Disclaimer : Les personnages de Teen Wolf sont la propriété de Jeff Davis.


Ce taré le mordait. En clair, Scott était dévoré par une humiliation absolue et celle-ci enrageait horriblement son pouls, l'emplissait de révolte et plus encore, le laissait... Pantelant ?

D'un revirement brusque, le Hale plana sur plusieurs mètres pour ce qui semblait être la seconde fois de la journée, une issue qui projetait de lui coûter beaucoup en amour-propre. Son dos heurta l'une des cloisons de la chambre dans un bruit sourd, la lèvre fendue par une droite habilement assénée. C'était mérité, certes, mais il n'était malgré tout pas un objet assimilable à une boule de démolition qu'on balançait soudainement d'un mur à l'autre pour le plaisir des yeux. Ni même une poupée de chiffon dépouillée de volonté propre. Les dégâts, il en était l'acteur maniaque, pas la victime éplorée. Il les causait directement, méticuleusement et volontairement, tout en admirant leur beauté destructrice du sommet de sa tour de verre. De là-haut, il se délectait de promouvoir son image mesquine et de jouir avec condescendance des fruits de son égocentrisme, tel un bon rival, ou un mauvais allié. Par ce même biais, lorsqu'il exhibait ses attributs de lycanthrope, il le faisait toujours avec une pointe d'orgueil et un soupçon de triomphe en lorgnant la masse subalterne. Parce qu'il était et sera jusqu'à la mort l'unique Alpha digne de ses fonctions, tout simplement.

Mordre, par exemple, remplissait avec affection chacun de ces critères.

Mordre Scott, à tout hasard, surpassait royalement n'importe lequel de ses critères.

— Quand je t'ai demandé de m'expliquer, je ne pensais pas de cette façon-là ! aboya le susnommé, à présent intégralement transformé, en dissimulant d'une main l'empreinte suintante des mâchoires sur son épiderme.

Il ne lui fallut pas plus qu'un tressaillement de cils pour passer d'adolescent marginal à éminent meneur surnaturel. Ses iris pourpres étincelaient rageusement, endossant une assurance impériale, effaçant pendant un instant le liquide qui perlait entre ses griffes. Toute fureur dehors, il oublia son mal sanguinolent et avança d'un pas en direction du pantin désarticulé qui récupérait à distance raisonnable sa fluidité. Les crocs découvertes, luisantes, il entrechoqua ses mâchoires en un craquement désossé, puis émit un grondement menaçant, gage explicite de sa position de dominant. Contrairement à l'homme aux yeux bleus, enfermé dans un passé révolu, il n'était pas resté à la traîne sur la politique de leur meute. Depuis qu'il avait acquis son titre de leader, Beacon Hills n'était plus une question de morsures ou une tentative absurde d'élever à la chaîne des loups-garous prépubères. Dorénavant, il était à la tête des décisions, conscient d'avoir pertinemment les pleins pouvoirs grâce à la couleur de ses yeux. Il était le véritable Alpha, il ordonnait. Il mordait. Et l'insensé qui oserait prétendre le contraire se verrait sanctionné, à la hauteur de son crime.

De ce fait, en accord avec son règne éligible, il était en train d'user de son plus bel atout pour asservir le sous-fifre insolent qui lui faisait face ; luire du regard. Cet acte, auquel tous les membres sous son joug étaient sensibles, témoignait du respect aveugle qu'ils lui vouaient. Ils ne pouvaient s'y dérober de quelque façon que ce fût. En outre, ils étaient soumis à ses appels de phare comme un gage de leur appartenance au groupe et courbaient alors l'échine jusqu'à obtenir grâce, Peter y compris. Ce même Peter qui était donc forcé de découvrir à un gamin la chair tendre à moitié recouverte par son col en V. Point barre à la ligne, finito, hasta la vista, bye, auf wiedersehen...

LOL, non.

