Arc une nuit chez Freddie : premier épisode
Vingt-neuvième épisode : Du bleu pétard et du rouge sang
Tic tac tic tac tic tac tic tac tic tac… Ça en fait du bruit ce petit machin là…
Il est 19 heures, 24 minutes et 45 secondes. Ça fait 34 minutes et 12 secondes que je regarde cette vieille montre à gousset retrouvée dans un tiroir. Je pense que l'ennui n'est pas plus simple à définir qu'ainsi. Le grenier est très morne sans le bruit du Macstodonte.
Pourtant, j'y suis toujours allé très souvent, même quand il n'abritait pas de supercalculateur. J'ai toujours adoré cette pièce. Son aspect intemporel, sa tranquillité, cette porte directe aux souvenirs de la famille…Je réfléchis. Je laisse mon esprit aller entre les aiguilles qui tournent et ses rêveries. Tic tac tic tac…C'est assez étrange, je me demande presque comment je faisais pour apprécier la pièce sans le Macstodonte…Tic tac tic tac….Je me demande bien ce que les autres pensent de tout ça…Tic tac tic tac…Tiens ? 19 heures, 25 minutes et 0 secondes. Jessie ne doit pas bien comprendre ce qu'il se passe, je suis même pas sûr qu'il ait compris pourquoi on a coupé le Macstodonte. Tic tac tic tac…James doit tenter d'oublier cette histoire, après tout, il n'a pas l'air de s'attarder sur le passé…Tic tac tic tac tic tac, 19 heures 26 minutes et 0 secondes…Tim est sans doute la plus affectée, une telle opportunité de ce venger du programme qui a détruit sa vie…Tic tac tic tac…Et Céleste…Oh, Céleste semble être la plus sûre de ce qu'on a fait. Elle n'appréciait visiblement pas le Macstodonte…Enfin…Je crois…Tic tac tic tac…
-A TABLE !
Hein ? Ah zut.
-J'ARRIVE !
Je retire mes yeux de la petite horloge et me dirige vers la trappe. Je redescend, suis le dédale de couloir, prend l'escalier et arrive à la cuisine/salle à manger.
Le repas a été extrêmement morne et silencieux. Rythmé au bruit des couverts dans les assiettes, suprême de légumes ce soir. Plat habituellement source de polémiques qui pourtant n'a rien changé à l'ambiance du soir. Même Lucie n'a pas bronché. Les seules paroles ont été initiées par ma personne :
-Des nouvelles ?
-J'ai appelé ton grand-père. Apparemment, pas d'évolutions.
-Oh…
Et le repas reprend son silence. Puis se termine, je remonte dans ma chambre, finis les devoirs en vitesse et me couche.
J'ai du mal à m'endormir. Les pensées des évènements récents tournent dans ma tête, et il pleut fort dehors, ça tape à la fenêtre…
Petit à petit la fatigue prend quand même le dessus. Et au fur et à mesure que mes pensées défilent je me sens partir. La LED de l'iBook est de moins en moins captivante, idem pour les chiffres du réveil. Je ferme les yeux, j'oublie. Je m'endors.
Je suis brutalement réveillé par un éclair. Je me lève lentement, voir quelle heure il est. Sauf que pas de réveil. Mince…Les plombs ont sauté. Le G5 n'a pas du aimer. Enfin bon. Trop tard. Soudain un nouvel éclair illumine toute la maison pendant une fraction de seconde. Juste le temps qu'il me faut pour apercevoir une silhouette dans l'encadrement de ma porte. Je fais un bond en arrière et me cogne violemment contre mon lit. J'entends une voix familière répondre à mon vacarme.
-Fred ?
-Papa ? Qu'est-ce qui se passe ?
-Heu, excuse-moi, je ne voulais pas te faire peur, mais…Voilà : ta sœur s'est électrocutée gravement. On ne sait pas trop comment, on file l'amener aux urgences. On te tient au courant par téléphone. Désolé de te l'annoncer si brusquement, mais il faut faire vite. Ah ! Et aussi, quelque chose a fait sauter les plombs. L'orage sans doute. Quoi qu'il en soit, il n'y a plus de courant. Enfin, faut qu'on y aille, on te tient au courant !
