhaite à personne de mourir. Mais aussi, et surtout, parce que ça te fait de la peine. Et que ça, ça m'est insupportable. »
Il la regarda des pieds à la tête.
« T'es vraiment une fille bien, Granger. Des pieds à la tête, t'as pas une once de méchanceté en toi, hein ? »
Elle ne répondit pas mais lui caressa tendrement le visage. La Salle Commune était déserte, plongée dans un étrange silence. Et le temps semblait figé, glacé par la lumière de l'aube qui venait rebondir contre les carreaux de la Tour. Le sourire du Serpentard se décomposa lentement, et d'une voix rauque, il demanda :
« Qu'est-ce que je vais faire, maintenant ? »
« On trouvera une solution, je te promets. »
« Tu comprends pas. C'est de ma faute. »
Elle lui saisit délicatement le visage, l'obligeant à la regarder.
« Drago, les choix qu'a fait ton père, il les a fait en connaissance de cause. Quelle qu'en soit l'issue, tu n'as rien à te reprocher. Et moi... moi je reste là, à tes côtés. Je suis là, et je ne compte pas bouger. »
Il la regarda, et il lui sembla la voir pour la toute première fois. Dans la lumière pâle de l'aube, droite et forte, jolie figure de proue lancée contre les vents qui arrachaient, morceaux par morceaux, la vie bien rangée de Drago. Il la serra contre lui, un peu brusquement, et elle laissa aller sa tête contre son torse.
« Je ne te laisserai pas, Drago. Je ne te laisserai pas. »
Il inspira longuement. Son parfum lui parvenait, en effluves diluviennes. Une boule douloureuse semblait s'être formée dans son estomac, prête à l'aspirer tout entier. Pourtant, un faible sourire vogua sur ses lèvres. Après toutes ces tempêtes, elle était toujours là, au milieu du carnage. Oui, après huit ans, Hermione Granger était toujours campée dans sa vie. Indélogeable.
Aloooooors ?
Dites-moi donc ce que vous avez pensé de ce petit (façon de parler, parce que c'est officiellement le plus long chapitre, avec plus de 15000 mots !) chapitre.
Bon, je tiens à préciser, que je ne connais pas grand chose en droit, donc on va mettre sur le compte du "droit sorcier différent du droit moldu" toutes les approximations ou les trucs un peu bizarres qui n'arrivent jamais en vrai !
Un merci spécial à me petite Lola, qui m'a filé un coup de main pour ce chapitre.
Encore une fois, merci de me suivre. Vous êtes des amours. Je suis extrêmement touchée par tous vos petits ou longs mots, vraiment, chacun d'eux me fait extrêmement plaisir, même les "poste la suite ou je te tue !"... (je plaisante, j'ai encore jamais reçu ça). Et chaque fois que vous m'ajoutez en favori ou en follow (je sais que ça se dit pas comme ça ouuuuh), je suis trop heureuuuuse. Donc merci pour ça, c'est grâce à vous que je me plonge dans chaque chapitre avec autant d'enthousiasme.
Vous avez peut-être remarqué que je suis vraiment, vraiment, vraiment, vraiment, vraiment, vraimeeeeeent (et ça mériterait encore quelques 'vraiment') désorganisée... Si par mégarde, j'ai oublié de vous répondre -à une review ou à un MP-, surtout n'hésitez pas à venir m'engueuler !
Sara : Merci pour la mignonne petite review ! J'espère que ce chapitre te plaira aussi ! A très bientôt !