L'énergumène à nouveau debout se contenta de rouler exagérément des pupilles, avant de mimer à l'autre un rapide baiser. Culot et sarcasme, voilà les maîtres mots de son comportement. Au lieu de s'écraser, il narguait ostensiblement l'autorité et pour souligner sa position subversive, il s'écroula de tout son long sur le matelas, mains sous la tête et chaussures croisées. Ainsi installé, il fixa le plafond, pas le moins du monde impressionné en apparence par la démonstration de force du jeune lupin. Son gain se la jouait Sainte-nitouche avec lui ? Le petit minois du capitaine de Lacrosse allait savoir ce que c'était qu'une abstinence dans les règles de l'art, une qui le fera se subordonner !

À des kilomètres de comprendre la réaction d'un de ses vraisemblables bêtas et surpris de n'avoir aucune emprise, les paupières du fils McCall clignèrent à en évanouir la sensation des canines sur sa nuque. Depuis quand sa carte « joker » pouvait lui claquer entre les doigts, comme si les lois de l'Univers avaient le loisir de s'accorder des vacances ? Qui avait eu cette idée saugrenue ? Il était pourtant certain d'avoir exigé sa docilité, ce qui aurait normalement dû faire baisser la garde du plus âgé à sa guise, à la limite de le mettre à terre, pas se moquer de lui comme un mal-propre. Pas d'écoper d'un vent magistral.

Ses méninges tournèrent à vive allure, cherchant la petite bête qui leur avait échappé. Il était plongé dans l'incompréhension, sa vision perdue dans le vide, en latence. Le temps s'évidait, tandis que son épiderme se parsemait de chair de poule, une fourmilière gigantesque s'agitant sous ses habits et dans le creux de ses omoplates, redoutée et redoutable. Il y avait une lueur masquée dans son regard cruel, un souvenir qu'il ressassait soudain et remettait tout en cause. C'était l'atmosphère, chargée d'une sorte d'électricité statique, elle lui parvenait par dépression et faisait battre son cœur plus vite. Elle lui semblait familière, horriblement familière, comme une épée de Damoclès qui se manifestait enfin. Sensible à cette dernière, sa respiration accéléra de plus en plus à mesure que ses pensées reconstituaient le puzzle de ces derniers mois.

Lorsque subitement, il remarqua les lèvres entrouvertes de l'aîné et une stupeur s'empara de lui. Les inspirations chamboulées et sincères de Peter trahissaient sa posture, à première vue détendue et reposée, dans la longueur du lit. Tout en les discernant avec précision, leur auteur était tout aussi incapable de les neutraliser. Son souffle tapageur se répercutait dans toute la chambre, l'odeur du curry sourdant presque de ses pores à l'instar de la sueur, abreuvant les capteurs olfactifs de Scott.

D'instinct, ce dernier plaqua presque instantanément une main sous son nez pour confirmer ses suppositions. Oui, il reniflait. Encore. Comme s'il courait un marathon au milieu d'un jardin parfumé.

À cet instant, il paniqua d'une étrange façon. Une tension déferla dans ses veines, les enflant au bord de l'explosion, pareil à un coup de pompe à air dans un ballon de baudruche. Réactifs à ce relâchement musculaire, ses vaisseaux sanguins se dilatèrent au point de teindre imperceptiblement ses joues. Il avait la bouche sèche, les pupilles trop dilatées et il ne put que déglutir. Un frisson pinça son ventre, souleva sa cage thoracique, avant de couper dans un hoquet l'oxygène en travers de sa gorge. Alors seulement, le pire se raviva devant lui, bien qu'il le sentît plus qu'il ne le vît ; ils respiraient à l'identique, d'un souffle aussi affolé qu'inépuisable.

Cette confidence étouffa ses plus infimes mouvements dans une mare de goudron et son corps se gonfla aussitôt d'une adrénaline insoutenable. Sa honte laissa place à une angoisse irrépressible, dépeinte par une foudroyante pâleur. Elle affola son pouls, retourna son estomac, percuta ses tympans, meurtri son expression d'une pellicule de transpiration, contracta ses muscles...

