La plongée que Marinette et Adrien effectuaient dans les souvenirs d'adolescence du jeune homme fut finalement interrompue par l'intervention de Nathalie, qui toqua à la porte de la chambre pour leur annoncer que Gabriel Agreste venait d'arriver et qu'il les attendait pour le dîner.

- « Très bien, vous pouvez le prévenir que nous arrivons », répondit Adrien, avant de se tourner vers Marinette. « On y va ? », reprit-il avec un sourire rassurant, haussant ensuite un sourcil en constatant que sa compagne avait soudainement pâli.

En dépit de la brusque bouffée d'angoisse qui venait de s'abattre sur elle, jeune femme acquiesça d'un furtif hochement de tête avant de saisir entre ses doigts la main qu'Adrien tendait vers elle. Elle s'y agrippa comme elle aurait empoigné une ligne de vie au-dessus d'un précipice, sentant que ses jambes soudain flageolantes menaçaient de lui faire défaut à tout instant.

Elle allait rencontrer Gabriel Agreste.

Le célèbre et impitoyable styliste.

Le sévère et distant père de son compagnon.

Sous l'effet de l'appréhension, son cœur battait avec tant de force dans sa poitrine qu'il lui semblait être prêt à exploser.

Alors que les deux jeunes gens descendaient le gigantesque escalier de marbre qui menait au rez-de-chaussée, Adrien, sentant la nervosité palpable de Marinette, serra avec force ses doigts entre les siens pour essayer de lui manifester son soutien. Sa compagne remercia sa tentative de réconfort d'un sourire qu'elle voulait vaillant mais qui n'était que l'ombre de ceux qui illuminaient d'ordinaire son visage, puis tous deux achevèrent de franchir les quelques mètres qui les séparaient de la salle à manger.


Jusque-là, Marinette avait supposé que cette soirée serait très certainement un moment pénible à passer, mais elle réalisa rapidement qu'elle s'était totalement trompée.

Cette soirée n'allait pas être pénible.

Elle allait être un véritable désastre.

Devant la jeune femme se trouvait l'austère silhouette de Gabriel Agreste, qui se tourna vers elle en la toisant avec une hauteur teintée de méfiance. Il adressa un bref signe de tête à son fils, avant de braquer de nouveau son regard perçant vers celle qui partageait la vie de son précieux héritier.

- « Bonsoir », la salua-t-il d'une voix si froide qu'elle aurait pu charrier des glaçons.

- « Bon… Bonsoir… », réussit-elle à balbutier fébrilement, maudissant sa nervosité. « Je me… Je m'appelle Marinette Dupain-Cheng, mais je… Mais vous pouvez m'appeler Marinette. »

- « Je pourrais, en effet », répliqua-t-il sèchement. « Gabriel Agreste », se présenta-t-il ensuite, son visage sévère semblant défier quiconque de penser qu'il puisse quant à lui suggérer qu'on l'appelle par son prénom.

- « En…Enchantée », répondit la jeune femme en serrant la main tendue qu'il lui présentait.

Marinette sentit un frisson parcourir sa colonne vertébrale. Si la peau d'Adrien était douce et chaude, les longs doigts fins de son père, pourtant si similaires aux siens, étaient quant à eux secs et glacés comme la froide poigne d'un reptile.

- « Bien, je propose que nous passions à table », reprit le célèbre styliste d'un ton autoritaire. « Adrien, Mademoiselle Dupain-Cheng, si vous voulez bien… »

Tournant sur ses talons, il se dirigea vers la partie de la pièce où était dressé le couvert, sans même prendre la peine de s'assurer que ses invités le suivaient. De toute évidence, le légendaire Gabriel Agreste n'était guère habité à ce que quiconque le contredise ou ne lui obéisse pas dans la seconde.

