Le jour suivant, Aubrey repéra Haldir dès son arrivée sur le terrain d'entraînement. Il se tenait à l'autre bout du terrain en compagnie d'un autre elfe, un arc immense à la main. Aubrey le vit se saisir d'une flèche dans le carquois qu'il portait à la taille et, d'un geste fluide et trop rapide pour qu'elle puisse réellement le voir, l'encocher et l'envoyer au cœur d'un disque en bois lancé dans les airs par l'autre elfe. Le disque retomba aux pieds du deuxième elfe, la flèche fichée exactement en son centre.
Aubrey s'approcha, stupéfaite. Elle avait pris quelques leçons de tir à l'arc par le passé, et s'était même révélée plutôt douée, mais elle n'avait jamais tiré sur autre chose que des cibles immobiles. Cependant, réalisa t-elle, si ces elfes utilisaient vraiment le tir à l'arc en combat réel, il était alors parfaitement normal qu'ils s'entraînent à toucher des cibles mobiles.
Ça et là, elle vit d'autres archers également en train de perfectionner leurs techniques. Certains couraient le long d'une rampe en bois et s'élançaient dans le vide en tournoyant dans les airs et en essayant d'atteindre une cible fixée à la rampe tandis que d'autres, les yeux bandés, tiraient sur des petits disques qui émettaient un léger sifflement une fois lancés dans les airs. Enfin, elle vit deux elfes qui se tenaient à environ cent mètre l'un de l'autre, tenant chacun un arc à la main. Elle réalisa avec effroi qu'ils se tenaient mutuellement en joue. Le premier elfe décocha alors sa flèche qui fut, au grand étonnement d'Aubrey, déviée en l'air par le deuxième elfe.
Proprement ébahie par le talent des archers qui l'entourait, elle s'arrêta à quelque mètres d'Haldir, observant la manière dont les muscles de ses épaules se contractaient quand il bandait son arc. Elle rougit au souvenir de ces même épaules qu'elle avait vue nues la nuit dernière, et de la femme elfe dans ses bras. Fort tentée de tourner les talons pour ne pas avoir à le regarder dans les yeux après ce qu'elle avait vue la nuit précédente, Aubrey recula d'un pas.
Trop tard, pensa t-elle avec regret en voyant Haldir baisser son arc et se tourner vers elle. « Vous êtes encore en retard, » dit-il en guise de salutations.
« Si vous le dites. Désolé. Qu'allons-nous faire aujourd'hui ? » demanda t-elle en toute hâte, impatiente de pouvoir échapper à son regard n'arrivait pas à le regarder sans le revoir, les yeux fermés comme pour savourer d'avantage son plaisir tandis que la femme elfe avait la main enroulée autour de—
« Aubrey, » dit-il pour la tirer de ses pensées.
Aubrey jeta un coup d'œil perplexe à l'arc si joliment sculpté qu'il tenait à la main. Il était au moins aussi haut qu'elle, sinon plus. Elle n'était même pas sure de pouvoir le soulever, et encore moins de pouvoir le bander. « Euuh —» bredouilla t-elle, récitante à reconnaître la moindre faiblesse en face de lui.
Une lueur moqueuse brilla dans les yeux d'Haldir. « Si vous parvenez un jour à utiliser mon arc, j'irai moi-même faire part aux Valar de mon admiration pour vous. » Il avança jusqu'à un râtelier sur lequel reposaient plusieurs arcs de diverses tailles, et se saisit d'un arc à peine aussi long que son bras. « Voici l'arc que vous allez utiliser. C'est un arc que nous utilisons pour entraîner les enfants. »
Honteuse, Aubrey prit l'arc qu'il lui tendait. Il faisait le même poids que les arcs qu'elle avait utilisé par le passé, et il arborait les mêmes décorations que celui d'Haldir. Il la mena un peu à l'écart des autres archers jusqu'à une ligne de cibles similaires à celles qu'elle avait utilisé chez elle. Heureuse d'être en terrain connu, Aubrey se plaça à côté d'Haldir, à environ dix pas de la première cible.
« Vous avez l'air très sure de vous, » remarqua t-il.
