-Chapitre 2-
Il était sept heures du matin lorsque les trois garçons fermèrent la porte de l'appartement derrière eux, fin prêts pour une journée de cours et de travail. Au bout de la rue, ils se séparèrent : Namjoon, dans son uniforme noir parfaitement soigné, partit dans la direction opposée à celle de Jin et de Yoongi, les mains dans les poches, sifflotant un air populaire du moment. Yoongi remarqua le sourire de Jin qui regardait son compagnon s'éloigner.
- Je ne sais pas si je dois trouver ça mignon ou écœurant, dit-il de sa voix légèrement éraillée.
- Pardon ? s'étonna Jin.
- Tant d'amour dès le matin, frissonna-t-il.
Il fit une grimace de dégoût volontairement exagérée, et Jin lui donna une petite tape sur l'épaule en riant, acceptant la plaisanterie avec bon cœur. Ils savaient que l'humeur serait moins légère une fois arrivés au lycée. Dans un premier temps, ils devaient parler au directeur de l'établissement, évoquer le changement de situation de Yoongi et le fait que Jin, bien qu'à peine plus âgé, se portait garant de la fin de la scolarité de son ami. Ensuite, le lycéen devait présenter ses excuses à son professeur principal, et ce-dernier s'exécuta, presque à contrecœur, pendant que Jin était encore en pleine discussion avec le directeur.
- Si vous me dites qu'il a décidé de se prendre en main, je veux bien vous accorder ma confiance. Pour le reste, il a l'âge de s'émanciper, d'être tenu pour seul responsable de ses actes. S'il a choisi de rester avec vous pour ne pas être livré à lui-même, ce qui est très raisonnable de sa part, je doute que quiconque ait le pouvoir de vous en empêcher.
- Il a encore besoin de mon aide, affirma Jin. Nous nous sommes mis d'accord pour une colocation. Je l'aiderai à trouver du travail et à refreiner sa colère.
- Vous ferez un excellent professeur, Kim Seokjin. Pas uniquement dans la matière que vous allez enseigner mais aussi en tant que guide pour la jeunesse. Mais vous avez toujours été très impliqué dans la vie scolaire alors même que vous n'étiez qu'étudiant dans cet établissement, je m'en souviens très bien. C'est une bonne chose, mais le danger justement est de trop s'impliquer à titre personnel. J'espère que vous avez les épaules pour cela.
- Ah on m'a toujours dit que j'avais les épaules larges, plaisanta Jin.
Le directeur le regarda avec étonnement avant de rire de ce trait d'humour inattendu. L'incident de la veille était clos : Jin pouvait reprendre sereinement son travail d'assistant ainsi que ses études, et Yoongi devait se montrer assidu, tâcher de comprendre le plus rapidement les leçons qu'il avait abandonnées, et éviter les ennuis en traînant dans les endroits peu recommandables. Cela ne l'empêchait pas de râler, de soupirer quand tous ces changements commençaient à le peser. A chaque fois, Jin était là pour le soutenir, et Namjoon de son côté l'aidait à étudier, entre ses propres révisions et son travail le soir dans une station service. De temps en temps, ils s'autorisaient tous les deux à se détendre devant un jeu vidéo, et c'était même mieux que de jouer seul dans une salle d'arcades ou dans un cybercafé.
Yoongi trouvait en Namjoon quelqu'un qui le comprenait, un ami plus proche de lui qu'il ne l'aurait cru au premier abord. Pourtant sur bien des points il était différent de lui : plus réfléchi, plus raisonnable. Jin et lui donnaient réellement l'impression d'être un couple mâture et organisé, même si de temps à autre ils se montraient un peu puérils. C'était un foyer plus stable, en tout point, que celui que Yoongi avait auprès de sa mère, et rien que ce fait suffisait à l'apaiser. Ce n'était pas toujours facile, car Yoongi ne pouvait pas se défaire complètement de ses vieilles habitudes en si peu de temps, mais il se sentait mieux. L'idée de les quitter un jour lui était douloureuse.
