-Chapitre 3-

Le jeune homme semblait dormir, mais une ombre triste et insistante semblait peser sur son visage. Assis à ses côtés, Jin essayait de comprendre. Il devait déambuler dans la rue depuis des jours à en juger par sa tenue négligée et ses cheveux mal coiffés. Quand était-ce la dernière fois qu'il avait mangé un véritable repas ? Son visage était long et fin, les joues légèrement creusées, lui donnant un air malade, comme si ce n'était pas son état habituel. Le médecin urgentiste qui l'avait pris en charge s'était montré sceptique face à la vieille ordonnance, sur papier froissé, qu'il avait trouvée dans son sac à dos. En discutant de cela avec Jin, il avait fait la remarque comme quoi il n'aimait pas les antidépresseurs prescrits, qu'ils avaient tendance à avoir de forts effets secondaires et causaient une dépendance non négligeable. Cela faisait des années que le corps médical n'en recommandait plus : comment un garçon de dix-neuf ans avait-il pu s'en procurer ? Jin ne savait pas ce qui le poussait à en prendre, mais il était évident que cela ne l'aidait pas vu l'état dans lequel ils l'avaient trouvé. Yoongi, qui était parti faire un tour vers les distributeurs, revint avec un verre en plastique rempli de café fumant qu'il tendit à son ami.

- J'ai prévenu Namjoon qu'on serait un peu longs à revenir, dit-il.

- Que va-t-il devenir une fois qu'il sera réveillé ? Il retournera dans la rue ? demanda Jin, le cœur serré. Avec ces choses ? Et il finira par mourir dans une ruelle sombre, tout seul ?

- On sait très bien toi et moi que tu ne laisseras pas les choses se passer comme ça, répondit Yoongi, simplement. Et Namjoon est d'accord, je lui ai un peu tout raconté.

- Encore faut-il qu'il le veuille, on ne se connait même pas encore. Je suis absurde, n'est-ce pas ? De vouloir l'aider…

- Aussi absurde que lorsque tu m'as emmené chez toi pour la première fois, confirma son camarade. Mais si tu n'avais pas été là, je ne sais pas où je serais actuellement. Sûrement en train de gâcher ma vie après avoir abandonné le lycée. Ce serait malvenu de ma part de voir ce garçon, seul et abandonné lui aussi, et de te dire « non, ne l'aide pas lui aussi » alors qu'il a plus de besoin de quelqu'un comme toi que moi.

- Je me suis tellement senti seul pendant longtemps, murmura Jin la voix tremblante.

Yoongi remarqua malgré lui les larmes qui commençaient à noyer les grands yeux de Jin qui continua :

- Quand j'ai perdu mes parents, je n'avais personne, pas même Namjoon à l'époque. Par chance, ils m'avaient laissé suffisamment d'argent pour que je ne me trouve pas à la rue, mais ça ne compense pas la douleur et encore moins la solitude. Si je devais me retrouver seul à nouveau, je ne sais pas si j'y survivrai.

- Ça n'arrivera pas, rassura Yoongi en posant la main sur son épaule.

Après quelques minutes de silence, Hoseok ouvrit les yeux. Regardant autour de lui, il ne paraissait pas surpris de se retrouver à l'hôpital. Il se tourna vers l'inconnu qui était assis à son chevet, mais il n'avait pas encore la force de dire quoi que ce soit.

- Tout va bien, lui dit-il. Mon ami et moi t'avons emmené ici après que tu aies été agressé. Tu t'en souviens ?

Hoseok acquiesça d'un signe de tête.

- Mon sac ? parvint-il à dire dans un souffle.

- Il est aux pieds du lit. Je m'appelle Kim Seokjin, mais mes amis m'appellent Jin. As-tu un endroit où aller ?

Il répondit par un non de la tête, une lueur de tristesse passant dans les yeux.

- Dans ce cas, je t'emmène avec moi.