Adrien et Marinette échangèrent un bref regard, la stupéfaction se lisant dans les yeux de la jeune femme avant que son compagnon lui réponde d'un sourire contrit, lui faisant ainsi comprendre que le comportement hautain de son père n'avait hélas rien d'inhabituel. Adrien glissa sa main le long de la taille de Marinette d'un geste protecteur, avant d'accompagner cette dernière jusqu'à sa chaise.

Au grand étonnement de la jeune femme, leur repas leur fut apporté par un serveur d'un professionnalisme impeccable, tandis que les plats qu'ils leur présentaient semblaient sortir tout droit des cuisines d'un grand restaurant. La présentation des mets qu'ils avaient devant eux était d'une méticulosité impressionnante et le délicat fumet qui s'en dégageait laisser présager des instants de pur bonheur pour les papilles gustatives qui auraient le plaisir d'y goûter.

En dépit des glorieuses promesses de ce festin, Marinette n'arrivait pas à se détacher de cette implacable sensation d'angoisse qui lui nouait les entrailles. Il était impossible pour elle de ne pas se sentir mal à l'aise sous le regard inquisiteur de Gabriel Agreste, qui semblait être loin d'approuver sa présence aux côtés de son fils unique.

Durant quelques instants, le silence gêné qui régnait dans la salle ne fut troublé que par des bruits de couverts et de mastication, ni Adrien ni Marinette n'osant amorcer la conversation.

- « Mademoiselle Dupain-Cheng, j'ai cru comprendre que vous vous intéressiez à la mode ? » lança brusquement Gabriel Agreste.

Marinette sursauta aussi violement que si une décharge électrique venait de traverser son corps jusque-là tendu comme la corde d'un arc. De surprise, elle manqua de faire tomber sa fourchette dans son assiette, le couvert lui glissant des doigts avant qu'elle ne le rattrape qu'au prix d'une fort peu gracieuse acrobatie. Rougissant de honte, elle leva un regard contrit en direction de son hôte.

- « Ou…oui, monsieur », répondit-elle, se sentant brusquement comme une élève s'apprêtant à subir un sermon son professeur. « J'ai toujours adoré ça. »

- « Et j'imagine donc que le nom d'Agreste vous est familier », poursuivit-il d'un ton dur, presque accusateur.

Marinette et Adrien se figèrent, interpellés par le son de la voix du père du jeune homme.

- « Voyez-vous, Mademoiselle », poursuivit Gabriel d'une voix douce mais menaçante. « Ma famille est très connue dans ce milieu. Elle y est très influente, en plus d'être très riche. Et ce n'est un secret pour personne qu'Adrien est mon unique héritier. Vous ne seriez pas la première à essayer de l'approcher pour au moins une de ces raisons. »

- « Père », intervint Adrien d'une voix grinçante, « Marinette n'est pas… »

- « Je ne dis pas que c'est votre cas », l'interrompit son père, dardant son glacial regard sur la jeune femme. « Je vous informe juste que je me méfie de vous. J'ai vu passer trop de personnes tentant de m'amadouer pour essayer d'obtenir des bribes de mon prestige ou de mon argent pour vous faire confiance. Tout comme je ne sais que trop bien que certains ont déjà essayé d'approcher Adrien pour obtenir ensuite mes faveurs. »

Serrant les dents, Marinette se mordit l'intérieur de la joue pour se forcer à garder son calme. Les odieuses remarques de Gabriel Agreste menaçaient de la plonger dans un état de panique et de rage mêlées, mais elle se devait de garder son sang-froid face à celui qui était à la fois l'un de ses modèles et la plus proche famille de l'homme qui avait capturé son cœur.

- « Je ne nie pas que j'ai toujours rêvé d'être styliste », répliqua-t-elle d'une voix dont elle réussit admirablement à contrôler le tremblement. « Ni que vous êtes l'une de mes idoles. Mais je ne fréquente pas Adrien à cause de ses liens avec vous », poursuivit-elle en fermant ses poings avec tant de force que ses ongles pénétraient ses paumes. « Je sortirais avec lui-même s'il n'était pas votre fils. »

Le jeune homme plaça sa main sur celle de Marinette, un tendre sourire se dessinant sur son visage tandis qu'il la couvait amoureusement du regard, avant qu'il ne tourne finalement ses iris d'un vert incroyablement clair vers son père.

