Arc une nuit chez Freddie : deuxième épisode
Trentième épisode : La salle à dangers

Le couloir est de plus en plus noir. En fait il n'y a plus que ma lampe qui l'éclaire de sa lumière mal assurée. Je marche lentement. Les larmes continuent de perler dans mes yeux, ma démarche est blessée, boiteuse. Du sang goutte encore de mon doigt…

J'arrive au premier tournant où se trouve une petite fenêtre, avec devant, un meuble de rangement à chaussures. Je passe ma lampe dessus et m'arrête au niveau de l'escalier, sur ma gauche. J'aurai juré voir le meuble bouger de quelques centimètres…

Non…Je dois psychoter, la scène de tout à l'heure a dû me mettre en état de stress intense…Je plisse les yeux et me concentre sur le bloc de bois…

Je n'ai pas le temps de l'examiner : le meuble, poussé par une force invisible fonce d'un coup sur moi dans un raclement de bois strident. J'ai une nouvelle salve de peur, mon cœur ne tiendra pas ce rythme. Avant même d'avoir commencé à réfléchir je me jette sur la gauche pour esquiver le mobilier, et plonge dans l'escalier que je dévale en roulant jusqu'à son angle droit. Qui me stoppe brutalement grâce à ma tête. Le meuble part se fracasser contre la porte de ma chambre qui tient bon. J'ai toujours dit qu'elle crochetait trop bien.

Je me relève comme je peux, complètement sonné. Si un mur ça fait mal dans le dos, ça fait encore plus mal au crane. J'ai l'impression d'être…Je sais pas en fait, j'en sais rien. Je bascule lentement sur le côté et retombe dans la dernière ligne droite de l'escalier, que je dévale une fois encore.

Trou noir. Je ne saurai dire combien de temps il a duré. Déjà, quand je me suis réveillé il a fallu que la situation me revienne, mais elle est vite revenue. Faut dire que quand vous avez mal partout comme ça, vous vous dites assez vite que vous êtes pas dans votre lit.

Non. Je suis dans le salon, 'fin…Je suppose vu qu'il est en bas de l'escalier. Je cherche ma lampe en priant qu'elle m'ait suivi dans ma chute. Je reconnais bien les tomettes froides du salon au toucher. Ouf ! La lampe est là. Je la rallume.

Le salon est encore plus menaçant que ma chambre. La pièce est suffisamment vaste pour ne jamais être totalement éclairée ne serait-ce que dans la pénombre. Le faisceau de ma lampe se perd dans cette salle pas très grande mais assez grande pour perdre la lumière qui n'est pas arrangée par les nombreux meubles.

Je me redresse comme je peux sur mes jambes qui peinent énormément à me soutenir. Je tente de remettre mon esprit en marche. Résumé : je me retrouve seul dans ma maison en pleine nuit, en plein orage et sans électricité, ma sœur a été électrocutée, le Macstodonte n'est pas en état de marche, je me suis fait attaqué par le biais de l'iBook par une sorte de gros monstre à moteurs, puis agressé par mon meuble à chaussures…Eh attends !

L'iBook ne fonctionne plus ! Comment le meuble m'a attaqué ? Punaise mais je suis sous acide ou quoi ? C'est vraiment X.A.N.A. qui m'attaque ? Comment fait-il ?

C'est un petit bip éloigné venant du fond de la maison qui me répond. Mon dieu. Les onduleurs.

Tous les ordinateurs de la maison, l'iMac de ma mère, le MacBook de mon père et la vieille tour familiale, sont sur batterie ou onduleur. Un onduleur est un appareil relié entre la prise et l'ordinateur. Il permet notamment de stabiliser la tension pour l'alimentation mais aussi de laisser les machines en état de marche lors d'une coupure de courant. Les onduleurs de la maison sont assez costaux et peuvent bien tenir 5 heures. Tout comme la batterie du MacBook de mon père. X.A.N.A. a donc au moins trois bastions pour m'attaquer. Ma mission est donc simple. Les neutraliser un à un. Le problème, c'est qu'à chaque bastion je ne sais pas à quoi je vais faire face…