Hoseok le regarda, les yeux écarquillés sous le coup de la surprise. Il s'assit par politesse et écouta ce que Jin avait à dire

- Bien sûr, c'est uniquement si tu le veux aussi, si tu as envie de t'en sortir, à moins que tu ne préfères retourner dans la rue, ou dans un institut spécialisé pour t'aider à te désintoxiquer. Qu'est-ce que tu en dis ?

- Je ne sais pas, murmura-t-il.

- J'ai aussi perdu mes parents et je me suis retrouvé seul pendant longtemps. J'aurais pu tout abandonner mais, alors même que je ne m'y attendais pas, on m'a tendu la main au bon moment, et aujourd'hui je peux t'aider à mon tour.

Le jeune homme ne répondit pas, hésitant. Avait-il seulement envie de s'en sortir ? S'en sentait-il capable ? La tête baissée, il était sur le point de fondre en larmes. Quand Seokjin lui prit la main, il ne put réprimer un sursaut.

- Tu verras, j'ai un certain talent pour dévoiler la force cachée des gens, reprit Jin. Tu veux bien me faire confiance ?

Malgré ses incertitudes, Hoseok avait envie de dire oui. Il décida de prendre cette main tendue, après tout, il n'avait plus rien à perdre. La main tendue de Jin ressemblait à une seconde chance qui lui était offerte, alors il la saisit. Après avoir été examiné par un médecin, il put quitter l'hôpital, et il suivit les deux garçons, qui étaient à peine plus âgés que lui. Bien qui fébrile, il parvint à faire tout le chemin à pieds jusqu'à l'appartement, et il ne fut pas mécontent d'y arriver pour enfin se reposer. Lorsque Hoseok entra dans le salon, il vit un jeune homme de grande taille, et aux cheveux blonds, qui les attendait de pied ferme.

- J'ai installé le matelas dans la deuxième chambre, dit-il à Jin.

Les quatre garçons prirent un temps pour se présenter plus en détail. Hoseok fut d'abord surpris d'apprendre que Namjoon était le compagnon de Jin, mais il n'en fit pas plus de cas. Avant d'aller se coucher, l'hôte fit quelques plats chauds en cuisine, se doutant que son nouvel invité n'avait rien avalé depuis un petit moment. Ce n'était pas grand-chose mais une bonne soupe fumante et un bol de riz généreusement rempli étaient une providence pour Hoseok. Pendant qu'il mangeait, accompagné des autres qui en profitèrent aussi, bien qu'ayant eu leur dîner, Seokjin disposa sur la table les différents flacons de médicaments qu'il avait trouvés dans son sac.

- Avant que cette journée ne se termine, j'aimerais qu'on instaure quelques règles toi et moi. Tu vas voir, ça va être simple. Je vais t'aider à te sevrer, mais tu seras responsable de toi-même. Ces flacons, je les emmène dans la salle de bain à l'étage, là où tu n'auras pas accès. Je ne vais pas t'en priver complètement du jour au lendemain : on appelle ça un filet. Chaque jour, tu auras droit à un joker : un cachet. Je te laisserai le choix quand ça n'ira pas, quand tu en sentiras le besoin, je te tendrai un cachet et ce sera à toi de voir si tu le prends ou pas. Tu comprends ?

- Oui, dit Hoseok faiblement.

- A chaque fois que tu en prendras un, j'inscrirai un rond sur le calendrier, ajouta-t-il en montrant un calendrier mural. Su tu le refuses, ce seras une croix. Au bout de quinze croix successives, je ne te proposerai plus de cachet et la case du calendrier sera vide, et cela signifiera que tu as réussi à te défaire de ta dépendance. Tu es d'accord ?

Hoseok baissa les yeux mais accepta ces règles. Yoongi regarda alternativement Jin et le nouveau, impressionné, quant à Namjoon, son sourire en disait long sur la fierté qu'il ressentait pour l'homme qu'il aimait.

