Chapitre 2 : Le 7 de carreau

8h18. J'étais en retard. Tandis que je me levais précipitamment, ma vision se brouilla de points mauves et ma tête tourna. Ouais, prendre une cuite un mardi soir n'était pas la chose la plus brillante à faire, disons. Que voulez-vous, une fois que l'on avait goûté à la folie de l'As de Pique, on ne pouvait plus s'en passer. Après y être allé pour la première fois le week-end dernier, j'y suis retourné à deux reprises, non sans éprouver la même excitation que lorsque j'ai franchi son seuil pour la première fois. Le doorman commençait même à me reconnaître. Je trouvais cela plutôt drôle qu'un aussi grand gaillard albinos enveloppé dans un immense manteau de fourrure m'ouvre la porte si gentiment, surtout dans un lieu de dépravation aussi extrême que l'As de Pique. Jo me révéla entre deux bières qu'il était un russe exilé qui faisait partit de la mafia lors de sa jeunesse, ce qui ne m'étonna pas. Ce que j'aimais beaucoup de cet endroit était les nombreuses attractions offertes entre ses quatre murs. Bien sûr, la plupart étaient illégales, mais pour être honnête, c'était divertissant à observer. On pouvait notamment y trouver un réseau de prostitution au sous-sol, une pièce qui était une maison de jeu illégale ainsi que de la distribution gratuite de drogues expérimentales. Oh, sans oublier des gars louches qui faisaient la revente d'organes humains aux idiots désespérés comme Fritz. C'est sûr que pour beaucoup de gens, tout cela pourrait sembler exagéré, mais cela faisait partie de ce qu'était l'As de Pique, c'était un lieu de décadence où la seule limite possible était celle de votre corps, mais aucunement celle de votre esprit.

Je tentai d'enfiler un vieux jeans tout en mangeant un reste de nouilles chinoises, mais ma tentative échoua et je m'écrasai pitoyablement sur le sol, mes cheveux nouvellement teints me tombant sur le visage. Mon père passa dans le couloir et me regarda d'un air déçu, comme il l'avait toujours fait d'ailleurs. Je n'étais pas à la hauteur de ses espérances j'imagine, n'étant pas un joueur de l'équipe de basket de l'école comme lui durant ses jeunes années ou ne sortant pas avec la fille la plus populaire du lycée. Ce qui est ironique dans tout ça, c'est que malgré toutes ses prouesses passées, toutes ses « glorieuses» aventures, mon père était un raté. C'est vrai, il s'était marié à une junkie et il bossait comme sous-fifre dans une entreprise de savons à main. Alors lorsqu'il me regardait de cet air de regret, je pensais à quel point je m'efforçais à lancer la pomme loin de l'arbre.
- Jack, grouille-toi, tu vas être en retard à l'école.
-Pff, comme si t'en avais quelque chose à foutre… marmonnai-je en pensant à toutes les fois où mon père était en retard à mes rendez-vous ou carrément absent de ma vie.
-Détrompes-toi, j'en ai quelque chose à foutre. Tu me prends pour qui? Je suis ton père! dit-il en entrant dans ma chambre.
L'hypocrite.
-Ah, ne me dis pas que maintenant tu deviens le père de l'année? Tu pourrais peut-être même daigner venir à mon vernissage à la fin du mois? Tu pourrais même simplement être là, ici. J'avoue que voir ton visage de père déçu à chaque jour m'emplirait d'une joie incommensurable! raillai-je.
-Je… hum. On reprendra cette discussion plus tard, jeune homme. bafoua-t-il. Je n'en ai pas fini avec toi.
Sur ce, il retourna dans le couloir et sortit de l'appartement en prenant bien soin de claquer la porte derrière lui. Mature, oui. Je savais bien qu'il ne me reparlerait jamais de l'incident, soit trop soûl pour articuler quoi que ce soit ou simplement en étant absent, parti au pub ou au bar du coin. De toute manière, ce n'est pas comme si ça avait de l'importance pour moi. Avec le temps, j'avais appris à former cette barrière, cette carapace. Tout glissait sur moi, les émotions comme les sentiments. Mon visage ne laissait rien transparaître, il y avait toujours seulement ce sourire moqueur qui me permettait de ne rien démontrer. L'horreur comme la joie, je n'avais pas l'air d'en avoir quoi que ce soit à foutre.


