Kili n'avait tremblé à aucun moment, ni avant ni pendant, mais soudain toute la tension nerveuse qui l'avait soutenu s'évapora et ses jambes se mirent à flageoler tant et si bien qu'il faillit tomber. Il avait lâché son arc et son cœur tambourinait si fort qu'il lui faisait mal. Il ne sentait plus son bras douloureux ni aucun impact de pierres, seulement ces coups sourds qui lui déchiraient la poitrine.

- Fili... pensa-t-il. Oh, Fili...

Il ne pouvait détacher ses yeux de la petite silhouette, si petite et si lointaine, à plus de cent pas de lui... et de l'empenne de la flèche, pointant d'un air narquois. Même dans ses pires cauchemars, le garçon n'avait jamais imaginé chose pareille : tirer un jour sur son frère...

- Impressionnant, ricana le chef orc en se rapprochant de lui. Très impressionnant.

Kili savait qu'il avait atteint la gourde de cuir, mais il était trop loin pour voir à quel endroit sa flèche avait touché la cible. Si c'était sur le côté, la couche de gravillons à l'intérieur n'avait sans doute pas été suffisamment épaisse pour arrêter la pointe acérée avant qu'elle touche la chair. De toute manière, le garçon n'était pas certain du tout que cette soi-disant protection ait pu être efficace : pour tirer aussi loin, il avait dû bander son arc au maximum, conférant à son tir une grande puissance. Plus il y pensait, plus il songeait que le trait avait dû traverser les deux parois de cuir et le rembourrage gravillonnaire et... Deux orcs tiraient déjà Fili de côté, le ramenait vers les siens. Il semblait marcher normalement.

- Allez, bouge ! lança méchamment Durzül à Kili en le poussant en avant. Tu n'es pas curieux de voir le résultat de près ?

Ce qu'il vit de près, lui, et même en très gros plan, ce fut le poing du jeune nain qui s'écrasa brusquement sur sa face. Kili n'avait pas prémédité son geste, mais il avait tant accumulé en quelques minutes et il était tellement bouleversé par ce à quoi les orcs l'avaient contraint qu'il fallait à présent qu'il se défoule, qu'il évacue l'anxiété et la tension. L'orc chancela et fit quelques pas en arrière, un peu sonné, se demandant comment malgré sa taille le nain avait pu le frapper au visage. Et avec une telle force ! Déjà, ses sbires accouraient et tombaient sur Kili à bras raccourcis. Durzül intervint soudain :

- Arrêtez ! Arrêtez, je vous dis ! Ne l'abîmez pas. Pas encore.

A contrecœur, la horde s'écarta du garçon auquel le chef orc décocha un regard de haine avant d'ajouter :

- Nous avons encore du temps devant nous. Il y a mieux à faire.

Kili, la lèvre fendue et la respiration oppressée, fut ramené auprès de Thorin, toujours attaché. Fili se trouvait là également et il sourit à son frère. Un sourire contraint cependant, car son regard demeurait grave tandis qu'il détaillait le visage de son cadet.

- Ça va ? demanda-t-il.

Il avait vu les orcs se jeter sur lui et le rouer de coups et le résultat était là, sous ses yeux. Pas très brillant.

- C'est à toi qu'il faut le demander, répliqua Kili en regardant automatiquement la gourde de cuir toujours attachée à la taille du prince héritier.

La flèche avait en effet touché légèrement sur la droite mais le jeune archer fut soulagé de voir la longueur de hampe qui dépassait de la cible.

- Je n'ai rien, assura Fili. Je savais que tu réussirais.

- Moi je craignais que la flèche ait traversé...

Fili n'avoua pas qu'il y avait pensé aussi. Il ne précisa pas non plus qu'il avait nettement senti la pointe du projectile buter contre sa ceinture. Et qu'il s'était félicité tant de l'épaisseur que de la largeur de cette dernière. Cela avait fait toute la différence car sans elle, la flèche aurait traversé. Sans doute pas beaucoup, mais un ou deux centimètres de métal qui vous perforent le ventre, c'est encore de trop. Peut-être pas mortel, mais assurément douloureux. Sans compter que Kili s'en serait rendu malade. Oui, c'était un beau coup de veine. Mais ni son frère ni son oncle n'avaient besoin de le savoir.

