Chapitre 3 : Le 8 de trèfle

La fête battait son plein. The Hangman's Joke, un autre groupe de l'As de Pique, était en feu ce soir. Littéralement. Le chanteur avait créé un véritable brasier avec son manteau et sautait autour en chantant du heavy metal. Des gars arrivèrent avec des bassines d'eau et les lancèrent sur ce dernier, arrosant du coup le public en délire le plus total. C'était l'anarchie dans la salle et des dizaines de personnes affluaient en courant continu vers la scène. Je me laissais transporter dans cette vague en riant. Je me sentais si vivant! Sur un coup de tête, je décidai de monter sur la scène pour effectuer un stage diving. Je regardai une dernière fois l'assemblée et me laissai tomber sur les bras tendus du public qui me poussèrent vers l'arrière. Je surfais sur la foule et riais à gorge déployée, c'était incroyable. Tous ces gens, défoncés ou pas, qui dansaient, criaient, sautaient et buvaient, semblaient tous heureux. Je commençais à comprendre l'effet de l'As de pique sur le commun des mortels. Il transformait les plus timides garçons en rock star, les rendait accroc à ses quatre murs. L'étrangeté suintant des lattes de bois de son plancher ainsi que de ses extravagants clients et employés ne pouvait faire autre chose que charmer et envoûter. Au fond, le bâtiment était comme la marchandise qui circulait à l'intérieur : une drogue.

Finalement, j'atteignis l'arrière de la foule et on me déposa sur le sol. Les deux gars m'ayant aidé à revenir sur terre me félicitèrent de cet excellent crowd surf et partirent vers l'avant de la scène pour en faire de même. Ils n'eurent toutefois pas la même veine que moi et la foule s'écarta pour le premier, le laissant tomber sur le sol et le deuxième fut tout simplement transporté jusqu'au milieu et tabassé par deux types sur la cocaïne. Ouais, il ne faut jamais faire confiance à une assistance de toxicomanes. Surtout pas à Gotham.