Je continue de réfléchir du plus silencieusement possible dans le salon. Je n'arrive plus à faire la différence entre réel phénomène et illusion de peur : j'ai l'impression de voir l'écran de la grande télé cathodique crépiter dans le noir, pourtant quand je passe la lampe il est bien éteint…J'ai l'impression, et sans doute pas à tort, que toute ma maison peut se retourner contre moi à tout moment. Je ne me sens pas bien, j'ai des tics et des spasmes et j'ai une profonde envie de vomir, je suis gelé de sueurs froides, essoufflé, mes yeux sont devenus secs et salés à force de pleurer…

Les pièces les plus proches du salon sont : la cuisine/salle à manger, le bureau, le couloir du fond qui mène à la cave et à la buanderie et l'escalier duquel je viens de tomber. Normalement la machine la plus proche de moi doit-être…Le MacBook de mon père, qu'il laisse toujours négligemment traîner sur la table familiale. Sa batterie se retire via deux loquets type interrupteur, pas besoin d'outil, c'est même plus facile que sur l'iBook. Compte tenu de la distance et la facilité, je ferais mieux de commencer par celui-là. Après, certainement aller au bureau, là où se trouve l'iMac de ma mère. Puis ensuite, la dernière étape c'est le couloir du fond. La tour familiale se trouve sur un petit bureau dans un angle du mur.

Je tente vainement de me rassurer : c'est ma maison. Celle qui m'a vu grandir, je la connais bien, je connais tous ses objets, toutes ses pièces, c'est mon univers, elle ne peut pas être source de peur, dans le pire des cas, il reste encore moins de cinq heures.

Non…Ça ne va pas le faire, je suis tout seul dans cette maison. A la merci d'une intelligence artificielle sanguinaire voulant apparemment ma mort. Chaque objets peut devenir une machine à tuer à tout moment et être totalement imprévisible, même si je connais cet objet. Concrètement, je ne connais plus rien de ma maison à l'heure actuelle, je ne sais pas du tout ce qu'il peut se passer, et le seul moyen que j'ai de sortir de ces ennuis c'est de désamorcer les ordinateurs.

Lentement, hésitant, tremblant comme une feuille, je remets la lampe devant moi et met lentement un pied devant l'autre. Je recommence, un peu plus vite. Troisième fois. A force de recommencer je finis par obtenir une démarche lente, prudente et très peu assurée vers la cuisine. Elle n'est vraiment pas loin du salon mais semble à des kilomètres. Comme si j'étais dans un cauchemar. Sauf que mes sensations de froid, de peur, le toucher de la lampe, bref, tout ce que je ressens en ce moment me hurle que non, c'est la réalité. Ta terrible réalité. Je ne me réveillerai pas si je me retrouve en danger de mort, le risque est réel, palpable…

Faut que j'arrête. Je panique, c'est pas bon. Pas bon du tout. Faut que je me ressaisisse. Faut que j'arrête de penser. Si je réfléchis je prend peur. Faut que je me concentre sur l'instant présent. Mais l'instant présent me fait peur aussi ! Faudrait que je détermine lequel des deux me fait le plus peur. EST-CE QUE C'EST LE MOMENT DE FAIRE DES CALCULS FRED ? File dans cette cuisine tout de suite ! Tu es en danger alors grouille toi !

Je donne un coup d'énergie à ma marche, bifurque sur la gauche pour passer à côté du sofa, longe le mur du salon, jusqu'à la porte. Je m'arrête et passe lentement la tête et la lampe à travers l'encadrement.

Le MacBook est là, sur la table, luisant de ses reflets d'aluminium à la lumière de la lampe. C'est une machine assez grande et pourtant très fine, dernier cri. Rapide. Moins qu'un G5 mais mon père n'a pas besoin d'un monstre pour son travail. Les rares instants où il exploite beaucoup du machin, c'est pour jouer à Cro-Mag Rally, un jeu de course automobile un peu idiot d'homme préhistoriques.

Je scrute les environs autour du MacBook. La salle à manger est calme et silencieuse. En fait on entend que le simple tic tac de l'horloge murale. Ce bruit me rassure innocemment. Je le connais bien. Il m'est arrivé maintes et maintes fois de faire mes devoirs, prendre mon petit déjeuner ou dessiner dans la cuisine silencieusement à ses côtés, quelques souvenirs me reviennent.

