Plusieurs choses tournaient dans la tête de Junnosuke alors qu'il faisait route vers la maison. La première étant quelque chose qui venait de lui traverser l'esprit : soit il avait donné sa parole au réalisateur qu'il formerait le soldat aux rouages du tournage, mais s'il ne pouvait pas nier que Tadayoshi l'attirait beaucoup, avait-il pour autant le droit de s'abandonner à ces sentiments sans penser aux conséquences ? Il n'y connaissait rien en la matière mais tous les films qui parlaient de voyage dans le temps semblaient d'accord sur un point : modifier le passé avait une très grave incidence sur le futur de celui-ci. Et dans cette situation encore plus. En d'autres termes, si le petit Fuku était bien un prince impérial et qu'il restait bloqué dans le futur… alors le pays tel que le connaissait le cascadeur n'existerait jamais puisque celui qui l'aurait fondé lorsqu'il aurait été plus âgé, ne l'aurait jamais fait car bloqué dans un futur qui n'existait plus, ce qui effacerait en même temps son existence. Présenté comme ça, la présence de cet enfant en 2016 était bien plus qu'une catastrophe. Il ne pouvait donc pas y rester et par extension, Tadayoshi non plus puisque, en tant que protecteur attitré, il ne pourrait pas le laisser repartir et affronter seul il ne savait quels dangers en revenant à son époque.
Le cascadeur jeta un œil au soldat qui ne paraissait pas se rendre compte que la situation était cataclysmique, puis soupira et posa le front sur le volant.
Pourquoi était-ce à lui qu'il incombait de prendre la décision qui les ferait souffrir tous les deux ?
- Junnosuke ? Quelque chose ne va pas ? demanda alors le soldat.
- Oui… Mais rentrons, je ne vais pas vous l'expliquer dans la voiture.
Et pendant qu'il verrouillait le véhicule et ouvrait la porte de la maison, le cascadeur se demandait bien comment expliquer le problème à son invité de façon à ce qu'il comprenne correctement. Déjà que lui-même trouvait ça assez peu clair…
- Asseyez-vous, dit-il lorsque tous trois furent rentrés.
- Vous m'inquiétez, que se passe-t-il ?
- Rien pour le moment, mais ça pourrait venir assez vite je pense.
La réponse, pour le moins énigmatique, perdit le capitaine.
- Vous savez, Junnosuke, je suis un soldat, pas un politicien. Je suis habitué à parler sans détour et à ce qu'on s'adresse à moi de même, alors allez droit au but.
- Très bien… (il inspira) Vous ne pouvez pas rester dans cette époque tous les deux, il faut qu'on trouve un moyen de vous renvoyer à la vôtre.
- Mais… pourquoi ? Nous vous sommes à charge ?
Le cascadeur secoua la tête.
- Ca n'a rien à voir avec moi. C'est un problème de… (il s'interrompit le temps de chercher le terme utilisé dans les films) continuum espace temps.
- Un problème de… quoi ?
Ah oui évidemment, l'expression ne pouvait rien dire à un homme dont le mode de transport était équestre et qui maniait quotidiennement le sabre avec autant d'aisance que s'il s'agissait d'un simple coupe-papier.
- Pour être plus clair, si l'enfant est bien Son Altesse le prince Fuku, le fait de le laisser en 2016 va gravement altérer le cours de l'Histoire.
- De l'Histoire ?
- Je me suis souvenu tout à l'heure qu'il est ce futur shogun qui fera du Japon ce qu'il est actuellement. Mais s'il reste ici, ce pays tel que je le connais n'existera jamais car en restant il effacera sa propre existence.
- Je ne suis pas certain de vous suivre…
- En d'autres termes, il est vital pour le pays que le prince retourne à votre époque. Et comme je suppose que vous ne le laisserez pas rentrer seul…
- Bien sûr que non ! Je suis son protecteur et de plus, Son Altesse est bien trop jeune !
- Je sais…
- Mais… et vous, que deviendrez-vous ?
- La même chose qu'avant notre rencontre je suppose. Même si…
- Même si ?
- Non rien.
A quoi aurait-il servi de dire qu'il ne pourrait jamais l'oublier, puisque ni l'un ni l'autre ne pouvait quoi que ce soit à cette séparation nécessaire ? A rien, aussi ne dit-il plus rien et le silence retomba dans la pièce.
- Je comprends, finit par dire Tadayoshi. Nous partirons demain. Etant donné ce que vous venez de dire, le plus tôt sera le mieux. Vous n'aurez qu'à tout simplement nous ramener au lac, Son Altesse et moi et nous nous débrouillerons ensuite.
