14.

Même si à l'époque, Albator avait été le patient et donc n'avait pu entendre les propos, il les vivait désormais bien trop intensément.

- Doc Zéro ?

- Les blessures d'Alphang, de ton fils, elles sont si graves…

- Mais moins que les miennes, j'ai vu mon dossier médical ! Alphang n'a pas à être opéré encore et encore, jusqu'à ce que son corps ne soit trop faible et doive être placé en caisson de mort éternelle… Tu peux le sauver !

- Chirurgicalement, oui. Médicalement, non.

Albator tressaillit.

- Je ne comprends pas, fit le grand pirate, avec une déchirure dans la voix que personne à bord n'avait jamais entendue.

Albator s'approcha du lit des soins intensifs où son fils s'enfonçait lentement mais sûrement dans les ténèbres sans retour.

- Répare les dommages de ce tir, tu viens de dire que tu pouvais le faire ! Que te manque-t-il ?

Le Doc de l'Arcadia soupira, les bras ballants, d'épuisement après déjà des heures de chirurgie sur son jeune patient, ses vêtements encore dégoulinants de sang, d'impuissance aussi.

- Une chose à laquelle nous avons déjà été confronté par le passé. Même si nous avons tenu ton fils éloigné du danger, il a connu des accidents, des blessures. Il a perdu du sang, et il a fallu attendre qu'il récupère de façon naturelle, même si ça prenait du temps.

- Je ne comprends pas ! aboya encore Albator, à bout de nerfs, ravagé par ses toutes nouvelles angoisses pour le fils à peine découvert et mourant sous son œil.

Doc Zéro se saisit d'une des mains de son interlocuteur.

- Albator, capitaine. Nous avons déjà testé cela, il y a bien longtemps. Il faut du sang, beaucoup de sang, pour sauver Alphang et lui permettre que je le place à nouveau sur le billard pour la dernière intervention chirurgicale.

- C'est tout ? Je peux te donner tout mon sang !

- Si c'était si facile… soupira le Doc de l'Arcadia. Je viens de te le dire, capitaine, on a déjà procédé à ces examens plus tôt. Personne à bord n'a le groupe sanguin d'Alphang ! Personne ne peut le transfuser, même toi ! Et sans sang, il ne peut guérir, gagner assez de forces pour l'intervention… Et même ainsi, vu mes projections, sa colonne vertébrale… Il se pourrait qu'il ne puisse jamais remarcher !

- Du moment qu'il vive. Ensuite, il décidera. Mais, sans sang… Là, je ne puis rien, sauf être à son chevet… On n'aura donc jamais eu aucune chance dans sa courte vie à ce cadeau des dieux !

Et là Albator n'eut aucune honte ou fierté refoulée à laisser échapper des larmes.


Son ami en proie à la plus épouvantable et insurmontable des détresses, Mimee s'était approchée du divan.

- Du vin ?

- Ce faible alcool n'avait jamais pu seulement me faire tourner la tête, avant. Depuis que je suis mortel, je retrouve ces effets chaleureux et d'oubli. Mais c'est traître, et cela n'efface rien… La réalité est là quand je rouvre l'œil. Et Je dois être là, présent, quand mon fils…

- Il y a sûrement un moyen…

- Il est condamné ! hurla le grand pirate balafré. Et je ne veux pas pour lui un caisson de stase où il se réveillerait à son tour pour tout perdre !

La Nibelungen posa la main sur l'épaule de son ami.

- Je voudrais tenter quelque chose, avec notre prisonnier, Ezra. Me donnes-tu ton autorisation ?

- Tu vas le tuer, de ta puissance mentale ? Ça m'arrangerait !

- Non. J'ai autre chose en tête ? Puis-je ?

- A ta guise, Mimee. Moi, je n'attends plus rien de la vie de mortel qu'il me reste… J'avais un espoir, il s'éteint…

Albator se ressaisit.

- Nami, où est-elle ? Elle doit savoir, pour sa sœur, son neveu, et même Ezra dans mes fers !

- Nami n'attend que toi !

Dans un appartement d'accueil, Nami se leva à l'entrée de son visiteur.

- Capitaine Albator, je ne vous espérais plus…

- Et moi encore moins… Vous êtes en vie !

- La Matière Dorée d'Alphang ! Elle a pénétré mon sarcophage dans la serre quand il a inondé Gaïa, mais de façon sélective sans qu'il en aie seulement conscience ! Je suis vivante, pour constater ce désastre alors que j'aurais pu rêver du meilleur !

- Bienvenue à bord. Nous pourrons parler de Syra.

- Avec plaisir, Albator.

Et de façon machinale, relevant d'un vieil enseignement, Albator tendit sa main gantée pour inviter Nami à son bord.


A l'entrée de Mimee, Ezra assis sans aucune assistance et totalement invalide sur un banc de métal de cellule, ne réagit même pas.

- Tu vas me tuer, pour tout ce que j'ai ordonné de faire aux tiens ?

- J'aimerais. J'ai le pouvoir de détruire ton esprit ! Et je vais le pénétrer, au plus profond !

- Ne te retiens pas, Nibelugen, se résigna Ezra.

- Alors, j'y vais !

Et posant, de façon un peu théâtrale, puisque le contact physique n'était pas vraiment nécessaire, Mimee entra au plus profond des souvenirs d'Ezra.