Arc une nuit chez Freddie : quatrième épisode
Trente-deuxième épisode : Allô ? A l'eau...

Je regarde l'animal meurtri. Ce ne sont, tout comme ma jambe, je pense, que des égratignures, mais…rien n'est moins sûr, il faut que je fasse le peu que je puisse faire, il faut que j'amène Guismo à la salle de bain, que je désinfecte et bande ses blessures, et que j'en fasse autant pour la mienne.

Mais c'est potentiellement risqué à l'heure actuelle. X.A.N.A. a encore au minimum une opportunité d'attaque.

Je déteste ce genre de dilemme. Si je vais désactiver le dernier onduleur, je prends le risque d'aggraver les blessures du chat et de ma jambe. Si je pars les soigner, je prends le risque de me faire attaquer. Mais je ne peux pas prédire quel choix vaut mieux que l'autre. La seule chose que je sais, c'est que si je fais le mauvais choix, je risque gros. Très gros.

Je fais les cent pas dans le salon. Mon cerveau parvient à peine à réfléchir, mes pensées sont paralysées par les chocs, la douleur, la peur, l'appréhension. La seule chose que je parviens à faire c'est la synthèse, je suis dans ma maison, seul, sans courant, face à une menace invisible qui utilise tout ce qu'elle peut pour me tuer, apparemment elle m'a blessé. Je n'arrive même plus à en être sûr tellement la situation est étrange. Je n'arrive même plus à déterminer si tout ce que je vis est réel…

Je réféchis. Comme je peux. C'est difficile. J'ai mal. Sur le sofa, le chat est calme, il semble sommnoler…

Que faire du coup ? Désinfecter les blessures à la salle de bain ? Désactiver le dernier onduleur au bout du couloir ? Attends une minute !

Après réflexion, depuis le début, X.A.N.A., dans son plan diabolique, semble avoir un point faible : sa portée d'attaque. L'intelligence artificielle ne m'a attaquée à chaque fois que dans un périmètre restreint à la proximité de sa machine d'attaque : ma chambre avec l'iBook, la cuisine et le salon pour le MacBook, le bureau et le salon pour l'iMac. Or…La salle de bain est loin du dernier onduleur. Or…Il est possible que X.A.N.A. ne puisse pas m'attaquer de là bas…

Je ne peux évidemment être sûr de telle affirmation, mais…Voilà qui approfondit la réflexion, je peux monter soigner le chat et ma jambe en espérant ne pas me faire attaquer, puis redescendre désactiver le dernier bastion en meilleur état.

C'est risqué, mais moins que l'inverse. Je prend donc Guismo dans mes bras, qui bouge à peine. Guismo a pourtant toujours détesté qu'on le prenne…Doucement, d'un pas lent et inquiet, je me dirige vers l'escalier. Je me sens étrange. Apeuré, mais…Plus vraiment stressé, plutôt mal à l'aise et triste. Anxieux aussi. Et j'ai mal…Partout.

Malgré ses blessures, le chat est chaud et doux, comme le coussin d'un bon lit. Je sens son petit cœur battre sous sa poitrine, ça me revigore un peu. J'arrive au pied de l'escalier que j'ai dévalé tout à l'heure. Allez. Une marche. Une autre. Oh hisse ! Une autre…

Très lentement, plusieurs minutes plus tard, j'atteins le haut de l'escalier. Je suis de nouveau dans le couloir. Je constate que là aussi, le meuble à chaussures à l'air d'être à nouveau à sa place. Encore une fois, aucune trace de mes chimères. Tout comme ma chambre, certainement déserte de son étrange chose meurtrière qui a manquer de me briser le dos quelques instants plus tôt…Ne doit rester que mes traces…Un iBook sans batterie plein de sang, comme le MacBook désossé dans les toilettes, ou l'iMac débranché dans le bureau. Même si d'un côté je ne peux y croire je ne peux m'empêcher de penser que je suis dans un délire profond au point d'imaginer des attaques de X.A.N.A…Un choc face à l'extinction du Macstodonte, ou l'électrocution de Lucie ? C'est quand même très excessif comme réaction. Et c'est bien trop immersif pour être dans ma tête. Mais…En même temps…Une personne victime de délire…Ne fait pas différence entre fiction et réalité…

Inquiet et hésitant, j'arpente une nouvelle fois le couloir, toujours plus noir. Avec la faible lumière de ma petite lampe qui fatigue. La salle de bain se trouve à l'autre bout du couloir. Pas loin de la trappe du grenier. J'avance lentement et fini par atteindre la porte.