- Ma première mission pour toi, reprit Jin, c'est de te voir sourire.

Le jeune homme rougit et quelques minutes après, Jin l'emmena dans la chambre qu'il allait occuper. Il ne tarda pas à se coucher, sur un fin et confortable matelas à même le sol, et s'enroula dans la couverture. Namjoon fit remarquer à son compagnon une fois qu'il fut retourné auprès de lui que c'était une bonne chose de ne pas avoir encore aménagé le bureau, et qu'à la place, ils achèteraient un nouveau lit pour Hoseok puisqu'il allait rester un petit moment avec eux. Après une bonne douche, ce fut au tour de Yoongi d'aller se coucher, pendant que le couple montait à l'étage pour se préparer également pour la nuit.

Assis sur le bord du lit après sa douche, Jin avait enfilé un pantalon en coton et un tee-shirt blanc, et il se faisait sécher les cheveux par un Namjoon installé derrière lui, vêtu uniquement d'un caleçon.

- Tu es carrément sexy quand tu donnes des directives comme tu l'as fait pour Hoseok.

- Tu as fini de dire des bêtises ? fit Jin dans un petit rire gêné.

- Je suis sérieux, j'aime quand tu es comme ça, continua le décoloré en lui frottant vigoureusement la tête avec la serviette. Ça me fait un de ces effets…

- Je ne sais pas si je dois me sentir flatté ou outré, compte tenu des circonstances, soupira-t-il.

Il frémit lorsque Namjoon lui embrassa le cou, laissant tomber la serviette sur le sol. Ses mains baladeuses glissèrent sous le tee-shirt, et Jin se laissait faire, les yeux fermés pour mieux apprécier ce contact. La chaleur irradiante de Namjoon était délectable, il ne pouvait pas faire autrement que de céder à son appel. Il se laissa tomber contre lui, répondant à ses caresses. Les yeux mi-clos, il l'embrassa à son tour.

Jin fut levé le premier et il prépara le petit-déjeuner. Namjoon ne mit pas longtemps avant de le rejoindre, et même Yoongi sortit de son lit un peu plus tôt qu'à son habitude. Pendant qu'ils mangèrent, Jin fit un plateau repas. Il y mit également une petite serviette blanche et un bol d'eau. Personne n'osa dire quoi que ce soit, et il partit dans la chambre où Hoseok dormait encore. Allongé sur le dos, la couverture remontée jusqu'au menton, celui-ci ne semblait pas dormir paisiblement. Sa lèvre inférieure tremblait et son front était humide. Jin s'assit à ses côtés, déposant le plateau à même le sol. Il trempa la serviette dans l'eau, l'essora et épongea le visage fiévreux d'Hoseok.

Namjoon passa sa tête dans l'entrebâillement de la porte : il était prêt pour aller travailler.

- Ça ira ? lui demanda-t-il tout doucement.

- Oui, je reste avec lui aujourd'hui, répondit Jin tandis qu'Hoseok commençait à remuer.

Ils furent laissés seuls tous les deux, et Hoseok, encore fébrile, put manger tout ce qui avait été préparé pour lui. Il avait constamment froid, malgré le radiateur qui était au maximum et l'épaisse couverture moelleuse qui le recouvrait. Jin et lui discutèrent longtemps, notamment de leurs parents et du profond sentiment d'injustice et d'abandon que leur absence avait créé. Plus tard, Jin prépara un bain chaud, et pour la première fois depuis longtemps, Hoseok se sentait bien. Pourtant, il hésita de longues secondes avant de refuser le cachet que Jin lui tendait. Cela lui coûta beaucoup de forces et il repartit bien vite dans le lit pour se rendormir, ne se réveillant que pour manger ce que Jin lui préparait. Il ne se rappelait plus de la dernière fois qu'il avait pu savourer des petits plats faits maison, et Jin était un véritable cordon-bleu. Pendant tout ce temps, ce-dernier était auprès de lui, veillant sur la tranquillité de son sommeil, lui parlant pendant qu'il prenait ses repas, et il ne le laissa que lorsque Namjoon rentra peu après le coucher du soleil.

