Arc une nuit chez Freddie : troisième épisode
Trente-et-unième épisode : Massacre animal

S'il est bien un bruit que je trouve particulièrement oppressant, c'est le silence. Le silence, où l'absence totale de bruit, peut-être synonyme de beaucoup de choses effrayante, comme la solitude. Sur tous les points. Le néant, en somme, il n'y a rien qui vit autour de vous, rien qui bouge, rien. Le silence est aussi parfois pour moi…Une sorte d'irréalisme…La sensation de silence est souvent présente dans mes rêves et mes cauchemars, sauf exceptions, les souvenirs de l'auditions sont souvent très flous…

Et pourtant, c'est bien le silence qui règne dans les toilettes. Toute la maison semble s'être rendormie, comme dans une nuit habituelle. J'aurai envie d'espérer que X.A.N.A. n'ait pas réussi à infecter plus d'ordinateurs que mon iBook et le MacBook de mon père, mais j'en doute fort. Depuis qu'un réparateur a expliqué à mon père les risques de débrancher un ordinateur, ce dernier est devenu parano sur le sujet, et a conçu un système de survie redoutablement efficace. Tous les ordinateurs de la maison à l'exception du Macstodonte résistent à une panne de courant. Ils sont forcément en veille, à attendre.

Nauséeux, je me relève. Doucement. Mon corps répond de façon très approximative, les sensations que je ressens sont très étranges et difficilement descriptibles, une sorte de douleur altérée par la fatigue et mon esprit qui semble à moitié tapis dans son fil de pensée…

Je prend délicatement la poignée, tourne le loquet de déverrouillage, actionne l'ouverture, et pousse très lentement la porte, qui n'émet qu'un bruit léger proche d'un souffle. Le couloir aux horreurs réapparaît. Il a l'air tout à fait…Normal. Il n'y a plus aucune trace de ma fuite, le téléphone ne traîne pas devant la porte du salon…

Je commence sérieusement à douter de mes capacités mentales. Suis-je sous hallucinogène ? Réaction post-traumatique ? Médicament ? Drogue ? Poison ? Cauchemar intense ? Terreur nocturne ? Ceci est-il bien réel ?

J'ai envie de dormir. Profondément envie de dormir. Mon corps me hurle de le faire. Remonter dans ma chambre, doucement, retrouver mon lit, et oublier. Attendre le jour. Mais…Qui sait comment je me réveillerai si je ne fais rien ? Est-ce que je me réveillerai ? Est-ce que ma famille sera revenue ? Est-elle seulement encore vivante ? Suis-je seul au monde ?

Non. Je ne suis pas seul au monde.

La confrérie ! Mes amis ! Pourquoi n'ai-je pas pensé à leur appeler au secours ? Pourquoi me suis-je livré à moi même ? Ai-je tant que ça le réflexe de m'isoler dans le danger ? Pourquoi n'y ai-je pas pensé ?

Il faut que je les avertisse. Mais le téléphone fixe est électrique, donc touché par la panne de courant…Je n'ai que mon portable. Et mince.

Je l'ai de nouveau perdu. Je ne sais pas où il est. Et arpenter la maison à sa recherche me paraît trop risqué. Non…C'est évident, je n'ai pas le choix, je dois désamorcer les deux derniers ordinateurs seul. Ensuite, mettre la main sur mon portable et vite prévenir les autres avant que X.A.N.A. ne trouve un plan de secours. Je ne peux pas chercher mon téléphone alors que tous les objets de ma maison peuvent me tuer.

Prochaine étape, donc, à mon grand regret, le bureau. L'iMac du bureau. Ça ne promet pas d'être la fête. Je ne veux pas réfléchir à ce que X.A.N.A. a prévu pour m'éliminer dans cette pièce. Il est tellement de choses dangereuses dans une cuisine, dans un salon, et…dans un bureau…

Je remets la lampe droit devant moi. Je constate que sa lumière semble plus faible, mois assurée, plus vacillante. Je vais manquer de piles…Le pire, c'est que je ne saurai même pas dire quand.

Je reprends ma marche lente et prudente le long du couloir. La porte du bureau communique directement avec le salon, je dois repasser par ce dernier pour y accéder. Elle est à l'opposé de la cuisine. C'est une toute petite pièce sans fenêtre bourrée à mort de meubles et d'étagère. On n'a de place que pour s'y asseoir. En fait, c'est un ancien dressing, qui ne nous a jamais servi en tant que dressing. Comme la famille avait besoin d'un bureau, on l'a mis ici. Aujourd'hui, constellé de documents, de stylos, l'iMac G4 « Tournesol » est avec la lampe seul appareil électrique de la pièce. Heureusement que l'unité centrale est intégrée à l'écran, qu'elle n'aurait pas la place d'être ailleurs.

