7.
En salle de repos, Kei et Yattaran avaient longtemps hésité à rompre le pesant silence.
- Comme si le capitaine avait besoin de ce coup supplémentaire, soupira ce dernier. Il n'est plus immortel, il doit ressentir plus durement encore chaque coup du sort ! Et Alphie passé à l'ennemi… Il ne s'en remettra pas, pas plus qu'il ne pourra l'affronter et le descendre !
- Ne le sous-estime pas, intima la blonde lieutenante de l'Arcadia. Le capitaine connaît ses priorités, et il ne cèdera rien à ses principes !
- Mais le petit ? protesta Yattaran dans un sursaut. On le perd, on le sacrifie, est-ce que la vie de cet enfant se résume à cela, trop de fois en une seule année… ?
- On le dirait bien, soupira Kei, son regard azur se voilant de tristesse. Nos destins à tous sont bien douloureux.
Yattaran retira ses lunettes, les essuya et les replaça sur son nez.
- Qu'a-t-il pu arriver à Alphang pour qu'il prenne le parti de Gaïa ? reprit le massif pirate.
- Tant d'hypothèses… Lavage de cerveau, amnésie suite à ses blessures, menaces, tortures, … Il n'a effectivement que vingt ans, il n'a pas notre résistance ! Et Ezra n'aura certainement fait preuve d'aucune pitié, se servant justement de son jeune âge ! Celui-là, le jour où je me retrouverai face à lui, il va souffrir, en fauteuil roulant ou non !
- Ne sois pas mauvaise, laisse la lâcheté à nos ennemis quels qu'ils soient !
- Je vais me priver ! siffla Kei. Nous sommes des pirates. Nos méthodes ne surprendront personne ! Et Ezra a perdu tous droits au respect de son handicap ! Il a fait trop de mal !
Les portes de la salle de détente s'ouvrirent sur un pirate vêtu de noir, d'écarlate et d'or.
- Je me fous d'Ezra ! Ce trop jeune capitaine, c'est donc mon Alphang ? Mimee m'a montré tant de photos et de films enregistrés à ce bord ! Ce petit Alphang n'avait rien à voir avec ce capitaine de l'Ocythératops ! Il était décidé, confiant en lui et dans les moyens entre ses mains. Il sera un redoutable adversaire…
Albator s'assit à la table de ses lieutenants, à la totale stupéfaction de ces derniers car cela n'était jamais arrivé en près de cent vingt ans !
- Si Alphang est celui qui s'interpose entre la Coalition Gaïa et moi, je ne pourrai avoir d'états d'âmes ! Et Toshiro a scanné son Ocythératops, tout comme lui a dû le faire pour nous en dépit de sa connaissance de l'Arcadia. Ce croiseur de l'empire que veut devenir Gaïa est affolant de puissance de feu, il nous vaut bien ! Le combat sera serré ! Et si nous perdions… Qui prendrait la relève pour la liberté ? Et qui sauverait la Terre ? Je n'en ai pas les moyens, mais les Nibelungen semblent en avoir fait la promesse à Alphie… Sauf qu'il ne peut plus rien, s'il se souvient seulement de la mission de cœur que notre immortalité lui a confiée… ?
- On ne va pas se battre contre le petit ? se plaignit Kei. C'est au-dessus de mes forces !
- Et des miennes, mais je n'ai pas le choix ! aboya Albator. Si l'Arcadia ne tire pas, l'Ocythératops le fera ! Et moi aussi j'ai à veiller sur un équipage ! Mais je veux encore tenter des choses…
- Oui, capitaine ? firent en chœur Kei et Yattaran.
- Je dois en parler avec Mimee ! Je vais la voir. Et quoi qu'il arrive, que jamais personne ne décide quoi que ce soit contre l'Ocythératops d'Alphang !
- A tes ordres !
Ereinté, le corps douloureux, Alphang s'assit son lit.
- J'ai mal dormi…
- Le lit, ou tes angoisses ? s'enquit Rohg.
- Tu dois le savoir mieux que moi. Ezra t'a préposé à ma surveillance non stop…
- Je ne m'autoriserai plus jamais à pénétrer tes pensées si tu ne me le permets pas. Tu vas bien, Alphie ?
Le jeune homme sourit.
- « Alphie », après tous ces mois, j'apprécie. Notre combat commun mérite cette amitié. Nous avons à nous y raccrocher car nous n'avons que cette certitude face aux traîtrises de la Coalition Gaïa… J'ai dormi, rêvé ?
Le Nibelungen se leva.
- Tu as eu un long repos, mais non paisible, et sans les effets inhibiteurs qu'y distillent les scientifiques de Gaïa. Ta liberté d'esprit et de décision est intacte. J'y veille.
- Et si on venait à te faire de mal… ?
- Je te protégerai par-delà la mort.
Alphang gémit et essuya furtivement une larme au bord de ses cils.
- Mon père aurait pu le penser, s'il avait seulement su que j'existais, mais il n'était qu'un mort-vivant. Il n'a jamais rien pu faire. Tout comme je ne peux rien pour lui…
Alphang se rallongea sur son lit.
- J'ai encore un peu de temps, je vais tâcher de dormir un peu.