Soudainement fermement décidée à montrer ce qu'elle et les autres 'mortels' étaient capables de faire, Aubrey hocha la tête. « J'ai déjà fait du tir à l'arc par le passé. »
Mais, à son grand agacement, Haldir prit un air amusé. « Très bien, » dit-il en souriant. « Montrez-moi. Montrez-moi ce que les mortels savent faire avec un arc. »
Aubrey leva son arc, les narines dilatées par la colère. Elle prit la flèche que lui tendait Haldir et l'encocha délicatement en la maintenant en place tel qu'on le lui avait appris, avec son index et son majeur. Puis elle prit une profonde respiration et se mit en position avant de tirer la corde jusqu'à son menton. Elle ferma alors son œil gauche et, inspirant profondément, libéra sa flèche, qui s'envola et heurta le bord de la cible, mais pas suffisamment fort pour pouvoir s'y planter. Elle fit la moue en la voyant tomber par terre, sans pour autant être déçue par sa performance, étant donné les cinq années qui s'étaient écoulées depuis son dernier cours de tir à l'arc.
Elle se retourna en entendant Haldir s'éclaircir la gorge derrière elle. « Alors ? »
Il la regarda en haussant les sourcils. « Alors, si ça avait été un orc, vous lui auriez juste égratigné l'épaule. Et il vous aurait tué. »
Elle sentit la colère l'envahir à nouveau et ses mains se serrer autour de l'arc. « Oh, ça va ! J'ai touché la cible, non ? »
« Votre technique laisse terriblement à désirer, » dit-il d'un ton ferme.
« Quoi ? J'ai fais exactement ce qu'on m'a appris ! » protesta t-elle.
Il lâcha un petit rire dédaigneux. « Alors on vous a très mal appris, ce qui n'est guère surprenant, pour des mortels. »
« Vous êtes un bel enfoiré, vous le savez ça ? » cracha t-elle.
« Voulez-vous rester plantée là à m'insulter parce que j'ai raison ou me laisserez-vous tenter de vous enseigner la bonne méthode ? » demanda t-il d'un ton glacial.
Aubrey parvint, au prix d'un immense effort, à ravaler sa fureur. «Et bien allez-y, alors » fit-elle sèchement.
« Levez votre arc, » dit-il.
Elle obéit, non sans se sentir ridicule.
Sans prévenir, il prit sa main et la déplaça très légèrement le long de l'arc. « Vous contrôlerez mieux votre arc en le tenant plus haut, » murmura t-il avant de lui donner une petite tape du pied. « Reculez légèrement cette jambe. Oui, comme ça. » Il s'empara d'une nouvelle flèche dans le carquois attaché autour de sa taille et la lui tendit.
« Pourquoi portez-vous votre carquois à la taille plutôt que dans le dos ? » demanda t-elle.
Il lui jeta un coup d'œil surpris, manifestement étonné de l'absence d'hostilité dans sa voix. « Cela permet de saisir nos flèches plus rapidement durant une bataille. Encochez votre flèche, mortelle. » Elle se renfrogna en l'entendant l'appeler 'mortelle' mais encocha néanmoins sa flèche avant de se faire, sans surprise, interrompre une nouvelle fois. « Bandez votre arc avec trois doigts, pas deux. »
« Mais— »
« Ne me faites pas perdre de temps à contester mes consignes, » fit-il sèchement. « J'utilise un arc depuis bien plus longtemps que vous ne pouvez l'imaginer. Utiliser trois doigts vous donnera le contrôle et la force qui vous manque. »
Elle ajusta sa prise, perplexe, et, à son signal, banda à nouveau son arc. « Donc vous êtes vraiment immortel ? » demanda t-elle.
Il hocha vivement la tête. « Bien entendu. Placez votre flèche à droite, pas à gauche. Vous devrez ajuster la position de votre main avant de tirer si elle est à gauche, c'est plus rapide de positionner votre flèche à droite. »
Elle positionna la flèche de l'autre côté et fonça les sourcils en la voyant glisser et trembler contre l'arc. « Elle ne veut pas rester en place, » se plaignit t-elle.
« Évidemment, il faut de longues heures d'entraînement pour maîtriser cette technique, mais durant une bataille elle permet de gagner en vitesse et en force. » dit-il.
« Je vous crois sur parole. Mais... immortel, immortel ? » insista t-elle.