Une nouvelle routine à quatre allait s'installer, et Jin profita des quelques jours de vacances avant la rentrée pour se consacrer exclusivement à Hoseok, quitte à devoir se retirer de son travail à la bibliothèque. Tandis que Namjoon était absent du matin au soir, Yoongi travaillait pendant les heures où le restaurant était ouvert, parfois même il faisait des heures supplémentaires au bar. De ce fait, ils se retrouvaient rarement tous les quatre autour de la table de la salle à manger.

Le deuxième jour, Hoseok ne se sentait plus fiévreux et passait son temps avec Jin dans le salon. Ils avaient besoin d'apprendre à se connaître, même si le jeune homme avait du mal à mettre des mots sur ce qu'il aimait dans la vie. Il avait abandonné ses études, et ne comptait pas les reprendre : il ne voyait pas où le conduisait son avenir. Mais il put dire à Jin qu'il fut un temps où il aimait beaucoup lire, alors son hôte lui donna quelques exemplaires de ses lectures préférées. L'aménagement de la chambre vint naturellement dans leur discussion : il lui fallait un lit, une table de nuit ainsi qu'une commode, et pourquoi pas une petite bibliothèque, et ainsi faire de cette chambre un lieu défini comme le sien. Jour après jour, Hoseok se sentait mieux. Il parvenait à refuser les cachets, et il lisait beaucoup. Il aimait particulièrement les histoires qui le faisaient voyager dans un autre univers. Parallèlement, il fit plus ample connaissance avec Yoongi, qui se montrait très chaleureux avec lui bien que parfois abrupte dans ses paroles, mais aussi avec Namjoon qu'il voyait le soir. Il avait une aura apaisante, et avec Jin ils donnaient l'impression de lui assurer un sentiment de sécurité. Il n'allait pas seulement mieux physiquement, mais aussi émotionnellement : Jin le surprenait de temps à autre à sourire à leur contact. Du moins c'était ce que Hoseok pensait, en fait il s'était construit une bulle de sécurité dans cet appartement et refusait de sortir, d'affronter la rue, ou même les inconnus.

Un matin, après cinq jours paisibles, Hoseok ne put sortir de sa chambre. Le nouveau lit venait d'être installé, deux livres étaient posés sur la table de nuit, cette pièce commençait à refléter sa personnalité. Lorsque Jin entra pour le petit-déjeuner, il le retrouva recroquevillé dans le coin le plus sombre, la tête posée sur ses genoux, se balançant d'avant en arrière en sanglotant. Inquiet, Jin s'agenouilla devant lui, et lorsqu'il tenta de le toucher, Hoseok sursauta dans un gémissement. Le visage rouge et inondé de larmes, cela faisait un long moment qu'il était dans cet état.

- Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda-t-il doucement.

- Je ne vais pas y arriver, répondit le garçon la voix tremblante.

- Arriver à quoi ?

- J'ai cru pouvoir vivre comme toi, mais j'en suis incapable, haleta Hoseok. J'en ai besoin, je n'en dors plus, je…

- D'accord, coupa Jin. Calme-toi

Il lui tendit un cachet et Hoseok le prit aussitôt pour l'avaler. Ses tremblements cessèrent progressivement, mais il ne se leva pas pour autant. Jin ne dit rien mais il lui caressa les cheveux avec tendresse et le laissa seul quelques instant, puis lui amena son repas sur un plateau. Hoseok passa la journée dans sa chambre, replié sur lui-même, refuser de parler et mangeant à peine. Jin décida de le laisser tranquille jusqu'au lendemain où il le trouva roulé en boule dans son lit.

- Parle-moi, lui dit-il avec inquiétude.

