Aubrey se réveilla juste avant l'aube en frissonnant. Malgré la chaleur qui émanait des braises restantes, le sol de la forêt était froid et une brise glaciale montait de la rivière. Ses yeux s'arrondirent de surprise en découvrant Rúmil et Haldir debout, dos à elle, de l'autre côté de ce qui restait du feu, en train de discuter à voix basse. Tornë, pour sa part, dormait encore.

Elle ne put s'empêcher d'étudier l'elfe endormi. Il était totalement immobile et ses traits parfaits n'étaient troublés que par une longue mèche de cheveux qui lui barrait la joue. Mais se furent ses yeux qui attirèrent son attention. Ils étaient ouverts, mais vitreux et vides. Elle se souvenait trop bien des nombreuses séries policières qu'elle avait regardé, et comment elle frissonnait à chaque fois qu'on y voyait les yeux à la fois brillants et éteints d'un mort. Son cœur s'emplit soudain de peur pour l'elfe si gentil qui lui avait offert à boire le jour d'avant, et elle se leva d'un bond.

« Rúmil! » cria t-elle. « Haldir ! »

Les deux elfes se retournèrent en un éclair à l'appel de leur noms. La main de Rúmil se posa sur l'arc dans son dos tandis que celle d'Haldir attrapait son épée. Mais avant que l'un ou l'autre puisse dire un mot, Tornë se redressa, une petite dague à la main et, ne voyant rien qui pouvait justifier son cris d'alarme, la regarda d'un air interrogateur.

« Vous— » bafouilla t-elle, abasourdie. « Vos yeux—vous dormez avec... »

Haldir hocha la tête en soupirant, avant de donner un ordre succinct dans sa langue. « Levez-vous, mortelle. » lui ordonna t-il. « Nous reprenons la route. »

« Mais —»

« Oui ? »

Elle tenta de se calmer tandis que ses yeux allaient de Tornë à son camarade furieux. « Rien, » marmonna t-elle en sentant ses joues s'empourprer.

Après un dernier regard agacé, Haldir tourna les talons et, ramassant sur son passage son sac et son arc, quitta la clairière. Rúmil se hâta à sa suite, mais Tornë attendit qu'elle eut fini de rassembler le peu d'affaires qu'elle avait. Elle accrocha sa gourde de nouveau pleine à la ceinture qu'on lui avait prêté et remit à regret ses pieds blessés dans ses bottes. Puis, la mâchoire serrée, elle emboîta le pas à ses trois guides.

o0o

A la fin du troisième jour, ils atteignirent une pente raide dont le sommet dévoilait une vaste étendue dégagée. Haldir, qui n'avait pas dit un mot à Aubrey de toute la journée, se tourna alors vers elle. « Voyez, là-bas, » dit-il en illustrant ses propos d'un geste solennel.

Elle suivit son geste du regard et vit alors ce qu'il lui désignait. Sa surprise fut si grande qu'elle en eut le souffle coupé. Une imposante colline recouverte d'innombrables arbres émergeait de la forêt à leur pieds. Les arbres montaient plus hauts qu'aucun de ceux qu'ils avaient vu lors de leur périple, et ils auraient même éclipsés les gigantesque séquoia qu'Aubrey avait vu jadis en Californie.

Elle vit alors, dans la douce lumière de la fin du jour, des lueurs d'un blanc bleuté scintiller à travers les arbres comme si les étoiles elles-même avaient nichés dans leur branches. « Voici, » dit Haldir avec une note de fierté farouche dans la voix, « Caras Galadhon, le cœur du monde elfique sur Arda, et cité de la lumière. Royaume du Seigneur Celeborn le sage et de Galadriel, Dame de lumière. »

L'espace d'un instant, en voyant l'amour et la fierté qu'il avait pour sa cité, Aubrey vit en l'elfe de la bonté et une attitude noble qui lui rappela la nuit près du feu de camp, ou il lui avait parut si beau dans cet halo d'or. Puis il se retourna vers eux, la mâchoire serrée et leur ordonna de se hâter. « Nous atteindrons peut-être la cité à la tombée de la nuit, » dit-il. « Si nous ne tardons pas d'avantage. »

La pente qui menait jusqu'à la cité était d'une raideur impitoyable encore aggravée par le fait qu'il les pressa encore plus qu'il ne l'avait jamais fait, jusqu'à pousser Aubrey à l'extrême limite de son endurance. Elle s'arrêta, les mains sur les hanches, essayant tant bien que mal de prendre de grandes bouffées d'air.

