Il passa le reste de la journée à expliquer à ses invités la fonction de chaque objet qu'ils voyaient et leur apprit à utiliser la cuisinière, le micro-ondes et la bouilloire, leur montra enfin tout ce dont ils pouvaient avoir besoin pour se débrouiller chaque jour pendant son absence. Il leur déplia ensuite l'unique futon qu'il possédait et leur souhaita une bonne nuit car il devait se lever à trois heures le lendemain matin pour tourner des scènes de nuit, mais les deux rescapés rétorquèrent qu'ils préféraient l'accompagner que rester seuls chez lui.
- D'accord, mais vous resterez tranquillement dans un coin et vous n'interviendrez pas quoi que vous voyiez. C'est d'accord ?
- Vous avez ma parole, répondit le soldat.
- Alors on a un accord. Sur ce, bonne nuit à tous les deux.
Cinq heures plus tard, le cascadeur déjà habillé secouait Tadayoshi.
- Levez-vous vite. Je vous ai laissés dormir le plus possible par égard pour le prince, mais il va falloir partir.
Le capitaine hocha la tête et, à son tour, réveilla Fuku qui s'était collé à lui pendant leur courte nuit.
- Votre Altesse, éveillez-vous… Junnosuke doit partir…
L'enfant ouvrit des yeux ensommeillés et grogna.
- Vous devriez peut-être rester ici, fit alors remarquer le cascadeur.
- Non ! répondit alors vivement le petit garçon. Je viens, ajouta-t-il en se levant.
- Vous pourrez dormir dans la voiture, il y a un peu de route, le rassura leur hôte.
Le garçon hocha la tête et se dirigea vers la porte pour mettre les étranges chaussures que son second protecteur lui avait données et celui-ci s'accroupit pour en nouer les lacets, alors que Tadayoshi faisait de même avec ses propres baskets.
Tous trois allèrent ensuite prendre place dans le véhicule et Tadayoshi passa le voyage à observer son sauveur, de plus en plus persuadé qu'un lien existait entre eux bien qu'il ignore lequel précisément, pourtant Junnosuke, concentré sur la route, ne remarqua rien.
Arrivé sur place, le cascadeur fut immédiatement pris en charge par les maquilleuses et costumières, qui ne tardèrent pas à lui rendre son identité temporaire de général, perdant encore un peu plus le pauvre soldat déjà confus. Confusion qui atteignit d'ailleurs son paroxysme lorsqu'il s'aperçut que la scène qu'ils tournaient l'équipe était une réplique presque parfaite de ce que lui-même avait vécu avant de se retrouver propulsé dans le futur. Mais toutes ces considérations quittèrent son esprit en voyant Junnosuke sa battre au sabre. Il avait bien compris que les combats n'étaient pas réels, que c'était "pour de faux", mais le cascadeur était rapide, agile et sa technique était parfaite. Il n'aurait pas démérité dans ses propres troupes, bien au contraire.
Lorsque l'équipe fit une pause, une idée lui traversa l'esprit et le capitaine s'approcha du faux général.
- Oserais-je vous demander quelques passes ?
- He ? Au sabre vous voulez dire ? Je ne sais pas si c'est bien raisonnable. Vos blessures…
- Je me porte très bien et suis curieux de tester moi-même vos capacités.
- Là c'est pour ma santé que je suis inquiet. Quelque chose me dit que vous ne ménagez personne.
- En effet, ce serait fort stupide pour quelqu'un ayant mes responsabilités.
- Mah… Je suis compétiteur dans l'âme alors… je relève le défi.
Un sourire étira les lèvres du soldat.
- Parfait. Toutefois vous allez devoir me fournir un sabre.
- Pas de souci, répliqua Junnosuke en lui lançant sa propre arme.
Habitué, le soldat l'attrapa au vol avec adresse et attendit que son adversaire en ait récupéré une, sans se douter que tous deux étaient épiés et que le réalisateur, captivé, avait donné l'ordre au caméraman de filmer.
Les fers se croisèrent, puis le combat commença, chacun y mettant toute son adresse, sa force et sa vitesse. Les coups s'enchainaient sans trêve sous les yeux des observateurs. Pour le réalisateur, cela s'apparentait à une danse de la mort exécutée de mains de maîtres et il lui paraissait évident que l'homme sauvé par Taguchi-san, lui-même épéiste hors-pair, ne pouvait qu'apparaitre dans le film. Un rôle d'assassin, furtif et mortel, dont les attaques seraient déjouées par le général serait parfait, aussi, lorsque la joute prit fin, cria-t-il "coupez !", provoquant la surprise des deux combattants.
- Comment ça "coupez" ? Vous étiez en train de filmer ?
- Tout à fait. Navré de l'avoir fait sans vous n demander l'autorisation, mais votre duel était époustouflant. Vous ! Quel est votre nom ?
