18 Avril.

Les quartiers londoniens de la Brigade Magique se trouvaient dans une gare désaffectée de l'Est de Londres. Coincée entre une vieille voie ferroviaire laissée à l'abandon et un épais fourré de ronces qui se dressait entre la rue et la bâtisse en figures tentaculaires, rebutant même les plus téméraires explorateurs, la gare semblait sur le point de tomber en morceaux au moindre coup de vent. Un macaron à tête de gargouille ornait le haut de la porte partiellement dégondée.

Septimus se planta là, plus résolu que jamais, ses poings serrés autour des revers impeccables de sa veste de costume. Il se planta devant la porte grinçante.

« Septimus Parkinson pour Clarence Sedley. »

La gargouille ouvrit lentement ses yeux de pierre, toisa le vieil homme de la tête aux pieds avant de disparaître. Quelques minutes plus tard, une lumière s'allumait et le visage anxieux de Clarence apparaissait dans l'encadrement.

« Septimus ? Qu'est-ce que tu fais là ? », demanda-t-il, en jetant un coup d'œil par dessus son épaule pour s'assurer que personne ne pouvait les entendre. « Je suis en pleine réunion, là... »

« Il faut que je la vois. Une dernière fois avant son procès. »

Dehors, il faisait nuit noire. Par la porte ouverte, la lumière fendait l'obscurité d'une grande balafre lumineuse, morcelée par la figure tassée de Septimus Parkinson. Sedley s'avança, refermant discrètement la porte dans son dos, happant les dernières lueurs venues de l'intérieur.

« On n'est pas à Norwood, là, on est à Londres, Septimus. Je ne peux pas. C'est beaucoup trop risqué. »

Il lança un nouveau regard à la porte de la gare, vérifiant que la voie était toujours libre, et se rapprocha de Parkinson :

« La situation est devenue incontrôlable depuis la condamnation de Malefoy. On constate de plus en plus d'attaques violentes dirigées contre les Mangemorts. La plupart des anciens partisans sont en train de fuir le pays clandestinement. Mais plus récemment, on doit faire face à une vague d'agressions ciblant des civils jugés comme complices des Mangemorts. On est en train de perdre complètement le contrôle, là. C'est vraiment pas le bon moment... »

« Clarence, tu peux pas me laisser maintenant. Je te demande un dernier service. Je suis son père, c'est légitime, non ? Vouloir voir ma fille une dernière fois avant qu'elle ne soit condamnée. Je t'en prie, Clarence. Je t'en supplie. »

« Je ne peux pas... C'est interdit par la loi, dois-je te le rappeler ? »

« Mais que valent les lois quand il s'agit de nos enfants ? Clarence, si la situation avait été inversée, tu aurais fait n'importe quoi pour les tiens... Pense à Nora. Tu l'aurais fait pour Nora, hein ? Je ne m'adresse pas au Brigadier, là, je m'adresse au père de famille. Celui qui comprend que mon monde est en train de voler en éclats... »

Sedley demeura silencieux un instant, avant de se passer les mains sur le visage dans un long soupir.

« Je te laisse jusqu'à la fin de la réunion. Un vingtaine de minutes, Parkinson. C'est le dernier service que je te rends. Le dernier. »

« Merci. Merci du fond du cœur », murmura Parkinson en étreignant Clarence qui parut particulièrement gêné par l'attention.

« Tu me fais mal, Septimus », grogna Sedley en mettant fin à leur étreinte pour se masser le bas du crâne. « Suis-moi. »

Il dirigea le vieil homme une centaine de mètres plus loin, vers un ancien quai de gare et pointa un banc sur le quai opposé.

« Près de ce banc, il y a une vieille fiche d'horaires. Assis-toi là, et touche respectivement les lignes pour Leeds, Oxford, Cambridge, Kendall. Dans cet ordre-là. L.O.C.K. C'est l'entrée secrète qu'utilisent les membres du Ministère. Tu seras immédiatement transféré dans les bureaux, aile Ouest. Pansy est deux étages plus bas. Cellule 428. Pour ressortir, emprunte le même chemin, en sens inverse. C'est le même code. Avec la réunion, il ne devrait pas y avoir grand monde, mais tache d'être discret. »

Il hésita, puis farfouilla dans la poche de sa veste et en tira une clé.

« Tiens. Elle ouvre toutes les cellules... y compris la 428. »

Il le regarda avec une drôle d'expression, avant d'ajouter :

« Je te fais confiance, Septimus. Je mets ma carrière en jeu, pour toi. Ne fais pas n'importe quoi, s'il te plaît. »

« Je veux juste la voir une dernière fois avant le procès. »

« Je sais. »

Il repartit à pas pressés, se retourna une dernière fois et lança :

« Oublie pas, L.O.C.K. »

Il lui fit un bref signe de la main et disparut dans les locaux dévastés de la gare. Septimus se dirigea aussitôt vers le banc rouge dont le temps et la pluie avaient terni la couleur flamboyante. A côté de lui, sur un panneau d'affichage en métal rouillé, une fiche d'horaires presque illisible bruissait dans le vent. Sans attendre, il posa son doigt sur la ligne de Leeds, puis d'Oxford, de Cambridge et enfin de Kendall. Il eut tout juste le temps de se demander si Sedley ne s'était pas moqué de lui qu'un léger grondement retentit et Parkinson sentit son estomac se soulever brusquement. Le banc s'enfonça dans la terre à la vitesse d'un ascenseur dont on aurait coupé les fils. Avec une surprenante douceur, le banc accosta près d'un large écriteau estampillé Aile Ouest. Comme Clarence l'avait prédit, les couloirs étaient déserts, à l'exception de quelques brigadiers en poste qu'il salua brièvement de la tête en pressant le pas.

Enfin, il arriva au troisième sous-sol. Une ligne infinie de cellules aux barreaux gris s'étendait sous ses yeux. Dans l'obscurité du couloir, des formes s'agitaient derrière les grilles de métal.

Cellule 428, cellule 428, se répétait Septimus en boucle, pour ne pas laisser ses yeux dévier sur les silhouettes qui l'interpelaient tour à tour. Cellule 428. Cellule 428.

Il s'arrêta brusquement. Là. Enroulée sur un couchage rudimentaire, la figure pâle de Pansy tranchait avec la grisaille de la cage qui la retenait prisonnière. Il pouvait apercevoir ses cheveux noirs qui s'éparpillaient sur son uniforme gris, et son flanc qui se soulevait au rythme de sa respiration.

« Pansy ? Pansy, réveille-toi », appela-t-il en donnant deux petits coups secs contre les barreaux de métal.

La jeune fille se réveilla en sursaut, sur le qui-vive, et tourna un regard hagard vers son père. Elle cligna deux fois des yeux, lentement, encore un peu sonnée, avant de se précipiter vers les barreaux.

