Être parents
de NotEvenAProperWord
Retour sur les peurs de Guenièvre (les loups donc, puisque Séli n'a jamais vu que ses enfants avaient respectivement peur des oiseaux/des guêpes) sur la suggestion de Chl007 que je remercie :) (Yvain a ses fulgurances, dirons-nous :P)
guest: On l'imagine bien ronchonner toute la journée après, et Yvain qui viendrait lui reposer la question parce qu'il n'a toujours pas compris
alea: Merci beaucoup :) Le clan de Carmélide est tellement intéressant dans cette perspective (et sans ça aussi bien sûr), surtout comparé à Ygerne (que j'adore aussi, spoiler alert: que j'adore beaucoup), qui est tellement plus l'image qu'on pourrait se faire de la mère/famille du temps (bien que la légende Arthurienne relève plus du fantastique que du récit historique).
blabla, rien est à moi.
La liste non exhaustive (et toujours plus longue) des peurs de Guenièvre
La forêt est dense, glaçante et sombre. L'absence de feu de camp est criante, on a mangé des denrées sèches et bu du vin, même Guenièvre, qui n'a que dix ans, parce qu'elle frissonnait tellement que ses dents et ses genoux claquaient comme une salve d'applaudissements. Elle n'en a bu qu'un petit peu, juste assez pour ressentir la brûlure dans sa gorge et cesser de donner son concert de castagnettes à ses parents et à la garde rapprochée. Guenièvre est couchée ou plutôt roulée en boule, emmitouflée dans tout ce que sa mère lui a donné pour dormir. Elle a quand même très froid et en vient à envier son frère de deux ans qui est resté en Carmélide, avec son grand-père certes, mais au chaud.
Hors de la tente, Guenièvre imagine très bien les arbres, sombres et inquiétantes silhouettes s'élevant dans le noir. Elle a aussi très peur.
Déjà sur le trajet entre le siège de la Carmélide et le milieu de cette forêt terrifiante, elle a vu des oiseaux voler et ça l'a dégoûtée. Sa mère n'a rien remarqué, elle était bien trop occupée à engueuler son père qui se plaignait de cette stupide invitation à Tintagel. Tout ça pour 'discuter de l'avenir du royaume'. La mort d'Uther Pendragon avait sacrément changé la donne. La rombière de Cornouailles avait intérêt à pouvoir se défendre, voilà ce qu'avait lancé Goustan en recevant la missive. Tous les chefs de clan étaient invités. Séli avait suggéré que s'ils n'y allaient pas, ils allaient peut-être rater quelque chose. Ça serait une manière de montrer qui était le patron cette fois, avait renchéri Léodagan, accordant à l'idée de sa femme le crédit qu'il lui devait. Goustan l'avait traité de tarlouse mais il les avait finalement laissé partir parce que c'était pas si con que ça d'y aller et de se poser en chef de tout ce merdier. Aucune chance qu'il y aille par contre, jamais il ne mettrait les pieds à une convention de fumiers et surtout pas sur invitation d'Ygerne de Tintagel. Donc, Séli, Léodagan et Guenièvre s'étaient retrouvés sur la route de Tintagel le jour suivant. Toute la première journée, Séli lui avait fait réciter les noms des chefs de clan du royaume de Bretagne. Léodagan avait trouvé ça chiant, et Guenièvre aussi mais bon, elle n'avait pas eu d'autres choix que d'écouter et retenir.
