Comme je n'ai pas pu répondre personnellement à Delya et Jojominette, un petit mot ici.

Ah non mais je suis très consciente que ça doit faire hyper mal. Pire, on en meurt. En même temps, une pluie de fleurs ne ressemblerait pas trop aux orcs, pas vrai ?

Ce chapitre-ci risque aussi de piquer vos cœurs sensibles (de même que le prochain). Pour cette fois, c'est surtout moral. Bonne lecture quand même !

Delya : comme tu vas commencer à le voir ici, Dwalin, Bilbon et Ori ont eux-mêmes pas mal d'ennuis.

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Dès l'instant où les nains avaient vu surgir une bande d'orcs de derrière les rochers de la montagne, ils avaient pensé à l'un de ces mauvais hasards malheureusement fréquents sur les routes de la Terre du Milieu.

Thorin, Fili et Kili apprirent de leurs ennemis qu'en fait, tel n'était pas le cas. Les orcs savaient qu'ils viendraient, ils savaient qui ils étaient et où ils allaient et ils s'étaient placés en embuscade pour les intercepter. Ce qu'ils n'avaient pas prévu en revanche, c'était que les nains "se débanderaient comme une bande de lapins trouillards qui cherchent à regagner leurs terriers". Ils avaient pensé que leurs adversaires feraient front et qu'il serait alors facile de les écraser.

- Nous avons retrouvé tous les autres, assura le chef de la bande (il se nommait Durzül) avec un sourire sadique. Nous les avons trouvés et les avons tués, un à un. Nous n'avons gardé que celui-ci (il désigna Kili) pour te faire sortir de ton trou à rat, Ecu-de-Chêne.

Thorin doutait très fortement de ces paroles. Si les orcs avaient retrouvé et tué les membres de sa compagnie, ils seraient tous ici. Ils se seraient rassemblés et auraient fait leur rapport. Or, ils n'étaient que quinze. Sur une quarantaine au départ. Certes, les nains pouvaient en avoir tué quelques-uns, mais autant, sûrement pas. Donc, les autres devaient continuer à fouiller la montagne. N'empêche, Thorin aurait donné cher pour savoir comment ces monstres avaient eu vent de leur passage. Et surtout, comment ils savaient qui ils étaient. Comment connaissaient-ils son identité, comment pouvaient-ils savoir que Kili lui était apparentés ? Sa langue le démangeait de poser toutes ces questions mais son orgueil le retenait. Et comment avaient-ils su, pour le Pic Couronné ? Il était impossible qu'ils aient entendu lorsqu'il avait désigné le point de ralliement à la compagnie. Le seul qui aurait pu les renseigner était Kili et Thorin n'avait pas besoin de lui poser la question pour savoir qu'il n'avait rien dit. Tout cela était très inquiétant.

Moins inquiétant toutefois que la situation présente qui, elle, était catastrophique. Non, même pas : elle était désespérée. Thorin et ses deux neveux savaient tous trois que s'ils étaient encore en vie, ce n'était que parce que les orcs devaient vouloir s'amuser un peu avec eux. Ils devaient estimer avoir du temps à perdre en attendant que les leurs les rejoignent. Brrr... on peut être brave, une telle perspective n'en reste pas moins... comment dire ? Enfin, personne en Terre du Milieu, ni nain, ni homme ni elfe n'envisagerait d'un cœur serein et tranquille de tomber vivant aux mains des orcs, n'est-ce pas ? Et même si l'on affirme que tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir, hum… comment dire ? Le pire, c'était que les trois prisonniers ne se sentaient pas le droit d'espérer que les choses iraient vite : leurs ennemis feraient certainement durer le plaisir aussi longtemps que possible, de préférence jusqu'au retour de leurs compagnons. Or, si ceux-ci revenaient rapidement, cela signifierait qu'ils avaient trouvé les autres nains.

Kili devait être sévèrement contusionné par les jets de pierre mais il ne paraissait pas sérieusement blessé. Pour combien de temps ? Sans doute pas tellement. Du reste, Thorin et Fili étaient passablement débraillés, échevelés et portaient eux aussi un certain nombre d'ecchymoses ici et là : les orcs en les capturant les avaient quelque peu bousculés... pour dire les choses avec délicatesse. Il fallait admettre aussi qu'ils avaient repoussé avec hauteur les premiers qui avaient posé leurs pattes sur eux… ceci ayant entraîné cela.