Il coulait, n'arrivait plus à se stabiliser, prit dans un engrenage invisible et un flot de tressaillements disparates. Il perdait le contrôle et ce sentiment le brisait en deux. Il l'avait redouté pendant plus d'une dizaine de semaines, avait été pétrifié sur place à sa simple éventualité, et maintenant, elle arrivait. Tout de suite. Impossible à stopper.

Dès lors, il ne parvenait plus à se calmer, ni à bouger d'un pouce.

C'était presque une petite mort, quelques secondes qui glaçaient ses tripes, les vidaient d'une once d'âme. Il avait l'impression de chuter. Il chutait et aucune de ses remparts ne tenaient le choc. Il était un bloc avalé par le vide, proche d'éprouver l'inévitable. Il n'y avait pas de quoi, mais il l'était, obnubilé par ce cauchemar qui se matérialisait bel et bien dans la réalité.

Puis, il s'écrasa.

Il venait de se prendre sur le fait accompli. L'ampleur du lien qui les reliait vibrait enfin autour d'eux, les enveloppait d'une lourdeur commune, exprimait des mots que Scott n'avait pas envie d'entendre, des pensées qu'il n'avait pas envie d'apprécier, mais qu'il adorait déjà. Il ne pouvait plus nier à quel point cela les affectait autant l'un que l'autre. Leur relation faisait gronder leur côté animal, il les guidait sans cesse auprès du second, les plongeait dans un bain d'affection et se révélait bien plus humain que n'importe quel sentiment de bipède. C'était... Pitoyable. À un niveau de simplicité qui le désopilait.

Stiles l'avait pourtant prévenu. Oui, il l'avait fait à multiples reprises ; « Oh, Scotty, tu es si prévisible, si crédule, si éperdu... » Et après la nuit fatidique de sa morsure, cela n'avait absolument rien arrangé. Le monstre qui sommeillait désormais en lui n'était qu'un chiot face aux épreuves de la vie, il s'exaltait aussi vite que de l'huile sur le feu, semait le désordre dans ses émotions auparavant à vif, aujourd'hui en ébullition. Cela avait commencé tout de suite avec l'attrait de la nouveauté et l'interdit suscité par la chasseuse, Allison. Ensuite, ce fut le mystère puis la fascination autour de la nature de Kira, et — à force de croître — même un désir de transformer un garçon pour le faire sien s'était manifesté à la lueur rouge de ses iris. Alors, il s'était renfrogné avant de l'assouvir et pour maintenir ce cap, il avait évité ses craintes, ses méfiances, quiconque dérangeait sa tranquillité. Il s'était cru résistant de tout écart, résistant de réprimer son essence, résistant d'opprimer l'attraction de son loup pour un destin plus raisonné. De sa méfiance, il avait perdu de vue tout le reste, mué exclusivement par le doute, la peur et surtout, le déni. Jusqu'à ce qu'un bout surnaturel de lui-même le lui fasse payer et se dévouât au dernier être auquel son humanité pourrait avoir un jour sainement confiance, Peter. À nourrir l'un, affamer l'autre, il avait déchaîné une guerre interne.

Cependant, la décharge électrique que produisait le curry dans ses poumons redoubla d'intensité, chassa passé, présent et futur. Elle était encore plus dévastatrice que l'ensemble de ses pulsions inexprimées, plus influente que la vigilance noble qui avait à une époque canalisé ses mouvements écervelés. L'onde terrassait sa ténacité et rétrogradait sa fuite à un vain combat. Il n'y avait plus d'argument assez preux, ni de raison assez forte. Plus de honte, plus d'effroi. Juste une bouffée euphorique, une expectative impatiente de leur prochain contact, le goût de leurs lèvres, de leurs langues quand ils s'étaient embrassés une éternité plus tôt.

Son loup... Non, Scott en redemandait.