- « Je fais entièrement confiance à Marinette », lui assena-t-il d'une voix où se reflétait son indéniable conviction. « Je sais que vous ne la connaissez pas encore, mais en ce qui me concerne, je n'ai jamais eu le moindre doute. Et je vous assure que vous pouvez vous fier à mon jugement », conclut-il en relevant le menton d'un geste de défi.

Gabriel laissa échapper un léger soupir, hochant la tête en signe de reddition, mais la lueur déterminée brillant dans ses yeux laissait entendre à son fils qu'il était toujours loin d'être aussi convaincu que lui de la sincérité de la jeune femme.

Marinette, quant à elle, avait la sensation de se liquéfier sur place. Elle s'était doutée que le strict Gabriel Agreste ne verrait probablement pas d'un bon œil l'intrusion de quelqu'un dans la vie de son fils, d'autant plus s'il s'agissait d'une jeune styliste, mais elle ne s'était pas préparée à affronter d'aussi hostiles remarques. Le père d'Adrien avait certes le mérite d'être franc sur l'opinion qu'il se faisait d'elle, mais elle se sentait complètement déstabilisée.

La voix du célèbre styliste la tira brusquement de ses réflexions.

- « Votre robe », reprit-il soudain. « Est-ce vous qui l'avez confectionnée ? »

- « Je… Quoi ? Je… Ma robe ? Oui, c'est moi qui l'ai faite », répondit Marinette, rougissant de gêne.

Comme la plupart de ses vêtements, la tenue qu'elle portait pour cette soirée était le fruit de son propre travail. Mais alors que Gabriel Agreste scrutait les moindres détails de sa robe de son regard expert, la jeune femme se demandait soudainement ce qui avait bien pu lui prendre de porter sa propre création devant l'un des stylistes les plus renommés de Paris.

Voire de France.

Voire du monde.

Alors que le père d'Adrien se mettait à lui poser des questions sur la conception et fabrication de la robe en question, Marinette se sentit devenir de plus en plus fébrile. L'illustre styliste savait exactement de quoi il parlait, et chacune de ses remarques ou interrogations étaient aussi légitimes qu'incisives. Marinette avait beau être fière de son travail, elle se sentait comme une enfant prise en faute sous les yeux inquisiteurs de Gabriel Agreste. La jeune femme avait une fois de plus la pénible sensation d'être brusquement retournée au collège, dans l'un de ces rudes moments où devait présenter au plus strict de ses professeurs un devoir qu'elle était loin d'être certaine d'avoir réussi.

Au fil de la conversation, voulant afficher une confiance en elle qu'elle était loin de ressentir, Marinette tenta de prendre une pose débordante de hardiesse dont le résultat fut hélas l'atterrissage malencontreux de son coude en plein dans son assiette. Son malheureux geste fit littéralement voler la pièce de vaisselle, répandant au passage ce qui lui parut être une marée de sauce sur la nappe qui était auparavant d'une blancheur immaculée. Alors qu'Adrien tentait de calmer la jeune femme affolée, qui se confondait en excuse tout en semblant être sur le point de se consumer de honte, Gabriel appela l'un de ses employés pour nettoyer les dégâts et changer la pièce de tissus.

La suite du repas fut tout aussi désastreuse.

La nervosité dans laquelle la plongeait la présence de Gabriel Agreste additionnée au profond embarras que lui causait sa maladresse naturelle plaçait Marinette dans un état de fébrilité inédit, lui faisant enchaîner catastrophe sur catastrophe.