Sur les quinze orcs qui étaient arrivés au cercle de pierres, au sommet du Pic Couronné, trois étaient partis sur les traces de Dwalin, Ori et Bilbon, alertés par leurs wargs qui flairaient la piste d'un air insistant. Les captifs ne pouvaient que supputer les chances de leurs amis contre trois orcs et trois wargs. Ils ne pouvaient malheureusement rien d'autre pour eux qu'espérer et formuler des vœux pour qu'ils parviennent à s'échapper. Les douze monstres restants avaient entraîné les trois nains dans une longue course à travers la montagne, jusqu'à une sorte de vallée dans laquelle ne poussaient que des mousses grisâtres, quelques arbustes rabougris et, par endroit, des pins clairsemés. C'était là qu'ils s'étaient arrêtés alors que le soleil était déjà très haut dans le ciel. Autant de temps de gagné, si l'on voulait, songeaient Thorin et ses neveux : ils étaient à présent bien trop loin de tout pour espérer que, par quelque miracle ou gros coup de chance, leurs amis puissent les retrouver à temps. De toute manière, il aurait fallu qu'ils soient : un, au courant de la situation, ce qui n'avait pas la moindre chance d'être le cas, deux, qu'ils sachent où les orcs les avaient emmenés, ce qui était illusoire. Il aurait fallu également que, ces deux conditions étant réunies, ils puissent se rassembler. Autant oublier tout cela tout de suite.

Thorin eut tout de même une pensée pour Dwalin (car concernant les autres, il ne savait absolument pas où ils en étaient et quelle était leur situation) : à l'heure actuelle, son ami lui aussi se trouvait dans une situation précaire. C'était un guerrier redoutable, certes, mais il avait des adversaires coriaces et dangereux à ses trousses, Ori seul pour l'aider dans la mesure de ses moyens et Bilbon qui n'était qu'un fardeau. Pas brillant.

- Mieux que nous néanmoins, pensa Thorin, qui trouva dans cette pensée une certaine consolation.

Les orcs attachèrent les trois prisonniers aux rochers les plus adéquats. Sans guère de ménagement et en serrant fortement leurs liens. Après quoi ils se désaltérèrent longuement à un ruisseau tout proche et entreprirent de se restaurer, vautrés à même le sol. Profitant de l'accalmie et de l'éloignement de ses ennemis, Thorin tourna la tête vers le plus jeune de ses neveux, dont le regard s'assombrit en voyant la pommette tuméfiée qu'arborait son oncle. Le sang qui avait coulé de son cuir chevelu, sur son visage et jusque dans son cou, résultat de la blessure reçue la veille, avait séché en longues traînées brunâtres. La joue abîmée était récente et allait de pair avec l'œil au beurre noir de Fili et son oreille sanguinolente.

- Kili, ça va ? demanda Thorin.

C'était une question stupide étant données les circonstances mais il n'avait pas pu s'empêcher de la poser.

- Mal partout, grogna le jeune nain. Mais rien de cassé, je crois. Peut-être une côte fêlée, mais pas brisée, je ne crois pas. Vous n'auriez jamais dû vous rendre à cause de moi.

- Ça n'aurait rien changé, soupira Thorin. Ils t'auraient tué à coups de pierres et puis ils seraient venus nous chercher. A deux, nous ne les aurions pas arrêtés. Nous n'avions aucune chance d'avoir le dessus.

- Où sont les autres ?

Thorin secoua la tête en signe d'incertitude :

- Dwalin et Ori sont les seuls, à part nous, à avoir gagné le lieu de rendez-vous. Ils ont filé avec le hobbit pendant que nous essayions d'occuper les orcs. J'espère qu'ils vont s'en sortir. Toi, comment t'es-tu fait prendre ?

Kili arbora un air contrit.

- Je pensais les avoir semés, dit-il. J'avais fait un grand détour pour ne pas les attirer du côté du Pic Couronné mais ça n'a servi à rien. J'allais escalader les parois d'un ravin pour prendre le chemin du cercle de pierres quand j'ai entendu le cri de chasse de leurs wargs.

Il soupira à son tour :

- Ils étaient là avant que j'ai trouvé le moyen de leur fausser compagnie. J'en ai tué plusieurs avec mes flèches mais ils étaient trop nombreux. J'ai été étonné qu'ils ne me tuent pas tout de suite, avant de comprendre ce qu'ils avaient en tête.