Il soupira. «Pourquoi êtes vous si fascinée par mon immortalité ? Vous ne pouvez pas en mesurer la signification réelle de toute façon. »
« Je suis terriblement navrée d'être curieuse, » dit-elle d'un ton sarcastique. « Ça doit être si pénible pour vous de devoir supporter une simple mortelle. »
Il lui jeta un regard glacial avant de se tourner à nouveau vers la cible. « Encore une fois. Avec la bonne posture, cette fois. »
Elle leva son arc et encocha la flèche avant de tirer la corde jusqu'à son menton. « Comme ça ? »
« Vous pourriez viser plus juste avec un meilleur point d'ancrage, » lui fit remarquer Haldir.
Elle fronça les sourcils, perplexe. « Qu'est-ce que c'est ? »
« Vous tirez la flèche jusqu'à votre menton », dit-il. « Tirez là jusqu'à votre joue, au coin des lèvres . »
Elle entreprit de tirer encore davantage sur la corde mais ne parvint qu'à se brûler les doigts. « Je ne peux pas l'amener plus loin, » fit-elle avec frustration.
Soudain, sans le moindre avertissement, il s'avança et vint se tenir juste derrière elle, avant de passer ses bras autour d'elle et de poser ses mains sur les siennes. « Mettez cette épaule en arrière, » dit-il d'un ton détaché, presque froid, en serrant légèrement la main d'Aubrey qui tenait l'arc.
Aubrey, pour sa part, se sentait prête à défaillir. Il était pratiquement collé à elle, et cet infime espace qui les séparait lui était plus pénible que si il avait pressé sa poitrine contre son dos car, tels qu'ils étaient, l'espace entre eux semblait bouillonner de tension, tel un orage sur le point d'éclater. Elle ne parvenait pas à oublier ce qu'elle avait vu la nuit dernière , lui et la femme elfe, et la manière dont il s'était collé à elle pour lui caresser les seins—
« Ici, » dit-il. « C'est ici que doivent se trouver les plumes, contre vos lèvres. Tel un baiser... »
Ses doigts effleurèrent doucement sa joue, étonnamment chauds après la froide caresse des plumes, et elle se raidit, le cœur battant. Il eut un léger rire et se pencha de façon à ce que ses lèvres frôlent son oreille. « Est-ce que le sexe vous effraie à ce point, petite mortelle ? »
Elle le repoussa sans ménagement, les joues en feu, et laissa tomber l'arc au sol. « Qu'est-ce que vous—Vous m'avez vu ? » réalisa t-elle soudain, en s'empourprant encore d'avantage.
« Bien entendu, » fit-il, clairement amusé. « Tout comme vous m'avez vu, moi. »
Elle détourna le regard, incapable de supporter la lueur d'amusement qui brillait dans ses yeux argentés. « Je ne savais pas—Je n'avais pas réalisé que vous étiez avec quelqu'un— que vous aviez une, euh, une compagne— »
« Je n'en ai pas, » dit -il simplement.
Aubrey le regarda avec incrédulité. « M-mais, je vous ai vu— » bégaya t-elle.
Il éclata alors de rire, d'un rire si plein de légèreté et d'insouciance qu'elle en eut des frissons. « Un arrangement entre amis, rien de plus. Les mortels de votre royaume ne pratiquent pas ce genre de choses ? Vos vies doivent être bien ennuyeuses. »
Elle lui jeta un regard farouche. « J'ai jamais dis ça ! »
« Donc les mortels ont des relations sexuelles sans sentiments ? Pourquoi alors avez vous été si choquée, hier soir ? » insista t-il. Ses yeux brillaient tels ceux d'un chat prêt à fondre sur un oiseau apeuré.
« Le sexe sans sentiments ne me choque pas. » fit-elle avec fermeté.