Puis j'entends de nouveau, au loin dans la maison, un onduleur biper. Je reviens à la réalité, je me décide et entre dans la cuisine.

La pièce n'est pas très grande. Un carré dont la superficie se situe entre le salon et ma chambre. Le mur qui communique avec le salon est ouvert en une sorte de comptoir. Les trois autres sont bordés par les plans de travail. Au centre, prenant presque toute la place, la grande table ronde, sur laquelle est posé le MacBook, à la place de mon père. Enfin…Je dis grande, par rapport à la pièce. On ne pourrait y caser au grand max que 5 personnes je pense. On peut la rallonger, mais dans ce cas là elle ne rentre plus dans la cuisine, on la met dans le salon pour les repas de famille. C'est d'ailleurs toujours dur de lui faire passer la porte…

Je m'approche lentement du MacBook, sans prêter attention à autre chose. La lampe l'éclair comme un objet divin. Il réfléchis la faible lumière, d'une manière à la fois rassurante et terrifiante. D'un côté il est là, tout près, atteignable, de l'autre, qu'est-ce qui va se passer si…

Je tends lentement ma main vers l'appareil, mes doigts tremblent, je me penche sur la table, je ne me suis pas trop éloigné de la porte.

STONG !

Un bruit bizarre, méconnaissable, me fait faire un bond en arrière. Je manque de tomber à la renverse. C'était fort, violent, brutal et imprévisible. J'entends ma respiration à volume très élevé. Mon cœur a triplé sa vitesse en l'espace de quelques microsecondes. Je manque de vomir. Ma gorge est complètement bloquée, j'ai l'impression d'étouffer. De l'air passe encore en faisant siffler mes bronches pour tenter de libérer mon nez.

Lentement, doucement, je me calme comme je peux. Histoire au moins de reprendre mes esprits. Je me rends compte que sur le coup j'ai fermé les yeux, je les rouvre. La lumière de la lampe m'éblouit un peu, j'ai l'impression de la voir crépiter violemment sur le coup de la fatigue rétinienne. Mes globes oculaires refocalisent et me laissent comprendre ce qu'il s'est passé.

Le couteau à légumes. Là. Planté dans le bois de la table. Il vibre encore de son choc. C'est un assez gros couteau. Lame aiguisée d'inox. Solide. Elle a déjà tenu au découpage d'une courge de la taille de…de…la plus grosse peluche de Lucie, tiens, une sorte de gros lapin électrique. Assez innocemment, je me dis que mon corps n'aurait pas eu la consistance de cette courge face à ce couteau.

Je me sens pâlir à vue d'œil, le message est clair : on ne touche pas au MacBook. J'ai des ustensiles de cuisine et je n'hésiterai pas à m'en servir.

J'ai une profonde envie de faire demi-tour et de retourner me coucher, espérant sortir de ce cauchemar éveillé. Mais justement, je ne peux pas. Qui sait ce que je risque si je ne fais rien ? Il faut que je désamorce ce MacBook. Je n'ai pas le choix, ma vie, celle de mes amis, et peut-être même celle de la planète en dépend. Il faut que je tente un truc.

Me vient alors une idée très très bête, mais…qui peut marcher.

Je ne sais pas à quoi X.A.N.A. se fie pour me voir, mais…Sait on jamais. J'éteins la lampe, je m'accroupis et avance lentement dans le noir…

Je déteste le noir complet. Plus que la lumière d'une petite lampe torche. Tout devient mystère dans le noir, tout peut-être remis en cause. C'était quoi ce bruit ? J'en sais rien, je vois rien. Est-ce que c'est toujours l'horloge qui fait tic tac ? Qu'est-ce qui me prouve que c'est bien l'unique grand pied central de la table que je viens de toucher de mes mains ? J'en sais rien, il n'y a strictement aucune différence à ma vision quand j'ai les yeux ouverts ou les yeux fermés.