Ils étaient tous les trois assis autour de la petite table du salon. Alors qu'ils débattaient sur le meilleur lit d'appoint à acheter pour Yoongi qui alternait depuis trois mois entre le canapé et le sol, Namjoon proposa une autre idée.
- Et pourquoi ne pas carrément déménager dans un appartement avec une chambre en plus ? Puisque tu restes avec nous de toute façon, autant que tu aies ta chambre.
- Ça rend notre cohabitation provisoire moins… provisoire, répondit Yoongi en baissant les yeux.
- Tu veux déménager tout seul ?
- Non, fit-il, catégorique. Enfin, si ça ne vous dérange pas.
- Au contraire, sourit Jin. Je serai ravi de t'avoir encore auprès de nous pour quelques années s'il le faut. Et puis je dois encore t'aider.
- C'est pourquoi il nous faut un appartement où on sera moins serrés ! reprit Namjoon. Où chacun d'entre nous aura son intimité.
- M'enfin jusqu'ici ça ne vous a pas trop posé de soucis, murmura Yoongi.
- Je t'avais dit que tu avais une voix trop forte, grommela Namjoon à l'adresse d'un Jin rougissant.
- Dis donc tu parles bien, toi…
Yoongi ne put s'empêcher de rire. En réalité il avait été furtivement le témoin auditif de leur vie privée une seule fois en trois mois, ayant oublié de mettre ses écouteurs pour dormir, seule solution qu'il avait trouvé pour que Jin et Namjoon se sentent plus à l'aise avec lui de l'autre côté du mur. L'idée d'un appartement plus grand lui plaisait, cela signifiait qu'il faisait réellement partie de ce foyer. C'était décidé : d'un côté le jeune couple s'occupait de chercher une location qui entrait dans leurs frais, d'un autre Yoongi était à la recherche d'un travail pour le mois d'août.
A la fin du mois de juillet, le constat état évident. Le premier semestre du lycéen était radicalement différent de l'année précédente où il avait échoué sa terminale. S'il n'était pas devenu bon élève, son assiduité avait payé : ses résultats étaient suffisamment corrects pour lui assurer son diplôme à la fin de l'année scolaire en février. La chance semblait avoir tourné, il trouva même un job saisonnier dans un petit commerce de quartier. Il se montrait motivé, aimable, appréciant le fait que quelqu'un lui accordait sa confiance sans qu'on le juge sur son apparence un peu rebelle. Ses cheveux décolorés, ses piercings, cela lui avait été trop souvent reprochés durant toutes ses années au lycée. D'aucun penserait que vouloir se démarquer physiquement si tôt était une provocation sociale, et Yoongi dans son attitude d'enfant abandonné avait conforté cette idée dans la tête des adultes, mais personne n'avait compris, ou ne lui avait tendu la main suffisamment longtemps pour qu'il ne cesse jeter ce genre d'appels au secours. Jusqu'à Jin.
Pas une seule fois il n'essaya de provoquer l'autorité du gérant de la superette, Monsieur Hong, un sexagénaire un peu grisonnant. Il s'était donné pour objectif de travailler un mois sans se plaindre, et Jin le soutenait, il avait confiance en lui. Il s'entendait même très bien avec Sungmin, son collègue qui travaillait pour l'enseigne depuis deux ans et qui lui avait appris à tenir la caisse. Yoongi passa trois semaines idylliques, avec de temps en temps une visite de Jin et Namjoon sur leur temps de repos. Il organisait les rayons, conseillait les clients, s'occupait de la caisse et recevait des marchandises. Si bien que, lorsque le patron le convoqua dans son bureau à l'arrière-boutique en fin d'après-midi, il s'attendait à des félicitations, mais surtout pas à un air grave, voire sévère.
- Je t'ai accordé ma confiance, Min Yoongi, on s'est même porté garant pour toi. Je vais te donner une chance de m'avouer ce que tu as fait.