Il se fendit d'un large sourire, comme si elle venait de dire exactement ce qu'il attendait. « Alors c'est moi qui vous perturbe. L'idée que je couche avec quelqu'un. »
Elle lui jeta un sourire acerbe, la mâchoire crispée. « Perturbant, non. Juste improbable, étant donné votre caractère si joyeux. Allons-nous continuer notre leçon de tir à l'arc, ou est-ce qu'on en a terminé ? »
Elle vit ses narines se dilater, le seul signe extérieur de sa colère, et il hocha sèchement la tête. « On en a terminé. Ne soyez pas en retard demain—vous le regretteriez. »
Elle tourna les talons, la tête haute et le pas leste avec son arc sur l'épaule, débordante de joie et de fierté d'avoir enfin réussi à avoir le dernier mot.
o0o
La vision du Gardien de la Marche en train de batifoler mise à part, la soirée de la veille avait été plutôt plaisante pour Aubrey. Elle s'était lavée avec une bassine dans son talan et avait revêtu une tunique propre avant de se préparer un léger repas composé de fruits, de pain, et de fromage qu'elle avait trouvé dans son garde-manger.
Mais elle opta, ce soir là, pour un dîner dans le grand hall où l'on servait des repas chauds et où de nombreux elfes prenaient leur repas ensemble. Si il lui fallait réellement demeurer en Lórien, elle était bien déterminée à s'y faire des amis. Une décision qu'elle commença bien vite à regretter quand, en pénétrant dans l'immense hall, elle eut l'impression que chaque elfe présent s'était retourné pour la dévisager.
Construit très en hauteur et soutenue par quatre arbres, le réfectoire était en fait une très grande plate-forme, au moins aussi grande qu'un terrain de football. Ce qu'Aubrey avait tout d'abord pris pour des piliers étaient en fait des branches entremêlées de lierres d'un vert émeraude. Une canopée de feuilles dorées protégeait le hall de la lumière du soleil et baignait les convives d'une douce lueur d'un vert doré. De longs bancs étaient disposés d'un bout à l'autre de la plate-forme tandis que de généreuses portions de nourritures étaient ça et là à la disposition des elfes.
A première vue, Aubrey estima qu'il y avait entre deux et trois cents elfes présents lorsqu'elle pénétra dans le hall. La plupart s'était réunis en petits groupes joyeux et animés tandis que d'autres chantaient ou pinçaient avec nonchalance les cordes de quelques lyres.
Elle ne put s'empêcher de se mordre nerveusement la lèvre. Il y avait de nombreuses places libres dans le vaste hall, mais elle ne voulait pas s'asseoir trop près d'un groupe et risquer de passer pour une fouineuse, ni se mettre trop à l'écart et avoir l'air distante. Elle s'avançait entre deux tablées d'un pas hésitant quand elle entendit, au milieu de ce mélodieux fredonnement de voix elfiques, quelqu'un parler anglais. « Humaine ! » s'écria une voix.
Elle tourna vivement la tête à gauche et vit une femme elfe, assise seule un peu à l'écart d'un petit groupe, qui la regardait avec curiosité. Perplexe, Aubrey se pointa nerveusement du doigt. Comme si il pouvait y avoir d'autres humains dans une cité elfe. La femme elfe acquiesça et lui fit signe de s'approcher.
Gênée, Aubrey vint s'installer sur un banc en face de l'elfe. Elle esquissa un timide sourire, 'humaine' était sans aucun doute un progrès comparé à 'mortelle'. « Huum,bonjour, » dit-elle.
« Bonjour à vous. Êtes-vous celle que le Gardien de la Marche a secouru ? » demanda l'elfe.
Aubrey fit la moue à la mention de l'elfe arrogant, mais hocha néanmoins la tête. « C'est bien moi. »
« Je vois... » murmura l'elfe en se penchant légèrement pour l'examiner de plus près. « Pardonnez-moi, » reprit-elle après un long moment de silence. « Je n'avais rencontré d'humains auparavant. »
Perplexe, Aubrey fronça les sourcils. « Mais, comment savez-vous parler anglais alors ? Euh, la langue commune, je veux dire. »
L'elfe eut un sourire fier. « Je suis ce qu'on peut appeler une érudite. J'ai appris les langues des hommes et des nains dans l'espoir d'avoir un jour la chance d'en rencontrer un. »
« Ravie de vous avoir permis de réaliser ce souhait. Je dois dire que, comparé avec les elfes qui m'ont emmené ici, vous semblez beaucoup moins—» Elle s'interrompit là, ne sachant pas comment terminer cette phrase.
«Pleine de préjugés ? » suggéra l'elfe avec amusement.