Je me rendis vers le bar et m'accoudai au comptoir. Jo m'aperçut du coin de l'œil et déposa une bière devant moi.
-Hey Jo! T'as rien de plus fort?
-Bah quelle question. Ça te dit de la tequila?
J'acquiesçai d'un vigoureux hochement de tête lorsque passa à mes côtés une fille vraiment très jolie. Du genre incroyablement sexy. Je tournai la tête pour mieux l'observer et réalisa à son accoutrement qu'elle était forcément une employée du sous-sol. Elle portait un corset qui ne laissait pas beaucoup de place à l'imagination ainsi qu'une jupe très courte vers l'avant qui descendait en une longue traîne vers l'arrière, le tout agrémenté de jupons, froufrous et plumes. Son visage était d'une peau parfaite et un petit chapeau en satin décoré d'un petit voile et d'une longue plume surplombait ses cheveux blonds impeccablement coiffés. Elle remarqua que je la fixais et me fit un sourire qui, je dois l'avouer, me mit dans tous mes états. Elle sortit un éventail de plume d'un des nombreux plis de sa jupe et l'ouvrit d'un coup sec.
-Il règne ici une de ces chaleurs! dit-elle avec un accent français délicieux.
-Heum… Oui! Oui, c'est vrai. Il… Il fait très chaud. déglutis-je en tirant le col de ma chemise en jeans.
-Tu sais, j'ai rarement l'habitude de monter ici. Tu vois, tous ces sauvages… dit-elle en pointant un groupe s'affairant à boire le plus de bières en cinq minutes et qui laissait échapper plusieurs flatulences et éructations bruyantes. C'est tout simplement dégoûtant… maugréa-t-elle.
-Effectivement… fis-je en me demandant pourquoi elle persistait à parler à un péquenot tel que moi.
Je gardai le silence et baissa la tête en croisant mes mains devant moi. Elle me fixa un moment d'un air ahuri avant d'ajouter :
-Quoi, c'est tout?
-Tout? répétais-je sur un ton interrogateur.
-T'as pas envie de faire la conversation?
-Heu… Je… Bah… Heu… Hum.
-C'est un oui ou un non?
Je la regardai un instant avant de sourire en disant :
-Oui. Pourquoi pas?
Elle me rendit mon sourire et plaisanta :
-Alors… T'attends quoi pour me payer un verre?
C'est à ce moment que Jo arriva avec une bouteille de tequila et des verres à shooter d'une propreté douteuse. Il remarqua la présence de la prostituée et me lança un regard du genre : «Oh, monsieur veut s'amuser ce soir», ce qui me fit lever les yeux au ciel.
-J'aimerais bien une absinthe. dit-elle à Jo.
Jo, dans tout son sage savoir de barman nous confia :
-Saviez-vous qu'ici est un des seuls endroits au monde où on peut boire une absinthe comme autrefois? Du genre 19e siècle… Bon, c'est sûr qu'elle est illégale, mais pratiquement tout est illégal ici, donc qui en a quelque chose à foutre?
-Jo bordel, donne-lui simplement un verre… marmonnai-je.
Il éclata du rire franc qu'était le sien et se tourna pour attraper une bouteille avec un verre, une cuillère et un cube de sucre qu'il déposa devant l'inconnue. Il lui versa une absinthe en faisant couler le liquide sur le sucre et me fit un clin d'œil. Je lui jetai un regard noir et me tourna vers la fille de joie qui sirotait son verre en me souriant.
-Heu, désolé, mais…
-Mais? fit-elle.
-Heum… Qui es-tu?
-Une fille?
-Nan, j'veux dire, t'as forcément un nom?
Elle me regarda un moment puis s'avança près de moi et déposa sa main sur la mienne.
-Peut-être que si tu viens avec moi en bas, je pourrais te le dire…
Je ne savais pas quoi dire. Qu'est-ce que c'était que ça bordel de merde?
-Heum… Sans vouloir te vexer… Tu es très belle et sympa et tout, mais… dis-je en retirant ma main de sous la sienne. Je ne suis pas vraiment intéressé à ce genre de… pratique?
Ce qui ne parut pas l'inquiéter le moins du monde. Elle s'approcha davantage, bloquant mon champ de vision avec son visage pratiquement collé au mien. Je reculai ma tête le plus loin possible et chercha une porte de sortie à cette situation troublante.
-Aller, on va s'amuser! murmura-t-elle dans un souffle.
-On pourrait simplement discuter! Comme de vieux copains ou quelque chose du genre…
-Ce n'est pas ce que je me fais dire habituellement… Allez, viens! Laisse-toi aller!
-Je ne… Non, non. Mauvaise idée, très mauvaise idée! Je… Je suis sidatique? Non attends, j'ai le scorbut!
Ce qui ne l'amusa que davantage.
-La peste noire tant qu'à y être? ajouta-t-elle dans un éclat de rire qui me semblait fort étrange face aux propos que je venais d'inventer (dans un élan de désespoir, mais bon, hein?)
C'est alors qu'elle approcha sa bouche de la mienne. La seule option que je pus trouver fut d'attraper d'un geste rapide la bouteille de tequila traînant sur le comptoir et de la porter à mes lèvres. Toutefois, étant donné la proximité de son visage par rapport au mien, elle la reçu en plein dans l'œil, ce qui eu pour effet de la faire tomber sur le sol.
-Oh mon dieu! Heu… Désolé! Je…
-SALE CON! MON ŒIL PUTAIN DE CONNARD DE MERDE!

Ne sachant pas quoi dire ni faire, je restai planté là comme un idiot, la bouteille à la main, la regardant se relever en s'accoudant à un tabouret, ce qui me rappela la fois où Fritz avait tenté d'en faire de même après avoir vomit partout sur le sol. Cette pensée m'occasionna un petit rire, ce qui enragea davantage la pute qui avait désormais un œil au beurre noir. Elle me gifla, attirant du coup l'attention de plusieurs motards et gothiques assis aux tables situées près de nous.
-Ça te fait toujours rire, hein? cria-t-elle en empoignant la bouteille que j'avais toujours dans la main.
Elle la fracassa contre le comptoir de bois et me menaça de son bout tranchant. Hé bien, toute cette situation ridicule avait dégénérée plutôt rapidement.
-Tu vas regretter d'avoir frappé une femme, sale merdeux!
D'un regard horrifié, je la vis lever son bras pour me poignarder et s'arrêter net lorsqu'elle sentit le canon d'un pistolet se poser sur sa tempe.
-Lâche cette bouteille, Chanel. fit une voix féminine derrière elle.