Le ton de mon père est haletant et apeuré.
On a souvent une manière étrange de considérer ses parents, ce ne sont que deux individus comme les autres qui n'ont fait de plus que les autres que vous donner naissance et s'occuper de vous. Ce qui fait que tout naturellement vous manifesté de l'amour parental pour eux, et que quelque part, votre vision s'en retrouve légèrement altérée…Vos parents peuvent prendre un air de figure de protection, de mentors, d'amis, de confidents, bref, il n'ont plus rien d'individus normaux. Et les voir en état de stress, de choc, de peur, est alors absolument terrifiant. Mon père se sauve au pas de course sans refermer la porte. J'entend quelques voix venant d'en bas, puis la grande porte s'ouvre, amplifiant le grand brouhaha de la pluie, puis se referme, j'entend la Xantia démarrer en trombe et s'éloigner dans la nuit.
S'ajoute à mon début de peur un raisonnement atterrant : électrocution, plombs qui ont sautés, urgences…
X.A.N.A.
C'est pas possible, c'est pas vrai. Je suis en plein cauchemar, ça ne peut pas être ça. Mais…C'est pourtant affreusement probable. Mais…Comment ? Le Macstodonte est coupé. Il faudrait que j'aille voir.
Je me lève avec difficulté, met mes pantoufles, prend ma lampe torche. C'est parti. Nouvelle randonnée nocturne dans le couloir de la maison. C'est très différent de la dernière fois : la pluie martèle les carreaux et la seule lumière autre que ma lampe est celle du lampadaire de la rue, légèrement orangée qui…Mince, voilà qu'elle clignote, qu'est-ce que…
Je continue d'avancer, mal à l'aise, je grimpe le long de l'échelle et arrive au grenier, le fracas des gouttes est fort là dedans, et strictement aucune lumière, à part le froid halo de ma lampe.
Sans passer la trappe je passe la torche dans le fond de la pièce. Le Macstodonte est toujours à l'état d'épave en démantèlement. Les écrans sont noirs, aucun voyant ne brille, pas un ventilateur ne souffle. Suspicieux je rentre dans le grenier et m'approche du fantôme de la bête. J'appuie sur le bouton du G5 maître. Rien. Le G4 de X.A.N.A. ? Non plus. Que le grondement des gouttes d'eau s'abattant sur le toit. J'inspecte les circuits, le clavier, les écrans, les câbles. Tout indique la même chose.
Apparemment le Macstodonte n'est vraiment pas apte à démarrer. Si X.A.N.A. a tenté quelque chose ce n'est pas par ici qu'il est passé. D'ailleurs, rien ne me prouve que c'est X.A.N.A. après tout, ce sont les évènements récents qui m'y font penser, mais ça peut être une coïncidence. Je ferais mieux de retourner me coucher.
J'entame donc le trajet en sens inverse, pensif, perplexe. C'est vraiment très bizarre ce qu'il se passe. Et ça n'a rien de rassurant, rien du tout.
Je redescend l'échelle et longe de nouveau le couloir…En remarquant avec effroi qu'il n'y a plus de lumière orange dehors. Je…Le…C'est le lampadaire qui a du griller. Ou une panne de secteur. C'est rien, rien du tout, tout vas bien. Tout va très bien.
Je rouvre la porte de ma chambre et me remet dans mon lit dans une position serrée et tendue. La pluie fait toujours autant de bruit, le reste de la maison est en revanche parfaitement silencieux. Finalement, je finis par me rendormir, sans trop savoir en combien de temps.