Un des orcs décrocha la gourde, avec la flèche toujours fichée dedans, et la brandit devant les autres :

- C'est vraiment un archer, lança-t-il à la cantonade. Il est doué, ce nain. A moins bien sûr qu'il ait seulement eu un coup de chance.

Il regarda les trois captifs et ricana :

- Si on recommençait pour être sûrs ? Si on essayait cette fois sur une cible mouvante ?

Les orcs manifestèrent bruyamment leur approbation tandis que Kili changeait d'expression et serrait les dents : oh non... ça n'allait pas recommencer !

- Non, coupa Durzül. Ça suffit.

Il était manifestement très en colère mais Kili ne regrettait nullement de l'avoir frappé. Tout au contraire. Il estimait qu'un passage à tabac était un prix raisonnable à payer pour la satisfaction qu'il avait éprouvée à aplatir son poing sur le mufle de cette créature. Les orcs avaient voulu jouer avec eux... très bien, mais ils avaient pu constater que ce jeu n'était pas forcément sans danger !

La troupe protestait bruyamment. Leur chef leur lança quelques paroles en langue noire et les autres parurent se calmer. Mieux, ils arborèrent des mines soudain réjouies. Ça ne pouvait pas être bon signe, estimèrent les prisonniers. En même temps, ils ne s'attendaient pas vraiment non plus à ce que les choses s'arrêtent là.

- Rattachez ces deux-là, finit par dire Durzül en désignant Fili et Kili. Et au travail.

Les orcs obéirent avec empressement.

- A ton avis, demanda Fili à son oncle, dès qu'ils se furent éloignés de leurs prisonniers, que va-t-il se passer maintenant ?

Très sombre, Thorin hocha la tête sans répondre. Il avait compris quelques mots du galimatias de leurs ennemis, pas assez pour savoir avec précision ce qu'ils avaient inventé mais suffisamment pour en avoir une vague idée. Les "réjouissances" n'étaient pas terminées et le pire était à venir. Fili et Kili, pensa lugubrement Thorin, comprendraient bien assez tôt ce qui les attendait à présent tous les trois... Pour ne pas s'appesantir sur le sujet et les en éloigner eux aussi, il regarda le cadet :

- Tu as été magnifique, dit-il. Un tir particulièrement brillant, surtout dans ces conditions. Je savais déjà que tu es un excellent archer, mais au cas où il aurait manqué une preuve, tu viens de la donner.

Kili eut un petit sourire, qui se changea en grimace car cela avait tiré sur les écorchures de son visage et sur sa lèvre ouverte dont le sang perlait goutte à goutte avant de couler sur son menton. Après avoir été à moitié lapidé le matin, les coups des orcs un instant plus tôt n'avaient rien arrangé et il lui semblait être passé sous un pilon géant.

- Thorin a raison, approuva Fili. Je savais que tu en étais capable, mais entre le savoir et le voir vraiment...

Il se força à rire et ajouta :

- Même si j'avoue que j'aurais préféré le voir de plus loin.

- Ils ne m'ont pas laissé le choix, murmura Kili sur un ton d'excuse.

- Eh, je ne te fais aucun reproche, petit frère, au contraire ! Je ne sais pas si dans la même situation j'aurais su faire preuve d'autant de sang-froid.

- Tu as prouvé que si, intervint Thorin. Il en fallait pour rester immobile.

- Ce n'est pas pareil. Et j'avais confiance en Kili.

Thorin ne répondit pas, le regard sombre. Cela n'avait été que la première épreuve et Kili avait une chance de réussir. La preuve, puisqu'il avait bel et bien triomphé. La seconde ne serait pas du même tonneau. En revanche, ce serait probablement la dernière.

- Thorin, qu'est-ce que tu crois pour les autres ? Tu penses qu'ils ont pu s'échapper ?