« Papa ! »

A travers les grilles de la cellule, elle étreignit son père, enroula ses bras autour de son buste, se serra contre lui avec une brusquerie maladroite.

« J'ai cru que tu reviendrais pas. »

« Je suis là, je suis là. Je serai toujours là, Pansy. »

Il se détacha doucement d'elle et après avoir vérifié que personne ne prêtait attention à eux, il déverrouilla la porte et se faufila dans la cellule. Pansy le suivit des yeux, surprise, avant de s'asseoir docilement sur le lit. Parkinson se pencha vers elle, et sa voix se réduisit à un murmure :

« Pansy, écoute-moi bien. On n'a pas beaucoup de temps. Tu vas faire exactement ce que je dis. »

D'un geste ample de la baguette magique, il jeta un sort Informulé, et Pansy crut discerner un étrange scintillement, comme si la lumière se réverbérait tout autour de la cellule sans entrer.

« Un sortilège de dissimulation ? Pourquoi ? »

« Assis-toi par terre », ordonna-t-il en éludant la question.

Elle s'exécuta, et le vit sortir de sa poche une paire de ciseaux étincelante. Avec fermeté, il lui maintint la tête et pendant quelques secondes, elle n'entendit plus que les lames de métal frottant l'une contre l'autre, alors que de longues mèches brunes s'écrasaient au sol. Elle sursauta lorsque son père pointa sa baguette contre son crâne et elle ressentit un étrange fourmillement, comme si des milliers d'insectes grouillaient sur son crâne.

« Qu'est-ce que tu fais ? », demanda-t-elle d'une voix affolée.

« Je n'ai jamais été bon en métamorphose. Le sortilège ne tiendra pas plus de quarante huit heures. »

Il lui tendit sa vieille montre à gousset et elle discerna son reflet dans l'argent poli du clapet. Elle était méconnaissable. Blonde, avec parfois quelques restes de brun, les cheveux coupés à la garçonne. Avec son visage cerné, et ses traits tirés, il était même difficile de déterminer son âge et son sexe.

« Papa... Je ne comprends pas... »

« Enfile ça. »

Il déposa un vieux costume trois-pièces sur ses genoux et se retourna pudiquement. Sans vraiment comprendre, elle revêtit le complet, bien trop grand pour elle, dont les manches pendait d'une bonne dizaine de centimètres. Mal à l'aise, elle articula un bref 'c'est bon' et son père se retourna en hochant la tête avec satisfaction. Il jeta de nouveau un œil autour de lui, se mit dos à la porte de la cellule avant de sortir de sa poche une petite fiole qu'il prit soin de cacher entre ses doigts. Le regard de Pansy se fixa un instant sur le liquide à l'aspect grumeleux qui gargouillait dans sa fiasque. Enfin, elle releva le visage vers son père, l'air perplexe.

« Qu'est-ce que c'est ? »

« Du Polynectar. »

Il ne prit pas la peine de lui expliquer plus, et laissa tomber un cheveux dans la petite fiole. Le liquide se mit à fumer, en émettant un sifflement presque indistinct. Il tendit abruptement la fiasque qui laissa échapper un peu de liquide translucide sur le sol de la cellule.

« Prends. »

Elle le détailla des yeux un instant, incrédule.

« Mais qu'est-ce que tu fais ? »

« Je fais ce que n'importe quel père ferait. »

« Mais... tu peux pas. Je vais pas... je vais pas te laisser te saborder pour moi. »

« C'est trop tard, de toute façon. C'est trop tard. »

« Qu'est-ce que tu... »

Il lui fourra le flacon dans les mains.

« Pansy. C'est pas le moment de discuter. Bois. »

Ses yeux noirs passèrent lentement du visage décidé de son père à la fiole fumante qu'elle tenait entre ses doigts. Les sourcils de Septimus se froncèrent sévèrement et elle sut qu'elle n'avait pas vraiment le choix. Elle but d'une traite la potion et se retrouva sur le sol, agitée de convulsions douloureuses. Par chance, elle eut la présence d'esprit de plaquer son poing entre ses dents pour s'empêcher de crier. C'était atrocement douloureux : elle sentait chaque ligne de son être convoler, se distendre, s'enrouler. Quand la douleur s'arrêta, son père la remit brusquement debout, et la tira sans ménagement vers la sortie de la cellule. Elle eut tout juste le temps d'apercevoir ses propres mains, larges et striées de veines bleutées, et Septimus la força à accélérer le pas.

« Qui ? », demanda-t-elle simplement.

« Clarence Sedley », répondit-il dans un chuchotis étouffé. « Je lui ai arraché un cheveux avant de te rejoindre. Accélère. Il nous reste moins de dix minutes. »

« Dix minutes ? Avant quoi ? »

Il ne répondit pas. Tap, tap, tap. Dans le silence ambiant, chacun de leur pas se répercutait contre le métal des cellules. Dans une vitre, elle aperçut par flash son reflet. Clarence, elle était devenue Clarence. De la tête aux pieds. Sauf... Sauf les yeux. Elle avait conservé ses yeux noirs. Comme un présage funèbre. Cette pensée l'électrisa. Elle pressa la cadence, mais ses jambes trop longtemps restées inactives semblaient sur le point de se dérober sous son poids. Derrière les barreaux, les prisonniers commençaient à s'agiter, les interpelant, tendant leurs bras décharnés pour essayer des les toucher, de les arrêter dans leur course. Un vertige saisit Pansy, et elle s'appuya contre son père qui enroula son bras autour de son épaule pour la soutenir.

« Plus vite, plus vite. »

« Je ne peux pas, papa, je ne peux plus. »

A bout de souffle, elle sentit un point de côté harponner son flanc. Le bras de son père se cala sous son épaule et elle sentit son poids s'alléger un petit peu. Sous ses pieds, une volée de marches défila. Sa gorge la brûlait douloureusement, et sa mâchoire était crispée dans une grimace d'effort. Elle pila brusquement et se retrouva pliée en deux, les mains sur les genoux, inspirant à grandes goulées, toussant, jurant.

« Il faut avancer », la pressa le vieil homme en lui agrippant le bras.

« Je... ne... peux... plus... », hoqueta-t-elle, les mains tirant le col de sa veste afin de laisser passer un peu d'oxygène. « Je suis... à bout... »

Septimus se pencha vers sa fille, et derrière les traits de Clarence Sedley, il la vit elle, toute petite et effrayée. Il lui saisit le visage et l'obligea à le regarder dans les yeux. Deux billes noires se focalisèrent sur lui et il eut un mouvement de recul ; pendant un court instant, le poids du passé l'écrasa douloureusement. Un pincement au cœur le désarçonna. Il ne ferait pas deux fois la même erreur.