Je suis sous la table de la cuisine. Si j'en crois donc mon toucher, je remonte lentement le long du pilier de bois. Je tombe sur ce qui pourrait être mon plafond. Le dessous du plateau de la table. Je longe celui-ci, pour atteindre le bord du plateau. Je m'éloigne un peu du pied pour donner de la marche à mon bras, je passe la main par dessus le plateau, cherche un peu de mes doigts et tombe sur une surface très froide.

Le MacBook.

Je ressers ce que je peux de ma main dessus et tire lentement l'appareil vers le bord. Pas facile dans ma position, encore moins avec la chaise de mon père qui est assez entravante dans l'opération. Je tire lentement, silencieusement, je me tends. Seul le tic tac de l'horloge se fait entendre. Je n'aime pas ça, pas ça du tout.

A force de le tirer, le MacBook se retrouve plus dans le vide que sur la table, il bascule sous son poids et retombe dans mes mains. Pile à ce moment là un énorme bruit de métal surgissant de toute part se fait entendre. Une nuée immense de couverts vole partout dans la cuisine comme des oiseaux en colère de ce que j'entends. Je rattrape le laptop et la serre à la manière d'un doudou.

J'entends une assiette se briser à quelques mètres de moi. La table et son gros pied central semblent me protéger du X.A.N.A. déchainé. Le MacBook chauffe dans mes bras, il est allumé et ventile fort.

C'est l'apocalypse autour de moi. J'entend les couteaux, les fourchettes, les cuillères, les casseroles et les poêles voler au tour de moi, sifflant dans la pièce et s'écrasant un peu partout dans un immense fracas sans fin. J'ai peur, très très peur. Je ne vois rien de ce qu'il se passe. L'un de ces ustensiles peut m'atteindre à tout moment. Je me remets à pleurer, j'ai envie de hurler.

Sans réfléchir je me relève brutalement, manque de me cogner contre la table et fuit la cuisine avec la chance inouïe de ne croiser aucune trajectoire. Mes jambes ont la soudaine envie de sauver leur peau et donnent tout ce qu'elles peuvent dans ma course. Je rallume ma lampe, j'aperçois à peine le salon, particulièrement le lampadaire qui tente de me barrer violemment la route en tombant devant moi. Je saute instinctivement par dessus, évite une télécommande qui part dans le mur et file vers la porte du fond. A l'encadrement de celle-ci un câble Ethernet se déploies sur mon passage, mon pied se prend dedans. Je perd mon l'équilibre et donne tout à mes jambes pour tenter de le reprendre. Je ne comprend plus rien, mon corps est en ébullition. Mon cerveau calcule sa survie à une vitesse qui me dépasse, les réflexes se déclenchent sans la moindre réflexion. La lumière de la lampe vacille violemment avec le mouvement de mes bras, elle m'éblouis, me replonge dans le noir...Je ne comprend qu'à peine ce que je vois. Au dernier moment je reconnais le mur du couloir. Je place mes deux bras devant moi, manquant de faire tomber la lampe et le MacBook. MacBook qui brûle et siffle violemment, il semble picoter aussi…

Il se charge, X.A.N.A. veut m'électrocuter. Je me relève du mur et repart vers le fond du couloir à toute allure. Le téléphone passe la porte du salon et cogne le mur où je me trouvais il y a quelques secondes dans un bruit assez violent.

J'ouvre la première porte sur laquelle je tombe et constate en vitesse où je suis. Les toilettes. Soulagement, je referme et verrouille violemment la porte. Je n'entends plus que le MacBook. Je m'assois sur la cuvette et pose la lampe sur une étagère, vite ! Vite !

Je retourne la machine et actionne les deux loquets. Je la secoue violemment. La batterie s'éjecte, frappe violemment la porte et retombe sur le sol. Le laptop s'arrête. Le silence revient.

J'ai les poumons en feu, je respire fort avec difficulté, j'entends le sang palpiter dans mes oreilles, je le sens couler dans tout mon corps de son rythme effréné, je suis trempé de sueur congelée. Doucement, je me calme. Comme je peux. Assis sur la cuvette. Lentement mon esprit revient à la normale, mes pensées redémarrent.

Un de moins. Encore deux.

To be continued...
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