- Je l'espère. Si les autres orcs ne reviennent pas, c'est qu'ils les cherchent toujours. J'espère qu'ils ne les trouveront pas.

- J'ai peur pour Bilbon, soupira Kili. Plus que pour aucun autre. Il semble si désarmé... nous n'aurions jamais dû l'obliger à quitter son pays.

- Dwalin le protègera, fit Thorin entre ses dents. Et au passage, je ne me souviens pas que nous l'ayons forcé à nous accompagner.

Il y eut un petit silence.

- Nous n'avons aucune chance, n'est-ce pas ? demanda soudain Kili d'une voix étrangement calme.

A quoi bon mentir ? Aucun d'eux n'était idiot, ils savaient très bien qu'à moins d'un miracle, ils étaient perdus. Et ils savaient tout autant qu'il vaut mieux ne pas compter sur les miracles. Pendant que les orcs avaient été occupés à regarder Kili tirer sur son frère, Thorin avait vainement tenté de se libérer. Il n'était parvenu qu'à faire en sorte que les cordes lui cisaillent les poignets et lui entrent dans la chair. Il avait alors tenté de frotter les cordes contre le roc dans l'espoir assez futile de parvenir à les user, mais outre que pour ça il aurait fallu une arête quelconque sur le rocher, ce qui n'était pas le cas, il était attaché trop serré. Impossible de donner ne serait-ce qu'un millimètre de jeu à ces fichus liens. En revanche, donner aux garçons de faux espoirs ne rendrait la réalité que plus amère encore quand viendrait la fin.

- Non, répondit-il à regret. Aucune.

Le silence retomba.

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- Dwalin, arrêtez ! Arrêtez-vous !

Mais Bilbon avait beau insister, le nain ne fit pas mine d'avoir entendu. Toujours perché sur son dos, le hobbit s'agita :

- Arrêtez-vous donc ! Regardez devant !

- Je sais surtout ce qu'il y a derrière ! Ils sont tout près.

- Justement !

Exaspéré par l'entêtement de son compagnon, le hobbit frappa familièrement du plat de la main sur ses épaules :

- Dwalin arrêtez-vous, laissez-moi descendre. J'ai une idée. Une idée qui pourrait nous sauver.

S'il fut vexé par l'expression sceptique du guerrier, Bilbon n'en laissa rien paraître et se laissa glisser à terre. Un peu ankylosé par le manque de mouvement, il trottina cependant sur quelques mètres avant de s'arrêter pour examiner le sol avec intérêt.

- C'est bien ce que je pensais, dit-il. Venez voir.

Ori et Dwalin se regardèrent sans comprendre mais s'approchèrent cependant. Bilbon étudiait les alentours immédiats avec une grande attention. Rapidement, il exposa à ses compagnons le plan qu'il venait d'imaginer.

- Impossible, grogna Dwalin. Les wargs (il jeta un rapide coup d'œil derrière son épaule, pour s'assurer que leurs poursuivants ne s'apprêtaient pas à fondre sur eux) suivront notre piste à l'odeur.

- Même s'ils nous voient ? demanda Bilbon. S'ils nous voient à vingt ou trente mètres d'eux, ne fonceront ils pas sur nous ?

- Oui, confirma le nain, impatienté, et dans ce cas nous aurons bien du souci à nous faire ! Vous tout particulièrement.

Bilbon à nouveau regarda tout autour de lui, son regard volant d'un point à un autre avec acuité, puis ses yeux se posèrent sur le rouleau de corde attaché au sac d'Ori (la Compagnie s'étant répartie le matériel à transporter dès le départ). Le hobbit réfléchit un instant, se tapota le nez de l'index, se gratta les cheveux, regarda une dernière fois autour de lui et enfin arbora un petit sourire.

- A un piège il faut un appât, dit-il.

Ori le regarda sans comprendre, puis d'un air terrifié à mesure que Bilbon expliquait ce qu'il avait en tête, soulignant ses propos de force gestes, conscient de l'urgence de la situation et tremblant à l'idée de ne pas réussir à convaincre ces deux entêtés. Dwalin en effet hésita longuement.