« Écoute-moi bien, Pansy », murmura-t-il d'une voix autoritaire. « La réunion finit dans moins de cinq minutes. Si on ne part pas maintenant, ils vont nous trouver. Ils vont nous jeter à Azkaban tous les deux. Ou peut-être pire. Pansy, regarde-moi. Il ne nous reste plus qu'un étage à franchir mais c'est celui des bureaux. Ne regarde personne, ne réponds à personne, ne t'arrête sous aucun prétexte. »

Saisie par la gravité de la situation, elle hocha lentement la tête et se releva, essayant de calquer une allure aussi rapide que celle de son père. A l'angle, un escalier en pierre grise se dressa devant eux. Épaulée par Septimus, elle monta les marches aussi vite qu'elle le put. Des bruits de pas retentirent et ils se retrouvèrent nez-à-nez avec trois brigadiers. Un bref silence s'installa, et le cœur de Pansy s'affola tant qu'elle le soupçonna un instant de tenter de se déloger de sa poitrine. Les trois agents se redressèrent soudainement et exécutèrent un salut sentencieux.

« Brigadier Sedley. »

Les muscles crispés, la jeune fille se contenta de répondre d'un hochement de tête emprunté, et à son grand soulagement, les trois agents reprirent leur progression, autorisant les poumons de Pansy à lui envoyer de nouveau de l'oxygène. Elle n'eut pas le temps de s'en réjouir que déjà Septimus la tirait par le bras. Son pied foula la dernière marche, et l'agitation des bureaux lui parvint en bruits indistincts.

« On va contourner les bureaux par ce couloir-là. Ne t'arrête sous aucun prétexte. »

La jeune fille carra les épaules, releva le menton. C'était étrange, elle pouvait sentir la lourdeur du corps de Sedley, comme si elle en avait réellement revêtu l'enveloppe corporelle. Où que son père ait pu se procurer le Polynectar, il n'était, de toute évidence, pas de très bonne qualité. Pansy détailla brièvement le couloir des yeux ; il était long, exigu et se terminait par une petite cabine de verre dans laquelle trônait un unique banc d'un rouge terne. Après une profonde inspiration, elle s'y engagea d'un pas vif. La sortie était là, au bout du couloir. Là, juste là. Elle ne savait pas vraiment ce qu'elle ferait, une fois en cavale, sans argent, ni baguette, avec en tout et pour tout, un costume trop grand, et des allures de chien errant. Mais tout valait mieux qu'Azkaban. Le bref aperçu auquel elle avait eu le droit lui avait glacé le sang. Elle ne survivrait pas à Azkaban. D'ailleurs, personne n'y survivait vraiment. Elle sentit la pression réconfortante de la main de son père autour de son bras et elle accéléra le pas. Son dos se courbait à mesure qu'elle avançait, comme si elle n'arrivait plus tout à fait à supporter le poids du Polynectar.

« Brigadier ! Brigadier Sedley ! »

Une silhouette filiforme se dessina à l'autre bout du couloir, dans leur dos. Pansy pila, nerveuse, mais Septimus la poussa abruptement en avant.

« Brigadier Sedley, c'est une urgence. La veuve Tonks vous demande. »

Ils hésitèrent un bref instant. Trop tard, le brigadier les avait rejoint en quelques enjambées. Il se posta devant eux, et les détailla suspicieusement des yeux.

« Brigadier Sedley ? », demanda-t-il d'une voix chargée de soupçons.

Le silence s'étira un peu trop longuement, et le regard de l'adjoint se posa quelques secondes de trop sur les yeux de Pansy, grand écarquillés, deux immenses sphères brunes, affolées. Une douleur aigüe saisit Pansy et elle sentit avec horreur sa peau gargouiller. Elle regarda ses mains : pâles, fines, noyée dans un costume trop grand pour elles. Le jeune brigadier dégaina aussitôt sa baguette.

« Petrificus Totalus. »

Septimus la repoussa brutalement, elle se retrouva projetée sur le sol, arrêta sa course contre le mur dans un grognement de douleur.

« Obstruo ! », s'écria son père. « Protego, protego ! »

Deux sorts ricochèrent contre son bouclier et atterrirent contre les murs sans un bruit. Pansy se releva et voulut courir vers son père, mais elle se heurta contre une barrière invisible et se retrouva une nouvelle fois projetée en arrière. Une lumière orangée noya le couloir, puis se mit à clignoter, aveuglant Pansy. L'alarme. L'adjoint avait sonné l'alarme.

« Stupéfix ! », s'écria Septimus.

Dans un éclair de lumière rouge, le jeune brigadier s'écrasa au sol. Mais c'était trop tard. Septimus s'approcha de Pansy, prenant bien soin de ne pas toucher la barrière grésillante qu'il avait lui même dressée entre eux.

« Papa ! Qu'est-ce que tu fais ? Qu'est-ce que tu fais ? », demanda la jeune fille, haletante.

Elle sentit les traits de son visage se distendre cruellement et elle porta les mains à son visage en hurlant, se retrouva à genoux, tremblante, planqua sa figure entre ses bras, comme pour empêcher son visage d'imploser de douleur.

« Pansy, qu'est-ce qu'il se passe ? »

« C'est... C'est le Polynectar... Je réagis mal... Je... »

Elle lâcha un hurlement et sentit son bras convulser, agités de tressautements incontrôlables, comme si la peau tentait de s'arracher de son corps.

« Pansy... », elle entendit la voix parvenir à elle dans un nuage de douleur. « Pansy... A côté du banc, il y a une fiche d'horaire. Leeds, Oxford, Cambridge, Kendall. Tu m'entends ? Leeds, Oxford, Cambridge, Kendall. »

« Papa », feula-t-elle dans un filet de voix. « Papa... »

Elle sentit soudainement sa tête se ratatiner, se serrer, se serrer, se serrer, tourner, comme si elle avait plongé dans une eau glacée, opaque, et qu'elle s'enfonçait, encore, encore... toujours plus profond... que la pression menaçait de faire sauter son joli petit crâne. Le souffle lui manqua. Dans un effort monumental, elle se releva, titubante. Sa vision était brouillée, elle distinguait seulement les lueurs orangées qui clignotaient, dans le couloir, et dans sa boîte crânienne noyée de douleur. De toutes ses forces, elle se jeta contre la barrière, tambourinant de ses poings.

« Papa ! Papa ! Papa ! Je t'en supplie ! Ne fais pas ça ! Papa ! »

« Pansy, mon choix était déjà fait. Il faut que tu partes. Leeds, Oxford, Cambridge, Kendall »

Les mots sonnaient étrangement, comme articulés sous l'eau, formant d'étranges gargarismes lents et distendus.