En dépit des efforts d'Adrien pour l'aider à mener une conversation normale, la jeune femme ne pouvait s'empêcher de bégayer d'inintelligibles paroles. Les phrases qu'elle tentait de formuler ne prenaient pas le moindre sens, les mots se mélangeant sans la moindre logique avant de franchir ses lèvres tremblantes. Elle manqua également de s'étouffer avec une bouchée de son dessert, ne devant son salut qu'à une vigoureuse claque qu'Adrien lui asséna avec force entre les omoplates. A la fin du repas, alors qu'elle pensait sincèrement ne plus pouvoir engendrer la moindre calamité, sa tasse de café lui échappa des doigts, déversant l'intégralité de son contenu sur la nappe remplaçant celle qu'elle avait souillé de sauce plus tôt dans la soirée. Mortifiée, Marinette s'excusa pour ce qui lui sembla être la millième fois, tout en s'estimant intérieurement heureuse que le brûlant liquide ait atterri sur la table plutôt que sur la chair tendre de ses cuisses.


Le dîner se termina dans une relative confusion et lorsque les jeunes regagnèrent finalement l'entrée du manoir pour prendre congé, Marinette était plus rouge de honte qu'elle ne l'avait jamais été. Elle se sentait tellement embarrassée qu'elle avait littéralement envie de disparaitre sous terre. De creuser un trou quelque part et de s'y rouler en boule, attendant que les saisons passent et que son souvenir s'efface des mémoires de tous, et de celle de Gabriel Agreste en particulier.

Tout en souhaitant une bonne soirée au père d'Adrien, qui les avait raccompagnés jusqu'à la porte de sa gigantesque demeure, elle s'excusa une fois de plus d'avoir été si maladroite et d'avoir causé une telle avalanche d'incidents sur son passage.

Le légendaire styliste balaya ses remarques contrites d'un revers de main, alors qu'il la saluait à son tour, il s'interrompit un instant. Il jaugea rapidement Marinette de son perçant regard, semblant un instant peser le pour et le contre alors qu'il cherchait visiblement ses mots.

- « Le design de votre robe est intéressant », lâcha-t-il enfin, « et les finitions sont honorables pour quelqu'un avec aussi peu d'expérience. Si le reste de votre travail est d'une telle qualité, je suppose que vous avez un avenir dans la profession. »

Marinette resta un instant muette de stupeur, avant de s'empourprer plus qu'elle ne l'aurait jamais cru possible. Ses joues qui étaient déjà d'un vif écarlate devinrent plus rouges encore, cette vivace couleur s'étendant ensuite à une vitesse stupéfiantes aux moindres centimètres carrés de peau de son visage et de sa gorge. Prenant soudain conscience que la longueur de son silence stupéfait commençait à friser l'impolitesse, elle retrouva brusquement l'usage de la parole pour balbutier de fébriles paroles de remerciement.

Retenant un léger sourire de soulagement, Adrien salua son père à son tour, puis le jeune couple amorça sa descente des marches qui menaient vers la large allée où les attendaient leur véhicule. Marinette s'était à peine éloignée de quelques pas que Gabriel tendit la main vers son fils, le retenant un instant auprès de lui alors que la jeune femme était désormais hors de portée de sa voix.

- « Je réserve toujours mon jugement sur ton amie », lui confia-t-il. « Néanmoins », poursuivit-il en levant la main pour interrompre le flot de protestations qui s'apprêtait à franchir les lèvres de son unique héritier, « je t'accorde une chose. Si elle avait été une intrigante, elle s'y serait certainement prise différemment pour essayer de m'impressionner. »

Alors qu'Adrien restait muet de stupéfaction, incapable de trouver quoi que ce soit à rétorquer à ce surprenant mais néanmoins légitime argument, Gabriel tourna les talons pour regagner l'intérieur de son immense bâtisse.

- « Bonne soirée, fils », lui lança-t-il par-dessus son épaule. Il s'interrompit une seconde pour se pincer l'arête du nez, avant de pousser un lourd soupir. « Et bon courage. »


Pauvre Marinette... xD

J'espère que ce chapitre vous a plu. Merci de m'avoir lue ! ^^