« Avancez, mortelle, » lança Haldir depuis sa position à l'avant du groupe.

Elle se pencha en avant, les mains sur les genoux. « Ils—ont—intérêts— à— avoir...des lits —dans cette—ville, » haleta t-elle.

« Si il n'y en a pas, tu seras sans aucun doute la bienvenue dans celui de Rúmil, » murmura Tornë. Les deux elfes rirent aux éclats et bien qu'il se contenta de sourire, Haldir ne fit rien pour mettre un terme à leur plaisanterie.

« Plus vous perdez de temps à geindre, plus vous retardez le moment ou nous pourrons tous nous reposer. Maintenant, avancez. »

La nuit était tombée quand ils aperçurent enfin une grande porte fort joliment ouvragée. Ses jambes lui faisaient terriblement mal, et elle avait grand peine à reprendre son souffle. Ses pieds étaient dans un tel état que chaque pas lui arrachait une grimace de douleur. Deux elfes gardaient la porte, un de chaque côté, une haute lance à la main. Il saluèrent Haldir d'un signe de tête et firent signe au groupe d'entrer.

Aubrey leva les yeux, et eut immédiatement le souffle coupé. Jamais elle n'avait vu de plus bel endroit. Des arbres aussi hauts et larges que des gratte-ciels s'élevaient dans la nuit, tandis que des escaliers en spirales s'enroulaient autour d'eux. Elle vit, construites sur les troncs imposants, ce qui ressemblait à des cabanes particulièrement élaborées ainsi que des ponts et des escaliers qui reliaient entre eux les différents niveaux de la cité. En penchant la tête en arrière, elle compta au moins une quinzaine de niveaux de constructions , et bien plus au delà, qu'elle n'arrivait pas à discerner dans la pénombre.

Des lanternes en cristal étaient suspendues un peu partout, dans les arbres, le long des escaliers et aux maisons, baignant la cité d'une douce lumière. L'écho d'une douce mélodie flottait dans l'air, de belles voix semblaient chanter à chaque niveau de la cité et bien que chacune chantait un air différent, elles parvenaient à se rejoindre dans une harmonie superbe. Si je croyais à un paradis, pensa Aubrey, c'est ainsi qu'il serait.

Un grand cris de joie la tira de ses pensées, et elle se tourna juste à temps pour voir une femme elfe courir vers eux, ses longs cheveux blonds volant derrière elle , scintillant tel un clair de lune sur un lac sombre. Son beau visage était remplit de joie. « Tornë ! » s'exclama t-elle d'un ton joyeux en se jetant dans les bras de l'elfe. Il l'étreignit avant de la faire virevolter dans les airs, en riant avec elle. Il la reposa alors avant de l'embrasser, et Aubrey détourna le regard, gênée d'être ainsi témoin de l'intimité de leur retrouvailles.

Haldir la regarda d'un air narquois et lui fit signe de le suivre. Il la conduisit jusqu'à l'arbre le plus proche et entreprit d'en gravir les marches. Aubrey s'arrêta, émerveillée par le soin apporté aux gravures. Sur chaque marche en bois était ciselé un motif mêlant vignes et feuilles, motif qu'elle retrouva répété tout le long de la rambarde. Des lanternes disposées à intervalle régulier le long de l'escalier faisaient briller de milles feux la superbe architecture.