« Mais je ne peux pas », hurla-t-elle, sans vraiment savoir si elle criait vraiment ou si ses paroles résonnaient simplement dans son cerveau. « Je ne peux pas partir sans toi. »

« Je t'aime, Pansy. Tout mon monde tourne autour de toi. Tu es tout ce qu'un père peut rêver d'avoir. J'aurais dû te le dire plus tôt, j'aurais dû te protéger », il s'arrêta une seconde, mais elle ne sut jamais pourquoi, car sa tête tournait si violemment qu'elle n'arrivait plus à fixer son regard. « Au revoir, ma chérie. N'oublie pas que je t'aime. »

Elle entendit des pas s'éloigner dans le couloir, et elle se jeta contre la barrière protectrice en pleurant, hurlant de toutes ses forces, ses poings martelant le mur avec une force décuplée par la peur et la tristesse.

« Papa ! Papa, reviens ! Papa... »

Elle entendit des cris, au loin. Perdue, dévorée par la peur, elle se retourna, chancelante, et se précipita vers le banc. Elle tâtonna le petit écriteau affiché tout près du mur, la fièvre faisait danser des lumières devant ses yeux, et les lettres se mélangeaient, se confondaient. Elle dut réussit à composer le code, car elle se sentit brusquement arrachée du sol, et se retrouva à l'air libre quelques secondes plus tard.

Sans savoir où allait, elle se mit à courir, le souffle erratique, la vision déformée par l'ivresse. Autour d'elle, des gratte-ciel se dressaient, et puis fondaient aussitôt, se noyaient dans le ciel, en formes fantomatiques, se diluaient pour ramper au sol. Des lumières s'allumaient, s'éteignaient, clignotaient, se rassemblaient dans le ciel pour former des constellations, puis des feux, rouges, verts, oranges. Elle voyait des formes filer à toute allure, la contourner dans de longs bruits de klaxons qui semblaient s'incruster dans son crâne pour continuer d'y résonner. Elle avait peur, c'est tout ce qu'elle savait. Horriblement peur. Son cœur battait si vite qu'elle n'était plus tout à fait sûre qu'il batte encore. Elle escalada un mur, sentit des barbelés arracher sa peau, et tomba brutalement sur le sol dans une éclaboussure de boue. Une douleur atroce aux côtes la cloua au sol et elle continua, haletante, pantelante, à quatre pattes, jusqu'à ce que ses doigts rencontrent la froideur glacée d'une carcasse de bus. Elle se hissa par une fenêtre et se roula en boule sous un siège.

Demain, elle transplanerait. Demain. Demain. Mais demain, c'était encore loin. C'était après la peur, après le chagrin, après la douleur et les remords. Demain, c'était monstrueusement loin. Demain, c'était après la nuit. Et elle n'était pas sûre d'y survivre.

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20 Avril.

Dans un grincement, Hermione tourna le robinet de métal et un filet d'eau parfumée s'échappa de son bec pour filer dans la grande baignoire des préfets. Hermione plissa les yeux, hésita un instant, laissa courir ses doigts sur les pommeaux dorés, et en choisit un au hasard. Des bulles de toutes les couleurs s'envolèrent en pagaille, se mêlèrent à ses cheveux, lui éclatèrent au visage. Elle les chassa d'un geste de la main impatient et referma précipitamment le robinet. Elle en fit coulisser un autre, et cette fois, une eau dorée, lumineuse, se déversa lentement, faisant luire les bains de reflets luminescents.

La serviette d'Hermione glissa au sol, et elle entra dans la gigantesque baignoire avec un soupir de contentement. A l'autre bout, les bras appuyés contre le rebord, Drago la regardait d'un drôle d'air, un vague sourire aux lèvres. Il avait rangé ses sourires en coin, désormais, et tout ce qui traînait sur son visage, ce n'était plus que des sourires presque estompés.

Elle nagea jusqu'à lui et il tendit un bras pour l'accueillir alors qu'elle se blottissait contre son torse. Sur le mur, tout au fond de la pièce, la sirène plongea dans sa mer d'aquarelle. Dans le noir de la nuit, la lumière de la lune s'essoufflait contre les rideaux de lin, baignant la pièce d'une lumière diffuse, concurrencée par les reflets dorés de l'eau. Hermione observa un instant Drago, le visage tourné vers la fenêtre. Son nez droit, ses yeux gris, ses lèvres serrées.

« Tu penses à quoi ? », demanda-t-elle doucement.

Il tourna lentement la tête vers elle, la regarda un instant sans rien dire, comme s'il hésitait à lui confier l'orage grondant qui n'avait pas quitté sa tête depuis le procès. Il tourna de nouveau la tête.

« Ma mère ne m'a toujours pas répondu. Ça ne lui ressemble pas. »

« Tu sais qu'elle est avec Andromeda. Ça ira », l'apaisa Hermione.

« Je sais. Mais ça ne lui ressemble pas. Pas avec ce qui s'est passé au procès. Je ne comprends pas. »

« Elle a peut-être besoin d'un peu de temps. Un peu de temps... seule. »

« Peut-être... », répondit-il d'une voix presque inaudible. « Je me demande ce que sera ma vie, maintenant. Sans mon père. »

Sa voix se brisa légèrement. La Gryffondor se détacha de lui pour lui faire face, lui offrant un sourire tendre. Elle caressa sa joue avec douceur.

« Tu sais que ce n'est pas encore fini. Peut-être... Peut-être que ton père pourra faire appel. »

Elle n'y croyait pas, bien sûr. Et ça s'entendait dans son ton. Elle s'en voulut d'avoir si peu d'espoir. Drago ne répondit pas, les sourcils froncés.

« Je ne peux pas te dire ce que sera ta vie sans ton père... », ajouta-t-elle avec un sourire triste. « ... mais je peux te dire ce qu'elle sera avec moi, si tu veux.»

Il lui adressa un sourire. Un vrai, cette fois, pas un de ses demi-sourires dont il usait pour détourner les regards.

« Et ce sera comment ? »

« On pourrait aller en France. C'est joli, la France. Ils ont la plus grande bibliothèque magique du monde. Et ils ont le ski. Tu vas adorer. »

Il se fendit d'un rire outré.

« Il n'y a pas un mot dans ta phrase qui me tente. Ni la France, ni les bibliothèques, et encore moins le ski. »

Elle leva les yeux au ciel.

« Bon, alors tant pis pour la France. On pourrait aller en Espagne, ça te va, ça ? On irait se perdre au fin fond de l'Andalousie, comme ça, personne ne viendra déranger Sa Majesté Drago. »

Il passa son bras autour des hanches de la Gryffondor et l'attira à lui.

« Là, ça me plaît déjà beaucoup plus. Continue. »

« On pourrait se promener jusque dans les villages suspendus de Ronda, rencontrer les sorciers érudits Andalous et... »

« Hmm-hmm, tu refroidis, là », l'interrompit-il en hochant la tête de gauche à droite.

« Très bien, alors on se trouvera une petite crique abandonnée et on refera notre vie là-bas, en faisant la sieste, en pêchant nos repas et en buvant des cocktails toute la journée. C'est mieux comme ça ? »

« Beaucoup, beaucoup mieux », sourit-il.