- Mais je…
- Je vais coucher Son Altesse et aller dormir moi-même. J'aurais besoin de toutes mes forces si les sbires de l'ennemi nous attaquent à notre retour. Bonne nuit Junnosuke.
- Bonne nuit… murmura le cascadeur en le suivant du regard.
Si différents… Tadayoshi le constatait un peu plus à chaque minute passée en compagnie du cascadeur et il ne put s'empêcher de se demander comment Toranosuke-san aurait réagi face à cette succession d'événements improbables si le destin avait voulu que son amant tombe avec lui dans ce lac. Cette vision suffit à le faire frissonner d'horreur : sauvé des eaux, Toranosuke-san aurait probablement commencé par abattre à coup de sabre tout ce qu'il ne comprenait pas à commencer par l'équipe de tournage dans son ensemble. Un long soupir lui échappa. A présent qu'il avait connu la chaleur, la gentillesse, la bonté et la générosité de sa réincarnation, supporterait-il encore la froideur, la dureté et l'égoïsme de Toranosuke-san ? Ces défauts, qui lui semblaient de peu d'importance auparavant, lui apparaissaient maintenant comme un fossé insurmontable. Mais comme il devrait probablement oublier avoir jamais rencontré Junnosuke puisqu'il ne le reverrait plus, autant oublier aussi que Toranosuke-san ne possédait aucune de ses qualités. Après tout il n'était qu'un élément de l'Histoire, qui n'aurait jamais du rencontrer le présent. Ce fut sur ces tristes pensées qu'il s'endormit.
Le lendemain matin, ce fut dur et résolu qu'il revêtit ses propres vêtements et armure. Le seul moyen de ne pas souffrir de la séparation qui s'annonçait, restait encore de feindre la froideur et l'indifférence. En d'autres termes, la solution consistait à temporairement devenir Toranosuke-san, ce qui ne le réjouissait pas.
Sans mot dire, il éveilla son jeune maître et le fit habiller de ses vêtements princiers, sans pouvoir se résoudre à répondre aux questions dont le pressait le petit garçon.
- Parce que c'est ainsi ! finit-il pourtant par crier, impatienté, après une énième question de l'enfant. Parce que les choses doivent se passer de cette façon, voilà tout !
Peu habitué à entendre son protecteur lui crier dessus alors qu'il était toujours gentil et avait toujours un sourire pour lui-même lorsque les choses allaient mal, les yeux du petit Fuku s'emplirent de larmes, il sembla se recroqueviller et n'osa plus ni ouvrir la bouche ni le regarder, ce dont Tadayoshi s'aperçut immédiatement.
- Je supplie Votre Altesse de me pardonner ce mouvement d'humeur, se rattrapa-t-il immédiatement de son habituel ton doux, en s'agenouillant devant le garçonnet. Comprenez simplement que je suis triste de repartir.
- Moi aussi… renchérit l'enfant en reniflant. Mais au moins… je vous ai, capitaine… ajouta Fuku en passant ses petits bras autour du cou du soldat.
- Maintenant et à jamais, Votre Altesse, rétorqua sérieusement Tadayoshi en serrant son prince contre lui. Je serais toujours votre humble serviteur.
- Je ne veux pas que vous soyez mon serviteur…
- Alors que souhaitez-vous, Votre Altesse ?
- Je veux… un grand frère… avoua le petit en resserrant son étreinte.
- Je serais ce que vous voulez.
- Vraiment ?
- Je vous en donne ma parole.
- Alors… je peux vous appeler…. onii-san ?
- Si cela vous fait plaisir, oui.
Un adorable sourire éclaira alors le visage du petit garçon, disant assez clairement que son affection pour le soldat était telle qu'il n'attendait cette permission depuis longtemps.
- Merci onii-san… dit-il avec un plaisir audible, en serrant de nouveau le cou de son protecteur de ses petits bras.
Témoin silencieux de cette scène plus que touchante, Junnosuke, conquis par la douceur presque paternelle dont le soldat faisait preuve envers son protégé, n'avait pas osé l'interrompre pour les saluer.
Habitué à deviner les présences, Tadayoshi s'adressa pourtant à lui, du ton froid qu'il avait décidé d'adopter pour se protéger.
- Bonjour Junnosuke. Vous auriez du signaler votre présence au lieu de jouer les indiscrets, lui dit-il, glacial. Espionner un prince ou qui que ce soit ne se fait pas. N'apprend-on plus cela dans le futur ?