« Suivez moi, » Fit Haldir d'un ton brusque, « Je n'ai pas toute la nuit. »

Aubrey fronça les sourcils. « J'étais juste—J'admirais les sculptures. Elles sont très belles, » dit-elle avec sincérité.

Ses yeux s'adoucirent alors, et il hocha la tête. « En effet. »

Ils continuèrent l'ascension en silence sans qu'Haldir ne proteste à chaque fois qu'Aubrey s'arrêtait pour reprendre son souffle. Aussi belle que fut la cité, un plan vertical ne permettait d'avancer que d'une seule manière : en montant.

Quand ils atteignirent enfin le sommet de l'arbre, des mouches dansaient devant les yeux d'Aubrey, et ses jambes et pieds chancelaient sous le poids de l'effort. Toutes les constructions qu'ils avaient croisés en montant étaient superbes et construits dans le même style fluide et élégant que les escaliers eux-mêmes. Mais le bâtiment devant eux était bien plus magnifique et grandiose qu'aucun de ceux qu'ils avaient vu en chemin.

Un petit pont, qui ne faisait pas plus de trente centimètres de large, reliait le bâtiment aux escaliers. Aubrey s'arrêta net, regardant le pont avec méfiance. Elle n'avait jamais eu le vertige, mais à plus de trois cent mètres du sol, elle n'aurait pas été contre un garde-fou. Haldir la guida le long de la passerelle jusqu'à l'entrée du bâtiment avant de reculer d'un pas, lui faisant signe de passer la première. D'un pas chancelant de fatigue et d'appréhension, Aubrey s'avança.

La salle, qui lui sembla être une salle du trône, était à ciel ouvert mais néanmoins chaleureuse et à l'abri des éléments. Au fond de la pièce, elle vit un escalier en colimaçon qui menait aux étages supérieurs de la demeure. Et alors qu'elle s'apprêtait à informer son guide que si il comptait lui faire grimper ne serait-ce qu'une seule marche de plus il était fort probable qu'elle pleure ou qu'elle s'effondre, une douce lueur emplit les escaliers.

La lumière devint progressivement plus intense, et força Aubrey à cligner des yeux. Elle vit alors que la lumière ne provenait pas d'une lanterne, mais d'un couple d'elfe qui descendait les marches. Elle resta bouche-bée d'étonnement tandis que les deux plus belles personnes qui lui ait été donné de voir s'avançaient vers elle. L'homme était très grand, aussi grand qu'Haldir, et son visage sans âge était empreint de sagesse. Ses cheveux étaient du même argent brillant que ceux que Gardien de la Marche, mais il était pour sa part vêtu d'une longue tunique fluide. La femme était aussi grande que l'homme, et ses longs cheveux étincelant semblaient fait d'or pur. Elle portait une robe blanche et ses yeux portaient la marque du temps. Pour la première fois, Aubrey songea à ce que signifiait vraiment le fait qu'Haldir l'appelle 'mortelle'.

Elle vit qu'Haldir s'était respectueusement incliné et elle esquissa alors une révérence maladroite. En se redressant, elle vit alors que le couple avait les yeux fixés sur elle. « Bonjour, Aubrey. Je suis Galadriel, et voici Celeborn. Nous te souhaitons la bienvenue. Tu as fait un long voyage pour arriver jusqu'ici, enfant. » dit la femme d'un ton bienveillant qui réconforta immédiatement Aubrey.

« Ou suis-je ? » demanda t-elle doucement. Elle avait brûlé d'envie de connaître la réponse à cette question depuis son arrivée.

La femme sourit. « Tu es à Caras Galadhon, en Lórien. Mais pour répondre à ta vraie question : dans un autre monde. »

Aubrey déglutit. « C'est impossible. »

Ce fut cette fois ci l'homme qui prit la parole. « Bien des choses auxquelles tu ne crois pas sont possibles. »

« Comment puis-je rentrer chez moi ? » demanda t-elle.

La femme eut un sourire triste. « Tu ne peux pas. Cette porte, une fois fermée, est fermée pour toujours. »

«C'est faux, » insista Aubrey. « Je dois rentrer. » Evan.