- Je suis tellement désolé, répondit Hoseok faiblement.

- Pourquoi ?

- Je t'ai déçu.

- Je ne suis absolument pas déçu, le rassura Jin en lui attrapant le bras pour le faire asseoir. Si je t'ai laissé le choix, c'est pour une raison. Ce n'est pas un échec, répète-toi bien ça en tête : un moment de faiblesse n'est ni un échec ni un était irréversible. On a tous ce moment dans la vie où on aimerait qu'une pilule nous délivre de la réalité. Tu ne m'as pas du tout déçu. Je suis juste triste de te voir dans un tel état.

Hoseok le regarda, les yeux noyés de larmes, et il se jeta dans ses bras, le serrant fort contre lui. Il irait mieux, mais il devait être patient. Jin décida de l'aider plus activement, et pour cela, il devait sortir de sa bulle. Tout en lui promettant de ne pas le laisser ne serait-ce qu'une seconde, ils partirent en ville quelques jours plus tard, pour se promener dans les quartiers animés, acheter quelques vêtements car Hoseok n'avait pas grand-chose, ou même déguster une crème glacée dans un établissement renommé, même s'ils étaient encore en hiver. Jin était son guide, et parfois il restait un peu craintif, mais il lui suffisait de lui prendre le bras pour se sentir mieux. Ce qu'il connaissait de la rue depuis des mois n'était pas très réjouissant, mais Jin auprès de lui était pareil à une bouée de secours, lui permettant de garder la tête à ce qu'il faisait et non plus au souvenir de l'ombre errante qu'il fut il n'y avait pas si longtemps.

Installés bien au chaud dans le café-glacerie, Jin acheta une grosse coupe de crème glacée colorée et appétissante qu'il se partagea avec Hoseok. La glace le fit frissonner mais c'était une sensation plus agréable que le froid qu'il avait dû supporter durant des semaines, voire des mois, dans la rue. Depuis sa crise, il n'avait plus pris de cachet, et il n'en éprouvait pas le besoin. Ils discutaient tranquillement, jusqu'à ce qu'ils aperçoivent de l'autre côté de la baie vitrée du café, la moitié d'une tête d'un garçon qui dépassait du panneau en bois décoratif. De grands yeux noisette les regardaient avec envie et curiosité. Lorsqu'il se rendit compte qu'il était vu, il se baissa pour être caché entièrement derrière le panneau, mais c'était un peu tard. Jin et Hoseok échangèrent un regard surpris avant de reprendre leur discussion. Hoseok mit même une cuillérée bien remplie de glace avec un coulis de chocolat dans la bouche. La tête réapparut, les cheveux d'ébène voletant dans le vent de cette fin d'hiver. Réprimant un rire, Jin lui fit signe de les rejoindre. Hoseok le regarda avec étonnement. Un jeune homme entra dans le café, trop légèrement vêtu par rapport au froid qu'il faisait encore tandis que débutait le mois de mars. Les mains dans les poches de son sweat, il s'avançait vers eux, peu méfiant, le regard plein d'innocence.

- Bonjour, dit Jin avec un grand sourire. Tu as quelque chose à demander ?

Il hocha négativement de la tête et se contenta de fixer la coupe de crème glacée. Ce fut à ce moment-là qu'ils entendirent très clairement le ventre de ce garçon se plaindre d'être vide. Jin l'invita donc à s'asseoir et il partit lui acheter une autre glace.

- La politesse veut qu'on se présente et qu'on dise merci, ajouta Hoseok en regardant le jeune homme d'un air dubitatif pendant que ce-dernier entamait son goûter.

- Je m'appelle Park Jimin, répondit-il la bouche pleine.

Cela ne satisfaisait pas Hoseok pour autant. Le garçon se mit à frissonner des pieds à la tête.

- Mais c'est froid ! s'exclama-t-il.

- J'ai l'impression que ça fait des siècles que tu n'as pas mangé, fit remarquer Hoseok.

