Merci à tous pour vos reviews.
Haldir n'était guère ravi de voir la mortelle déambuler si négligemment au cœur même de son royaume. Elle avançait d'un pas mal assuré, se prenant régulièrement les pieds dans les broussailles, qu'elle arrachait au passage, et piétinant de jeunes pousses qui sortaient à peine de terre. La présence de cette fille, lui apparaissait comme une intrusion inacceptable, ce qui était, il l'admettait, une réaction excessive. Elle n'était pas responsable du manque de grâce inhérente à sa race, ni de sa maladresse, et pourtant, il lui en voulait. Ils marchaient depuis à peine plus d'une heure, quand elle commença à ralentir leur allure, déjà forte lente. C'était comme si elle cherchait des racines sur lesquelles trébucher, tout en traînant les pieds à la moindre petite pente, ce qui, pensa Haldir avec inquiétude, ne présageait rien de bon pour l'ascension de la haute colline escarpée sur laquelle siégeait Caras Galadhon.
« Si elle ralentit d'avantage, elle va finir par prendre racine, » se plaignit Rúmil depuis son poste, à l'arrière du groupe.
L'autre gardien, un jeune ellon nommé Tornë qu'Haldir avait désigné pour les accompagner, se mit à rire. « Elle est peut-être ralentie par ses seins, » ajouta t-il en gloussant. Haldir réprima un sourire moqueur. Le décolleté de la mortelle, si différent de celui qu'affichaient les ellith graciles et élancées de la Lórien, avait été au cœur des discussions de ses troupes la nuit dernière.
Il jeta un coup d'œil derrière lui juste à temps pour voir Rúmil rejoindre la mortelle. « Belle dame » dit Rúmil, « Me permettrez-vous de porter ce fardeau pour vous ? Je serai ravi de vous rendre ce service, un dans chaque main- »
« Rúmil, ça suffit ! » lança Haldir. Peu importait qu'elle les comprenne ou non, il était de mauvais goût de se moquer d'elle de la sorte. « Moque toi d'elle pour quelque chose qu'elle n'a pas, au moins. » Grommela t-il.
« De quoi parlez-vous ? » demanda la femme, en agrippant d'un air gêné les pans de la cape qu'il lui avait prêté.
Haldir soupira. Elle avait été, jusque là, merveilleusement silencieuse. « Il vous saluait, rien de plus. » dit-il vivement. « Hâtez-vous, Caras Galadhon est à trois jours de marche...bien que, vu notre allure, je m'étonne que nous n'ayons pas encore croisé une équipe de secours inquiète pour nos vies. »
« Trois jours ? » répéta t-elle, consternée.
« Ne désespérez pas, mortelle, » dit-il en poursuivant son chemin. « Si notre compagnie vous enchante à ce point, nous pouvons toujours prendre la route la plus longue. »
o0o
Lorsqu'ils firent enfin halte pour la nuit, Aubrey parvenait à peine à mettre un pied devant l'autre. Notant son air éreinté, Haldir fit signe à l'un des elfes et, avant qu'elle ne puisse protester, celui-ci l'a hissa sur son épaule et bondit dans l'arbre. Même d'une seule main, l'elfe grimpait avec bien plus de facilité qu'elle avec cette maudite échelle.
Il l'a déposa sur une plate-forme semblable à celle ou elle avait dormi la nuit précédente, bien que celle-ci était plus grande et pourvue d'un abri ou était installés quatre lits d'appoints. Le lieu était clairement bien entretenu. Ainsi, le sol et les lits étaient propres et elle ne vit aucune trace d'une quelconque présence animale sur ce flet.
Les elfes s'installèrent sur la plate-forme et posèrent leur paquetages, desquels ils sortirent de la nourriture enveloppé dans des linges. Haldir lui jeta sans ménagement l'un des paquets. A l'intérieur, elle trouva un petit gâteau au miel, une poignée de baies séchées, une pomme et un bout de fromage à pâte dure. Elle avait tout mangé sauf les baies quand l'un des elfes se mit à parler.
Elle leva la tête, écoutant avec plaisir cette langue si fluide. Ces accents chantants et ces modulations lui rappelaient les langues nordiques qu'elle avait étudié, et il lui semblait même détecter une pointe de Gallois dans la manière dont les mots étaient prononcés.