Je percute un peu à ce moment que je n'ai aucune idée de l'heure qu'il est. Je n'ai aucune idée d'où j'en suis dans cette nuit de cauchemar, je ne sais pas si les parents vont revenir, si ma sœur est encore vivante, je ne sais pas. En fait, je ne sais rien de ce qu'il se passe…Je suis fatigué. Plus le temps passe et plus je me sens vaciller. Plus je fais d'efforts et moins mon corps me répond, et avec de moins en moins d'aisance. J'ai tellement envie de retourner dans la chambre et rejoindre mon lit pour terminer le bout de nuit qu'il me reste, oublier ces affreux cauchemars et retourner dans le calme du sommeil…

La porte de la salle de bain s'ouvre en grinçant. C'est une des plus vieilles portes de la maison, et contrairement aux autres, mon pères n'a jamais changé sa poignée. C'est la seule qu'on a avec celle des toilettes qui ferme à clé. J'entre lentement dans la pièce.

La salle de bain Meuringuaise n'a rien de bien extra ordinaire, elle est plutôt petite, rectangulaire, couverte de carrelage bleu-vert, avec une petite fenêtre sur le mur face à la porte, sur la droite, le lavabo, gros bloc de marbre blanc en toc soutenu par du bois sombre. Sur la gauche, un vieux porte-serviettes de métal devant une petite baignoire trop petite pour qu'on tienne allongé dedans sans avoir la moitié du corps hors de l'eau. Au dessus du lavabo, des placards, dans celui du milieu se trouve les médicaments et la trousse de secours. C'est là que je dois chercher.

L'endroit est calme et silencieux. Aucun bruit. Je rentre, pose Guismo qui s'est endormi comme une pierre sur le bord du lavabo, de son air calme habituel. J'ouvre le placard et regarde. Il y a ce qu'il faut. Du désinfectant et des bandages. C'est pas une séance de réanimation, mais pour Guismo comme pour moi, ça devrait suffire, enfin…j'espère. Je ne sais pas à quelle profondeur le chat est blessé.

Je m'apprête à prendre la bouteille de désinfectant quand je suis stoppé net par un petit son de vibration se trouvant juste à côté de moi, sur la droite du lavabo. Je reste tétanisé par le bruit. Qu'est-ce que c'est que ça ? Je connais ce bruit. Je ne me rappelle plus ce que c'est. Je ne sais qu'une chose. Je le déteste. Je l'ai toujours détesté. Qu'est-ce que c'est ?
Je me tourne vers la droite et retiens un cri d'horreur. Il y a une petite lumière verdâtre juste à côté de moi, un petit carré de lumière. De quelques centimètres de côtés. Sur le quel se trouve affiché en noir une sorte d'œil que je connais trop bien pour ignorer.

Mon téléphone. J'aurai dû y penser.

Même si je l'oublie tout le temps, il n'est effectivement pas rare de trouver mon téléphone dans la salle de bain. C'est bien là que l'avait trouvé Céleste la dernière fois. Je l'oublie souvent ici. C'est l'endroit où il me fiche le plus la paix. La salle de bain est l'endroit de la maison le plus éloigné de tout et celui où bizarrement le réseau capte le moins. Un paradis pour téléphone Freddien.

Avant que je ne prenne le temps de réagir que le tapis sous mes pieds se dérobe sous le lavabo, je tombe brutalement en arrière et m'étale en plein milieu de la pièce, j'entend l'énorme bong de ma tête contre le sol vibrer comme un bourdon de cathédrale. Accompagné d'une sensation lourde, très lourde, de douleur.

A défaut de savoir quoi faire, je tente lourdement de me relever. Au moins ça. Au moins quitter la dureté et la froidure de cet agressif carrelage. Faut que je réfléchisse. Qu'est-ce que je fais maintenant ? Je me suis fait roulé. Faut que je trouve un truc. Quelque chose, n'importe quoi. Une idée, un plan, un miracle…Je réussi à me redresser sur mes genoux avec peine. Mais je n'ai pas le temps de faire plus. Le porte serviette se précipite sur ma personne et me plaque contre la baignoire.

Une odeur nauséabonde arrive à mon nez. Je n'ai pas pu tenir. Sous l'effet du choc et de cette énième dose de terreur, mon corps n'a pu garantir sa stabilité, j'ai vomi tout mon diner dans la baignoire d'un coup brutal. Ponctué de violentes toux très agressives niveau gorge. Je tente de rétablir un minimum de survie au sein de mon être, et après quelques efforts pour lutter contre la panique suffocante, je retrouve une grinçante et haletante respiration.

Les fonctions vitales se remettent en route. J'entends de nouveau mon cœur battre et c'est comme si mon cerveau revenait quelque peu à la raison. Très affecté par les évènements. Je sens les torrents de sels qui coulent de mes yeux rejoindre mes sucs gastriques dans la baignoire.

C'est à ce moment là que je comprends ma position. Je suis à genoux, tête penchée dans la grande cuve. Je tente de me relever, mais je sens quelque chose de dur lutter contre mon mouvement dans mon dos. Le porte-serviette me retient. Je suis coincé.

Je tente de tourner la tête pour essayer de comprendre ce qu'il se passe. Mais je n'ai pas besoin de beaucoup de temps. Posée sur le lavabo, ma lampe éclaire la menace de plein fouet. Le robinet.

Il est allumé. Et coule à pleine puissance. Remplissant la baignoire d'un mélange d'eau, de larmes, de vomi et de sang. Je constate que mon nez saigne de nouveau.

