- Capitaine de la garde ? Prince Fuku ? répéta le médecin qui semblait de plus en plus perdu.

- En quelle année êtes-vous né, Okura-san ? demanda encore Junnosuke que la situation intriguait beaucoup.

- En l'an 1589.

- Quoi ?! Vous croyez être né…

- Je ne le crois pas, c'est un fait. A présent, cessez donc cet interrogatoire et rendez-moi mes armes. Nous devons reprendre notre route vers le palais impérial.

- Vous n'aurez pas loin à aller dans ce cas, il est juste derrière. Mais pour le moment, vous devez rester allongé, le temps que vos blessures cicatrisent.

- J'ai déjà vécu pire.

- Je n'en doute pas, répondit encore le cascadeur en rentrant dans son jeu. Mais si vous voulez pouvoir protéger le prince, il faut être raisonnable.

- Je ne veux pas que vous ayez mal à cause de moi, capitaine ! s'exclama alors le jeune Fuku.

- Votre Altesse…

- Restez allongé comme le disent ces gens… s'il vous plait.

- Votre Altesse, vous savez pourtant que vous ne devez pas me considérer autrement que comme un serviteur… Vous n'avez pas le droit de vous attacher à moi…

- Je le sais mais… je ne peux pas…

C'était une évidence lorsqu'on regardait l'enfant : il voyait en l'adulte un grand frère qu'il aimait beaucoup et qu'il lui coûterait de perdre.

- C'est le souhait de votre prince, Okura-san.

- Je ferais selon votre désir, Votre Altesse, rétorqua l'homme en regagnant son lit.

- A la bonne heure. Restez tranquille maintenant.

Sur ces mots, le médecin quitta la pièce en entraînant Junnosuke à sa suite.

- Pourquoi l'encouragez-vous dans sa psychose ?

- Parce qu'il a l'air saint d'esprit.

- C'est le propre des psychosés. Et puis honnêtement… saint d'esprit, alors qu'il se prend pour un samurai de l'Ere Edo ? Vous vous moquez de moi ?

- Si c'est juste une psychose, comment expliquez-vous que le petit aussi soit persuadé de tout ça ?

- Je ne sais pas pour le moment.

- Ecoutez, je vais faire une recherche pour voir si aucun enfant du nom de Fuku n'a été porté disparu. Dans combien de temps pensez-vous qu'Okura-san pourra sortir ?

- S'il reste tranquille, d'ici une dizaine de jours. Pourquoi ?

- Je pense les héberger en attendant de trouver une solution. Je me sens responsable d'eux en quelque sorte.

- Et bien… je suppose que si l'enfant n'est pas porté disparu et qu'il est son fils…

- Voilà une explication plausible justement : si le petit est le fils d'Okura-san, il joue probablement le jeu de son père par amour.

- C'est possible en effet.

- Bon en tout cas, je vous les confie. Je ferais mes recherches.

Quelques jours plus tard, le tournage avait repris son cours pour Junnosuke, pourtant celui-ci, tout en étant concentré car avec des armes même émoussées, la moindre faute d'inattention était dangereuse, pensait sans cesse à l'étrange patient de la chambre 108 de l'hôpital.

En allant le voir chaque soir, il avait fini (avec beaucoup de mal malgré tout) par lui faire comprendre qu'il se trouvait en 2016 et non plus en 1615 et que s'il l'avait vu revêtu d'une armure le jour où il l'avait sauvé, c'était parce qu'ils tournaient un film historique dans lequel il jouait un général. Les termes utilisés ne disaient rien au capitaine Okura, pourtant il avait bien du admettre que l'étrangeté du décor autour de lui ainsi que les vêtements portés par les gens qui l'entouraient donnaient raison à Junnosuke. Et à force de parler à Tadayoshi, le cascadeur commençait vraiment à se demander si tout ce que racontait le capitaine ne recelait pas une part de vérité, car les détails qu'il mentionnait sur l'époque, révolue depuis des siècles mais dont il disait venir, étaient trop justes pour n'être que pure invention. Et s'il disait la vérité ? Si, d'une façon totalement inexplicable, une telle chose était possible ? Son extrême ressemblance avec le fameux Toranosuke dont il avait appris que Tadayoshi était l'amant, n'était-elle que pure coïncidence ? Ces questions tournaient en boucle dans sa tête alors qu'il conduisait vers l'hôpital dont le capitaine devait sortir en compagnie du petit Fuku. Enfant qui n'était déclaré manquant dans aucun orphelinat ni centre et qu'aucune famille n'avait déclaré disparu, ce qui augmentait encore le mystère, car le cascadeur avait acquis la certitude que Tadayoshi n'était pas son père non plus. Qui étaient-ils tous les deux ? Etaient-ils réellement un prince impérial et son capitaine de la garde, tombés du ciel depuis l'Ere Edo ?

Junnosuke se gara sur le parking et attrapa les sacs de vêtements qu'il avait pris pour eux. Tadayoshi faisait à peu près la même taille que lui donc il avait entassé quelques unes de ses propres affaires, mais il avait du en acheter pour le petit Fuku.

Il arriva à la chambre juste au moment où le petit garçon disait à son protecteur :

- Capitaine, pensez-vous que nous rentrerons chez nous un jour ? Cette… époque me fait peur…

- J'aimerais pouvoir vous répondre oui pour vous tranquilliser, Votre Altesse… mais en toute franchise, je l'ignore…

Il y eut un court silence, puis Fuku reprit :

- Mais les choses pourraient être pires.