Elle vit avec surprise Haldir se tourner dans sa direction, une pomme à la main. Il en trancha un bout avec une petite dague argentée, et retira le morceau de la lame. Ses dents étincelaient de blancheur dans la lueur du crépuscule. « Il dit qu'il s'appelle Rúmil et qu'il est content de vous rencontrer. » dit-il d'un ton nonchalant.
« Oh ! Euh, dites-lui que je m'appelle Aubrey, et que je suis contente de le rencontrer aussi, » bredouilla t-elle.
Haldir fit passer le message à l'elfe qui l'avait accosté plus tôt dans la journée. Il hocha la tête en souriant d'un air malicieux, une expression qui perturba quelque peu Aubrey. L'autre elfe dit s'appeler Tornë et semblait avoir très envie de discuter avec elle, mais Haldir se leva alors, en déclarant qu'il était las et qu'il n'avait aucune envie de passer la nuit à traduire des inepties.
De nouveau mise à l'écart, Aubrey se leva et rejoignit péniblement le lit de camp le plus isolé sur lequel elle se laissa tomber lourdement. Ses pieds l'élançaient douloureusement là ou ils avaient frottés dans les bottes trop grandes. Elle était, après une journée de marche, sale et en nage, et son pyjama préféré était maintenant absolument dégoûtant. Elle aurait donné n'importe quoi pour un soutien-gorge, ne serait-ce que pour faire cesser les regards amusés que Rúmil luilançait. Comme avec Haldir le jour précédent, il ne semblait pas vraiment la désirer, et ses regards semblaient plus joueurs qu'excités quand il regardait ses seins. Elle semblait d'ailleurs grandement les amuser, à en juger par les sourires que s'échangeaient les elfes à chaque fois qu'ils la regardaient.
Elle détestait être le sujet de leur plaisanterie au moins autant qu'elle haïssait ne pas savoir ou elle était. La foret était toujours aussi envoûtante, et pourtant elle lui semblait hostile. Elle se languissait du confort familier de sa routine et elle voulait simplement retrouver les collines qu'elle connaissait, pour déambuler à l'ombre d'arbres familiers.
Si c'est un rêve, pensa t-elle tristement, j'aimerais beaucoup pouvoir me réveiller.
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Haldir appuya sa tête contre le tronc de l'arbre en soupirant. Rúmil and Tornë étaient parti se coucher depuis un moment déjà, sur les lits de camps proches de la mortelle. Bien qu'il n'était guère nécessaire de monter la garde si loin de la frontière, Haldir ne parvenait pas à trouver le sommeil. Il avait abandonné après une heure à tenter sans succès de tomber dans la transe régénératrice propre aux Eldar, et avait plutôt décidé de chercher du réconfort dans la forêt qui l'entourait, si active et pleine de vie, même au plus profond de la nuit.
Un bruit derrière lui attira son attention. La mortelle bougeait dans son sommeil. Elle se retourna, lui faisant face, les sourcils froncés. Il l'observa d'un air inquisiteur. Elle avait les yeux fermés, ce qui était, se dit-il, normal chez les mortels, mais néanmoins perturbant. Même comme ça, pensa t-il avec dédain, aucun risque de la croire morte. Elle remuait et reniflait comme un chien endormi. Même inconsciente, elle restait décidément bruyante et envahissante.
Comme bon nombre d'elfes Haldir se considérait si non supérieur, tout du moins fort différent des mortels. Sans les détester, il les trouvait irréfléchis et insensibles aux autres. Il était aisé, supposait-il, de tout détruire autour de soi sans aucun remord comme ils le faisaient, quand on avait pas à en subir les conséquences pour l'éternité. Mais cette mortelle là, cette fille, le mettait hors de lui. Elle était ingrate et arrogante, et semblait se moquer complètement du monde qui l'entourait, piétinant de jeunes pousses sur son passage et arrachant d'une main distraite la mousse et le lichen des arbres sans se soucier du nombre d'années qui leur avait fallu pour pousser là. Elle avait fait intrusion dans sa forêt, méprisé sa race et refusé son aide.
Vous êtes prompt à juger ce que vous ne connaissez pas, Gardien de la Marche. Lança une voix dans sa tête.
Haldir se raidit, surprit par l'intrusion de la Dame Galadriel dans son esprit. « Je juge les choses telles que je les vois, » murmura t-il au vent.
Je veux la rencontrer, continua Galadriel.
« Nous sommes déjà en chemin. » Il sentit l'approbation de la Dame tandis qu'elle quittait ses pensées et que les sons de la forêt l'enveloppaient à nouveau, leur présence aussi familière que le son de sa propre respiration.