- Okura, répondit le concerné, peu habitué à être apostrophé de façon si familière.
- Okura-san, j'ai absolument besoin de vous dans mon film ! Vous ferez un parfait assassin !
Le terme choqua profondément le loyal soldat, qui se redressa fièrement et toisa son interlocuteur.
- Jamais on ne m'avait fait une telle insulte, monsieur. Traiter d'assassin un soldat qui a voué sa vie à la protection de son maître est un affront très grave. Vous m'en rendrez raison.
- Wow… quel talent d'improvisation ! Je suis conquis !
- Heu Hanazaki-san, vous voulez bien nous excuser une minute ? intervint Junnosuke qui sentait que les choses allaient dégénérer, avant d'entraîner son invité plus loin.
- Ne lui cherchez pas d'excuse, Junnosuke, cet homme m'a gravement offensé, il doit en payer le prix.
- Tadayoshi, c'est un réalisateur, il ne pense qu'à son film et ne sait pas que vous êtes réellement soldat. En vous proposant ce rôle, il voulait simplement saluer vos talents de combattant, ainsi que votre agilité. Il ne voulait pas du tout vous offenser, croyez-moi.
Ces assurances finirent par calmer la colère du capitaine, qui chercha son prince du regard. Ce dernier était occupé à discuter avec l'enfant qui jouait le rôle de celui qu'escortait le personnage de Junnosuke, ce qui inquiéta son protecteur, mais le cascadeur le rassura. Il était bon qu'il parle avec un enfant de son âge.
- Okura-san ? Vous êtes d'accord alors ? relança de loin le réalisateur qui tenait à son idée.
L'interpelé consulta son sauveur du regard, mais celui-ci lui en renvoya un qui disait "c'est à vous de prendre la décision".
- Sachez simplement que si vous acceptez, votre visage deviendra connu du public. Mais dans le cas où vous ne pourriez pas retourner à votre époque, ça pourrait vous aider à vous intégrer à celle-là, souffla-t-il.
Il y eut un blanc, car Tadayoshi qui vivait au jour le jour depuis son réveil à l'hôpital, n'avait pas une minute pensé au fait qu'il pouvait être bloqué à tout jamais dans cette étrange époque dans laquelle il n'avait aucun repère en dehors de la présence quotidienne de Junnosuke. Que ferait-il si, en effet, il ne pouvait jamais repartir ? Que ressentirait-il ? Serait-il triste de laisser tout ce qu'il connaissait ? Se sentirait-il seul, abandonné ? Non, pas tant que Junnosuke serait là. Il fixa le cascadeur, puis hocha la tête, acquiesçant à la fois à la mise en garde du cascadeur et à la question du réalisateur. Le soldat savait qu'il s'engageait dans une voie inconnue, qui le mènerait à une vie dont il ignorait tout, mais s'il pouvait garder un œil sur son prince et rester près de son sauveur, il était prêt à l'endurer. Et ça, il ne se l'expliquait pas. Enfin il en avait une idée, car il éprouvait de forts sentiments pour Toranosuke-san, mais il ne comprenait pas comment Junnosuke, qu'il connaissait depuis si peu de temps, avait pu prendre une telle place.
A son tour, le cascadeur hocha la tête pour approuver sa décision, puis se tourna vers le réalisateur.
- Il est d'accord.
- Parfait ! J'en suis ravi ! Je sais qu'il est novice en matière de tournage, alors je compte sur vous pour lui enseigner tout ce qu'il doit savoir.
- Très bien.
- Ce sera tout pour aujourd'hui. Soyez là tous les deux après-demain. Ca devrait vous laisser le temps de tout lui expliquer.
Le cascadeur hocha la tête, puis se tourna vers son invité.
- On va y aller. Je vous laisse aller chercher le prince, murmura-t-il pour que Tadayoshi seul l'entende. Je vais me changer pendant ce temps, rejoignez-moi à la voiture.
Sur ces mots, Junnosuke posa une main sur son épaule, puis s'éloigna.
- Nous rentrons ? demanda le capitaine une fois que le cascadeur se fut assis au volant.
- Non pas encore, je dois d'abord aller quelque part.
- Où donc ?
- Voir quelqu'un qui pourra nous apporter des réponses.
Le soldat ne comprit pas ce qu'il entendait par là, mais il avait toute confiance en leur sauveur. Il jeta un coup d'œil à l'arrière et nota avec un sourire indulgent que Fuku s'était endormi, vaincu par l'excitation de la journée.
- Laissez-le dormir pour le moment.