Je reste un moment sans comprendre. Pourquoi le robinet coule ? J'ai l'impression profonde d'être ralenti. Et la sensation de ne plus respirer assez pour alimenter mon corps. Bien que je respire plus fort qu'un taureau en pleine hargne. Et pourtant…Le plan fini par me venir. X.A.N.A. veut me noyer.

C'est simple quand on y réfléchit. Je ne peux pas me relever, et je ne pourrai maintenir longtemps ma tête hors de la baignoire, il y a bien un moment où mes cervicales vont me perdre. Quand le niveau d'eau sera arrivé au trop-plein du siphon, il y aura de quoi submerger bonne partie de mon visage.

Qu'est-ce que je peux faire ? Je suis paralysé. Je n'ai aucune solution. Le porte-serviette me tiens mieux qu'un CRS qui plaque un manifestant. Je ne peux même pas dégager mes bras. Je suis littéralement maîtrisé, neutralisé. X.A.N.A. n'a plus qu'à attendre ma lente mort qui risque certainement d'être belle à voir. Un tas de visions terrifiantes défilent dans ma tête. Je me vois quittant mon corps, je revois des souvenirs de ma famille, des parcelles importantes de ma vie…La naissence de Lucie, mon entrée au lycée, ma rencontre avec Jessie, les moments passés à programmer avec mon oncle, ponctué d'une dure et fixe image terrifiante. Une grande pierre noire au milieu d'une vieille herbe verte torturée par le temps.

Ci-git Frédéric Meuringue, 1988 – 2003
Sauvagement noyé par une intelligence artificielle.

A notre cher Fred, sa famille, la confrérie.

Je n'ai aucune échappatoire, c'est fini. C'est là que tout s'arrête, c'est là que tout finit, c'est là que tout devient noir pour moi. Je sens l'eau…Enfin…Le gluant mélange, arrivé au niveau de mon menton. Mon cou force de tout ce qu'il peut pour me maintenir hors de l'eau. Mais à quoi bon lutter…A quoi bon retarder d'avantage ma mort et faire durer ma souffrance ?

Il paraît que la noyade n'est pas une mort si douloureuse. Quand l'eau rentre dans les poumons, le cerveau, alors convaincu que tout est perdu, envoie de l'endorphines à doses psychotiques dans tout le corps histoire que le départ vers l'au delà se fasse dans un calme et une sérénité profonde…Je sens l'atroce texture arriver à mes lèvres…

Et d'un coup le porte-serviette ne me tient plus. Il tombe en arrière et m'entraîne brutalement avec lui. Je…Je…Je suis sauvé. Je regarde de loin l'horrible baignoire couler pour rien. Je me relève doucement, j'ai l'impression d'avoir du fer rouge sur le dos. Sonné, je coupe le robinet.

Le silence revient dans la pièce. Tout est redevenu comme avant, à ceci prêt que le porte-serviette est reversé par terre et la baignoire remplie d'un mélange complètement dégelasse.

Debout, à peine équilibré sur mes pauvres jambes, complètement soufflé d'avoir échappé au sort de la faucheuse, je me tourne vers le lavabo. Guismo dort encore. Ce chat a toujours été imperturbable. Ce calme béant de sa part me rassure un peu. Si on oublie ses griffures, on dirait que tout va bien. Je me tourne vers mon téléphone.

L'engin est éteint. Sans vie dirait-on. La LED de mise en veille ne clignote pas…Hésitant, je le prend en main, et presse un bouton. Rien. Me doutant que je prend des risques énormes, mais…Par curiosité de survie, j'appuie sur le bouton d'allumage. Rien.

Symptôme connu, habituel, que j'ai toujours eu joie de constater, encore plus ici, sur ce téléphone.

La batterie a lâché.

Il faut dire qu'elle est assez vieille et pas trop faite pour les attaques de X.A.N.A., quoi qu'il en soit, cette vieillerie m'a sauvé la vie. Ouf.

Sans trop attendre, je prends, comme prévu, le désinfectant. J'en vaporise un peu sur Guismo, qui se réveille doucement et miaule pour manifester son mécontentement. Ça le gêne. Evidemment. Mais bon. Guismo est calme et compréhensif. Il ne va pas s'énerver pour ça. J'asperge également ma jambe. Ça pique un peu mais ce n'est pas bien méchant. Enfin, je bande les blessures, celle de ma jambe avec facilité, celles de Guismo avec un peu plus de complication. Non pas que le chat soit réticent à être manipulé, mais surtout qu'il est lourd comme pas deux. Une fois les maux réparés, je réfléchis.

Depuis le début de la nuit, X.A.N.A. m'attaque avec toute source électrique qui reste dans la maison. Onduleur, batterie…Et ce qui fait que je ne peux pas riposter contre lui, c'est que justement, ma seule arme d'attaque, le Macstodonte, est démontée et privée d'électricité. Mais…Après réflexion, il me vient une idée…

To be continued...
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