8h34. J'avais raté mon bus. Saloperie. Je devais marcher sous une pluie battante durant une dizaine de minutes avant d'atteindre la station de métro la plus près de l'appart miteux qui nous faisait office de logis à mon père et moi. Sincèrement, je détestais la pluie et c'était encore plus le cas un mercredi matin d'octobre où ma tête me procurait un mal de chien. Tous les gens dans la rue étaient pressés et semblaient tous aller dans le sens contraire au mien, ce qui conséquemment, m'apporta beaucoup de bousculades et m'offrit même la chance de prendre une douche supplémentaire dans une flaque boueuse. Super. Sale comme un porc, je sautai de justesse dans une rame de métro et m'assis à côté d'une mère tenant son bambin dans ses bras. L'enfant était pour ainsi dire, plutôt affreux et il le devint davantage lorsqu'il renversa son biberon de lait sur mon sac de cuir. Il éclata en sanglots et la mère m'accusa de lui avoir fait peur avec ma tête de clown. Je lui répliquai que c'était son laideron de fils qui avait vidé le contenu de son gobelet sur mes trucs, alors elle me regarda d'un air meurtrier et me menaça d'appeler la sécurité (?) si je ne lui faisais pas d'excuse. Je lui répliquai que c'était elle qui devait s'excuser d'avoir mis au monde une chose aussi laide et détestable et elle se mit aussitôt à me crier dessus, attirant donc l'attention des autres passagers qui m'identifièrent comme étant l'ennemi à vaincre. Aussi fou que cela puisse paraître, deux hommes se levèrent de leur siège et m'empoignèrent les deux bras pour finalement me jeter sur le sol à la station suivante. Ils me lancèrent ensuite mon sac couvert de lait au visage avant que les deux portes ne se referment sur la face aux airs mesquins de la mère qui me narguait d'un sourire suffisant. Quelle connasse. Je n'eu donc pas le choix d'attendre la prochaine rame. Je m'assis sur un banc vide et n'eu à peine le temps d'essuyer la saleté qui couvrait mon sac qu'un gars s'en empara et s'enfui avec hors du métro. Je tentai de le rattraper, mais cet enfoiré courait d'une vitesse que je pourrais qualifié de phénoménale. Au moins je gardais toujours mon portefeuille dans mes poches… qui étaient vides alors que je les palpai. AH, BORDEL DE MERDE!


16h26. Après une journée des plus merdiques passée à mon lycée où je me suis vu offrir une retenue sur l'heure du déjeuner pour mon retard matinal ainsi qu'une note de 47% dans mon dernier examen de math, je pu enfin m'asseoir sur la banquette arrière de mon bus scolaire. Lorsque mon enseignant, Mr. Smith (Un cliché du nerd amateur de maths ambulant) me remis ma copie, il m'a regardé et a dit tout en postillonnant :
-On voit ici une certaine constance ici, Mr. Napier, 56%, 35% et maintenant 47%. Reprenez-vous, sinon c'est un entrepreneur chez McDonald qui le fera pour vous lorsque vous vous endormirez en prenant les commandes de Joyeux Festins et de BigMac.
Toute la classe s'était mise à rire de ma gueule et étonnamment, je me surpris à répliquer :
-Je ne sais pas si un prof de math amateur de donjon-dragon, enseignant dans une école de demeurés au seuil de la pauvreté aurait quoi que ce soit à me dire sur comment gérer mon futur.
Le silence se fit dans la classe et il n'ajouta rien, sauf un regard interrogateur. Un malaise s'installa et je retournai m'asseoir, satisfait.