- Je vous demande pardon ? s'étonna le jeune homme. Je ne vois pas ce que…
- Arrête de mentir, Song Sungmin a dit que c'est toi qui as fait la caisse hier soir.
- Oui, mais…
- Alors pourquoi il manque trois cent mille wons ? reprit le Monsieur Hong d'une voix forte, de nouvelles rides marquant son visage façonné par des années de travail.
- Il manque… répéta Yoongi avant de comprendre. Vous m'accusez d'avoir volé l'argent ?
- Qui d'autre ?
Yoongi ne sut quoi répondre. Il venait de tomber de très haut. Son regard s'assombrit et il répliqua sur la défensive :
- Je vous jure que je n'ai rien pris.
- Je ne te crois pas. Je n'ai pas le choix, avant d'appeler la police, je vais contacter ton tuteur, peut-être qu'il parviendra à te faire dire la vérité.
- Sérieusement ? s'emporta Yoongi en donnant un coup de pied à une chaise qui fut envoyée à grand fracas contre le mur. Je dis déjà la vérité, connard !
- Qu'est-ce que tu as dit ? murmura lentement le vieil homme qui avait pris son téléphone.
Le jeune homme se contenta de le regarder avec dégoût tandis que Hong contactait Jin. Il ne le croyait pas du tout, et n'avait jamais eu l'intention de le croire. Sa confiance n'avait été qu'une façade, lui aussi le jugeait sur son apparence. Ils attendirent en silence que Jin n'arrive d'urgence, chacun campant sur ses positions. Puis Seokjin passa la porte, sobrement habillé d'une fine chemise blanche et d'un pantalon de costume bleu, dont il avait laissé la veste à la bibliothèque universitaire où il travaillait pendant l'été. Il paraissait tellement plus présentable que Yoongi, il était difficile d'imaginer qu'ils étaient pratiquement du même âge. Son regard se porta avec inquiétude tout d'abord sur Yoongi. Il ne comprenait pas très bien ce qui l'avait obligé à quitter son travail si tôt.
- Que se passe-t-il, Monsieur Hong ?
Et le vieil homme lui annonça que Yoongi avait volé trois cent mille wons à la caisse. Jin regarda de nouveau son ami comme s'il le passait aux rayons X. Son ami se sentit rougir et s'écria haut et fort :
- Non c'est faux !
- Est-ce qu'il y a un moyen pour confirmer tes dires ? lui demanda Seokjin presque froidement.
- Jin ! s'exclama Yoongi sur un ton affecté. Tu ne me crois pas non plus ?
C'était encore plus douloureux, alors qu'il n'était pas coupable, Yoongi se sentait honteux. Mais Jin se tourna vers Monsieur Hong, le visage ferme et sûr de lui.
- Vous avez bien une caméra de surveillance dans le magasin et dans votre bureau ?
- Oui, balbutia le gérant avec hésitation.
- Avez-vous vérifié les bandes avant d'accuser Yoongi ?
- Pas besoin, les preuves…
- Les véritables preuves du délit sont sur ces bandes. Je vous prierais de le regarder avant de porter une accusation aussi grave.
Le cœur de Yoongi se serra, s'en voulant encore plus d'avoir douté une seconde de Jin. Il n'avait pas pensé aux caméras de surveillance. Hong récupéra les films et les transféra sur son ordinateur. Ils ne mirent pas longtemps avant de voir que peu de temps après que Yoongi ait placé l'argent de la veille au soir dans une enveloppe, puis dans le coffre au bureau, son collègue Sungmin était revenu au magasin et avait pioché dans l'enveloppe en question avan de repartir comme si de rien n'était. Hong était bouche-bée, Yoongi surpris mais soulagé, alors que Seokjin avait gardé son expression sévère.
- Je vois, monsieur, que vous avez des excuses à faire.
- Oui, concéda le vieil homme l'air déçu et en colère. Peut-être bien. Mais ça ne change pas grand-chose je le crains.