Le silence le plus complet et total tomba soudainement sur la salle. Le groupe avait cessé de jouer et toute l'attention de l'assemblée était dirigée vers Chanel et le pistolet qui pointait sa tête. Le visage tuméfié de la belle s'assombrit et ses lèvres se crispèrent. Elle me lança un regard empreint de rage et laissa lourdement tomber la bouteille qu'elle avait dans les mains. Cette dernière éclata sur le sol d'un bruit sec, augmentant la tension déjà palpable qui régnait dans le bar. On entendit un déclic et ma sauveuse baissa son arme.
-On va faire comme si rien de tout ça n'était arrivé, d'accord? ordonna cette dernière d'un ton sans réplique, toujours cachée dans l'ombre.
Chanel se pencha pour ramasser d'un air furieux son chapeau tombé sur le sol durant sa chute, ses cheveux en bataille et du mascara coulant sur ses joues. C'est alors que sortant de nulle part, Fritz, dans toute sa glorieuse puanteur et visiblement soûl, fracassa une bouteille de rhum sur la tête de la jeune femme, causant l'hilarité générale. Cette dernière s'écroula sur le sol, complètement K-O. Je dois avouer que c'était ridiculement drôle. La fille qui m'avait sauvé, son flingue toujours à la main, se tourna vers Fritz, un regard stupéfait scotché à son visage. Fritz lui offrit un simple hochement d'épaule et s'assit sur un tabouret, Jo lui remettant sa coupe composée d'un crâne humain. Le bourdonnement qui régnait habituellement dans L'As de pique reprit son cours et le groupe enchaîna sur une reprise de Rage Against the Machine en hurlant. Je me permis de respirer à nouveau et me tourna vers la fille qui m'avait sauvé la mise. Cette dernière, n'en ayant visiblement plus rien à cirer de la prostituée assommée gisant à ses pieds me toisait et ne disait pas un mot. Elle ne faisait que me fixer, ses longs cheveux auburn encadrant son visage d'une pâleur lugubre. Ses yeux noirs semblaient sonder mon âme tellement ils étaient dotés d'une profondeur peu commune. «Quel étrange personnage.» pensai-je en mon fort intérieur. Elle rangea son pistolet dans une des poches intérieures de sa redingote rouge et sortit un billet de 100$ qu'elle mit dans le corset de Chanel.
-Pour les frais d'hôpital, fit-elle d'un air faussement désolé.
Elle lui tapa l'épaule et me jeta un regard amusé.
Puis elle disparut dans la foule.

Jo se précipita vers moi.
-Hé, ça va?
-Ouais, ouais.
-Merde, je croyais vraiment que t'allais y passer sur ce coup-là, mec! m'avoua-t-il d'un ton sincère qui me rappela que j'étais toujours vivant et après avoir vécu une scène digne d'un film de Tarantino, je ne pouvais qu'être reconnaissant de ma bonne fortune.
-Ouais, moi aussi j'ai de la difficulté à y croire… Une chance que cette fille était là… Fritz aussi!
Remarquant la présence de Fritz, je le remerciai du regard et lui dis que je lui en devais une. Ce dernier, tournoyant déjà sur sa chaise, me fit un sourire édenté et l'odeur de son haleine manqua de me faire vomir, mais voyant qu'il me tendait la main, je la serrai fermement.
-Es macht mich glücklich, ça me rend heureux. fit-il d'un accent dégueulasse.
Sur ce, il s'envoya une rasade de rhum qui le fit tomber par terre. Jo lui jeta un regard découragé et fit signe à des gars qui vinrent le chercher. Comme quoi l'attaque d'une prostituée folle sur un des clients ne changeait pas grand-chose à la routine habituelle. Jimi Hendrix 2 se tourna vers moi, regarda autour pour voir si quelqu'un prêtait attention à notre conversation et me demanda :
-Alors, c'est vrai que t'as le sida?
-Quoi? Non!
-Tu sais, ma mère avait le sida. dit un inconnu assis près de moi. Je comprends que tu n'aies pas envie d'en parler.
-Non, attendez, vous ne comprenez pas, je…
-Si jeune, c'est terrible! fit un des gars qui avait sortit Fritz de la salle et qui était revenu pour prendre une bière au bar.
-Putain, mec! Tu aurais dû me le dire, je t'aurais pas servi tout cet alcool! marmonna Jo, un air sincèrement désolé sur le visage. Il croyait vraiment le mensonge que j'avais raconté à Chanel pour l'éloigner de moi!
-Écoutez les gars, je ne suis pas sidatique. J'ai dit ça pour que Chanel…
-On va te soutenir jusqu'au bout, me dit Jo, les larmes aux yeux.
Cette réplique n'eut pour effet que de me faire lever les yeux au ciel et de me frapper le visage d'une claque d'exaspération. Quelle bande de cons.