« Merlin, ce que tu es futile », plaisanta-t-elle en lui jetant un regard faussement indigné.

« Il faut bien. Si on t'écoutait, on finirait moines dans une chapelle au fin fond des Balkans. »

La Gryffondor n'eut même pas le temps de lui adresser un regard outré qu'il l'attirait à lui pour l'embrasser. Elle pesta contre ses lèvres mais n'obtint pour réponse qu'un vague rire moqueur.

Délicatement, la Gryffondor se libéra de son étreinte et l'observa un instant, le visage illuminé par l'eau dorée. Elle sourit, et se laissa aller en arrière, avant de parcourir la piscine avec lenteur, brassant l'eau entre ses doigts, savourant la quiétude paisible de la salle de bain des préfets, et le sourire de Drago, brodés de reflets luminescents. Elle se disait bien, tout au fond, qu'il fallait graver ce beau souvenir, le graver pour toujours. Garder en tête toutes ces jolies choses.

Parce que le reste... le reste arrivait bien trop vite.

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21 Avril.

« Hermione, ça fait des jours que j'essaye de te mettre la main dessus... », la sermonna Harry en se plantant devant le bureau de la jeune fille. « ... tu files immédiatement après les cours, tu ne manges plus dans la Grande Salle, tu as même déserté la bibliothèque. »

La Gryffondor lui offrit un sourire contrit, enfourna son manuel de Potions dans son sac, adressa un bref 'au revoir, professeur' à Slughorn qui lui répondit d'un sourire jovial, et quitta la salle en compagnie de Harry. Voyant qu'il la toisait toujours avec un air contrarié, elle se contenta de hausser légèrement les épaules.

« Je suis désolée, Harry. J'étais... J'étais occupée. »

Il lui coula un regard de biais.

« Oh, on sait tous très bien à quoi tu étais occupée. »

Hermione s'arrêta immédiatement, dévisageant sévèrement Harry, les lèvres pincées.

« Où est-ce que tu veux en venir ? »

Il se stoppa à son tour, redressa la sangle de son sac à dos sur son épaule, et lâcha un long soupir en plantant son regard dans celui de son amie.

« Tu es ma meilleure amie, Hermione, tu le sais ? »

Elle ne répondit pas, les lèvres toujours résolument closes. Elle connaissait assez ce ton-là pour prévoir la leçon de morale qui allait suivre. Par réflexe, elle croisa les bras.

« Depuis combien de temps, ça dure ? », lâcha-t-il abruptement.

« C'est Ginny qui t'en a parlé ? »

« Non, c'est pas Ginny. Elle n'a rien voulu lâcher. Il suffit juste de pas être complètement débile pour se rendre compte qu'il se trame un truc entre toi et Malefoy. »

« Si tu viens me faire un sermon, je t'arrête tout de suite, Harry, j'ai déjà entendu ce qu'il y avait à entendre là-dessus », répondit-elle avec lassitude.

« Qu'est-ce que tu veux que je te dise, Hermione ? Tu t'attendais quand même à ce que je te souhaite tous mes vœux de bonheur, si ? »

« J'irai pas jusque là, mais... en fait, si... Je pense que si quelqu'un peut bien comprendre ce que je vis, c'est toi. Est-ce que je t'ai traité de fou, quand tu es sorti avec Cho, juste après la mort de Cédric ? Est-ce que je t'ai tourné le dos quand tu es tombée amoureux de la sœur de ton meilleur ami ? Non, Harry, je ne t'ai jamais rien dit. Je t'ai soutenu, quoi que tu fasses. Je sais pas... j'aimerais croire que tu puisses en faire autant. »

Essoufflée, à fleur de peau, elle planta son regard dans le sien, un regard légèrement embué, qui trahissait le tumulte grondant de ses sentiments.

« Me fais pas dire ce que j'ai pas voulu dire, Hermione... », souffla-t-il dans un murmure. « C'est que... après tout ce qu'on a vécu ensemble, je ne comprends pas comment on en est arrivé là, tous les trois. Toi, Ron et moi. J'ai l'impression qu'on s'est perdu en chemin. Je te ferai toujours confiance, mais j'ai le sentiment... j'ai le sentiment que tu te trompes, en ce qui concerne Malefoy. C'est pas en toi que j'ai pas confiance, c'est en lui... »

« Harry... Je ne vais pas te dire que je sais très bien ce que je fais, parce que c'est faux. Je sais pas comment je me suis retrouvée dans cette situation, je ne sais pas ce qui va arriver, je ne comprends pas moi-même ce qui se passe. J'aimerais te dire que c'est la destinée, toutes ces choses qu'on dit pour se rassurer, pour se donner des raisons, mais tu sais bien que je crois pas à tout ça. Je sais qu'une seule chose, c'est que c'est comme ça. Et que maintenant, ça ne peut plus être autrement. »

Il la regarda d'une drôle de manière, comme s'il venait tout juste de réaliser qu'elle avait grandi. Qu'ils avaient tous grandi. Qu'ils n'étaient plus des adolescents, et qu'ils ne l'avaient jamais tout à fait été. Un bref soupir lui échappa, mais son regard s'était adouci.

« Toutes les fois où je ne t'ai pas fait confiance, j'ai eu tort. Alors, oui, je te fais confiance, Hermione. Et j'espère que je fais bien. »

Le visage d'Hermione s'illumina d'un sourire radieux et à cet instant précis, Harry songea qu'elle était sacrément belle, auréolée de bonheur. Lorsqu'elle se pencha pour déposer un baiser sur sa joue, il se prit à espérer, tout au fond, qu'elle ferait toujours partie de sa vie. Malefoy ou pas.

« Merci, Harry. Tu ne sais pas à quel point ça compte. »

Le Gryffondor se contenta de sourire. Si, il savait. Il savait parce que Ron et Hermione avaient été là, eux, quand tout le monde le croyait fou. Ils étaient restés là, en première ligne, à encaisser les assauts à ses côtés, à diviser par trois toutes les épreuves et tous les chagrins. Hermione n'avait jamais manqué à l'appel, avait tout risqué pour lui, s'était effacée de sa propre famille. Il réalisa, avec un peu de retard, le prix que lui avait coûté sa loyauté. Une vague de reconnaissance le décontenança et il la prit maladroitement dans ses bras. La Gryffondor parut légèrement étonnée, mais finit par lui rendre son étreinte.

« On fait le chemin ensemble ? », proposa-t-il finalement.

Elle sembla gênée, se tordit les mains nerveusement.

« Non, je dois... Il faut que... »

Le regard de Harry s'assombrit légèrement, mais il se contenta de hocher la tête.