Je repasse dans l'encadrement du salon et constate avec malaise que tout est revenu à sa place, comme si rien ne s'était passé. Pourquoi X.A.N.A. fait-il ça ? Est-ce seulement X.A.N.A. qui fait ça ? N'est-ce pas moi qui déraille ? La chose qui disparaît dans ma chambre et le salon qui redevient clean après un massacre…Est-ce que ces choses ont vraiment eu lieu ? Ou est-ce moi qui les imagines ?

Ou alors…X.A.N.A. veut me faire perdre la boule. Et il est bien parti.

Comme pour enfoncer le couteau dans la plaie, le gentil tic tac habituel de l'horloge murale revient à mes oreilles de la cuisine. Tout est calme. Beaucoup trop.

J'entends quand même un onduleur biper. Celui du bureau. L'ordinateur y est branché. Il est forcément resté allumé. Oui ! Mais qu'est-ce qui me prouve que X.A.N.A. l'a infecté ? Rien…Absolument rien. Tout comme je n'ai plus de preuves qu'il a affecté les deux autres. Je pourrai bien consulter les consoles mais je devrais pour ça redémarrer les machines…Risqué.

Je continue donc, méfiant comme pas possible, lentement, silencieusement, à me diriger vers le bureau. Je contourne le sofa, passe devant la table basse et atteint la porte du bureau. Doucement, doucement. C'est certainement dangereux. Je me place à côté de la porte et, sous le coup de la surprise, éteint la lampe. L'iMac bourdonne. Ce vieux G4 au design très moderne est allumé !

Je reste un moment sur le côté de la porte à réfléchir quoi faire. Mais mes possibilités sont minces, je ne sais pas ce qu'il y a derrière le bureau…Il faudrait que je regarde.

Je passe lentement la tête dans l'encadrement de la porte, je m'apprêtais à braquer la lampe sur la zone en question, mais je me retrouve soudain tétanisé. La pièce n'est pas dans le noir complet !

Je fais volteface, mon cœur a fait une nouvelle embardée, mes poumons peinent à suivre, je me plaque dos au mur. Il y a des lumières dans le bureau.

Pourtant, les lumières qu'on peut y voir n'ont rien de celles d'une lampe. J'ai reconnu le petit voyant blanc de l'iMac, mais deux points rouges luisaient non loin de lui. On aurait dit de tout petits yeux.

Qu'est-ce que c'était ? Quel objet peut faire un tel effet dans le bureau ? Je ne vois pas. A part le Mac il n'y a rien qui émet de la lumière là dedans. Et ça ne peut pas être la souris laser, elle ne fait pas deux points de lumière. Ou alors c'est moi qui vois double ? Non…Je ne voyais pas double tout à l'heure…Qu'est-ce qu'il AÏE !

Une méchante douleur se fait ressentir sur ma jambe droite. Comme si on venait de m'enfoncer quatre aiguilles dans le mollet, mais…Plus épais que des aiguilles, et plus crochu.

Sans réfléchir, je baisse la tête, la paire d'yeux rouge se trouve non loin de ma jambe. Qu'est-ce que c'est que c'est horreur bon dieu ! Par réflexe je braque la lampe. La bestiole retiens sa prise et se sauve en crissant.

Un rat.

Un rat dans la maison…Je me demande d'où il vient. C'est agressif ces bestioles là…Et dangereuses, et apparemment, celui-ci en a après moi…M'a-t-il vu ? A-t-il eu peur de ma présence ? Ou c'est X.A.N.A. qui le possède ? J'en sais rien, pas eu le temps de voir précisément ses yeux, l'iMac allumé pourrait indiquer que oui, mais…Je n'ai pas meilleure preuve. Cela dit, les yeux de la bête brillent. Pas très naturel. A creuser…En attendant…Il m'a fait très peur, j'ai l'impression d'avoir un trou dans la poitrine tellement mon cœur s'est emballé, mais il est parti. Il a eu peur de la lumière on dirait…

Mon mollet me fait horriblement mal. J'éclaire la blessure. Heureusement on dirait que la bestiole n'a pas eu le temps de s'enfoncer bien profond. J'espère que ce rat ne portait pas de maladies. Va falloir que je désinfecte ça, mais avant…

Je rentre dans le bureau. J'ai tout juste la place de me tenir dans la pièce avec la chaise à côté. L'onduleur est sous le plateau central, non loin de la multiprise, il faut que je le débranche. J'ai peur. Je ne sais pas ce qui peut se passer. Je me baisse lentement, tremblant comme une feuille. La lampe éclaire l'onduleur. C'est un gros caisson noir avec une petite lumière verte qui clignote. Elle signifie qu'il est passé sur batterie, histoire de maintenir l'ordi en marche. La prise se trouve juste derrière le boîtier. Courage. J'avance ma main. Courage. Elle tremble. Courage. Quelques centimètres. Courage. Je…

CRRIIIIIIIIII !