Je sortis dehors et l'air froid matinal de la fin du mois d'octobre me mordit les joues. Je mis mes mains dans les poches de mon manteau provenant d'une friperie appartenant à une vieille folle qui laissait ses chats se promener allègrement dans la boutique et pris la direction du coin de rue où mon bus scolaire allait passer me prendre. Quelques minutes plus tard, j'étais assis à ma place habituelle au fond du véhicule et réfléchissait à la façon dont j'allais pouvoir réparer les pots cassés avec Ashley, seulement si elle daignait se pointer. Il y avait une semaine qu'elle était absente et je me demandais pourquoi. Pas que je me souciais RÉELLEMENT d'elle, mais j'étais curieux, c'est tout. Tandis que mes pensées dérivaient vers la soirée mouvementée que j'avais vécue la veille, entra dans l'autobus une fille que je n'avais jamais vue auparavant. Ses cheveux étaient d'une blondeur éclatante et étaient parsemés de mèches rouges. Du noir entourait lourdement ses yeux dont les cils étaient couverts d'une couche épaisse de mascara et ses lèvres écarlates contrastaient fortement avec sa peau d'une blancheur d'albâtre. Elle portait une minijupe de cuir anormalement moulante ainsi qu'un haut tout aussi serré. Sa tenue me surprit puisqu'on se les gelait dehors et c'est alors que je remarquai ses bottes à talons montant jusqu'à ses cuisses. «Non, pas encore une prostituée!» pensai-je en mon fort intérieur, mon esprit ne cessant de me renvoyer l'image d'une Chanel me brandissant une bouteille de tequila cassée au visage. La fille se dirigea vers la place que j'occupais et s'assit lourdement à mes côtés. Super.
-Salut Jack, fit-elle d'une voix aigue.
-Heu… On se connaît?
Un sourire illumina son visage et un regard qui semblait vouloir pointer quelque chose d'évident qui pourtant, m'échappait, brilla dans ses yeux trop maquillés.
-Voyons, c'est sûr que l'on se connaît! Je m'assois à côté de toi depuis la petite école!
C'est alors que je la reconnue.
-Ashley?


-Je n'arrive pas à croire que tu as ajouté ce dingo qui se prend pour une chauve-souris dans chacune de tes toiles! me confia Seth, mon meilleur ami.
Ce dernier avait été absent depuis le mois de juillet parce qu'il avait été faire le tour de l'Australie avec son cousin Luis, me laissant du coup seul pour la rentrée et pour pratiquement tout le mois d'octobre. Nous étions assis à une table de la cafétéria du lycée et rédigions une dissertation pour notre cours d'anglais, mais bien entendu, ce n'était qu'un prétexte pour faire autre chose que justement, la dissertation.
-Je te le jure qu'il existe! Je l'ai vu la semaine dernière sur le toit de la cathédrale!
-Nah, t'as dû avoir halluciné… Je suis sûr que ce sont les vapeurs toxiques de L'As de pique qui t'ont fait voir des trucs pas nets… Tu devrais arrêter d'aller boire dans ce trou… C'est plein de gens dangereux et défoncés… dit-il.
-Dit celui qui n'y a jamais mis les pieds, raillai-je. T'es devenu un mec rangé ou quoi? Je ne peux pas croire que des kangourous ont pu rendre un gars tel que toi aussi rationnel.
-Les kangourous n'ont rien à y voir, tête de gland. Non, j'ai entendu parler de ta mésaventure avec une prostituée de l'endroit. C'est vrai qu'elle allait te défigurer avec un couteau à beurre parce que t'avais tenté de lui rouler une pelle?
-Quoi? Qui t'a raconté ça?
-Benjamin Tucker, il était là quand ça s'est passé. Alors, c'est vrai pour le couteau?
-Benjamin Tucker était là? Ce gars là a peur de son ombre, comment il aurait pu supporter l'As de pique?
-Bah, j'en sais rien moi… Alors c'est vrai?
-Nan, ce sont des conneries… C'était avec une bouteille de tequila cassée… Elle était furax parce que je l'avais frappé au visage par accident… Je tiens à dire que j'étais en parfait contrôle de la situation!
-C'est pas ce que j'ai entendu dire.
-Quoi, t'es arrivé que depuis deux jours et tu connais tous les détails de ma vie?
-Ohé, on se calme Capitaine Panique, je n'ai fait que me renseigner, voilà tout. J'ai entendu dire que c'est une fille qui t'as sauvé la mise en pointant un flingue sur la tête de la désaxée en lingerie fine.
-Ouais, tout un personnage celle-là!
-Tu l'as remercié au moins?
L'image d'elle me fixant d'un air terrible me revint en tête et m'occasionna quelques frissons.
-Non, elle était partie avant que je puisse dire quoi que ce soit…
-Je me demande qui c'était… hasarda Seth d'un air songeur en jouant avec une de ses dreads.
-De toute façon, on s'en fiche. La personne qui m'a vraiment donné un coup de main sur ce coup, c'est un alcoolique allemand qui lui a fracassé une bouteille de rhum sur la tête.
-Sérieusement?
Approuvant d'un hochement de tête, je tentai de me concentrer sur mon texte pour lequel j'avais choisi d'écrire sur une peinture que j'avais peinte seulement avec du sang de porc, mais je ne pouvais pas m'empêcher de penser à l'image de l'inconnue à la redingote rouge disparaissant dans le public hétéroclite de L'As de pique.
-Ah et au fait, c'est vrai que t'as le sida?
Ce à quoi je répondis par un regard noir, arrachant un rire à Seth.