- C'est très dangereux, dit-il enfin. Vous êtes vraiment sûr ?

- Oui, oui !

Bilbon hochait frénétiquement la tête.

- Je vous fais confiance.

Dwalin ne parut pas plus enchanté que cela par cette perspective.

- Beaucoup de choses peuvent tourner mal, et je serais alors trop loin de vous pour vous aider.

Bilbon, qui à présent craignait plus que tout de voir, à chaque seconde qui passait, apparaître leurs poursuivants sur le faîte de la crête qu'ils venaient de franchir, faillit taper du pied et joua son va-tout :

- Il faut essayer. Si nous réussissons, peut-être que nous pourrons sauver Thorin, Fili et Kili. Peut-être qu'ils sont encore en vie.

Le guerrier nain ne répondit pas. Il savait que les orcs ont la fâcheuse tendance de toujours vouloir « s'amuser » avec leurs prisonniers quand ils en ont. Or, depuis tout ce temps, ils avaient largement eu de quoi faire. Dwalin se souvenait avoir déjà vu les corps de nains qui avaient eu l'infortune de tomber vivants aux mains des orcs. Sans leurs armes et les derniers lambeaux de vêtements, il aurait été difficile de savoir qu'ils avaient pu être des nains.

Une autre fois, Thorin et lui-même avaient ainsi découvert, dans ce qui avait dû être un campement orc, un elfe qui respirait encore faiblement. Le malheureux n'était plus en mesure de parler et Dwalin avait mis fin à ses souffrances d'un coup de hache. Il avait agi par pitié, car il était totalement superflu d'espérer pouvoir encore le sauver et il aurait été cruel de l'abandonner ainsi à sa lente et pénible agonie. Oui, même un elfe.

Alors concernant ses amis, Dwalin avait des craintes certaines !

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Les orcs avaient ramassé des brindilles sèches sous les arbustes et coupé les branches d'un pin desséché, puis ils avaient entrepris de faire du feu. Pas un feu de camp destiné à cuire quelque chose ou à se réchauffer : non, une longue bande de flammes large de quatre-vingt à quatre-vingt-dix centimètres et longue de cinq mètres à peu près. Jacassant avec animation dans leur langue, ils entretenaient le feu en riant. D'où ils se trouvaient, les prisonniers en sentaient la chaleur grandissante.

- Mais qu'est-ce qu'ils font ? demanda Kili, abasourdi. Il fait grand jour et ils ont déjà mangé. Pourquoi font-ils du feu ?

Thorin hésita à répondre et finalement dit à mi-voix :

- Ils attendent qu'il y ait une bonne couche de braises.

Il n'eut pas besoin de les regarder pour sentir ses deux neveux tourner la tête vers lui. Jusque-là il avait préféré garder pour lui ce qu'il avait compris des intentions de leurs ennemis, afin que les garçons ne ressassent pas inutilement leurs pensées morbides. Mais à présent que les choses se précipitaient, mieux valait qu'ils sachent. Et qu'ils puissent mentalement se préparer à la suite des événements. Aucun ne posa plus de question ni ne parla davantage mais le cadet sentit naître en lui un terrible doute : il repensait à la flèche que les autres l'avait forcé à tirer sur son frère aîné. Et il se mettait à regretter... Il n'était pas si naïf qu'il s'imagine encore que Fili, Thorin et lui-même avaient une chance de s'en tirer. Une fois qu'ils auraient fini de jouer avec eux, les orcs les tueraient tous les trois. Et leurs préparatifs actuels laissaient supposer qu'ils ne leur accorderaient pas une mort rapide. Peut-être... n'aurait-il pas dû éviter cela à Fili au moins, tant qu'il le tenait au bout de sa flèche ? Lui, il aurait pu lui faire don d'une fin pratiquement indolore et quasi immédiate... Du moins il avait eu une possibilité de le faire... Kili secoua la tête : il n'avait pas la force morale nécessaire. Il n'aurait pas pu s'y résoudre. Bien que sa raison réfute toute possibilité d'évasion, peut-être que malgré tout il restait encore, quelque part en lui, une infime lueur d'espoir. Et tant qu'elle perdurerait, il ne pourrait pas s'abandonner à une solution aussi radicale que désespérée. Il n'excluait pas la possibilité de le regretter avant longtemps, certes, mais que pouvait-il y faire ? Chiendent d'espoir !