- De ça ? Jamais. Mon père disait qu'on ne me tiendrait plus si j'y goûtais.

- Tu n'as jamais mangé de glace ? s'étonna Jin.

Jimin réaffirma en hochant la tête.

- Et il est où ton père ? demanda Hoseok.

- Loin j'espère, reprit Jimin. Et vous… euh…

- Moi c'est Jin, et le petit grognon c'est Hoseok, sourit son vis-à-vis. Si tu avais faim il aurait mieux fallu t'acheter quelque chose de plus nourrissant.

- Merci, c'est très bon ! s'exclama-t-il, le regard illuminé face à Jin.

- Je ne suis pas grognon, rougit Hoseok en baissant les yeux.

Ils engagèrent la discussion ailleurs mais Jin ne put s'empêcher de le questionner.

- Tu n'as pas froid sans manteau ni écharpe ?

- Je courais, expliqua Jimin.

- Je vois.

- Je fuyais, précisa-t-il.

- Tu quoi ? s'étonna Hoseok, intrigué par le garçon au comportement singulier.

- Mon père. Il veut à nouveau m'enfermer là-bas et je ne veux pas, répondit-il en fronçant les sourcils.

- Où ça ?

- Je ne suis pas fou ! se défendit Jimin.

- Oui d'accord, mais… reprit Hoseok tandis que le visage de Jin se fit plus grave.

- Ils disent que je suis spécial, continua le jeune homme en regardant dehors, les joues arrondies par la crème glacée.

- Il n'y a rien de mal à être spécial, intervint Jin.

Jimin lui sourit affectueusement. Hoseok ne comprenait pas où son père voulait l'emmener, ni même si cette histoire était vraie, mais ce garçon était venu de nulle part et agissait avec tant de liberté devant eux, comme s'il n'était pas enchaîné par les règles sociales basiques. Un homme d'une quarantaine d'année apparut devant la vitre du magasin, l'air pressé, le regard balayant les alentours comme s'il cherchait quelque chose. Ce fut Hoseok qui le remarqua en premier, puis, comme guidé par un mauvais pressentiment, Jimin se leva de sa chaise, le teint livide. L'homme et lui se croisèrent du regard, se fixèrent pendant de longues secondes, et apeuré le garçon chercha le meilleur moyen de fuir. L'homme entra dans le café et Jimin était pris au piège. Faisant fi d'une quelconque discrétion, il bouscula les tables pour faire le tour de la salle, interrompant les gens, mettant des chaises renversées sur son passage pour rendre difficile le parcours à celui qui le poursuivait.

- Park Jimin ! s'écriait-il en colère.

- Va-t'en ! répondait le garçon d'une voix stridente.

Mais il avait beau remuer chaises et tables en cherchant à se frayer un chemin pour fuir, sous les regards médusés des clients, y compris Jin et Hoseok, il était incapable de sortir sans être confronté à son père qui faisait presque le double de sa carrure. Ils n'entendaient même pas les lamentations du propriétaire du café.

- Arrête de me faire honte devant tout le monde, gronda l'homme en attrapant fermement le bras de son fils.

- Non je ne veux pas !

- Grandis un peu !

Le père de Jimin semblait excédé, furieux contre le garçon qui faisait un véritable scandale, hurlait de toute la puissance de sa voix, se débattait en vain à en devenir hystérique. Hoseok était paralysé sur sa chaise, ne croyant pas ce qu'il était en train de voir.

- Ils vont appeler la police et tu auras l'air bien malin ! menaça le père.

- Je ne veux pas y aller ! répéta Jimin.

Le père l'emmenait à l'extérieur non sans difficulté. Jimin essayait de se raccrocher à tout ce qu'il trouvait à sa portée, tout en continuant de hurler comme si sa vie en dépendait.

- Ça suffit, c'est pour ton bien !