- Comment ont-ils su où nous devions nous retrouver ?

Le visage de Kili s'assombrit :

- Aucune idée. Ils le savaient déjà quand ils m'ont pris. J'ai d'abord eu peur qu'ils aient torturé l'un des nôtres pour le faire parler mais je ne crois pas qu'ils auraient eu le temps pour ça.

- Tu n'as vu aucun de nos amis ?

- Non, aucun. Vous êtes les seuls.

- Ces orcs savent beaucoup de choses, murmura Fili. C'est assez effrayant. Ils savaient apparemment aussi qui était Kili. J'aimerais savoir comment ils ont appris tout cela.

- Moi aussi, murmura Thorin, lugubre.

Il se souvenait que déjà, ils avaient été attaqués par des orcs juste avant d'arriver à Fondcombe. Et déjà, le magicien pensait que ce n'était pas un hasard, que la Compagnie était suivie. A présent, leurs ennemis paraissaient les précéder… que signifiait donc tout cela ?

Thorin ne pouvait pas savoir qu'Azog le Profanateur avait scindé ses troupes en plusieurs groupes plus ou moins importants qu'il avait envoyés en directions des divers cols des Monts Brumeux, tous ayant pour mission de tuer les nains jusqu'au dernier s'ils les interceptaient. Thorin le savait d'autant moins qu'il était persuadé qu'Azog était mort depuis longtemps, et il ne pouvait se douter que de sombres puissances, au pouvoir renaissant, s'étaient juré de l'empêcher de parvenir à son but.

Il ignorait également que parmi les orcs qui les avaient attaqués Bilbon et lui, l'un d'eux n'était pas mort comme il le croyait. Il avait donc très bien entendu le nain dire à son compagnon :

- Dépêchez-vous, Monsieur Sacquet, ces orcs ne sont pas seuls et nous devons gagner le cercle de pierres au plus vite. Pressons-nous.

L'orc blessé n'avait plus vécu très longtemps après cela, mais il avait encore eu le temps, avant d'expirer, de répéter ces paroles à quelques-uns de ses compagnons, qui avaient surgi peu de temps après le départ de Thorin et Bilbon.

La malchance paraissait s'acharner.

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Titubant, hors d'haleine, Bilbon s'arrêta et se plia en deux, les mains crispées sur son flanc.

Assez loin devant, Dwalin s'arrêta et lui lança un coup d'œil excédé. Cependant, il attendit. Essoufflé, Ori qui avait lui aussi plusieurs mètres de retard finit par le rejoindre. Son visage était rouge et couvert de sueur, mais il ne s'était pas plaint une seule fois et n'avait pas l'intention de le faire. En revanche, il s'inquiétait pour le semi homme.

- Le hobbit, haleta-t-il, ne peut pas nous suivre, Dwalin.

- S'il ne veut pas servir de pâture aux wargs, grogna le guerrier, il faudra bien qu'il y arrive. Il n'a pas le choix.

Il se passa cependant encore un long moment avant que Bilbon, se traînant plus qu'autre chose, parvienne à la hauteur des nains. Son agilité naturelle lui permettait certes de s'adapter à leur allure, mais il n'avait pas l'entraînement nécessaire pour courir aussi longtemps, surtout sur un terrain aussi inégal et difficile. Il avait fait de son mieux mais c'était peine perdue. Bilbon était un bon marcheur, mais courir des heures, surtout à flanc de montagne, n'était pas exactement le type d'exercice qu'il avait l'habitude de pratiquer.

- J'ai un... point de côté, souffla-t-il. Je regrette, je ne peux pas... vous suivre.

Avant que ses compagnons aient pu répondre, il les regarda tour à tour, calmement malgré la douleur qui déformait ses traits, et acheva :

- Continuez sans moi. Vous vous ralentissez à cause de moi, c'est... intolérable. Je me débrouillerai.

Dwalin souffla comme un taureau, si fort que Bilbon sentit ses cheveux trempés de sueur frémir le long de son visage.

- Venez, dit Dwalin.

Il invita le hobbit à monter sur son dos mais Bilbon recula, l'air choqué.

- Non, je vous ralentirais encore plus ! Je ne peux pas accepter d'être un fardeau supplémentaire.