Derrière lui, la mortelle se retourna une nouvelle fois en soupirant. Il l'entendit murmurer quelque chose d'une voix étouffée par l'oreiller. Haldir fronça les sourcils, tout en essayant de contenir sa curiosité. Mais quand elle parla à nouveau, il ne put s'empêcher de se rapprocher d'elle. Il s'arrêta à un peu plus d'un mètre de son lit, à l'affût du moindre son. Sa patience fut récompensée quand elle roula sur le dos et dit d'une voix claire d'où perçait un profond chagrin, « Je suis désolée, Evan.»
Haldir mémorisa le nom presque sans le vouloir. Qui que fut ce 'Evan', il était important pour la mortelle. Peut-être était-ce même un indice sur ces origines. Quoi qu'il en soit, c'était une information qu'il pourrait peut-être utiliser à son avantage.
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Le deuxième jour de marche fut encore pire que le premier. Haldir les avait réveillé dès que la première lueur de l'aube avait éclos dans le ciel, et s'était mis en marche avant même que le soleil ne soit entièrement levé, en lui signifiant qu'ils prendraient leur petit-déjeuner en marchant.
Encore à moitié endormie, Aubrey prit une bouchée de sa portion de pain en se frottant les yeux. A cette heure matinale, le chemin était encore plongé dans la pénombre et si les elfes avançaient d'un pas fluide et gracieux, elle n'arrêtait pas, pour sa part, de trébucher sur des racines et de se tordre les chevilles dans les broussailles pleines d'épines. Elle remarqua que le chemin grimpait désormais continuellement, assez légèrement pour ne pas que ce soit facilement discernable à l'œil nu, mais suffisamment pour rendre la marche encore plus épuisante que le jour précédent.
Quand vint midi, la légère pente était devenue particulièrement raide, la laissant en sueur et haletante. Elle se refusait à demander aux elfes de ralentir l'allure, sachant pertinemment qu'elle n'obtiendrait d'Haldir que des moqueries, et cependant, elle commençait à avoir la tête qui tournait, et elle avait si soif que sa gorge la brûlait terriblement. On lui avait donné une pleine gourde d'eau au début de la journée, mais quand elle la porta à ses lèvres, celle-ci était vide. « Haldir » lança t-elle, honteuse d'être à ce point essoufflée.
Il s'arrêta en jetant un coup d'œil derrière lui. « Qu'y a t-il ? »
« Je n'ai plus d'eau, » dit-elle en retournant sa gourde d'où, comme pour illustrer ses propos, une unique goutte cristalline glissa sur toute la longueur de la gourde avant de disparaître dans la terre sombre à ses pieds.
Il lui jeta un regard mauvais. « Et que voulez-vous que j'y fasse, au juste ? »
« Puis-je en avoir encore ? » demanda t-elle.
« Nous n'atteindrons pas la prochaine rivière avant la tombée du jour. Vous auriez dû vous rationner plus intelligemment. » Dit-il d'un ton dédaigneux en se retournant.
Aubrey s'élança à sa suite, les jours rouges de colère. « Ce n'est pas ma faute si vous n'avez pas prévu assez d'eau, comment vouliez-vous que je le sache ? Vous ne m'avez rien dit ! »
« Excusez-moi, » cracha t-il en faisant volte face pour lui faire face. « De ne pas avoir pris le temps de vérifier que vous possédiez le plus élémentaire bon sens. Par Eru, même les mortels savent qu'il faut rationner l'eau durant un voyage ! »
« Là d'où je viens, on a pas besoin de faire ça ! » Répliqua t-elle.
Une lueur de curiosité brilla dans ses yeux. « Et ou est cet endroit, dites moi ? Ce royaume enchanté ou l'eau coule à flot de chaque arbre que l'on croise et ou les mortels sont encore plus idiots que d'ordinaire ? »
«Vous ne comprendriez pas, même si je vous l'expliquais. »
Il lui tourna le dos en ricanant. «Une intruse et une menteuse. Voila ce que les Valar m'envoient. Gardez vos pathétiques secrets, gamine, il ne m'intéressent pas. Rúmil, » lança t-il à l'autre elfe qui le rejoignit, marchant à ses côtés tandis qu'ils discutaient doucement dans leur langues.