- JE NE VEUX PAS ! JE NE VEUX PAS ! s'époumonait Jimin de plus en plus fort.

Il avait accroché ses doigts à l'encadrement de la porte d'entrée, et son père tirait si fort que ses ongles se mirent à saigner. Effarés, les clients ne bougeaient pas. Beaucoup avaient les mains sur la bouche, d'autres sur la poitrine, mais pour Jin, c'était la colère qui commençait à le gagner. A l'extérieur, Jimin n'arrêtait pas de hurler, de pleurer, de répéter « JE NE VEUX PAS ». Toute l'avenue semblait s'être arrêtée devant un spectacle si désolant. Hoseok leva les yeux vers Jin, prêt à pleurer. De tristesse ou de colère, il ne savait pas, mais voir cet enfant dans un tel état était un déchirement. Jin sortit précipitamment du magasin, et Hoseok mit un petit moment avant de le suivre avec hésitation.

- Arrête ça, tu me fais honte ! s'écria l'homme tandis que Jimin avait les bras fermement serrés autour d'un poteau électrique.

- JE NE VEUX PAS !

Une camionnette blanche s'était arrêtée à leur hauteur et des infirmiers en sortirent.

- Non ! reprit Jimin en panique.

- Ça suffit ! intervint Jin au milieu des passants.

- Mêlez-vous de ce qui vous regarde, répliqua l'homme qui ne voulait pas lâcher son fils.

Les infirmiers s'avançaient vers eux. L'un d'eux avait même une seringue prête à usage. Ce fut à ce moment que Jimin leva grand les yeux vers Jin et trouva la force de se défaire de son père. Il allait courir vers Jin mais il sentit une piqûre le surprendre dans le bras. Il se débattit, donna un coup à l'homme, et se précipita sur Jin, se réfugiant dans ses bras.

- Ne les laisse pas m'emmener, murmura-t-il, le visage enfoui dans le pull de Jin.

Tout s'enchaîna bien vite : Jimin perdit connaissance et la police arriva sur les lieux, alertée par tout ce tapage. Ils partirent régler cette histoire au poste malgré les protestations de monsieur Park, et Jin refusait de laisser qui que ce soit prendre Jimin. Quand on lui parla du commissariat il leva un regard provocateur au père du garçon, sûr de ce qu'il faisait. Jimin fut allongé sur un banc près des bureaux des officiers, et Hoseok resta auprès de lui tandis que Jin était en pleine discussion musclée avec Park et les inspecteurs. Un officier, qui semblait être le chef de la brigade, intervint à son tour.

- On va commencer à se calmer ! dit-il d'une voix forte. Qu'est-ce que tu fais là Seokjin ?

- Ce monsieur veut forcer son fils à aller dans un institut psychiatrique, répondit Jin en croisant les bras.

Le chef soupira longuement, comme s'il savait très bien pourquoi Jin s'était permis d'intervenir dans cette histoire.

- Ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas ! répliqua Park. Il fait tout un cinéma comme s'ils le battaient là-bas, mais c'est faux.

- Qu'ils le maltraitent ou pas, il ne veut pas y aller, insista Jin. Et pour qu'il réagisse aussi violemment, je pense que vous devriez vous poser des questions du genre « est-ce bien d'y envoyer mon enfant ? » au lieu de lui faire du mal comme vous le faites. Vous ne vous rendez pas compte de la violence de la scène. Si ça avait été mon enfant…

- Mais quel âge avez-vous ? coupa le père, excédé. Je dois me faire faire la leçon par quelqu'un qui a à peine vingt ans ? C'est facile pour vous de critiquer le choix des autres, vous n'avez pas eu à élever un enfant qui a un comportement différent des autres, tantôt hyperactif, tantôt lunatique. Ma femme et moi n'avons pas pu avoir d'autres enfants pendant des années parce que celui-ci prenait toute notre énergie. Nous ne pouvions plus le surveiller tout le temps quand sa petite sœur est arrivée il y a deux ans, nous lui avons trouvé un endroit plus approprié pour lui…

- Vous vous rendez compte qu'en agissant ainsi il se sent rejeté par sa propre famille ? Voilà pourquoi il réagit avec tant de souffrance.