Le soleil commençait à descendre vers les hauts sommets des Monts Brumeux et un vent aigre s'était levé, agitant les branches chétives des buissons, lorsqu'enfin les orcs parurent satisfaits de leur œuvre. Le feu avait bien baissé, ne laissant plus que des flammes courtes qui se tordaient comme des serpents sur l'épaisse couche de braises rougeoyantes, étincelant comme des joyaux écarlates.

Durzül cependant paraissait s'impatienter et regardait fréquemment alentours d'un air mécontent. Il commençait manifestement à trouver que sa troupe tardait beaucoup à revenir. De plus en plus souvent, il marmonnait des paroles inintelligibles tout en interrogeant des yeux les quatre points cardinaux.

- Le chemin de feu est prêt, dit l'un des monstres, satisfait.

Le chef orc parut aussitôt oublier ses préoccupations.

- Parfait dit-il, sa langue noire dardant entre ses dents pointues. Au soir nous partirons, avec ou sans les retardataires. Mais nous avons encore du temps. Autant l'occuper de manière agréable.

Tous se tournèrent alors vers les trois prisonniers, leurs yeux brillants d'une joie maligne. On s'attendait presque à les voir se pourlécher les lèvres.

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Malgré lui, Bilbon sentit sa respiration se bloquer de manière fort désagréable lorsqu'il vit les wargs, chevauchés par les orcs, foncer sur lui (mais comment des créatures aussi laides pouvaient-elles exister ? Ils étaient juste : repoussants. Jamais il ne pourrait raconter tout ça lorsqu'il rentrerait en Comté, si jamais il était dit qu'il devait y retourner un jour. C'était à vous couper l'appétit, des horreurs pareilles ! Et aucun hobbit n'apprécierait qu'on lui coupe l'appétit). Bref, ils se ruaient dans sa direction et Bilbon sentit ses jambes trembloter. C'était un peu comme si la montagne elle-même dégringolait vers lui, en plus laid. Horrible. Sans même parler de l'odeur. Lui qui certains soir (oui, c'était la vérité, même s'il n'avait jamais osé le dire), lui qui certains soirs donc avait trouvé que les nains sentaient un peu fort… eh bien, ils fleuraient la rose et le lilas à côté de ceux-là, en tous les cas !

- Ne perds pas ton sang-froid, Bilbon, s'encouragea mentalement le hobbit. C'est ton plan, après tout, alors va jusqu'au bout.

La horde sauvage était à trente mètres de lui mais la distance fondait sous leurs foulées rapides. Ensuite, ce fut vraiment la montagne qui se mit à rouler vers le semi homme immobile : à cet endroit, la pente était couverte d'un éboulis de pierres de toutes tailles se superposant les unes aux autres en un équilibre précaire qui ne demandait qu'à être rompu. En les voyant, Bilbon avait imaginé s'en servir pour tendre un piège à leurs poursuivants et seules sa légèreté et son agilité lui avaient permis de franchir le pierrier sans provoquer une avalanche qui l'aurait emporté et broyé. Les wargs, eux, n'avaient pas le pied sûr et léger d'un hobbit. D'autant que lorsqu'ils l'avaient aperçu à quelques dizaines de mètres d'eux, acculé au vide et incapable de s'enfuir, autant dire à portée de gueule, ils s'étaient précipités vers lui sans prendre garde à l'état du sol. Sol qui parut tout à coup se dérober sous leurs pattes, les pierres se mirent à glisser, tomber, glisser encore, chacune en entraînant d'autres. Les bêtes perdirent pied et leurs hurlements se mêlèrent aux cris des orcs.