« Enfant, tu ne peux pas. Ta vie est ici à présent, pour le meilleur ou pour le pire. » La femme elfe parlait d'un ton si définitif qu'Aubrey se figea, l'esprit engourdi par la certitude que cette femme disait la vérité.

« Que puis-je faire ? » murmura t-elle.

La femme s'avança et pris ses mains avec douceur. « Toutes choses a une raison d'être, ma chère. Tu vas vivre avec nous, en Lórien, et tu finiras pas t'y sentir chez toi. »

Aubrey hocha lentement la tête. Elle était réduite à ses fonctions de base, seulement capable de se concentrer sur ses pieds douloureux et son corps las. « Merci. » dit-elle d'une voix faible.

« Luriel va te mener à l'un de nos talan pour les invités, ou tu vivras jusqu'à ce que l'on en trouve un permanent, » continua la femme. Une femme elfe s'avança alors et pris le bras d'Aubrey, la guidant hors de la pièce.

Aubrey se laissa mener au loin, sans prêter attention à ce qui l'entourait. Et tandis qu'elle marchait, elle se fit un serment. Je vais rentrer à la maison. Je vais trouver un moyen.

o0o

Haldir avait prévu de suivre la mortelle et l'elleth qui la guidait, mais une voix le stoppa. « Un instant, Haldir, » dit Galadriel, s'adressant à lui en Sindarin.

Il se retourna et se tint bien droit face à elle. « Ma Dame, » dit-il.

« Notre jeune mortelle s'est retrouvée de manière bien inattendue dans notre monde si dangereux, » dit la Dame.

Il hocha la tête, perplexe. « En effet. »

« Je pressens qu'elle nous sera d'une importance capitale, bien que je ne sache pas encore comment. » lui révéla Galadriel. Haldir se retint de froncer les sourcils. La mortelle têtue et arrogante qu'il avait traîné à travers la Lórien lui semblait être une citoyenne aussi utile pour Caras Galadhon que pouvait l'être un orc. Il comprit, par le regard plein d'ironie que lui lança Galadriel, qu'elle avait conscience de ses pensées, mais elle ne fit aucun commentaire. « De fait, elle doit être protégée. »

Haldir s'inclina, luttant de plus en plus pour garder une contenance impassible. « Comme il vous plaira, Ma Dame. »

« Ainsi », Continua Galadriel, « Je veux qu'elle apprenne à se défendre. Elle doit apprendre l'escrime, et le tir à l'arc...et tout ce qui te sembleras important. Je pense ne pas me montrer en pensant que tu seras à la hauteur de cette tâche ? »

Incapable de dissimuler son choc et sa consternation, Haldir regarda fixement ses seigneurs. « Moi ? Vous souhaitez que je l'entraîne...elle ? »

« Oui. Tu en as entraîné d'innombrables autres par le passé. »

« Des elfes ! Des elfes motivés et compétents qui ont travaillé dur et qui ont pris plaisir à s'entraîner. Pas des mortels perdus qui se laissent dominer par leur amour-propre ! » s'exclama -il.

Galadriel se mit alors à rire, un son magnifique qui, malgré tout, apaisa le cœur d'Haldir. « Oh, mon Gardien de la Marche, tu es devenu bien cynique. Entraîne cette fille de ton mieux. Je te relève de tes fonctions à la frontière pour tout le temps que durera cet entraînement.

La mâchoire serrée, Haldir s'inclina avec raideur et tourna les talons. « Bien, ma Dame. Mon Seigneur. » dit-il.

Galadriel lança alors d'une voix ferme, « Ne ferme pas ton cœur au changement, Haldir. Même les vies les plus courtes peuvent laisser des traces indélébiles. Cette mortelle te sera très bénéfique, si seulement tu lui permet d'être elle-même. »

Si je la laisse faire ça, pensa t-il gravement, il est fort probable que ce soit moi qui la tue.