Le dernier elfe, Tornë, l'observa longuement. C'était lui qui l'avait hissé dans l'arbre la nuit précédente, qui s'était présenté spontanément et qui avait eu l'air d'avoir envie de lui parler. Et alors qu'elle pensait qu'il allait se contenter de rejoindre ses camarades, il saisit sa propre gourde et lui tendit en accompagnant son geste d'un haussement de sourcil. Elle l'accepta avec gratitude et but une longue gorgée avant de la lui rendre. « Merci, » dit-elle avec sincérité en se disant que cet elfe n'était décidément pas si mauvais.
Il hocha la tête et lui fit signe d'avancer. Aubrey eut un mince sourire, heureuse d'avoir trouvé un allié provisoire.
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Après avoir rapidement progressé jusqu'au fond de la vallée, ils atteignirent la rivière promise une heure avant la tombée de la nuit. Aubrey se précipita jusqu'à la rive et remplit immédiatement sa gourde, avalant de longues gorgées d'eau fraîche et désaltérante jusqu'à en avoir presque mal au ventre. Les elfes l'avaient imité, buvant et se lavant le visage sans hâte.
Aubrey mourait d'envie de se déshabiller et de plonger dans l'eau fraîche tant chaque parcelle de sa peau était couverte de crasse et de transpiration. Ses cheveux en particulier lui semblaient être dégoûtant et graisseux, tandis que ses ongles étaient noirs et les paumes de ses mains couvertes de terres. Elle se résigna à seulement laver ses mains, son visage et son cou, et à laisser couler quelques poignées d'eau glacée le long de ses cheveux.
Puis, elle retira lentement les bottes qu'on lui avait prêté de ses pieds douloureux et les posa sur la rive à côté d'elle en grimaçant à la vue de ses pieds gonflés et couverts d'ampoules. La peau de ses orteils et de ses talons étaient à vif à force d'avoir frotté contre le cuir des bottes. Les petites coupures sous ses pieds étaient noires de saletés et enflammés, et une plaie particulièrement douloureuse sur son talon gauche suintait un mélange de sang et de pus.
Elle plongea ses pieds dans la rivière en grimaçant, mais une fois que s'atténua la douleur provoquée par l'eau glacée, elle découvrit que celle-ci apaisait avantageusement sa douleur. Elle entendit alors que quelqu'un approchait et se retourna. Haldir se tenait derrière elle, une sacoche en cuir à la main.
« Vous avez été bien bête de ne me pas me laissez vous soigner quand je vous l'ai proposé. » dit-il d'un ton grave.
Aubrey serra les dents et planta son regard dans le sien. « Vous étiez impoli. »
« Et vous, vous étiez orgueilleuse, mais vous en avez payé le prix. Excusez-vous, et laissez-moi vous aider. » dit-il avec fermeté.
Aubrey réprima un cris, stupéfaite par l'étendue de son arrogance. «Vous vous rendez-compte de ce que vous dites ? Vous m'aiderez si je m'excuse ? Allez vous faire foutre. »
Son regard s'assombrit. « Vous êtes fière au point de préférer marcher un jour de plus en souffrant plutôt que de vous excuser ? »
« Je n'ai aucune raison de m'excuser ! » s'écria t-elle. « Vous avez été insultant, méprisant et irrespectueux et en plus de ça, vous ne m'aiderez que si je me prosterne devant vous ?! »
Il s'accroupit à côté d'elle, ses yeux gris-bleu brûlant de colère. « Je suis Gardien de la Marche de la Lórien, » dit-il. « Vous devriez vous prosterner devant moi de toute façon. »
« J'en ai rien à foutre de qui vous êtes. Je ne m'excuserai pas. » Lui dit-elle en relevant la tête.
« Alors vous allez rester tel que vous êtes. Je ne ralentirai pas notre allure pour vous. »
« Ça m'est égal » Dit-elle d'un ton provocateur.
Il eut alors un sourire à la fois glacial et narquois qui fit courir un frisson le long de son échine. « Plus pour longtemps. » Lui promit-il. « Vous me supplierez de vous aider bien avant que l'on atteigne Caras Galadhon. Et alors vous verrez ou mène l'orgueil. »
« Je préférerais marcher jusqu'au bout du monde plutôt que de vous demander quoi que ce soit. » Dit-elle posément, avant de s'éloigner.
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Rúmil avait observé la dispute entre son frère et la mortelle avec intérêt. Il en fallait d'ordinaire beaucoup pour vraiment énerver le si stoïque Gardien de la Marche, et pourtant cette jeune fille y était parvenue avec juste quelques remarques bien senties.