- Ne discutez pas, grogna le nain. Vous nous faites perdre du temps. Vous me ralentirez sans aucun doute mais nous irons cependant encore plus vite qu'en vous attendant sans arrêt ou en nous réglant sur votre allure. Allez, dépêchez-vous.

Ori ne dit rien mais il était content : il savait que les orcs étaient à leur poursuite mais si Dwalin ralentissait l'allure en portant le semi homme, lui-même aurait plus de facilité à le suivre. Dwalin était vraiment un dur... Ori aurait volontiers pensé que la jeunesse aidant, il pouvait aisément courir aussi vite et aussi longtemps qu'un nain faisant plus de deux fois son âge mais, à la vérité, il n'en était rien : Dwalin était aussi fort qu'un ours, aussi endurant qu'un loup, aussi rapide qu'un renard. Ori ne pouvait s'empêcher de l'admirer, même s'il était également excédé... à quoi donc servait d'être jeune, dans ce cas, hein ? Indépendamment de cela, il s'était vraiment inquiété pour le cambrioleur, tant il était évident que celui-ci ne tiendrait pas longtemps le rythme imposé par leur situation. Oui décidément, il était content que Dwalin ait pris cette décision.

Bilbon par contre, une fois qu'il fut installé sur le dos du guerrier, se sentit totalement ridicule. Ridicule et plus encore : il ne pouvait qu'éprouver de la honte à être ainsi transporté comme un enfant trop jeune pour suivre les adultes ou un vulgaire bagage. Certes, cela partait d'un bon sentiment de la part du nain, mais quand même.

Pendant ce temps-là, au sommet du Pic Couronné, plusieurs nains découvraient un message laconique (quelques pierres disposées d'une certaine façon, selon un code rudimentaire utilisé par les chasseurs de leur clan). Un message ? Façon de parler, bien sûr. C'était tout juste un avertissement. Et une direction. Mais cela suffisait.

OO00OO

Les orcs prirent leur temps pour manger. Les prisonniers quant à eux ne parlèrent presque plus. A quoi bon ? Enfin, la troupe ennemie revint vers eux.

- Détachez celui-là, ordonna Durzül en désignant Kili.

Pendant que le garçon frottait machinalement ses poignets pour y rétablir la circulation, coupée par des liens trop serrés, l'orc exhiba soudain l'arc du jeune nain avec un semblant de sourire qui ne présageait rien de bon.

- Tu sembles plutôt adroit, commenta-t-il. Tu tires vite et bien, j'ai pu le constater. Jusqu'à quelle distance peux-tu décocher une flèche à coup sûr ?

Kili lui lança un regard méprisant et ne répondit pas. L'orc se tourna vers sa horde :

- A votre avis ?

Suivit un long échange surexcité en langue noire, tous les orcs parlant à la fois et se disputant à qui mieux mieux.

- Cent pas ?

Nouveau conciliabule, inintelligible pour les prisonniers.

Durzül finit par hocher la tête puis il se tourna vers l'un de ses sbires.

- Toi, va mesurer la distance. A partir de l'extrémité de la clairière, là-bas, près des trois rochers blancs.

L'orc s'éloigna.

- Il nous faut une cible.

A la manière dont il se tourna vers Thorin et Fili, au regard diabolique qu'il leur lança, ils comprirent ce qu'il avait en tête.

- Toi Ecu-de-Chêne, tu joueras tout à l'heure, décréta l'orc. Détachez l'autre.

- Oh Mahal... pensa Thorin.

Il avait beau s'efforcer de demeurer impassible en apparence, il sentit un froid glacial se répandre en lui.

- Voyons voir... continuait l'orc en regardant autour de lui avec un sourire en coin. Qu'est-ce qui pourrait bien faire l'affaire...

- Pourquoi pas ça, chef ?

L'un de ses comparses exhibait une vieille gourde de cuir. L'œil de Durzül s'alluma.

- Oui, bien, très bien. Parfait. N'est-ce pas, l'archer ? Cette cible te convient-elle ? Va la remplir de sable, ajouta-t-il pour son subalterne. Ou de gravillons, peu importe. Près du ruisseau. Remplis-la bien.