Et là, après un repas digne d'une veillée funéraire, Guenièvre est seule, frigorifiée et terrifiée par l'idée que dans cette forêt sombre et inquiétante, des oiseaux de jours dorment, tandis que les oiseaux de nuits hurlent et volent autour du campement. Cette idée la glace, elle tend l'oreille et croit entendre des ailes qui claquent dans le vent et le hululement d'une chouette. La panique l'envahit, elle cesse de respirer, comme si sa respiration attirer l'animal, et elle attend, les yeux grand-ouverts. Le hululement s'éloigne, elle s'autorise à reprendre une bouffée d'air, une toute petite, pour ne pas faire trop de bruit. Pourtant, avec son cœur qui bat comme mille tambours de guerre et ses dents qui claquent comme des castagnettes andalouses – elle ne sait pas vraiment ce que s'est, mais Séli lui a déjà fait la remarque – elle a l'impression d'être plus bruyante que l'étagère qui a lâché dans les cuisines de Carmélide. La nuit d'avant, elle ne s'était pas trop posée de questions, elle était beaucoup trop fatiguée mais elle avait pris le rythme. Là, elle finirait soit morte de trouille soit évanouie dans ses urines.
Tant qu'à faire, Guenièvre préférerait la première solution. Goustan parle avec haine et une sorte de respect déguisé de la façon dont Uther Pendragon a régné et même s'il est mort, Guenièvre a la trouille d'atteindre Tintagel et découvrir un endroit où il a mis les pieds et où il est très certainement mort. C'est peut-être hanté. Guenièvre sent son cœur s'emballer d'avantage, elle ferme les yeux très fort, au point d'en avoir la migraine et quand elle les rouvre, des petites lumières dansent contre sa couverture. Elle n'a pas conscience d'entendre son cœur qui bat pendant quelques secondes au moins, elle n'entend plus les oiseaux non plus. Ça la réconforte un peu et elle se laisse aller à songer qu'elle va pouvoir s'endormir, malgré le froid qui reste mordant. Pour se conforter dans cette idée, elle se répète en boucle que pas loin, il y a des gardes, son père et sa mère. Ça au moins, elle en est certaine. Elle ferme les yeux et se récite le nom des chefs du royaume de Bretagne, c'est pas la liste la plus rassurante du monde mais si elle se concentre assez fort, elle peut entendre la voix de Séli à la place de la sienne. Elle se laisser aller, doucement. Il lui semble presqu'elle est endormie à un moment.
Puis soudain, un hurlement animal déchire le silence de la nuit. Guenièvre se redresse d'un coup, paniquée, le souffle court, entortillée dans ses couvertures et autres peaux, elle tombe. Son instinct de survie prend le dessus, elle plaque ses deux mains sur sa bouche pour étouffer ses sanglots. Le hurlement retentit à nouveau. Guenièvre ferme les yeux. Un loup. C'est un loup et il va venir me dévorer, songe l'esprit affolé de Guenièvre. Pourquoi n'y a-t-elle pas pensé avant ? La forêt est pleine d'oiseaux mais, pire encore, de loups. D'autant plus que le ciel était très nuageux dans l'après-midi, ce qui semblait annoncer un orage et il ne manquait plus que ça. Elle allait mourir de peur à dix ans. Une mort pas très honorable, elle entend déjà son grand-père se moquer. C'est sûr que Guenièvre la Trouillarde, ça ferait tache après Goustan le Cruel et Léodagan le Sanguinaire. Même après Séli la Picte d'ailleurs, ça, ça fait guerrière au moins.
Un hululement résonne quelque part, le hurlement du loup le suit quelques secondes plus tard. Le rôdeur avide semble plus proche du campement. Elle n'est sûre de rien, si ce n'est de sa mort prochaine, soit dévorée par le loup, soit étouffée de peur dans l'enchevêtrement de couvertures. Elle ne sait même plus si elle respire fort ou pas du tout, si elle entend son sang battre contre ses tempes ou si c'est son cœur qui bat si fort qu'elle l'entend dans sa poitrine. Elle entend un craquement sinistre, elle est certaine qu'il est proche et pourtant, le dernier soupçon de courage qu'elle possède dans ce corps de fillette de dix ans se manifeste soudain : Guenièvre se débarrasse de ses couvertures et se rue dans la direction où elle croit que la tente de ses parents se trouve. Elle ignore les bruits de la nuit, ses pieds nus, le froid et l'escorte qui dégaine ses armes. Elle se heurte à quelque chose de plus grand qu'elle. L'impact la déséquilibre, elle tombe en arrière. C'est le loup, elle est en sûre, et il va la dévorer. Elle ferme les yeux. Le sol est plein de cailloux, elle les sent sous ses paumes. Elle attend le hurlement du loup. Mais il ne vient pas, à la place, une voix qu'elle connaît bien.