Je suis réveillé par un bruit étrange, une sorte de sifflement aigüe…Si ce bruit me dit quelque chose je ne parvient pas à le reconnaître, mais je suis sûr que je sais ce que c'est…
Je me relève sur mon lit, j'observe la chambre, il y fait noir comme pas permis. Mes yeux font une espèce de gros grain de film. Petit à petit mes oreilles se concentrent et focalisent sur la source du bruit qui se trouve sur ma gauche. Tout prêt. Je sais ce que c'est. Bon sang qu'est-ce que c'est, je regarde dans cette direction mais je ne vois rien. J'ai l'impression de fonctionner partiellement sous la fatigue, mon cerveau me dit que je devrais voir quelque chose à ce son, mais la pièce est noire.
Je concentre toute l'énergie que je peux sur mes yeux, et…C'est assez bizarre, on dirait une fine lumière…Cachée par…Quelque chose. Quelque chose de massif. Quelque chose de massif ? A côté de mon lit ? Mais…Mais ? Qu'est-ce que ?
A ce constat mon cerveau s'accélère, j'ai soudainement très très froid, je me mets à trembler. Lentement, hésitant, j'essaie de toucher cette chose inconnue. Ma main s'approche doucement et bute contre une surface étrange à l'aspect doux mais pourtant rugueux. Bizarrement je reconnais ce toucher, mais je ne saurai pas dire d'où. J'arrive juste à déterminer que ce que je touche ne devrait pas se trouver ici. Et...Je ne crois pas connaître silhouette aussi imposante, d'ailleurs...
Un bruit stoppe ma réflexion, on dirait le bruit d'un moteur électrique. J'ai un sursaut de surprise, mais je n'ai pas le temps de reculer car quelque chose s'empare de ma main, d'une poigne serrée. Mon cœur fait une violente embardée et ma vision trouble, j'ai l'impression qu'on vient de me plonger dans de l'eau glacée. La chose serre mon bras d'avantage et me lance à l'autre bout de la pièce, dans un gros bruit électrique. Ce mouvement n'a strictement rien d'humain, même un humain qui aurait la force de me lancer comme ça. Je me sens voler dans l'air comme si on était en plein ralenti, et d'un coup, le choc violent contre le mur, puis contre le sol. J'ai l'impression de ressentir toutes mes vertèbres indépendamment. Les omoplates aussi. En fait, je pourrais faire l'inventaire de tous les os de l'arrière de mon squelette rien que par leur manifestation massive de douleur. Sauf que mon cerveau ne répond plus. Je tremble comme une feuille, je sens des larmes rouler sur mes joues. A travers un épais rideau d'eau salé, mes yeux ne distinguent plus grand chose dans le noir de ma chambre. Je vois cependant la petite lumière qui me permettait de discerner la silhouette, la provenance du sifflement. Elle est blanche et provient d'une sorte de fente posée sur mon bureau. Déduction évidente : l'iBook est allumé.
Qu'est-ce qu'il se passe ? Il y a visiblement quelque chose de vivent dans cette chose, et l'iBook est allumé. Pourquoi ? Le Macstodonte est éteint ! Enfin...Il était éteint quand j'ai vérifié ! Est-ce que j'aurai omis un détail ? Remarque...L'iBook ne bipe pas. Ce n'est pas une alerte qui l'a allumé.
Le bruit de moteur se refait entendre, séquentiel, précis.
Qu'est-ce qui peut allumer l'iBook si ce n'est pas une alerte réseau du Mactstodonte ? Il n'est programmé pour se réveiller que sur deux choses : les alertes et...
Les prises de contrôle à distance.
Ingénieux ça de la part de X.A.N.A. : l'iBook fonctionne sur une batterie, couper le courant ne l'affecte pas, l'utiliser comme passerelle pour m'attaquer limite quelque peu son action mais apparemment pas les possibilités.
Le bruit se fait de plus en plus continu et se rapproche.
Faut que je m'empare de l'iBook, maintenant. Sauf que la chose qui vient de m'envoyer bouler se trouve juste à sa gauche et tend plutôt à se rapprocher. J'ai aucune chance de lutter contre un truc de cette force là...