- Pas encore, pensait Bilbon, pas encore….

Certains wargs avaient déjà culbuté, précipitant leurs cavaliers dans l'éboulis, d'autres essayaient maladroitement de sauter pour éviter d'être emportés, et tout cela, pan de montagne en mouvement, wargs et orcs dévalaient la pente, droit vers lui, minuscule petite silhouette stoïque debout à l'extrême bord du ravin. Un ravin ? Un abîme, oui, dégringolant à pic vers des vallées si lointaines qu'on les discernait à peine, des vallées qui devaient s'étendre au pied des Monts Brumeux. Effrayant !

Bilbon s'efforça de faire dans sa tête un rapide calcul et, alors que les premières caillasses arrivaient dans un bruit effrayant à un mètre de lui à peine, il se retourna et sauta dans le vide. Il sauta le plus loin possible de la paroi, histoire de ne pas recevoir des pierres sur la tête, mais en prenant grand soin de fermer les yeux : il préférait ne pas voir le gouffre sans fond dans lequel il venait de se jeter de son plein gré. Bilbon sentit son cœur lui remonter dans la gorge tandis qu'il tombait, lui aussi, comme une pierre. Il tomba, tomba, tomba, terrorisé, soudain persuadé d'avoir oublié quelque chose et d'aller s'écraser là en bas, des milliers de mètres au-dessous, se demandant même s'il ne serait pas mort avant que son corps n'explose en se fracassant contre le sol. La suite fut pourtant encore plus éprouvante : lorsque la corde qui était solidement attachée à sa taille se tendit brusquement, Bilbon crut que le choc allait le sectionner en deux. Ensuite, le souffle coupé, il fut emporté à travers les airs et là, ce fut plus fort que lui : il utilisa le peu d'air qui demeurait dans ses poumons pour pousser un hurlement de terreur qui retentit un long moment entre les parois à pics.

- Vos pieds ! brailla une voix forte, familière. Vous allez vous écraser, tendez vos pieds !

- Bilbon ! s'époumona une autre voix, plus frêle et plus jeune.

Bilbon ne put jamais se souvenir comment, dans l'état de panique qui était le sien en cet instant, encore à demi estomaqué par le choc qu'il avait subi lorsque la corde l'avait retenu, il avait pu réaliser, se tourner vers la paroi rocheuse qui paraissait foncer vers lui à une vitesse terrifiante, et comment il avait pu atténuer l'impact avec ses jambes, sans les garder tendues cependant (elles se seraient brisées comme des allumettes) mais en faisant ressort, comme Dwalin le lui avait expliqué, de manière à seulement amortir le choc. Malgré tout, celui-ci fut d'une brutalité inouïe et se répercuta douloureusement dans tous ses os. Sonné, Bilbon se mit à tourbillonner follement au bout de la corde, le cœur au bord de la nausée, avant de se sentir hissé vers le haut.

Dwalin et Ori s'étaient dissimulés sur une avancée du roc à une vingtaine de mètres (la longueur de la corde, en gros) sur la droite du pierrier, à un endroit où le sol était stable. Ils ne regardèrent même pas les orcs et les wargs, emportés par l'avalanche, disparaître en se contorsionnant dans le vide. Ils n'accordèrent pas un regard à ceux qui, par miracle, avaient réussi à se dégager ou à y échapper. Ils ne pensaient qu'à ramener le hobbit jusqu'à eux. Dwalin avait enroulé la corde autour de sa propre taille, puis autour de celle d'Ori par renfort de précaution, et s'était solidement calé entre deux rochers. Il avait prévenu Bilbon des risques encourus : la corde pouvait rompre sous le choc, ou être cisaillée en frottant sur une arrête de rocher, il risquait de se fracasser contre la paroi après avoir décrit dans les airs un pendule impressionnant, mais le semi homme s'était obstiné.

- Je sais que vous me retiendrez, avait-il dit. Je vous fais confiance.