Déboulant de l'autre bout du salon à toute vitesse, le rat se dirige vers moi, surpris par son cris je fais un bond de stupeur et me ramasse méchamment le bureau. Ce qui n'arrange pas ma bosse de tout à l'heure. Ça fait mal, très mal, j'ai presque l'impression de sentir la douleur partir de ma tête et se propager dans ton mon corps pour crier son état d'urgence. J'entends les petits pas se rapprocher, je recule brusquement et saute sur la chaise de bureau. Les yeux rouges apparaissent dans mon champ de vision et sautent sur la chaise. Par pur réflexe je saute sur le bureau qui branle violemment, faisant tomber une étagère dans un bruit infernal d'objets en tout genre qui tombent dans le chaos le plus total. Surpris, je saute au sol et repart dans le salon, ma jambe n'aime pas ce petit manège, j'aperçois les goûte de sang perler derrière moi, et le rat qui me rattrape. C'est fou comme une bestiole si petite peu changer un bureau en bazar de l'enfer…

Je cours sans regarder devant moi, attentif au rat qui me rattrape, de mémoire je risque d'être stoppé par le sofa. Il faut que je bifurque. J'ai envie de vomir. J'ai mal à la tête…Avant que je ne fasse quoi que ce soit, une sombre ombre noir saute sur le rat et l'envoie à l'autre bout du salon.

Surpris, je stoppe ma course, je glisse et tombe dans le sofa.

Une bête plus grosse est arrivée dans la pièce tellement vite que j'ai à peine pu la discerner, elle est grise et hurle violemment de ce qui semble être une haine absolument horrible. Cette voix me glace le sang. Pourtant, je la reconnais.

C'est Guismo.

Guismo. Encore un membre de la famille dont je vous parle trop tard. Il faut dire qu'en temps normal il n'est guère important. Beaucoup lui trouvent un charme à sa longue fourrure grise tigrée et ses jolis yeux verts. Et il est assez imposant. Plutôt bon vivent. Il ne s'est jamais trop préoccupé des soucis de la vie. Il mange, il dort. Parfois il joue, parfois il sort, mais c'est tout. Après, il adore ronronner sur vos genoux quand vous regardez la télé ou jouez sur le G5, ce vieux chat de 10 ans est l'incarnation même du calme et de la sérénité.

Sauf qu'ici, ce n'est plus Guismo qui commande le chat, mais un féroce instinct de machine à tuer. Jamais je n'ai vu Guismo aussi vif et haineux. Il a sauté sur le rat comme la faucheuse s'emparerait d'un enfant : violemment, sauvagement et cruellement. Laissant derrière lui de grosses traces d'hémoglobine. Mais apparemment, le rat a survécu. Les deux monstres se poursuivent dans toute la pièce à une vitesse déconcertante, n'étant repérables qu'à leurs violents hurlements.

Tétanisé par la scène, je ne sais que faire, je ne peux pas intervenir. Mais si je ne fais rien, les deux bêtes vont s'entretuer, c'est beaucoup trop violent. Il faut que j'aille couper l'onduleur. Vite.

Je me lève et cours vers le bureau. Le rat a apparemment tenté de me rattraper mais Guismo l'en a empêché. Ça hurle, ça cogne, ça bouscule des objets, je ne peux pas voir ce qu'il se passe, c'est d'une violence monstrueuse. Je me rebaisse au niveau du caisson et attrape violemment la prise, et tire de toutes mes forces. Puis j'appuie sur l'interrupteur de l'onduleur.

J'ai reçu une violente châtaigne sur la fin, mais j'ai réussi. Le massacre dans la pièce d'à côté s'interrompt. Le lourd silence revient dans le salon.

Je ne saurai dire quel est le pire. Le vacarme ou le silence. Le silence qui me rappelle violemment que mes oreilles sifflent. Que j'ai très mal à la tête et que mon sang palpite. Je commence sérieusement à me demander si je vais finir la nuit à se rythme. Je ne sais même pas quelle heure il est.

J'entends un miaulement éraillé dans le salon dans le salon. Guismo ! Mon chat ! Mon dieu ! Je me relève du mieux que je peux et me dirige vers le salon en quatrième vitesse, je braque la lampe, partout. Où est-il ?

Il est là. Etendu sur le sol. Mon gros chat gris. Cet ami qui a toujours vécu dans cette maison, d'aussi loin que je me rappelle, que j'ai vu chaton, jeune chat, et bon adulte…Il est là, étendu sur le sol, respirant violemment, non loin de la carcasse du rat littéralement explosée. De grandes traces rouges entaillent sa belle robe grise…

To be continued...
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