Après un moment, il finit par se garer devant le cabinet de la médium dont il avait pris les coordonnées, mais ne répondit pas à Tadayoshi lorsque celui-ci lui demanda où ils se rendaient. Ce soudain mutisme ainsi que la tension qui semblait émaner de leur hôte l'inquiétaient, pourtant il ne lui posa pas de question supplémentaire et le suivit sans mot dire, la main du petit Fuku serrée dans la sienne.
- Approchez… leur dit la médium en les voyant entrer. Donnez-moi vos mains, ordonna-t-elle ensuite en s'adressant aux deux hommes.
Interloqué, le soldat consulta du regard Junnosuke qui hocha la tête, puis glissa sa main gauche dans celle de la femme pour en observer la paume. Mais au moment où le cascadeur s'apprêtait à faire de même, elle eut un sursaut.
- Vous… venez de loin… dit-elle d'une voix bien plus basse et sourde que sa voix normale. Mais vous avez abandonné tout espoir d'y retourner… car vous avez trouvé ici plus important que cet endroit…
Stupéfait que cette personne qu'il n'avait jamais vue, ait si bien deviné, Tadayoshi écarquilla les yeux, puis les posa sur son sauveur qui le regardait avec des yeux ronds.
- C'est vrai ce qu'elle dit ? Vous avez abandonné ?
- C'est vrai… admit-il.
Il allait poursuivre lorsque la médium s'empara de la main de Junnosuke et la regarda brusquement avec grande attention.
- Vous… reprit-elle avant d'affirmer : Ce n'est pas votre première vie… Vous avez déjà vécu il y a plusieurs siècles… Je vois un nom… Un nom qui vous ressemble mais n'est pas vous… To… Toranosuke…
- He ? Toranosuke ? Mais… (il regarda son invité qui semblait figé) C'est comme ça que vous m'avez appelé quand je vous ai sorti de l'eau, non ?
Sous le choc, le capitaine ne put que hocher la tête, peinant à réaliser ce que sous-entendaient les paroles de la médium.
- Attendez… vous essayez de me dire que je suis… une réincarnation de ce Toranosuke ? lui demanda-t-il.
- C'est ce que j'ai vu dans votre main.
- Impossible.
- Pourquoi pas ? Ca expliquerait tout, vous ne croyez pas ? intervint finalement Tadayoshi.
- Tout ?
- Oui tout : pourquoi sur le nombre de personnes présentes c'est précisément vous qui avez plongé pour nous sortir de l'eau, pourquoi vous vous êtes occupé de moi que vous n'aviez jamais vu, pourquoi vous avez dit être poussé vers moi… et pourquoi je suis attiré par vous. C'est peut-être parce qu'en réalité, nous nous connaissions déjà depuis des siècles. J'ai déjà vu cela… avant.
Il y eut un blanc, puis le cascadeur s'exclama :
- Mais c'est du délire ! Je suis d'accord que les coïncidences sont troublantes, mais…
- Cela vous ennuierait tant que cela que vous et moi soyons liés ?
- … Là n'est pas la question…
- Dans ce cas, où est-elle ?
- Pas là.
- Junnosuke, pourquoi êtes-vous si troublé par cette probabilité ?
- La vraie question serait plutôt : pourquoi est ce que vous, vous ne l'êtes pas ?
- Je vous l'ai dis, j'ai déjà été témoin de ce genre de chose. Pas pour moi, mais je l'ai vu par le passé.
- Alors pour vous, je ne suis que ça, sa réincarnation… C'est lui que vous voyez quand vous me regardez, pas vrai ?
- Au début oui, je l'avoue. Mais ensuite je me suis rendu compte combien vous étiez différents et ce sont ces différences qui ont fait que je me suis attaché à vous. A vous, Junnosuke, pas à la réincarnation de Toranosuke-san.
- Attaché ? Comment dois-je le comprendre ?
- Et bien…
La réponse mourut sur les lèvres du soldat lorsqu'il se souvint que la médium, ainsi que son prince, écoutaient toujours.
- Pas ici. Trouvons un lieu plus approprié pour converser, dit-il en bouchant de ses paumes les oreilles de Fuku debout devant lui. Ce ne sont pas des paroles qu'il convient de prononcer devant un enfant. Encore moins devant un enfant comme Son Altesse.
- Capitaine, que se passe-t-il ? Je ne comprends rien, dit alors le petit garçon.
- Rien, Votre Altesse. Venez, nous allons rentrer.
- Mais…
- Junnosuke s'il vous plait… fit encore le capitaine avec un regard insistant pour le concerné.
- D'accord. Allez à la voiture, je vous rejoins.
Tadayoshi hocha la tête et quitta le cabinet. Le cascadeur paya la médium pour la séance, mais au moment où il allait partir, elle le retint.
- Faites attention à lui ou vous pourriez bien le perdre. Je pressens de grandes difficultés et je vois beaucoup de chagrin mais vous devrez tenir bon quoi qu'il arrive.