- Comment ça ? demanda Jin.
- Ce n'est peut-être pas un voleur, mais je ne peux accepter non plus les insultes et la violence.
- Quoi ? s'étonna Yoongi.
- Là, ne fais pas l'innocent, gamin, répliqua le gérant.
Yoongi sentit Jin le questionner du regard, mais là, il ne pouvait pas se défendre.
- Je suis désolé monsieur, dit-il en s'inclinant. C'était une erreur.
- Sungmin sera renvoyé, mais toi aussi. C'est décevant de constater que les jeunes n'ont plus de respect, continua le vieil homme avec arrogance.
- Je vous rappelle que vous l'avez accusé à tort, trancha Jin.
- Vous cautionnez son comportement ?
Jin ne répondit pas sur le moment, et à ses côtés Yoongi avait toujours le buste incliné le plus bas qu'il pouvait.
- Vous n'acceptez pas ses excuses ?
- Il retiendra la leçon.
- Très bien, répondit sèchement Jin. C'est mieux comme ça. Il ne devrait pas travailler pour un homme buté et rempli de préjugés, qui n'a aucun scrupules à accuser un innocent sans preuve alors qu'il s'était montré irréprochable jusqu'ici, et qui est incapable de lui laisser une seconde chance après qu'il se soit sincèrement excusé. C'est une belle leçon que vous lui donnez, au revoir monsieur.
Il attrapa le bras de Yoongi et salua poliment le vieil homme avant de sortir du magasin à grands pas. Le lycéen demeurait silencieux et fermé, regardant ses pieds tandis qu'ils s'éloignaient de la rue. Jin s'arrêta enfin et le regarda tendrement.
- C'est tellement injuste, murmura Yoongi, la gorge nouée.
- Je sais. Il y aura toujours ce genre de personne qui se méfiera toujours de toi, quoi que tu fasses. Malheureusement c'est tombé sur ton premier travail.
- J'ai fait beaucoup d'efforts…
- Je le sais, répéta Jin en soupirant. Ça ira mieux, on jour tu tomberas sur quelqu'un qui te fera vraiment confiance, comme moi je le fais.
- J'ai donné un coup de pied dans une chaise, avoua-t-il, honteux, les larmes aux yeux.
- Yoongi, sourit son vis-à-vis en le prenant dans ses bras. Je ne te demande pas d'être une autre personne, ni même de devenir patient comme un moine du jour au lendemain. Ce n'est pas grave : tu as eu tort, tu t'es excusé, et ça me suffit. Tu as déjà fait tellement durant ces derniers mois.
Yoongi lui entoura la taille de ses bras et commença à pleurer, cachant son visage dans son épaule. La main réconfortante de Jin vint lui caresser les cheveux avec tendresse. Il y aurait sûrement d'autres coups durs, mais il n'était plus tout seul pour les affronter.
La nuit commençait à tomber et Namjoon était encore à la station service. Installé derrière le comptoir de la boutique, il finissait de lire le message de Jin qui disait qu'il avait dû récupérer Yoongi plus tôt que prévu. Il percevait la gravité de la situation mais il savait que son compagnon gérait très bien sans lui. La porte du magasin s'ouvrit et un jeune homme entra, légèrement recroquevillé sur lui-même, la tête cachée sous la capuche de sa veste.
- Oh Taehyung ! s'exclama Namjoon avec un grand sourire.
- Bonsoir Sunbae, répondit-il d'une voix rauque.
- Tu as besoin de quelque chose ? Comment va ta sœur ?
- Ça va, dit-il machinalement sans esquisser le moindre sourire.
Avec affection, il regardait le garçon évoluer dans les rayons jusqu'à ce qu'il revienne vers le comptoir pour déposer quelques fruits et des patches pour soulager les ecchymoses. Le sourire de Namjoon s'effaça aussitôt et il examina de plus près le visage de Taehyung : il avait le bas de la lèvre enflé et la tempe gauche violacée. Il lisait le malaise dans ses yeux noisette, et il comprit très bien ce qu'il s'était passé.