Mais j'ai pas le choix.
Sans prendre le temps de réfléchir je m'élance vers le bureau en tentant d'éviter la masse sombre, je sens les moteurs forcer pour accélérer leur mouvement, mais mes réflexes les dépassent, j'esquive ce qui ressemble à un énorme bras et m'empare de l'iBook, je saute sur le peu de rebord interne de ma fenêtre et retourne le laptop. Avec mes ongles, comme un dément, je tourne les deux loquets qui maintiennent la batterie au dessous de la machine. Je sens la sueur perler sur mon front et mon cœur dépasser toutes ses limites, le sang palpiter dans mon corps à en faire exploser ses vaisseaux. La chose se rapproche en forçant apparemment sur ses moteurs pour me rattraper. L'ongle de mon pouce droit reste planté dans le loquet du même côté. Du sang se répand sur la machine. Je me sens vaciller, la douleur est plus intense que dans mon dos. J'ai un moment d'hésitation, mais j'entend les moteurs se rapprocher, ce n'est plus qu'une question de centimètres. Finalement, j'enfonce l'ongle de mon autre pouce dans la fente entre la batterie et l'ordinateur et...
Je stoppe, une étrange sensation se répand dans tout mon corps. Une sensation très très très désagréable, je me sens paralysé. Je réussi tout de même à rouler l'orbite de mes yeux vers ma main, qui est constellée d'éclair qui crépitent hors de la batterie. J'ai envie de la lâcher, mais les moteurs se rapprochent, je vois briller ce qui ressemble à deux yeux d'une lumière violacée, avec un symbole étrange en leur centre.
Finalement mon corps finit par donner une grande poussée à mon bras et la batterie s'arrache brutalement pour retomber dans le fond de la pièce. Tout s'arrête. Les éclairs, les moteurs, les yeux, tout. Je ne peut plus respirer, ce silence brutal et ce noir complet m'effraient encore plus. Je sens mon cœur battre sas ma respiration pour le suivre.
Puis d'un coup, un gros bruit de chute. Apparemment, la chose est tombée, inanimée sur le sol. Pile à l'audition de ce bruit ma respiration redémarre très très très brutalement. Mon souffle est fort, haletant, ma gorge ne parvient pas le suivre. Déclenchant une grosse quinte de toux râlante et fort peu agréable. Je suis trempé, gelé, et la main couverte de sang.
Lentement, progressivement, je retrouve doucement un rythme normal, je repose l'iBook sur le bureau et me dirige vers la table de nuit à tâtons pour attraper ma torche. Dés que je l'ai en mains je l'allume.
Je n'ai jamais aimé la lumière d'une lampe torche. Ce faible petit éclairage qui peut lâcher à tout moment et qui vous donne l'illusions de voir le côté maléfique de tout ce que vous éclairez par leurs grandes ombres suivant vos mouvements, rien de rassurant. A part le fait que l'on est pas dans le noir le plus total. Je balade le petit phare dans ma chambre, je passe sur le bureau ou trône donc l'iBook, posé à l'envers sans sa batterie. Le bleu vif de l'appareil jure terriblement avec le sang de mon ongle arraché.
Je braque la lampe sur le sol. Mais...Il n'y a rien, ma chambre est dans son aspect des plus normaux : assez vide et insignifiante, pas de trace de l'immense chose.
Ce serait un cauchemar ? Non. C'était bien plus intense et réaliste qu'un cauchemar. Une illusion ? Quand même ! Une illusion ne vous lance pas dans un mur. Qu'est-ce que c'est ?
Faut...Faut que j'aille voir le Macstodonte, il se passe des choses pas normale du tout ici et s'il y a bien un truc pas normal chez moi c'est bien ce supercalculateur, faut que je retourne voir.
Et du coup, c'est sur ce constat que j'ai pris ma torche et que je suis reparti dans le couloir. Quand je pense que j'ai oublié l'endroit pourtant le plus classique...Sous le lit.
To be continued...
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