Henry, notre chauffeur, était constamment en train de fumer un cigare et écoutait de la vieille musique des années 50. Il toussait à s'en arracher les poumons lorsque Ashley, une fille étrange qui persistait à me parler et à toujours venir s'asseoir près de moi alors que la moitié de l'autobus était vide, entra et sembla très heureuse de me voir. En un clin d'œil, elle était assise à côté de moi et souriait de toutes ses dents.
- Hé Jack! T'étais pas dans le bus ce matin, qu'est-ce qu'il s'est passé?
Je tournai lentement la tête vers elle et la regarda d'un air sombre. Je retournai ma tête vers l'avant sans dire un mot.
-Heum, d'accord…
Elle garda le silence un instant avant de dire :
-La température, elle est plutôt déprimante, non?
-Je ne te le fais pas dire. répondis-je en pensant à l'horrible journée que je venais de vivre.
-T'as reçu ta note d'examen de math?
-Hum hum…
-Ce qu'il était facile, je me suis récolté un 91%!
Bordel, elle commençait vraiment à me taper sur le système celle-là.
-J'ai eu 47%.
-Oh…
S'ensuivit un silence de plusieurs minutes, moi qui tournais obstinément la tête vers la fenêtre et elle qui jouait nerveusement avec sa queue de cheval. Je pensais qu'elle ne me reparlerait plus, mais malheureusement, elle ajouta :
-Tu sais, je pense que je te l'ai déjà dit au moins mille fois, mais cette couleur de cheveux te va très bien! Ça… Ça fait ressortir tes yeux…?
-Vert et brun, je ne pense pas, non. répliquai-je d'un ton sec.
Elle me regarda, étonnée. Il est vrai que je n'avais pas l'habitude d'agir ainsi avec elle, ni avec qui que ce soit d'ailleurs… Mais elle était trop énervante. Me sentant alors en feu, je ne pus me retenir d'ajouter, non sans sarcasme:
-Tu sais, si tu trouves cette couleur si merveilleuse, pourquoi ne pas te teindre toi aussi en vert? Tu pourrais même essayer le bleu! Après tout, ça apporterait un peu d'éclat sur ce châtain…
-Tu… Tu me trouves ordinaire? bégaya-t-elle.
-Pardon?
-Oui… C'est clair voyons, regarde-moi. Je… Je manque d'éclat…
-Attends, de quoi tu parles?
-De moi Jack! De moi! Ne vois-tu pas? Tous ces boutons, ces trop grandes jambes et ne me parle pas de ces dents…
-Voir quoi? Que tu es ordinaire?
-C'est ça! Je le savais!
Elle éclata en larme. Pour ça. Ensuite elle couru à l'extérieur, me laissant là, l'air ahuri. Que venait-il de se passer durant ces trente dernières secondes?
-Ben toi alors, t'as bien merdé mon gars! lança Henry de son siège avant.
Tout ceci était absurde.


17h47. J'entrais dans le petit fast-food Alfonso's Burger lorsque j'entendis une engueulade provenant du bureau du gérant, mon boss. Comme d'habitude, la mafia locale venait chercher sa part des profits mensuelle et Alfonso, ce gros lard moustachu, refusait de leur donner quoi que ce soit. Ça devait souvent en venir aux coups de feu pour qu'il accepte de leur tendre un paquet de billets verts, bien à contrecœur. J'enfilai un tablier et un filet et me plaça derrière le grill à burgers, probablement le moins hygiénique de la ville et compte-tenu de Gotham, c'était peu dire. Il n'avait clairement pas été nettoyé depuis des lustres et du gras coulait et suintait de toute sa surface visible. Il était difficile d'affirmer quelle était sa couleur d'origine tellement la couche de crasse le recouvrant était épaisse et c'en était de même avec la cuisine toute entière. Le plancher collait sous les semelles et l'endroit était empreint d'une odeur d'huile particulièrement forte et dégoûtante. Flipper des boulettes n'était pas mon passe-temps favori, mais c'était nécessaire pour aider à payer le loyer, le salaire de mon père étant ridicule. Les deux gars ayant menacé le trou du cul qui me faisait office de patron sortirent du local comme si de rien n'était et sortirent de l'établissement. J'aperçu Alfonso dans l'encadrement de sa porte qui les suivait des yeux pour finalement les poser sur moi.
-Ce soir tu es seul aux cuisines. me dit-il d'un ton bourru en s'installant derrière le comptoir.
-Kathleen ne travaille pas ce soir? m'enquis-je.
-Cette conne ne travaille plus ici.
Étrange. Elle ne m'en avait jamais parlé auparavant et connaissant Kathleen, ce n'était clairement pas son genre. C'était une blonde souriante qui n'arrêtait pas de jacasser sans cesse sur sa vie durant des heures, alors je me questionnai tant qu'à savoir le pourquoi de ce départ précipité.
-Pourquoi elle ne travaille plus ici, Alf?
Aucune réaction de sa part.
-Hé Alf! Pourquoi elle ne travaille plus ici?
Voyant qu'il m'ignorait, je m'approchai de lui et répéta lentement :
-J'ai dit : pourquoi Kathleen ne viendra plus travailler ici, gros lard?
Il me regarda, horrifié par ce que je venais de dire et s'écria :
-Ça ne te regarde sale petit enculé, alors travaille! Et que je ne te reprenne plus à m'insulter, sinon y'a pas que Kathleen qui sera sans emploi!
Comme vous pouvez le constater, ce gros déchet était un homme charmant, alors je n'insistai pas. Toutefois, j'étais furieux qu'il ne me réponde pas et attristé par la nouvelle. Oui, c'est vrai, parfois elle pouvait me taper sur les nerfs, mais c'était une gentille fille et elle me donnait un peu de compagnie dans cette lugubre cuisine aux néons qui sautaient et à l'hygiène plus que défaillante. Sans aussi compter le fait qu'elle était une de mes seuls amis. Et elle était partie.