Dwalin à présent halait la corde de toute la force de ses bras, inquiet quand même de l'état dans lequel il allait récupérer le hobbit. De fait, ce fut plus qu'autre chose un paquet gémissant et verdâtre qu'Ori aida à reprendre pieds un moment plus tard.

- Vous allez bien ? s'inquiéta le jeune nain. Etes-vous blessé ?

- Je crois que je suis mort, geignit Bilbon, qui éprouvait une furieuse envie de vomir et avait encore l'impression de tomber dans le vide ou de voler dans les airs.

Lorsqu'enfin il eut reprit un peu ses esprits, que la corde qui lui comprimait le ventre eut été dénouée (en dépit de la protection de ses vêtements, elle lui avait laissé sur la peau une vive marque rouge qui ne disparaîtrait pas de sitôt), que son souffle fut redevenu régulier, la première parole qui lui vint aux lèvres fut la suivante :

- Plus jamais !

Ori lui sourit gentiment. Dwalin, occupé à ré-enrouler la corde, jeta au semi homme un bref regard mais ne dit rien.

Soudain, le sourire d'Ori se figea, son regard fila vers la crête la plus proche, celle-là même que les wargs avaient franchie un peu plus tôt pour se précipiter dans le piège.

- Regardez, balbutia le garçon.

Là-haut, de nouvelles silhouettes venaient d'apparaître et, déjà, leur présence avait été repérée : une main se tendait dans leur direction et toutes les têtes se tournaient vers eux.

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Les trois prisonniers avaient été détachés. Leurs mains étaient devenues insensibles tant leurs liens avaient été serrés, mais cela ne les préoccupait guère pour le moment. Avant de trancher les cordes qui les liaient, les orcs les avaient tous trois dépouillés de leurs bottes. Leurs armes au clair et pointées vers eux, maintenant ils attendaient.

- C'est simple comme bonjour, leur assura Durzül dans une grimace qui se voulait sans doute un sourire torve. Il parait que le courage des nains est sans équivalent. Eh bien on va voir.

Les autres ricanèrent à qui mieux mieux. L'orc désigna la bande de braise incandescente, longue de cinq bons mètres et toujours parcourue de flammes courtes :

- Celui qui arrivera à franchir le chemin de feu de bout en bout aura la vie sauve, assura-t-il.

Les trois nains ne lui répondirent que par un regard de mépris : le mensonge était tout de même un peu gros !

Durzül gloussa de rire puis, se tournant vers ses comparses, il feignit de réfléchir et demanda :

- On leur laisse le droit de courir ou non ?

Les captifs se désintéressèrent des cris divers qui répondirent, en langue commune bien sûr afin qu'ils n'en perdent rien : en courant ou non, parcourir cinq mètres pieds nus sur un tapis de braises rouges ne changerait pas grand-chose, en supposant que ce soit seulement possible. C'était même un piège assez vicieux, car courir signifiait que le poids du corps était multiplié chaque fois que le pied touchait le « sol ». Qu'il s'enfoncerait donc profondément dans la couche ardente, tout en accentuant la brûlure puisque le contact serait d'autant plus appuyé. Thorin, Fili et Kili préférèrent donc ignorer les paroles de leurs ennemis et échanger tous trois un regard lourd d'affection, de regret, d'encouragement…

- Oh bien sûr, continua Durzül en regardant la pointe de son épée d'un air méditatif, si l'un de vous essaie de quitter le chemin de feu avant d'être arrivé au bout, il nous faudra l'aider à y rester…

Les orcs s'étaient placés de part et d'autres de la longue bande rougeoyante, leurs armes au poing. Ils n'essaieraient pas de les tuer, comprirent les captifs. Bien sûr que non. Ils avaient trop envie de faire durer le spectacle. Mais les pointes de leurs armes formeraient un mur d'acier infranchissable tout du long et ils n'hésiteraient pas à blesser leurs prisonniers, en prenant grand soin de ne leur infliger aucune blessure mortelle dans l'immédiat.

- Alors, reprit le chef orc, à qui l'honneur ? Qui veut commencer ?