« J'ai compris, vas-y. »

Il attendit qu'Hermione disparaisse à l'angle du couloir pour se diriger, seul, vers la salle commune. Il déposa nonchalamment son sac au pied d'un fauteuil, et balança sa cravate sur un autre, s'amusant à l'idée que, trois ans plus tôt, ce genre d'attitude aurait fait dresser les cheveux sur la tête d'Hermione. Elle paraissait loin, cette époque, maintenant. Avec un pincement de nostalgie, il se dirigea vers Ginny, assise en tailleur dans un fauteuil. Il l'embrassa sur le front, en profitant au passage pour lire le livre sur lequel elle était penchée, et haussa un sourcil de surprise.

« Tu planches sur l'Arithmancie ? Je croyais que tu détestais ça... »

Ginny poussa un long soupir exaspéré et envoya balader son manuel sur la table basse de la salle commune, faisant sursauter Neville, endormi sur un fauteuil à l'autre bout de la pièce.

« Je déteste l'Arithmancie ! Et je déteste cette vieille goule de Vector ! »

« Qu'est-ce qui s'est passé ? La dernière fois, tu m'as expliqué en long, en large et en travers, que tu préférais te faire dévorer les jambes par un Scroutt à Pétard plutôt que d'ouvrir un livre d'Arithmancie. »

Devant le regard meurtrier, Harry se sentit obligé d'ajouter :

« Ce sont tes mots, je ne fais que citer ! »

« Oui, mais entre temps, Vector a pris rendez-vous avec McGonagall pour parler de mon manque d'investissement dans sa matière. Si je n'obtiens pas un Acceptable au prochain exam, je suis suspendue de mon poste de Poursuiveuse. Et il se trouve que je préfère me faire dévorer les jambes par un Scroutt à Pétard, plutôt que d'être privée de Quidditch. »

Harry ne put s'empêcher de rire, et l'expression agacée de Ginny finit par s'estomper pour laisser place à un sourire boudeur.

« Je suis sûr qu'Hermione serait ravie de t'aider. Pour une fois que quelqu'un écoutera vraiment ses histoires d'Arithmancie... »

Ginny se redressa un peu dans le fauteuil, les sourcils légèrement froncés.

« Tu lui as parlé ? »

« Oui. »

Elle attendit une suite qui ne vint pas. Voyant que les Gryffondor commençaient à affluer, elle attira Harry à l'écart, derrière une bibliothèque branlante.

« Alors ? »

« Je lui ai dit que je lui faisais confiance. »

Ginny lui sourit et caressa son épaule avec tendresse.

« T'as bien fait. »

« Je lui fais pas confiance, à lui. C'est Malefoy. Je sais pas ce que cette petite fouine fabrique, mais y a un truc qui colle pas. »

La cadette Weasley rabattit une mèche rousse derrière son oreille et lui lança un regard sévère que Molly hérité tout droit de Molly.

« Hermione est grande, Harry. Je sais que ça paraît impensable, mais elle a l'air sûre d'elle en ce qui concerne Malefoy. Sur ce coup là, faut lui faire confiance. Les yeux fermés. »

« T'as peut-être raison... », répondit Harry, la mine sombre.

« Tu sais que j'ai toujours raison », affirma-t-elle en passant ses bras autour du cou de Harry.

Un sourire amusé vogua un instant sur les lèvres du brun, et il se contenta de hausser les épaules.

« Mmh. Tant qu'elle nous invite pas à faire des restaurants tous les quatre... »

Ginny fit mine de vomir, écœurée, avant de se fendre d'un grand éclat de rire.

« Tu sais ce qu'on pourrait faire, pour se changer les idées ? », demanda-t-elle en baissant la voix, un sourire suggestif aux lèvres.

« Non ? », répondit-il innocemment.

« T'as même pas une petite idée ? »

« Qu'est-ce que tu suggères ? »

Elle lui adressa un large sourire qui illumina ses yeux bruns d'un éclat malicieux.

« Je propose... »

Elle se pencha vers lui et le repoussa d'un geste sec, juste assez pour lui faire perdre l'équilibre et se donner un peu d'avance.

« ... une course de balai ! Le dernier arrivé au terrain de Quidditch paye le restau à Malefoy ! »

Elle s'élança dans la salle commune, saisit son balai, sagement posé près du tableau de Burdock Muldoon, et s'enfuit par le cadre béant de la Grosse Dame. Harry la regarda partir, effaré, avant de se précipiter dans son dortoir pour récupérer son Éclair de Feu. Il avait déjà perdu, il le savait. Ginny avait toujours été plus rapide que lui, de toute façon. Mais ça n'avait pas grande importance, parce qu'à ce moment précis, il ressentit une vague fulgurante de bonheur le griser, s'infiltrer dans chaque centimètre carré de son corps, gonfler son cœur de tant d'ivresse qu'il aurait pu en exploser.

Et il songea alors que si Hermione pouvait vivre ne serait-ce que le quart du bonheur qu'il ressentait à cet instant précis, ça valait bien tous les Malefoy du monde.

~~~~o~~~~

« Le dîner est prêt », appela Molly à travers la porte.

« J'ai pas faim. »

La porte s'ouvrit en grand et la silhouette de Mrs Weasley se dessina dans l'encadrure.

« Ça suffit, maintenant. Ça fait plus d'une semaine que tu es enfermé dans ta chambre. Tu ne nous parles pas, c'est à peine si on t'aperçoit. Ça ne peut plus durer comme ça. »

Ron ne lui adressa même pas un regard, perché sur la fenêtre de sa chambre, un petite Vénus lumineuse dans les mains. Au milieu des ombres chinoises, Molly ne distinguait que la silhouette efflanquée de son fils, assis sur le rebord de la fenêtre. Au-delà, la lune, si lourde, semblait peser sur le toit du Terrier, manquer de chavirer du ciel pour s'effondrer sur leurs épaules. La Vénus changea lentement de main - de la droite à la gauche. Ses éclats fragmentés coulaient en arabesques déconstruites dans l'obscurité, s'imprimaient en mosaïques délicates sur son visage.

Molly fronça les sourcils, anxieuse, avant de s'avancer prudemment vers lui. Elle hésita un instant, puis déposa une main douce sur son épaule. A sa grande surprise, il ne la repoussa pas.

« Ron, je m'inquiète. Vraiment. Je ne sais plus... je ne sais plus quoi faire. J'aimerais... j'aimerais t'aider... Si je pouvais, tu sais, si je pouvais je prendrais toute ta tristesse. Mais je ne peux pas, et j'essaye, tu sais, j'essaye... Pour nous aussi, c'est dur », avoua-t-elle d'une voix brisée.

Ron ne se retourna pas, mais Mrs Weasley pouvait apercevoir la ligne de son cou, pâle, ployant sous le poids des orages. Les reflets du cristal de Paris voguèrent un instant sur les murs du terrier avant de se dérober brusquement. Avec une tristesse résignée, Molly retira sa main. A pas lents, elle se dirigea vers la porte, le cœur piqué de chagrin.

« Maman... »

Elle se retourna dans un sursaut pour lui faire face. Il avait lâché la petite sphère lumineuse, et dans le noir complet, la lune découpait les contours crénelés de sa silhouette. Les joues rouges, les yeux noyés de larmes, la bouche résolument close, comme s'il ne l'avait appelée, comme s'il s'en voulait d'avoir un instant cédé à sa faiblesse. Sa mère s'avança lentement jusqu'à être tout proche de lui ; toute petite, avec son nuage de cheveux roux qui s'échappaient dans tous les sens. Ils restèrent plantés là, l'un devant l'autre, accablé du même fardeau douloureux.

Enfin, au bout d'un long moment, Molly prit son fils dans ses bras. Et contre son épaule, il éclata en sanglots. Sans un mot, elle resta là, de longues minutes, étreignant son fils avec toute la tendresse, tout le courage qu'elle avait en réserve, le serrant contre elle, pour lui dire toutes les choses qu'elle ne réussissait pas à lui dire, pour lui promettre silencieusement : Je sais que c'est dur. Je sais que c'est dur mais on s'en sortira.

Un étrange souvenir se matérialisa. Le souvenir confus de Ron, tout petit, le nez rouge d'avoir trop pleuré, qui grimpait sur ses genoux, s'accrochait à ses chemisiers, se cachait dans ses jupons. Mais il avait, depuis, délaissé ses jupons et la dépassait de deux bonnes têtes. Et le chagrin qui le rongeait, était de ceux dont on ne se débarrasse plus, ceux qui collent aux semelles, ceux qui ne s'estompent jamais tout à fait.

Elle en savait quelque chose.