Bien qu'incapable de comprendre leur dispute houleuse, Rúmil en avait déduit la teneur grâce au sac plein de matériel médical que tenait Haldir et au fait qu'elle avait refuser qu'il la soigne. Il l'a vit planter là l'elfe furieux, la tête haute, comme pour le défier. Rúmil ne put s'empêcher de ressentir de l'admiration pour cette fille, il savait bien quel courage il fallait pour tenir tête à Haldir.
Il attendit de la voir disparaître derrière un imposant rocher qui bordait la rive avant de s'approcher de son frère, remarquant alors que Gardien de la Marche serrait fermement les poings. «Frère ? Est-ce que ça va ? » demanda Rúmil.
Soudain, tel une flèche s'échappant d'un arc tendu, Haldir fit volte-face en lançant le sac pleins de matériel de soins aussi fort qu'il le pouvait. Le sac vola à travers la clairière avant de heurter un jeune mallorn si fort qu'il en trembla sous le choc de l'impact. Inquiet, Rúmil regarda son frère avec stupéfaction. « Haldir ? »
« Elle n'aurait jamais dû venir ici, » fit Haldir d'une voix saccadée par la colère. « Nous aurions dû la laisser pour morte sur la plaine. »
Puis, saisissant son arc et son carquois, il quitta la clairière, sa cape virevoltante derrière lui.
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Il décidèrent de passer la nuit près de la rivière, et en l'absence de flets à proximité, campèrent sur la rive. Aubrey avait profité de l'absence d'Haldir pour se baigner dans la rivière et se sentait désormais bien mieux. Il retourna après le coucher du soleil, avançant sans bruit au milieu du camp que Rúmil et Tornë avaient établi, un lapin mort à la main. Le lapin avait été tué proprement, d'une seule de leur longue flèche aux plumes blanches dans l'œil.
Les elfes accueillirent son retour avec enthousiasme et attisèrent le petit feu qu'ils avaient allumé pour en faire une flambée digne de ce nom. Poussée par une curiosité morbide, Aubrey ne put s'empêcher de les regarder avec attention tandis qu'ils écorchaient et vidaient le lapin. Bien que n'étant pas végétarienne, elle n'avait jamais vu un animal se faire découper auparavant. Cela semblait cependant naturel, dans cet endroit d'apparence si médiéval, que les habitants chassent pour se nourrir. Les elfes achevèrent promptement leur besogne, et le lapin se retrouva bien vite embroché au dessus du feu, coupé en plusieurs morceaux afin qu'il cuise plus rapidement.
Le délicieux fumet qu'il dégageait poussa Aubrey à se rapprocher du feu, jusqu'à ce qu'elle se retrouve assise directement entre Rúmil et Tornë, épaules contre épaules. Une fois cuit, Rúmil lui tendit sans un mot un bout de lapin, qu'elle accepta avec joie. La viande était étonnamment tendre, et ils l'avaient assaisonné avec des herbes qui lui conférait une saveur délicieuse et légèrement épicée. Aubrey engloutit sa part en un rien de temps, puis grignota les petits morceaux de viandes et de graisse croustillante qui restaient sur l'os.
L'atmosphère autour du feu de camp était détendue et presque agréable, et Aubrey sentit une légère torpeur l'envahir. La chaleur inégale des flammes lui avait rougi les joues et ses jambes picotaient presque douloureusement d'être restées si près du feu, mais la lumière vacillante du brasier l'apaisait. Elle se pencha en arrière en s'appuyant sur ses coudes, s'enveloppant dans sa cape comme dans une couverture. Elle leva les yeux et croisa sans le vouloir le regard d'Haldir de l'autre côté du feu. La pale lumière dorée du feu dansait sur son séduisant visage et illuminait ses cheveux argentés de milles reflets flamboyants. Aubrey songea alors qu'il ressemblait à un ange, et le regard qu'il lui jeta lui parut alors encore plus brûlant que le feu à ses pieds. Elle eut alors l'impression qu'il pouvait lire chacune de ses pensées et de ses émotions. Puis la lumière vacilla à nouveau, replongeant son visage dans l'ombre, et la sensation s'estompa.
Elle se détourna et s'allongea par terre, dos au feu. L'un des elfes -Rúmil, pensa t-elle- se mit à chanter un air lent et apaisant dans leur langue si poétique. Elle s'endormit au son de cette douce berceuse, le souvenir des yeux d'Haldir brûlant au plus profond d'elle.