- Il a recommencé ? demanda-t-il d'une voix blanche. Ta sœur ?
- Elle n'a rien. Il ne la touche pas, répondit le garçon faiblement, le regard baissé.
- Vous devriez partir tous les deux. Il ne cessera jamais de s'en prendre à toi.
- Tu me vois dans la rue à dix-sept ans ? Et ma sœur ?
- Ce n'est qu'une question de temps avant qu'il ne la frappe elle aussi, insista Namjoon avec inquiétude.
- Il n'a jamais… hésita Taehyung.
- Oui, tant qu'il y avait ta mère.
Le garçon lui jeta un regard alarmé, les yeux rougis. Namjoon se mordit la lèvre inférieure : il savait combien la situation de son cadet était difficile. Sa mère avait succombé aux coups de son compagnon et personne n'avait rien fait. Les enfants qu'elle avait laissés étaient encore contraints de vivre avec leur beau-père car ils n'avaient nulle part où aller. Taehyung paya en silence ses achats et partit en murmurant à peine un au-revoir. Namjoon le regarda s'éloigner avec tristesse, si seulement c'était aussi simple de l'aider de la même manière que Jin avait porté secours à Yoongi.
La rentrée des vacances d'été arriva bien vite. Malgré sa mauvaise expérience à la supérette, Yoongi ne comptait pas diminuer ses efforts. Au contraire : il était plus motivé que jamais. Namjoon avait raconté à Jin son entrevue avec Taehyung, mais dans l'état actuel des choses, ils ne pouvaient pas faire grand-chose si le garçon n'avait pas l'intention de quitter son beau-père de lui-même, d'autant plus qu'il ne voulait pas laisser sa sœur aînée derrière lui. Il était dans le même lycée que Namjoon et ce-dernier ne parvenait pas à le convaincre à chaque fois qu'il essayait de lui parler. Pourtant, il était la seule personne à qui Taehyung se confiait, il venait même régulièrement au magasin de la station service.
Les jours se raccourcissaient et l'hiver était proche. Durant le second semestre, le temps paraissait moins long et laborieux pour Yoongi, bien content de se rapprocher de la fin. Aux alentours de novembre, Namjoon leur annonça avec enthousiasme avoir enfin trouvé l'appartement idéal. Ils se retrouvèrent un matin dans un quartier légèrement plus miteux que celui où ils vivaient actuellement. Ils passèrent un portail grinçant qui menait à un immeuble blanc de petite taille : il n'avait sûrement pas plus de trois étages et peu de logements. Après la porte d'entrée, Namjoon avait un air satisfait sur le visage mais Yoongi était sceptique. Jin, lui, attendait de voir la trouvaille en question. A leur grande surprise, ils ne gravirent pas un étage mais descendirent quelques marches avant de se trouver face à une porte en métal.
- C'est quoi cette horreur ? commenta Yoongi.
Ignorant la remarque, Namjoon ouvrit la porte qui fit un bruit plutôt assourdissant, et laissa les deux autres découvrir l'entrée de l'appartement. Les yeux écarquillés, Jin et Yoongi faisaient face au salon qui était sûrement deux fois plus grand que celui dans lequel ils vivaient actuellement. Vers leur droite, ils virent l'espace cuisine qui était entièrement ouvert. La pièce fermée la plus proche était une grande salle de bain avec baignoire, puis deux chambres dans le fond. Mais ce n'était pas tout, Namjoon leur montra fièrement un fin escaler qui menait à un étage, ou plutôt une pièce, suffisamment grande pour être une chambre, avec une salle de bain plus petite que celle d'en bas.
- Jin chéri, voici notre chambre ! s'exclama-t-il avec une voix forte, qui résonna dans cette pièce vide.
- Tu es sûr que c'est dans nos moyens ? demanda Jin, dubitatif.
- Affirmatif, ton salaire et le mien peuvent se le permettre.