Quand l'orc revint un moment plus tard, après s'être acquitté de l'ordre, ses compagnons et lui-même attachèrent solidement le réceptacle de cuir, alourdi par le poids des gravillons qui désormais en distendaient les parois, autour de la taille de Fili, de manière à ce qu'il soit solidement fixé, juste sous le sternum.

- Bien, fit Durzül en se frottant les mains, l'œil pétillant de malice. Nous y sommes. Il tendit son arc à Kili, qui ne parut pas s'en apercevoir.

- Voilà ce qu'on va faire. Tu vas prendre ton arc et une seule flèche. Tu vas te placer là-bas, près des rochers blancs. Et ton ami, eh bien ! Il va aller prendre place à cent pas de toi. Ensuite, tu pourras tirer. La gourde est la cible.

L'orc ricana, regarda Fili, revint à Kili :

- J'espère pour lui que tu as vraiment la main sûre. Et la vue perçante.

Kili se croisa les bras sur la poitrine et eut un geste de négation :

- Retournez à Melkor. Je refuse. Je ne me prêterai pas à ce jeu.

L'orc le considéra avec un air narquois :

- Oh, tu refuses ?

Il dégaina son épée et fit quelques pas de côté, jouant négligemment avec son arme, qu'il balançait au bout de son bras.

- Tu crois vraiment que tu peux t'offrir ce luxe, gamin ? ricana-t-il.

Brusquement il fondit sur Fili, solidement maintenu par ses sbires. Kili ne put retenir un mouvement de frayeur, pendant que Thorin avalait de travers en le voyant projeter son bras en avant… Fili réprima une grimace : la pointe de l'épée s'appuyait sur son bas ventre, au-dessous de la gourde, et l'orc appuyait juste assez pour que ça commence à être douloureux. Durzül tourna son hideux faciès vers Kili et lui adressa un sourire pervers :

- Si tu ne coopères pas pour nous fournir un peu de divertissement, on se passera de toi, assura-t-il. Et j'éventrerais celui-ci du bas en haut, très lentement, avant d'étaler ses tripes au soleil pour les faire sécher. Alors ? Tu veux que je commence ?

Il fit mine d'enfoncer la pointe de l'épée dans les chairs du prisonnier. Fili sentit sa peau céder et un filet de sang sourdre sous les vêtements.

- Non ! fit Kili malgré lui, sans pouvoir se défendre d'un geste en avant vite réprimé par les orcs qui le surveillaient.

- Je me disais aussi, ricana leur chef en reculant de quelques pas. Allez, emmenez notre ami là-bas, à sa place. Et gardez-le à l'œil. Au cas où il lui prendrait fantaisie d'aller voir ailleurs.

Deux orcs empoignèrent Fili par les bras et voulurent l'entraîner. Le jeune nain tourna brusquement la tête vers son frère, qui était devenu très pâle.

- J'ai confiance en toi, dit-il. Tu vas y arriver.

Les orcs s'esclaffèrent en chœur.

- Eh bien, à toi, dit enfin Durzül, cette fois à Kili. Va te mettre en place.

A nouveau, il lui tendit son arc. Le jeune archer le regarda comme si jamais de sa vie il n'avait encore vu pareille arme, puis il déglutit avec peine.

- Kili, dit Thorin.

Le garçon tourna les yeux vers lui.

- Tu peux le faire. Je le sais. Fili le sait aussi.

Kili en revanche en était nettement moins sûr que lui mais cette voix familière le rasséréna un peu. Il prit l'arc, puis la flèche qu'on lui tendait, indifférent aux ricanements de ses ennemis tout autour de lui. Le "spectacle" n'avait pas encore commencé mais ils semblaient déjà bien s'amuser.

- Les tiens semblent avoir une grande confiance en toi, se gaussa Durzül. Je suis très curieux de voir si elle est bien placée ou non.

Il marqua une pause et ajouta :

- Oh, et petit... Il vaudrait mieux que ta flèche ne s'égare pas dans notre direction. Parce que sans cela, l'une ou l'autre de nos épées pourrait bien s'égarer dans le ventre de ton frère. Tu saisis ?

Kili fit un vague signe affirmatif.

- Et si par hasard tu tires trop loin de la cible, c'est que tu n'es pas un archer. L'un de nous prendra alors ta place et essaiera à son tour. Compris ?