~~~~o~~~~

22 Avril.

« On devrait partir... », articula lentement Drago en inspirant une longue bouffée de sa cigarette. « ... partir, maintenant. »

La tête sur le torse de Malefoy, Hermione ouvrit brusquement les yeux.

« Partir ? Partir où ? »

« N'importe où. Tant que c'est loin. »

La Gryffondor se retourna, appuyant son menton sur le torse de Drago, et lui jeta un regard perplexe. Elle le jaugea un instant, tentant d'évaluer si ses ambitions d'escapade étaient sincères ou s'il se moquait d'elle.

« Partir... Partir avant d'avoir passé mes ASPIC ? Drago, t'es sérieux, là ? Tu me connais si mal que ça ? »

Il leva les yeux au ciel, la cigarette au coin des lèvres.

« Comme si t'avais besoin de tes ASPIC, franchement. »

« Bien sûr, que j'en ai besoin ! », s'indigna-t-elle, avant de lui couler un regard inquiet.

Il demeura silencieux, mais elle le sentit se tendre ostensiblement. Elle s'avança un peu, encadrant sa figure de ses mains, pour se retrouver tout à fait au dessus de lui, sa tornade de cheveux bruns chatouillant son visage.

« Drago, je t'aime, tu le sais ? », demanda-t-elle avec douceur. « Mais c'est pas la bonne solution... », et devant son froncement de sourcils, elle ajouta, tout bas : « Si ça l'était, mes valises seraient déjà faites. »

Il laissa sa main courir dans les cheveux de la Gryffondor.

« Tu comprends pas. Je veux pas attendre. Je ne veux laisser aucune chance... laisser aucune chance à quelqu'un de pouvoir démolir un peu plus ma vie. »

Les quelques rayons qui filtraient à travers le rideau des cheveux d'Hermione traçaient des fresques dorées sur le visage de Drago, lui conférant une gravité altière.

« Je ne peux pas partir, Drago. Pas comme ça. Pas pour les mauvaises raisons »

« Il n'y a pas de bonnes raisons à chercher. Il y a partir ou rester. C'est tout. »

« Non, c'est faux. Je te suivrais, oui, je te suivrais les yeux fermés si je savais que c'est ce que tu voulais vraiment. Mais là... Là, tu cherches juste une solution pour fuir. Et c'est mon devoir, c'est mon devoir parce que je t'aime, de te dire que c'est le mauvais choix. »

Les traits du Serpentard se durcirent, son regard s'assombrit. Ses mains se refermèrent autour des épaules de la Gryffondor et il la repoussa lentement, avant de se relever. La cigarette presque entièrement consumée calée à la commissure des lèvres, il la regarda un instant sans rien dire. Un nuage de fumée laiteuse s'accrocha au ciel et il prononça :

« J'espère qu'on ne regrettera pas. Ce moment où on aurait pu partir. Parce que bon ou mauvais choix, là, tout de suite, on a encore la liberté de choisir. Et qui sait combien de temps ça durera ? »

Il jeta sa cigarette au sol et tourna les talons.

~~~~o~~~~

Une valise en main chacun, Calypso et Blaise se tenait près l'un de l'autre, hésitant.

« Qu'est-ce qu'on cherche, déjà ? », demanda la jeune fille, en embrassant du regard le vieil hangar sinistré devant lequel ils se trouvaient.

« Une vieille roue de vélo. Fais attention, ne touche rien d'autre. On sait pas combien de Portauloin traînent dans le coin. »

Elle hocha lentement la tête, sa main serrée autour de sa baguette par mesure de précaution. La nuit était tombée, et elle sentait cruellement démunie, dans ce vieille zone industrielle désaffectée, avec pour interdiction formelle de pratiquer toute forme de magie. Elle s'aventura vers un monticule de déchets, en veillant à ne surtout rien toucher. La mine déçue, elle retourna vers Zabini.

« Rien là-bas. »

« J'ai trouvé, je crois », annonça-t-il en s'avança vers une voiture partiellement brulée.

Coincée entre le pneu et le grillage, une vielle roue grinçante les attendait patiemment. Calypso lâcha une soupir de soulagement, trop heureuse de quitter Londres, et tous ses mauvais souvenirs. Elle agrippa bien fermement la hanse de sa valise et tendit l'autre main.

« A trois, d'accord ? »

Zabini hocha simplement la tête.

« Un... deux... »

« Attends ! »

Elle retira prestement sa main, alarmée, et dévisagea nerveusement Blaise.

« Quoi ? »

« Je... Est-ce qu'on doit vraiment y retourner ? Je veux dire, on pourrait... je sais pas, partir vivre en Italie ? »

« Blaise... »

« ... ma grand-mère y vit toujours, et on pourrait... »

« Blaise. »

« ... on pourrait partir avec ta mère, tu vois. Et ma mère. Je me disais que, peut-être... »

« Blaise, ça suffit », l'interrompit-elle en lui saisissant le visage pour qu'il la regarde dans les yeux.

« Pourquoi ? »

« Parce que... Parce que ce que tu as fait, ce que tu as sacrifié, tu l'as fait pour moi. Et je ne te laisserai pas gâcher ta vie à cause de moi. Moi, je m'en fous de revenir à Poudlard ou pas. Je sais que j'aurai pas mes ASPIC, de toute façon. Mais je te connais assez pour savoir que ces fichus examens, ils comptent pour toi. Et que tu passerais une vie entière à t'en vouloir, à m'en vouloir, si on décidait de partir sur un coup de tête. »

Il poussa un long soupir et se passa une main lasse sur le visage, le regard perdu au loin, bien après le hangar, les buildings et les lumières de la ville.

« T'as raison », lâcha-t-il finalement. « C'est juste que... »

« Je sais. Mais on est ensemble, et c'est tout ce qui compte, non ? »

« C'est tout ce qui compte. »

Il demeura silencieux, un mélange confus d'amour et d'anxiété au creux du ventre. Il observa un bref instant le visage concentré de Calypso, ses boucles brunes qui cascadaient sur ses épaules, sa main serrée sur la fourrure qui s'échappait du col de son caban, et l'autre agrippant fermement la hanse de sa valise en cuir. Et il sut qu'elle prenait le relai, que c'était elle, désormais, elle qui l'aiderait à tenir durant les deux longs mois qui leur restaient au château.

Elle lâcha son col, tendit la main et demanda : « A trois ? »

Il sourit, et malgré la culpabilité, la tristesse et les doutes, il sut qu'il avait fait le bon choix.

« A trois. »