- Qui êtes-vous pour me juger ?

Jimin venait de se réveiller. Il se redressa en sursaut, et quand il se rendit compte qu'il était dans un commissariat, il commença à paniquer malgré la présence de Hoseok qui tentait de le rassurer.

- Ah ça suffit Park Jimin ! s'écria le père.

Pour seule réponse, Jimin se mit à hurler, prêt à se débattre, mais Jin s'approcha de lui, posa la main sur sa nuque, et le tint contre lui avec tendresse, ce qui eut pour effet immédiat de l'apaiser.

- Quand avez-vous enlacé votre fils pour la dernière fois ? demanda-t-il doucement.

La non-réponse de cet homme ne faisait aucun doute et Jin comprit ce qu'il manquait à Jimin.

- Inspecteur Jang, m'autorises-tu à prendre ce garçon avec moi ?

- Depuis quand tu me demandes mon autorisation avant d'emmener un jeune qui a besoin d'aide chez toi ? soupira l'officier.

L'inspecteur s'installa derrière son bureau et donna quelques explications au père Park. Il connaissait Seokjin bien avant qu'il ne perde ses parents, étant le mentor de son défunt père, et il savait qu'il avait pris Namjoon avec lui, puis Yoongi, puis Hoseok. A chaque fois Jin lui en parlait, ne serait-ce pour avoir un « adulte de confiance » comme garant de ses propres responsabilités, et ainsi être sûr qu'au moindre problème quelqu'un avec l'autorité légale pouvait agir. De plus il connaissait bien le cas de Yoongi quand celui-ci était livré à lui-même quitte à commettre quelques délits mineurs.

- Votre fils ne veut pas retourner dans cet institut, par contre il s'est attaché à Seokjin, constata-t-il. Il est doué avec les enfants à problème, il pourra prendre soin de lui.

- Je vais laisser mon fils à un inconnu ? s'offusqua Park dans un reniflement méprisant.

- Je pense sincèrement que c'est mieux pour lui qu'un asile qui lui fait peur, répondit l'inspecteur. Qu'est-ce que cela change pour vous ? Ce sera quelqu'un d'autre que votre petite famille « normale » qui veillera sur lui, et je sais que Jin fera un travail très personnalisé et affectueux pour votre fils. Faites un essai, ça ne vous coûtera que ce que vous payer pour cet institut. C'est évident que vous aiderez financièrement ce jeune homme qui va s'engager à prendre de son temps pour sociabiliser Jimin au monde, à s'adapter, à vivre donc. N'est-ce pas ?

Park soupira longuement : il avait l'air épuisé et sa colère semblait s'être évanouie. Il regarda son fils tristement, comme si l'ombre d'une affection filiale venait soudainement s'emparer de lui. Il accepta la proposition de l'inspecteur Jang, et Jin parut soulagé. Après toutes ces fortes émotions, il put rentrer chez lui, avec Hoseok, Jimin, le document rédigé par l'inspecteur Park qui avait couché sur papier les conditions de l'hébergement du garçon chez lui, en précisant le montant mensuel versé par la famille, ainsi que la valise qui avait été de toute façon préparée pour l'institut. Ils furent accueillis par Namjoon et Yoongi, qui à la fois n'en revenaient pas de l'arrivée soudaine d'une cinquième personne, mais qui n'étaient pas très étonnés finalement.

- Il ne faut pas te laisser sortir, commenta Yoongi en soupirant.

- Tu es le genre de personne à ramener tous les petits chatons abandonnés que tu croises, dit Namjoon avec un grand sourire en enserrant la taille de Jin de ses bras amoureux. Ça fait partie de ton charme.