« Et bien, j'allais dire malpolie, mais oui, en effet. Je m'appelle Aubrey » dit-elle.
L'elfe posa l'une de ses mains sur son cœur avant de la tendre vers Aubrey, qui en conclu que cela devait être l'équivalent elfique d'une poignée de mains. « Et moi, Ilye. Je suis ravie de vous rencontrer. »
« Ça fait du bien d'avoir quelqu'un à qui parler ici. Cet endroit est...très étrange, » dit-elle en tendant le cou afin d'admirer les feuilles qui les surplombaient.
Ilye lui tendit un petit pain en lui désignant de la tête une grosse soupière à gauche d'elle. « La soupe est très bonne. Dites-moi, à quoi ressemble votre monde ? J'ai entendu dire que vous veniez d'un autre monde. »
Aubrey, qui se servait de la soupe dans un petit bol en bois, hocha la tête. « C'est vrai. C'est—c'est très différent, je ne sais pas par ou commencer. Nous vivons principalement dans des villes, mais très différente de celle ci. Les bâtiments sont construits en pierre, et nous avons une source d'énergie que l'on appelle électricité. Inutile de me demander, je ne saurais absolument pas comment vous l'expliquer. Je crois que la principale différence est notre mode de vie, nos emplois sont surtout liés à l'industrie, et notre rythme de vie semble plus rapide. »
« Peut-être, » fit remarquer Ilye, « que cela est lié à votre mortalité, et non à votre monde en particulier. Il m'a toujours semblé que les humains vivaient très intensément, comme si il vous fallait remplir vos jours du plus de choses possible tant que vous le pouviez. »
Aubrey acquiesça et prit une cuillerée de la soupe. Elle eut grand peine à retenir un gémissement de plaisir. La soupe était épaisse, riche et si crémeuse qu'elle la réchauffa de la tête au pied. « Vous avez sûrement raison. »
« Parlez-moi de vous alors, mellon nin. Que faites vous dans la vie ? » demanda Ilye.
Légèrement flattée par la fascination que ressentait la femme elfe pour elle, Aubrey dit, « Je travaillais dans un musée, en tant qu'archiviste. »
« Ah ! Nous avons des archivistes, j'ai déjà travaillé étroitement avec eux. Peut-être pourriez-vous les rencontrer ? Même si je ne sais pas si ils parlent très bien le Westron, » fit Ilye d'une voix douce. « Que faisiez-vous durant votre temps libre ? »
« Euh, je faisais un peu de musique, » répondit Aubrey en portant la main au collier dissimulé sous sa tunique pour en caresser le bois poli. « Je jouais du violoncelle, et de la flûte . »
Les yeux de l'elfe brillèrent en entendant ces mots familiers. « Nous avons des flûtes ici, mais les violoncelles sont bien plus rares. Il faut que l'on vous trouve une flûte, afin que vous puissiez jouer pour nous, » fit-elle en souriant.
Aubrey se sentit rougir. « Oh, je ne sais pas trop, je ne suis pas très douée. »
« Nous verrons bien. » Les yeux d'Ilye s'assombrirent légèrement, « Votre famille doit vous manquer. » murmura t-elle.
Aubrey déglutit avec difficulté, les yeux fixés sur son bol de soupe. Evan. « Oui, » souffla t-elle. «Beaucoup. »
« Je suis navrée, » dit Ilye avec sincérité. « Nous vivons si longtemps qu'il est assez commun pour nous d'être séparé de notre famille durant de longues périodes. Mon père et ma mère vivent à Fondcombe depuis près de quatre vingt dix ans , et pourraient bien y demeurer encore plusieurs siècles. Mais je sais que je les reverrai un jour. »
« Je n'ai pas vraiment eu le temps d'y penser, » admit Aubrey. «J'ai commencé par passer quatre jours à déambuler dans la foret, et depuis que je suis arrivé ici...cette ville est si belle, et il y a tant de choses à voir—ça me garde occupée. »
Sa nouvelle amie releva la tête en soupirant et jeta un coup d'œil au cadran solaire posé en bout de table. « J'imagine bien. Je dois y aller. Si jamais vous avez envie de discuter, vous me trouverez ici presque tout les soirs, ou alors dans les archives. Namárië, Aubrey. »
o0o
Haldir salua Orophin d'un ton affectueux, avant de s'effacer pour laisser son frère entrer dans son talan. « C'est bon de te voir, mon frère, » dit-il.