- Et le mien, coupa Yoongi. Enfin… quand je trouverai quelqu'un qui me voudra bien à mi-temps.
- Alors ça vous plait ? insista-t-il.
- On serait difficiles si on te disait non, fit remarquer Jin avec un sourire.
- Ça me plait beaucoup ! ajouta Yoongi, partageant l'enthousiasme de son ami.
- Quand une chance pareille se présente devant nous, il faut savoir la saisir, déclara Namjoon.
Et comme ils tombèrent d'accord, ils ne perdirent pas de temps pour s'organiser. Jin s'occupa des papiers à remplir, de la demande de préavis, de la caution… si bien qu'en décembre, après qu'ils aient fêté ses vingt-et-un ans, ils prirent tous les trois une journée pendant leurs vacances d'hiver pour déménager leurs affaires. Jin ayant le permis, il avait économisé assez pour acheter un pick-up d'occasion, ce qui leur facilita le transport de leurs meubles. Avec son salaire des trois semaines à la supérette, Yoongi s'acheta un lit et une petite commode afin d'aménager sa chambre et ranger ses affaires.
- Et la deuxième chambre du rez-de-chaussée ? demanda-t-il alors qu'ils faisaient le point sur ce dont ils avaient besoin.
- Pourquoi pas un bureau ? proposa Namjoon.
- Sachant qu'il nous faut une table pour la salle à manger, les chaises qui vont avec, et peut-être un ou deux fauteuils en plus, on ne pourra pas encore aménager un bureau, répondit Jin, le nez sur ses comptes.
- Ce n'est pas pressé, on a le principal, dit Yoongi.
- Maintenant, on va se concentrer sur les révisions et terminer le lycée ! s'exclama Namjoon joyeusement.
Le sourire de Yoongi s'effaça aussitôt et il jeta un regard sombre à son camarade qui se mit à rire en voyant sa réaction.
- Respecte-moi un peu, je suis plus âgé que toi ! grogna le jeune homme en vain.
La fin de l'année scolaire approchait de plus en plus vite et on ressentait la tension auprès des deux lycéens. Jin, lui, finissait son travail d'assistant sur une note plus que positive : il serait sûrement repris l'an prochain et pourrait même donner des cours. Installés autour de leur toute nouvelle grande table, Namjoon et Yoongi avaient étalé tous leurs cours et leurs livres. On pouvait facilement différencier leurs notes : même si Yoongi s'était appliqué, celles de son camarade étaient mieux organisées.
- Tu comptes faire quoi après le lycée ? demanda Yoongi.
- Je vais aller à la fac, je suis déjà accepté, répondit son vis-à-vis sans lever les yeux d'un manuel scientifique.
- Ce n'est pas pour moi, soupira l'autre. Je trouverai bien quelque chose qui me convienne.
- Ça fait deux semaines que tu livres des repas à domicile, ça ne te plait pas ?
Yoongi haussa les épaules. Ce n'était pas passionnant mais il ne savait toujours pas quel métier il voulait faire durant toute sa vie. La restauration commençait à l'attirer, ou même le service. Il pensait d'abord aux examens qui arrivèrent bien vite. Il n'était pas très confiant, même si Namjoon essayait sans cesse de le rassurer, il était certain de tout rater, mais lorsqu'il jeta un œil sur les questions le jour J, si certaines le désespéraient, il se rendit compte qu'il pouvait répondre à plusieurs d'entre elles. Il n'allait pas avoir des résultats excellents mais il n'aurait aucune honte à la fin.