- Que voulez-vous dire ?

- Nous pourrions être totalement seuls… mais cet homme, Junnosuke, semble sincèrement se préoccuper de nous.

- Vous avez raison, intervint le concerné en entrant. Et je pense même pouvoir dire que j'ai de l'affection pour vous.

- Pourquoi ?

- Je ne sais pas, mais quelque chose me pousse vers vous.

Tout en prononçant ces mots, le cascadeur n'avait pas cessé de fixer Tadayoshi, ce qui finit par embarrasser ce dernier qui n'était pourtant jamais gêné de rien.

- Heu je vous ai apporté des vêtements.

- Nos vêtements nous conviennent, rétorqua Tadayoshi.

- Je n'en doute pas, mais ici, à cette époque, ils ne vous aident pas à passer inaperçus.

Il leur tendit alors les deux sachets et quitta la pièce pour leur laisser de l'intimité alors que les mots des infirmières lui revenaient en mémoire : ni le jeune Fuku ni son protecteur ne paraissaient se souvenir de la façon dont on utilisait une salle de bain et auraient même parlé de magie noire lorsqu'ils avaient vu couler l'eau au robinet du lavabo. Sans parler de la douche. Tous ces détails mit bout à bout achevèrent de convaincre le cascadeur de la véracité de cette histoire farfelue. Pour être juste, il faudrait donc les renvoyer à leur époque pleine de dangers, dans laquelle Tadayoshi risquerait quotidiennement sa vie. Et Junnosuke doutait franchement en avoir envie, sans s'en expliquer la raison.

Le choc fut grand pour tous les deux lorsque, revêtu d'affaires modernes, ils parvinrent à l'extérieur pour la première fois. Entre la circulation, les voitures-bus-camions en eux-mêmes, les avions qui passaient, les immeubles, la Sky Tree… C'était trop d'un coup et bien qu'il ait honte de se l'avouer, même Tadayoshi en fut effrayé. Déglutissant péniblement, il serra contre lui le pauvre Fuku terrifié.

- Entrez vite dans la voiture, leur dit soudain le cascadeur en leur désignant l'intérieur du véhicule. Plus vous resterez à l'extérieur, moins vous serez rassurés.

- Je n'ai pas peur, fanfaronna alors Fuku, avant de pousser un cri et d'enfouir son visage contre la chemise de Tadayoshi au passage d'une moto.

- Allez Votre Altesse, vous serez en sécurité dans cette chose, lui dit alors son protecteur.

Le petit garçon hocha la tête et grimpa, puis Junnosuke lui mit sa ceinture de sécurité, avant de faire de même avec Tadayoshi lorsque celui-ci eut pris place. Le cascadeur s'installa ensuite au volant et se mit à rouler aussi lentement que possible pour éviter que ses passagers, pas habitué au mode de transport, ne soient malades. Il profita du trajet pour se poser encore mille question et finit par conclure qu'aller voir une médium serait peut-être le meilleur moyen d'obtenir de vraies réponses. Il se promit d'y aller en sortant du tournage le lendemain et rangea l'idée dans un coin de sa tête.

- Voilà, c'est ma maison, finit-il par annoncer en se garant devant une minuscule bâtisse. Ce n'est pas grand mais vous y êtes les bienvenus. Par contre je vous demanderais de n'en sortir sous aucun prétexte.

- Nous sommes prisonniers ? demanda alors Fuku.

- Pas du tout. Mais l'extérieur est dangereux pour vous qui ne connaissez pas cette époque. Ici, dans la maison, vous êtes en sécurité. Vous comprenez ?

- Oui…

Le cascadeur résista à l'envie de lui tapoter affectueusement la tête car il ne s'agissait pas d'un enfant ordinaire et reporta son attention sur Tadayoshi qui l'observait, lui, d'un air mélancolique.

- Hum ?

- Non rien… Je me demandais juste ce que pouvait bien faire Toranosuke-san en cet instant…

Il y eut un blanc et, avec le plus de tact possible, Junnosuke répondit doucement :

- Tadayoshi, je pensais que vous aviez compris… L'époque dans laquelle vous êtes à présent se situe plusieurs centaines d'années après celle que vous avez quitté… Votre Toranosuke n'est plus de ce monde depuis des siècles…

De la douleur passa dans le regard brun, prouvant au cascadeur que ce fait ava it quitté l'esprit de son invité et crucifia le cœur tendre de l'hôte.

- Je suis désolé que mon visage vous le rappelle.

- Ce n'est pas votre faute mais… votre ressemblance est troublante. Tout autant que la similarité de vos prénoms.

- Peut-être que c'est un de mes ancêtres. Ca expliquerait la ressemblance physique.

- Certes… soupira le capitaine en s'approchant de l'unique fenêtre pour regarder pensivement à l'extérieur.

L'envie de l'enlacer par derrière pour le réconforter tarauda brusquement Junnosuke, qui la réprima tout comme sa soudaine envie de l'embrasser pour le consoler de sa peine. Le voir dans cet état de vulnérabilité alors qu'il était toujours si fort, lui serra la gorge. La violence de ses réactions le stupéfia d'ailleurs car il était plutôt réfléchi, mais il semblait perdre toute raison lorsqu'il s'agissait de son invité. Une question de plus à poser à la médium dès le lendemain. Et il espérait vraiment qu'elle aurait des réponses.