23h16. J'aimais la nuit, surtout lorsque le ciel était dégagé. La Lune, si belle, donnait une ambiance baroque aux rues de Gotham, pour ne pas dire féérique. J'inspirai à plein poumons l'air froid du soir et fermai les yeux. Enfin pour une fois, j'avais la paix. Je marchais dans les rues désertes et ne pouvais m'empêcher de contempler la beauté des bâtiments gothiques dont la ville était pourvue. Oui, peut-être que le crime la gangrénait, mais pour rien au monde je n'aurais songé d'y partir. Les gens d'ici étaient pourris et pessimistes, mais les bâtiments qui les logeaient, eux, tenaient toujours debout, sévères, certes, mais réconfortants à la fois. Ils ne se laissaient pas abattre par leurs ruelles témoins de crimes horribles et ne sourcillaient pas devant tous les malheurs que leurs fenêtres pouvaient observer, mais semblaient plutôt abriter toutes les âmes désespérées qui fourmillaient les rues qu'ils dominaient de toute leur hauteur. Ils tiraient leur force de l'amour des jeunes couples qui laissaient libre cours à leur passion entre leurs quatre murs ainsi que de l'aide que pouvait recevoir une vieille dame à monter ses sacs dans leurs cages d'escalier. Les bâtiments, dont les gargouilles somnolentes sur leur toit avaient depuis longtemps abandonné leur poste de gardiennes de la cité, étaient la raison pour laquelle je ne m'étais pas tiré d'ici depuis longtemps ou bien simplement pas tiré une balle dans la tête. C'étaient eux, par leur splendeur pleine de sérénité qui m'avaient inspiré tous mes tableaux. C'étaient eux, à force de les avoir observé pour mes toiles, qui m'avaient enseigné cette philosophie : celle de ne rien laisser transparaître à l'extérieur, mais de laisser les sentiments faire rage à l'intérieur. C'étaient eux qui m'avaient coupé de la réalité tout en m'en préservant. Ils étaient l'essence même de mon existence, mais restaient en arrière plan, ce qui faisait d'eux un luxe que je ne pouvais me permettre que très rarement, à mon plus grand déplaisir.

Après avoir déambulé sans but précis sur le pavé délavé de l'Old Gotham, je m'arrêtai dans le Cathedral Square afin de m'asseoir sur un banc pour profiter du charme de l'endroit. Il devait être autour de minuit et il régnait dans la place un silence de mort. Aucun passant tardif n'était en vue, pas même un sans-abri ne se reposait sur un banc ou près de la fontaine. Cette-dernière cessa de fonctionner d'un coup sec, m'occasionnant un sursaut d'effroi. C'est à ce moment que je réalisai que j'étais seul, sans défense, au beau milieu d'une place publique à Gotham City. Ne me sentant pas tout à fait à l'aise, je me levai promptement et c'est là que je l'aperçu. Je n'avais jamais vraiment cru à toutes les rumeurs que véhiculaient les journaux à propos d'un certain justicier masqué sautant de toits en toits dans notre chère ville, mais il se dressait là, sur le toit de la cathédrale, l'immensité la Lune lui conférant un aspect lugubre et tout simplement terrifiant. Il était droit comme une statue et enveloppé d'une cape noire qui produisait un fort contraste avec la pâleur de l'astre fantomatique se dressant derrière lui, comme une aura. Il était loin des attardés que l'ont pouvait retrouver dans les comics-books et autre œuvre de fiction. Il était l'incarnation de la peur.

Lentement, je sentis son regard se fixer au mien. Hypnotisé, je ne pouvais détacher mes yeux des siens et lorsqu'il prit un élan avant de se jeter dans le vide, mon souffle se coupa. Je me pliai en deux et tomba à genoux sur le sol et lorsque je relevai la tête, il avait disparu. Me remettant mal de cette vision, je couru jusque chez moi et m'enferma dans mon studio, une vieille remise sur le toit de l'immeuble à logements dans lequel j'habitais. J'y passai le reste de la nuit pour seulement n'en ressortir que le lendemain matin, les mains noires de peinture. Je tenais à peine debout, tellement la fatigue m'engourdissait les sens. Je me rendis à mon appartement et n'eu à peine la force d'ouvrir et fermer la porte derrière moi. Je traînai mon corps jusqu'à mon lit et tomba sur ce dernier. C'est alors que je réalisai que j'étais en retard à mes cours. Merde.