~~~~o~~~~

23 Avril.

« Ah ! T'es là ! »

Hermione sursauta quand elle passa le tableau de la Grosse Dame, et tira spontanément sa baguette. Devant le regard circonspect de Harry, elle se sentit ridicule et la rangea aussitôt avec un geste d'excuse.

« Tu as contracté de drôles de réflexes », lâcha-t-il froidement.

Elle fronça les sourcils.

« Huit années à Poudlard m'ont appris à me méfier des inconnus qui me tombent dessus au beau milieu de la nuit. »

Il ne releva pas, et se contenta de lui tendre une lettre.

« Il y a eu une distribution nocturne. Courrier urgent. »

Elle fronça les sourcils, saisit la missive, la retourna pour en connaître la provenance, et son cœur manqua un battement. Elle s'appuya contre le mur, peinant à contrôler sa respiration. Les doigts tremblants, elle décacheta l'enveloppe et en tira un papier blanc, marqué de quatre petites lignes manuscrites.

« Hermione,

Merci pour les souvenirs. Merci. Nous t'attendrons le premier jour de tes vacances, le vingt-quatre avril, voie neuf trois-quart, Gare de King's Cross. Si tu veux toujours.
Pardon d'avoir douté.

Papa et maman. »

Elle ingurgita une bouffée d'air en hoquetant, et se tourna vers Harry, des larmes filant sur ses joues. Sans pouvoir prononcer un mot, elle tendit la lettre à Harry qui fronçait les sourcils, inquiet. Il parcourut des yeux le message, et releva le visage vers elle au moment où elle se jetait dans ses bras. Il la serra contre lui, un large sourire aux lèvres.

« Hermione... Je suis tellement heureux pour toi. »

« Merci. Je, oh... Je... »

Elle se mit à rire et à hoqueter en même temps, ivre du bonheur de retrouver ses parents, de réparer toutes les brisures, de connaître à nouveau le sentiment devenu presque étranger, d'appartenir à une famille. Des larmes coulaient sans discontinuer, et elle songea vaguement qu'elle devait présenter un drôle de spectacle, à ce moment précis : pleurant, riant, serrant la lettre contre son cœur, un sourire extatique au visage, des bouts de phrases incohérents suspendus aux lèvres. Mais elle s'en foutait bien. L'envie brusque, primitive, de retrouver Drago, de lui annoncer la nouvelle, de se pelotonner dans ses bras pour pleurer, puis pour rire, la secoua subitement.

« Harry, je dois... »

« Vas-y », sourit-il.

Elle s'enfuit en courant, parcourut le château d'un bout à l'autre pour enfin débarquer comme une furie dans la Serre d'Hiver. Le souffle erratique, le cœur ceint d'un bonheur sidéral, elle ne remarqua pas tout de suite l'étrange obscurité qui baignait la Serre d'Hiver. Elle ne remarqua pas non plus le visage défait par les larmes de Drago, tout comme elle ne releva pas la lettre froissée qu'il tenait dans son poing.

« Drago... », commença-t-elle.

Il releva le visage. Et elle vit enfin tout ce qui l'entourait. Les larmes désordonnées, l'obscurité glaciale de la pièce, la lettre et le sceau marqué d'un caducée. Le caducée de Sainte-Mangouste.

« J'ai reçu une lettre », articula-t-il et sa voix se brisa brutalement dans sa gorge. « C'est ma mère... »

Il desserra le poing et la lettre glissa sur le sol.

« ... elle a été empoisonnée... empoisonnée à la Belladone. »


Hello, my love !

J'ai hâte d'avoir vos avis sur ce chapitre, assez étrange. J'ai beaucoup aimé écrire le passage Pansy/Septimus, et j'espère qu'il vous aura plu aussi !
Ce chapitre doit vous paraître bien court après l'enchaînement des chapitres à 14000/15000 mots, mais je vous assure, il fait son petit pesant de mot aussi.

Encore une fois, je ne saurais vous remercier assez pour toutes vos gentilles reviews, et vos lectures. Je vous le dis, et vous le redis, n'hésitez jamais à me laisser une petite review, même si c'est pour dire "lu", ça me fera plaisir de découvrir qui se cache derrière mes lecteurs !

Celui qui trouve le nom du prochain chapitre, je répondrai à la question de son choix sur mon histoire (ou sur n'importe quoi d'autre, d'ailleurs. A vos risques et périls.)

Kisses, kisses, kisses.


Virginie : Trop mignonne, merci, mais vraiment mes connaissances en droit se limitent à "objection Votre Honneur !", "objection refusée !". Voilà, voilà.
Héhéhé, je te vois, toi, à essayer de glaner des information sur la potentielle résolution du conflit Zabini/Malefoy. Tu verras bien !
Pour le "huit ans après", c'est leur huit ans d'études à Poudlard. Parce que mine de rien, la petite Grangie fait partie de sa vie depuis la première année !
Hinhinhin, je ne dirais rien de plus, la suite apportera quelques réponses !

Nady : Thank you. A thousand times. And even more. Comment une si merveilleuse review pourrait passer inaperçu, franchement ? J'aimerais te répondre, d'un bout à l'autre (j'ai beaucoup de choses à te dire, beaucoup de remerciements, en particulier) mais je n'ai pas vraiment le droit de répondre ici, normalement. Si tu peux, envoie-moi un message privé, que je puisse te répondre en bonne et due forme. Encore une fois, merci. Infiniment. Vraiment.