Ce fut long et éreintant, mais le lycée était enfin terminé. Yoongi put dire adieu à son uniforme, et Jin prépara un dîner spécial pour fêter ça. Namjoon, lui, était complètement serein et satisfait, sa place au sein de l'université de son choix était assurée. Après avoir longtemps cherché et passé des entretiens, Yoongi avait trouvé un job de serveur dans un bar restaurant. Jin leva son verre de bière à la réussite de ses deux amis qui trinquèrent avec joie.
xXx
Alors qu'il sortait de son service, Yoongi vit Jin qui l'attendait, bien emmitouflé dans un épais manteau, la moitié de visage cachée par une écharpe. Les nuits de février étaient encore très froides, si bien qu'on pouvait voir la buée former de petits nuages à chaque expiration. Ils partirent tous les deux en direction de l'appartement tout en discutant de leur journée. Après quelques minutes de marche, ils furent interrompus par un bruit suspect provenant d'une allée, comme si quelqu'un était frappé. Silencieusement, Yoongi fit signe à Jin de ne pas faire de bruit. Il s'avança avec précaution vers l'allée. Il faisait trop sombre mais il percevait quelques silhouettes, peut-être trois, et il continua à s'approcher jusqu'à ce qu'il distingue deux hommes frapper un troisième. Sans plus attendre, il se précipita les poings en avant pour les faire fuir. Les deux brutes le regardèrent d'un air interrogateur, et il en attrapa un par le col.
- On va équilibrer un peu le match, ça te dit ? fit Yoongi d'une voix rauque.
Jin apparut en courant, l'air inquiet, et le décoloré espéra que sa présence dissuade les deux hommes de faire quoique ce soit à présent qu'ils étaient en sous-nombre. Il y eut une seconde de réflexion qui leur parut longue et les agresseurs s'enfuirent dans la direction opposée, tandis que leur victime, un jeune homme à moitié sonné, glissa du mur contre lequel il s'était adossé.
- Tout va bien ? demanda Yoongi en se mettant à sa hauteur.
Il le voyait trembler de tout son corps, et le froid n'en était pas uniquement la cause, même s'il ne portait qu'une veste noire qui n'était pas fermée. Son visage était très pâle, comme s'il était malade. Jin se mit face à lui et posa une main sur son front. Il était moite, et à cause de la température extérieure, il était difficile de juger s'il avait de la fièvre ou non. Yoongi ramassa un sac à dos qui avait été jeté par terre et qui devait appartenir au jeune homme
- Il est à peine conscient, on ne peut pas le laisser là dans le froid, dit Jin en l'aidant à se relever. On l'emmène à l'hôpital.
- Je crois que j'ai trouvé quel était le problème, murmura Yoongi qui finissait de fouiller dans le sac.
- Tu te crois où ? s'exaspéra son vis-à-vis.
- Ce ne sont pas des pilules qui soignent la dépression ? demanda-t-il en montrant un flacon de médicaments.
- Occupe-toi de tes affaires et aide-moi.
Yoongi soupira bruyamment et passa un bras du jeune homme autour de son cou et ils marchèrent jusqu'aux urgences les plus proches. Pendant que le malade était pris en charge par les médecins, Jin appela Namjoon pour le prévenir de leur retard. Ils attendirent quand même qu'on vienne les informer de l'état du garçon avant de partir. Ils le retrouvèrent installé dans un des lits des urgences, entre différents patients traités pour des blessures légères.
- Nous avons trouvé ses papiers dans son sac, dit le médecin en regardant sa fiche médicale. Apparemment il y a mis tout ce qu'il possédait, c'est-à-dire pas grand-chose.
- Comment ça ? s'étonna Jin.
- Il s'agit de papiers concernant le décès récent de ses parents, l'ordonnance pour des antidépresseurs, l'avis d'expulsion d'un logement… continua-t-il tristement. Il fallait qu'on trouve une personne de sa famille qu'on pourrait joindre mais il semble n'avoir personne et il n'a pas pu nous dire deux mots.
Jin lança à Yoongi un regard qu'il connaissait bien. Le jeune homme soupira une nouvelle fois mais pour une autre raison. Il savait quelle pensée traversait l'esprit de Jin à cet instant précis, et il ne pouvait pas lui en vouloir. Le médecin tendit la carte d'identité du garçon.
« Jeong Hoseok
1994.02.18 »