« Mais qu'est-ce vous faites dehors à cette heure-là vous ? Pieds nus en plus ! Vous allez attraper la mort ! »
Guenièvre lève un regard terrifié vers son père. Puis elle se met à pleurer pour de vrai. Pas les sanglots étouffés mais la bonne grosse crise de larmes durant laquelle elle ne sait plus exactement pourquoi elle pleure. Son père la remet sur ses pieds et essaie de la faire taire. On lui a bien expliqué que la zone n'est pas sûre. Mais la petite est incontrôlable, elle tremble de partout. Elle s'accroche à lui. Il pose d'abord une main sur sa tête puis il se souvient qu'elle est pieds nus alors il l'arrache littéralement à sa jambe et la soulève.
« Taisez-vous j'vous dis ! Qu'est-ce qui se passe ?
– Lou... loup… hoquète Guenièvre.
– Loulou ? Répète son père sans comprendre. Qu'est-ce que vous me chantez ?
– Non ! Les… loups !
– Aaaah ! Les loups, vous avez peur des loups. C'est fini, ils sont partis, vos vagissements leur ont foutu la trouille. »
Mais c'est loin de rassurer Guenièvre. Elle continue de pleurer et Léodagan ne sait pas exactement quoi faire. Séli pointe son nez hors de leur tente, l'air irrité. Enfin, il imagine qu'elle fait la tronche parce qu'il fait nuit.
« Mais qu'est-ce que s'est qu'ce raffut ?!
– C'est votre fille, elle a entendu un loup, elle a peur.
– Magnez-vous de la faire rentrer ici avant qu'elle réveille toute la région alors ! »
Léodagan s'exécute en ronchonnant, la gamine lui a trempé l'épaule. Ils sont tous les deux gelés et ça Séli le remarque bien, surtout la petite qui a les pieds nus. Elle lui nettoie le visage, les mains et les pieds écorchés. Puis elle passe presque vingt minutes à les lui frictionner – hors de question qu'elle se coltine ses pieds glacés toute la nuit. Ça a le bon côté de calmer ses larmes, à la fin elle rit aux éclats parce que sa mère fait exprès de lui chatouiller la plante des pieds. Quand Séli s'arrête, Guenièvre recommence à paniquer : ses parents vont la renvoyer se coucher toute seule.
« Guenièvre, votre père est là, je suis là, vous avez plus de raison de pleurer. »
Séli tire une des couvertures bien haut, de sorte que sa fille et elle soient couvertes jusqu'au menton. Guenièvre se calme même s'il fait nuit et encore un peu froid.
« On dort maintenant, on a encore de la route demain et je ne suis pas sûre qu'on nous offrira le gîte à Tintagel.
– Ils ont intérêt, sinon je rase tout.
– Et avec quelle troupe ?
– Si les chefs de clan se pointent vraiment, j'en aurais pas besoin.»
Guenièvre n'entend pas la suite de la dispute parce qu'au chaud et entre ses parents, elle est persuadée que ni les loups ni les oiseaux peuvent l'atteindre et elle s'est endormie sans crainte.
Cette nuit-là, Guenièvre crut que jamais elle ne ressentirait à nouveau une terreur si forte. Le Destin lui prouva le contraire le jour suivant lorsqu'on la présenta successivement à Ygerne de Tintagel puis à Anna d'Orcanie. De six ans son aînée, l'épouse du prince Loth, lui fit si peur que la petite s'évanouit au premier regard.
Guenièvre ajouta donc Tintagel à la liste de choses qui lui faisaient peur et elle fit le vœu de ne jamais revoir Ygerne et Anna.
Évidemment, le Destin en décida autrement.