Après une journée merdique passée à supporter les blagues pourries de Seth sur le sida, je pu enfin sortir du sordide établissement de brique délavée qui me servait d'école. Traînant mes livres dans mes bras puisque je m'étais fait voler mon sac la semaine précédente, je marchais lentement, la lourdeur du quotidien me pesant sur les épaules. J'en avais vraiment assez de ces jours qui passaient et qui se ressemblaient. Je méprisais ce halo de gris qui entourait la ville et ses gens, donnant un air lugubre à leur visage émacié. Je détestais leurs veston-cravates qui se ressemblaient tous. J'avais envie de hurler à chaque fois que je croisais leur regard éteint et vide, qui avait cessé de briller une fois qu'ils avaient acceptés de se plier aux exigences du monde qui les entourait. Tout était terne et pollué, pourri et gangréné par la corruption qui mettait la main sur toute forme de bonté, comme un rapace sur sa proie. C'était la fin des couleurs et de l'innocence et je ne pouvais m'y résoudre, je croyais qu'il y avait encore de l'espoir, encore de l'art. Je croyais qu'au travers de toute cette brume épaisse, il y avait encore un phare, presque éteint, mais présent, réconfortant. Je croyais que l'existence pouvait encore avoir un sens et posséder des teintes plus chaudes, comme le rouge. Comme l'anarchie. Comme la révolte. Comme le sang. Plus j'y pensais, plus je me rendais compte que ces couleurs, je les retrouvais à l'As de pique et nulle part ailleurs.

Des ronds de fumée dirigés directement sur mon visage me réveillèrent brusquement de ma rêverie. La fille à la redingote rouge se tenait nonchalamment appuyée à une clôture de métal, en train de fumer une cigarette qu'elle tenait entre ses longs doigts gantés de cuir noir. Elle remarqua que je la regardais et m'en envoya un autre au visage tout en me fixant.
-Hé! On ne se gêne pas! m'écriai-je, furieux.
Elle garda le silence, tout en continuant de me fixer de ses yeux noirs si étranges. Le silence dura quelques secondes avant qu'elle ne me dise :
-J'aimerais te parler d'un truc.
Méfiant, je lui jetai un regard mauvais, mais j'étais tout de même curieux de savoir ce qu'elle avait à me dire. Alors je lui répondis :
-Ouais, je t'écoute…
Elle me regarda encore un moment, ne renforçant que davantage mon malaise, puis un petit sourire en coin apparu sur ses traits délicats.
-T'as envie de prendre un café?
-Un… Heu…
Je dois avouer avoir été surpris.
-Ouais, pourquoi pas?
De toute manière qu'est-ce que j'y perdais?