Orophin regarda autour de lui en souriant. « Je persiste à dire que c'est injuste que ton talan soit si grand comparé au mien. » fit-il d'un air faussement indigné.
« Alors tu aurais dû faire en sorte de mériter mon grade, » lui répondit Haldir comme à chaque fois qu'Orophin le lui faisait remarquer. « Tu as passé une bonne semaine ? »
« Elle a sûrement été bien plus ennuyeuse que la tienne. » fit Orophin d'un ton espiègle.
Haldir disparu brièvement dans son garde-manger, d'où il revint avec une bouteille de vin et deux verres. « Je ne vois pas de quoi tu parle. »
« Une mortelle ? A la frontière ? » Insista Orophin.
Le gardien de la marche ne put s'empêcher de grimacer en tendant un verre à son frère cadet. « Et bien ? »
« Pas besoin d'avoir l'air si renfrogné, je l'ai trouvé plutôt charmante hier, » fit Orophin.
« En effet, » concéda Haldir en prenant une gorgée de vin , « mais tu n'as pas à supporter ses piaillements incessants. »
« Rúmil prétend qu'elle sait exactement comment te faire sortir de tes gonds. » Fit Orophin en l'observant attentivement
« Rúmil est un idiot, » répliqua Haldir.
« Oui, enfin, ça on le savait déjà. » Répondit Orophin d'un ton léger.
Haldir se servit un nouveau verre de Dorwinion en riant. Il prit une longue gorgée de vin en regardant son frère d'un air pensif. Orophin était sans aucun doute le plus sages de ses frères, bien qu'il n'avait que cent vingt ans de plus que Rúmil. Il avait toujours su faire preuve d'une grande perspicacité, d'avantage même qu'Haldir. « Je ne sais pas pourquoi elle me met dans un tel état, frère. Elle est terriblement têtue et fière, et si jeune. Je ne la comprend pas. Elle a préféré marcher pendant quatre jours avec les pieds en sang plutôt que de s'excuser. »
Orophin lui jeta un regard inquisiteur. « Tiens donc, à qui cela me fait-il penser ? »
«Je n'ai rien à voir avec elle, » fit Haldir avec véhémence.
« Ah non ? Je ne connais aucun elfe plus têtu que toi. »
Le Gardien de la Marche jeta un regard noir à son frère. « Je ne suis pas têtu, j'ai raison. »
« Ah, vous allez tellement bien vous entendre, » lança Orophin d'un ton rêveur.
« Je pensais que leur soixante dix ans d'espérance de vie étaient bien peu, et maintenant au bout d'à peine une heure en sa compagnie je me prend à rêver de l'échanger contre un orc. » Se plaignit Haldir.
« N'exagère pas, frère, » fit Orophin d'un ton enjoué. « Au moins, elle est plutôt jolie. »
Haldir secoua la tête d'un air exaspéré. « On croirait entendre Rúmil. »
« Et bien, contrairement à toi et à Rúmil, j'ai déjà couché avec des mortelles. Et je les trouve absolument charmantes. » répondit Orophin.
« Elle est toute à toi, » fit Haldir. « Bien que, vu sa réaction quand elle m'a vu avec Luriel, il n'est pas impossible qu'elle soit encore vierge. »
Orophin pinça les lèvres en entendant cela, il préférait de loin les femmes expérimentées. « Quel dommage. Cela dit, si elle est aussi têtue et fougueuse que tu le dis, ça pourrait me plaire. »
« Je ne comprendrais jamais pourquoi tu perd ton temps avec ces créatures éphémères. » fit Haldir en tressaillant.
« Ce n'est pas comme si je tombais amoureux d'elles, » répliqua Orophin. « Je me contente de savourer le moment. »
« J'aurais bien du mal à prendre du plaisir avec une femme qui sera morte avant le prochain grand festival. » répondit Haldir.
Le jeune gardien lui jeta un regard plein de reproches. « Si tu pense à la mort pendant que tu es entre les jambes d'une femme, l'un de vous doit vraiment s'y prendre très mal. »