Ce fut pourquoi, le moment de résistance bafoué, il s'approcha de son aîné à pas précautionneux et d'un halètement fatalement rauque. Il se risquait sans conteste à mettre les pieds dans un guêpier, néanmoins il l'avait dit, il n'allait pas partir sans explication. Plus maintenant. Il avait besoin de savoir, de fournir une raison tangible à ces halètements saccadés qui brisaient le climat nébuleux de la chambre. Tout ce qui incluait une origine lycanthrope avait son explication, son sort d'application, son processus et son sort d'achèvement. Par conséquent, là aussi il allait devoir se renseigner pour mieux être à même de la déjouer — puisque, apparemment, sa prise de distance était un échec cuisant.

Enfin, c'était ce qu'il se répétait en son for intérieur pour ne pas devoir s'avouer pleinement approcher son vis-à-vis avec l'entier dessein de lui sauter dessus.

Hormis qu'il était manifeste que son vis-à-vis ne lui mâcherait pas le travail, surtout aux souvenirs de leur précédent accrochage. Le mur adverse en gardait une cicatrice douloureuse, sa nuque une plaie sanglante dont il n'avait conscience et tous ces petits détails l'irritaient, amplifiés par le désintérêt du quarantenaire à son égard. Celui-ci refusait invariablement de quitter le plafond de ses deux astres azur et cette indifférence n'aidait en rien, jouait encore plus avec les nerfs de l'adolescent. Ce qu'il ne savait pas, c'était que la mine distante de Peter cherchait en fait autant que possible à freiner les insistances de son loup et un contact visuel serait commettre une grave erreur dans ce sens. C'était à celui qui tiendrait le plus longtemps et face à un tel manque de contenance de l'autre gosse hypersensible, il était certain d'être le maître du jeu.

Ainsi, à leur désarroi commun, il stoppa le dit enfant à mi-chemin de sa quête, sans un regard à son intention, une paume brutalement dressée entre eux :

— N'y pense même pas, chéri. Je suis pas ton chien, reviens quand tu te seras vraiment décidé.

Son ton était tranchant, volontairement sans appel, et la pièce fut plongée dans un silence glacial.

À une longueur d'ongle de là, le côté lupin du cadet était sens dessus-dessous, tandis qu'il contemplait le corps de son prétendu. La confusion le malmenait. Il se débattait tout en fuyant quand l'occasion s'y prêtait et d'emblée, il brûla d'une gelure inconnue à l'entente de la voix grave de l'homme. Avide, la distance noyait son loup de chagrin, mais il avait une peur inhumaine de déroger à l'ordre établi. Il se lamentait, hurlait, glapissait, ne s'entendait plus penser sous ses cris. Il se mourrait, quoique son attention demeurait scellée vers le visage clôt à proximité. Il était grotesque, navrant, inconsolable, aveugle, épris.

Il avait mal.

Sa main épousa instinctivement la courbe de son col et remonta vers la naissance de ses cheveux. La douleur l'abasourdit dans un spasme. Il ne guérissait pas, s'engourdissait tant et si bien que du sang filtrait entre ses doigts en une source claire. Au contact de la blessure, ses pupilles tressautèrent frénétiquement, s'accrocher partout sauf à un point précis. Son haut était souillé de part en part et le relent métallique plus qu'aucun autre tiraillait ses instincts de survie. La panique réapparut, inopinée, et prit avec virulence possession de lui pour la seconde fois.

— Peter. Qu'est-ce que t—

— Rien, coupa férocement l'assoupi. C'est toi. Ton loup. Maintenant que tu as eu ton explication, casse-toi !

De toute évidence, une partie de l'équation lui échappait, parce qu'il obéit, incapable d'en comprendre la raison. C'était injuste, incohérent, aberrant, inexpliqué, mais il le fit. Il fuit malgré le fait qu'il s'y était refusé l'instant préalable, ou qu'il ne lui serait jamais venu à l'idée de remettre de la distance entre eux, ou qu'il était l'Alpha et n'avait d'ordre à recevoir de personne. Des milliards d'arguments pouvaient contredire sa déperdition, pourtant, il dévala ces foutues marches d'escalier de la même manière qu'à son arrivée, quatre à quatre, forcé par le Hale.

Une réflexion le frappa alors ; il ne saurait dire selon quelle volonté il venait d'agir, la sienne, celle de son loup ou peut-être même celle d'un autre ?