Ce monstre avait tout prévu. Kili avait bien pensé à tirer très loin de Fili. Mais il n'avait plus guère le choix dorénavant. Il devait atteindre la cible. Si la flèche passait à côté du corps de son frère, soit on l'obligerait à recommencer soit un orc tirerait à son tour. S'il manquait le but de plus près que ça, Fili en ferait les frais. Il devait donc impérativement réussir. Kili se dirigea vers les rochers blancs, tout à l'extrémité de la clairière. Cent pas... plus que ça en réalité, car l'orc qui avait mesuré la distance avait intentionnellement fait les plus grandes enjambées possibles. La distance sembla soudain énorme au jeune archer. Abyssale. Alors que la cible, elle, était minuscule. Il avait déjà tiré aussi loin mais... toucher une petite gourde de rien du tout à plus de cents pas...

Le jeune nain se mit en place et inspira profondément. C'était un jeu cruel mais il fallait le jouer à fond, hélas. Il commença par chasser résolument toute pensée négative de sa tête. A commencer par le doute qui durant un instant avait commencé à le ronger. Il ne pouvait pas se permettre de nourrir de telles idées : si au moment de tirer, ne serait-ce qu'un instant, il envisageait la possibilité de blesser, voire tuer son propre frère, tout était perdu. Il se souvint de ce que Thorin lui avait jadis enseigné : "si l'épée est la prolongation de ton bras, la flèche est celle de ton esprit". D'accord. Kili estimait pouvoir faire confiance à son esprit. Il repoussa tout le reste au plus profond de lui-même. Y compris la confiance que lui témoignaient son frère et son oncle. Il ne devait surtout pas penser qu'il pourrait les décevoir. Il refoula également la douleur qui poignait son bras gauche, notamment, ainsi que sa poitrine : les pierres que les orcs lui avaient lancées ce matin l'avaient méchamment endolori. Oublie ça, Kili. Vois le bon côté des choses : ils auraient pu te briser un membre ou te crever un œil, et tu serais alors vraiment dans l'impossibilité de tirer à l'arc. Oublie que tu as mal. Oublie que tu peux à peine remuer le bras et que... mille putois, je crois vraiment que j'ai une côte fêlée ! Il faudra bien que ça aille. Pas le choix. Pas plus le bras ou la poitrine que moi. Pas plus que nous.

Le jeune prince se concentra. Il ne devait penser qu'à sa flèche. A rien d'autre. Il devait même oublier sur quoi... ou qui... il tirait. Voilà. Il était à l'exercice et il devait atteindre une cible inerte à cent pas de lui. N'empêche, lorsqu'il la chercha du regard, elle lui parut affreusement lointaine et terriblement petite !

Lentement, Kili tendit son arc. La douleur lui mordit le bras et son thorax malmené se rappela cruellement à lui.. Un instant, il craignit de ne pas pouvoir tirer la corde assez loin. Allons, pas tant d'histoire, se dit-il sévèrement. Oblige-toi à le faire. Oblige ce fichu bras à prendre la position voulue. Tire encore, encore…

- Je dois faire vite, pensa le jeune prince.

Son bras lui faisait un mal de chien et il avait l'impression de ne plus pouvoir respirer. Il ne pourrait pas tenir la position bien longtemps.

Fili de son côté savait qu'il devait demeurer rigoureusement immobile, bien que tous ses instincts le poussent à se protéger ou à s'enfuir. C'était sans doute ce qu'espéraient les orcs : que ses nerfs le lâchent. Non, que LEURS nerfs les lâchent, tous les deux, sinon tous les trois.

Il vit son frère viser avec soin et lever sa flèche, plus haut, encore plus haut…

- J'ai confiance en toi, murmura encore Fili, bien que personne ne puisse l'entendre (les orcs s'étaient largement et prudemment écartés de lui : qui donc aurait envie de rester planté à côté d'une cible ?). Tu vas réussir, je le sais.

N'empêche qu'il avait la gorge si sèche qu'elle en était douloureuse et qu'il sentit un tic agiter sa paupière gauche plusieurs fois de suite.

Kili bloqua sa respiration un bref instant pour ne pas faire dévier son tir et lâcha sa flèche, qui fusa vers le ciel bleu et décrivit une longue courbe dans l'espace avant de retomber avec un bref sifflement. Elle déchira l'air comme un météore, droit vers Fili qui, hypnotisé, suivait sa course des yeux, puis elle s'enfonça avec un bruit mat.