La différence de ton entre la veille et maintenant choqua particulièrement le cascadeur, qui ne comprit pas quelle mouche piquait son invité.
- Et visiblement, on apprend pas le tact non plus à votre époque, répliqua-t-il sèchement. Si j'étais aussi impoli que vous, je vous ferais remarquer que vous êtes chez moi et que c'est petit, donc être témoin des agissements des autres est un peu une fatalité. Sur ce, si vous êtes prêts on peut partir.
Sur ces mots qui crucifièrent le cœur du soldat même s'il l'avait cherché, Junnosuke tourna les talons et redescendit l'escalier. Tadayoshi aurait voulu le retenir et lui expliquer, mais à quoi bon… Il valait mieux qu'il le croit en réalité froid et distant, ils en souffriraient moins tous les deux lorsqu'ils ne se verraient plus.
Le trajet vers le lac se passa dans le silence et une ambiance tendue que le petit garçon ne comprit pas. Pas un mot ne fut prononcé non plus alors que tous trois se rendaient en haut de la falaise qui surplombait l'étendue d'eau.
En se penchant pour observer en contrebas, les deux adultes distinguèrent ce qui ressemblait à une nappe de brume aussi blanchâtre qu'opaque flottant à un ou deux mètres de la surface et formait des volutes qui tournaient lentement comme une nébuleuse.
- Ca doit être le passage. Il est petit, j'espère que nous passerons tous les deux… murmura Tadayoshi comme pour lui-même.
- Prenez soin de vous. De vous deux, souhaita alors Junnosuke, la gorge serrée.
- Je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour cela, répondit le soldat dont l'état émotionnel n'était guère plus brillant bien qu'il ne le montrât pas. Adieu Junnosuke.
- Adieu…
Sur ces mots, le capitaine prit le jeune prince contre lui, lui conseilla de fermer les yeux et sauta sans hésitation.
Comme happés par la brume, le soldat et l'enfant se volatilisèrent, laissant un amer regret au cascadeur. Trop amer. Sans plus réfléchir, Junnosuke sauta à son tour et la nébuleuse disparut après l'avoir fait disparaitre.
Ere Edo, 1616 (un an plus tard)
- Lieutenant, avec moi sur le flanc gauche ! ordonna le capitaine Okura.
Faisant faire volte-face à sa monture, le nouvellement promu lieutenant Taguchi dégaina son sabre et éperonna son cheval pour rejoindre son supérieur et compagnon, l'épaulant pour la phase finale de la bataille. A eux deux, leurs sabres fendant les airs comme de mortels éclairs, ils ne tardèrent pas à venir à bout des survivants de l'escouade qui les avait attaqués. Une fois encore, l'infernal duo d'épéistes avait sauvé la vie de son jeune maître.
- Tu t'améliore à chaque minute, Junnosuke, sourit Tadayoshi. Tu avais vraiment cela dans le sang.
- Tu as déjà du me le dire une centaine de fois, mais j'apprécie toujours de voir que j'ai ton approbation.
- Il faudrait être difficile, rétorqua le plus gradé en rengainant son arme, j'ai rarement eu un second si capable. Et je ne suis pas le seul à avoir cette opinion, sans quoi tu ne serais pas déjà officier.
En effet, le cascadeur était désormais si bien intégré à ses troupes, que Tadayoshi peinait parfois à se souvenir de l'endroit ou plutôt de l'époque d'où venait son compagnon.
Flashback
Le trio refit surface en crachotant, sous une volée de flèches tirées par les ennemis.
- A couvert, vite ! ordonna le capitaine sans bien savoir à qui il s'adressait.
Ce ne fut que lorsque les épais feuillages des saules pleureurs les eurent dissimulés des regards hostiles, qu'il prit conscience de l'identité de celui qui les accompagnait.
- Junnosuke ?! Que…
- Wow, c'est pas de la rigolade les flèches ici, j'ai failli me faire trouer la peau, remarqua l'interpellé avec une bonne humeur surprenante étant donné la situation.
- Mais que faites-vous ici ?! Pourquoi nous avez-vous suivis ?! Etes-vous complètement inconscient ?! Vous rendez-vous compte que vous ne pouvez plus rentrer à votre époque à présent que le passage est refermé ?! le réprimanda Tadayoshi, à la fois heureux de le voir et en colère.
- Je me suis dis que c'était trop bête de se perdre pour toujours.
- Mais… le continuum je-ne-sais-plus-quoi ?
- Bah… pour paraphraser Doc Brown dans "retour vers le futur", je me suis dis… on s'en balance.
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