- J'irai en premier, dit Thorin assez haut pour que tous l'entendent.

Mais il dit cela en tournant le dos aux orcs et à leur chemin de braise. Il regardait ses neveux, et ses yeux disaient tout autre chose que sa langue. Ils disaient : "Nous sommes tous trois libres de nos mouvements, c'est le moment ou jamais".

Fili et Kili comprirent parfaitement le message. Les trois nains se détendirent en même temps, et avec une telle vivacité que les premiers de leurs ennemis furent renversés avant même d'avoir compris ce qui arrivait. Deux d'entre eux atterrirent sur les tisons rougeoyants. L'un y tomba assis, l'autre s'y écrasa en amortissant le choc avec ses avant-bras. Tous deux se relevèrent bien plus vite qu'ils n'étaient tombés, en poussant des clameurs qui éveillèrent des échos sauvages entre les parois des montagnes. Profitant de l'effet de surprise, les fils de Durin avaient arraché des armes aux mains ennemies et luttaient de toutes leurs forces contre la masse grouillante qui à présent les assaillait de toutes parts. Ce n'était pas qu'ils aient l'espoir de l'emporter, à trois contre douze ! Mais ils pouvaient du moins vendre très cher leurs existences. De toute manière, ils préféraient tous trois mourir en combattant plutôt que comme des victimes impuissantes des orcs. L'engagement fut aussi bref que violent, et ce fut précisément au moment où décidément les nains commençaient à ployer sous le nombre, cernés de toutes parts et acculés au "chemin de feu" dont la chaleur leur rôtissait les talons, qu'un long hululement retentit, tout proche. Les orcs l'entendirent mais n'y prirent pas vraiment garde, bien que certains lèvent le nez d'un air surpris, pensant sans doute qu'il était encore tôt pour que les nocturnes s'éveillent. Thorin, Fili et Kili ne purent s'empêcher quant à eux d'échanger des regards étonnés : ils avaient de leur côté parfaitement reconnu le signal de chasse de leur clan... mais... Avant qu'ils soient revenus de leur surprise, il y eut soudain cette voix :

- Ohé !

Les orcs tournèrent tous la tête, les nains se haussèrent sur la pointe des pieds et tentèrent de voir quelque chose par-dessus leurs épaules. Il faut dire que cela en valait la peine : Thorin cilla d'incrédulité, Kili sentit sa mâchoire inférieure se décrocher de stupeur et Fili se frotta furtivement les yeux, comme s'il doutait de leur témoignage : au pied des pentes de la vallée, à cinquante ou soixante mètres de là, dressée sur un gros rocher une petite silhouette faisait de grands signes du bras.

- Ohé ! cria-t-elle encore. Thorin ! Fili, Kili !

Les nains avaient reconnu tant la voix que la veste rouge du cambrioleur, mais leur entendement buttait sur la possible réalité de la scène : d'une part, comment Bilbon pouvait-il se trouver là ? D'autre part, avait-il complètement perdu l'esprit pour ainsi attirer l'attention des orcs sur lui-même ? Et ce cri de ralliement un instant plus tôt...

- Qu'est-ce que c'est que ça ?! grogna Durzül. Allez me le chercher. S'il résiste, tuez-le.

Plusieurs orcs s'élancèrent en courant. Le hobbit ne bougea pas. Kili regarda son oncle et son frère, impuissant et navré, d'un air de dire : "mais il est devenu fou !", tout en regrettant manifestement de ne pouvoir se précipiter au secours du semi homme.

- Fili ! Kili !

Thorin lui, la première stupeur passée, ne voyait que l'opportunité de profiter de cette diversion inattendue. Les nains se ressaisirent et se jetèrent à nouveau sur la masse de l'ennemi, dont l'attention s'était momentanément détournée d'eux. Au même moment, une nouvelle voix, merveilleusement familière, se fit entendre à son tour et résonna sur les pentes de la vallée :

- Tenez bon ! On arrive !

Se déployant en éventail, la Compagnie surgit soudain, presque de nulle part, et chargea.

- Il fallait les distraire un petit moment, expliqua Dwalin un peu plus tard. Vous étiez en difficulté, si nous avions attaqué tout de suite ils vous auraient tués avant de venir se battre avec nous.

Les premiers orcs, ceux qui s'étaient précipités vers Bilbon toujours immobile au sommet de son rocher, furent balayés. Les autres, pris à présent entre deux groupes de nains, perdaient l'avantage et du nombre et de la situation. Les forces en présence s'équilibraient désormais parfaitement. Même le hobbit, ayant dégringolé de son perchoir, vint prendre part au combat, brandissant maladroitement sa petite épée dont la lame brillait d'une féroce lueur bleue. A vrai dire, sa bonne volonté était bien supérieure à son efficacité et les nains, qui lui jetaient de fréquents coups d'œil, étaient assez inquiets à son sujet :

- Restez à l'écart, Monsieur Sacquet, lui cria Thorin de loin. Ce n'est pas votre place.

Bilbon fit la sourde oreille mais, heureusement pour lui, le combat déjà se terminait. Quelques orcs avaient tenté de s'enfuir, en vain :

- Abattez-les ! Il ne faut pas qu'ils aillent prévenir les leurs !

Les lances des nains avaient réglé le problème, à défaut des flèches de Kili qui n'avait pas encore pu récupérer ni son arc ni son carquois. Restés maîtres du terrain, les nains reprirent leur souffle.

- Par quel extraordinaire hasard êtes-vous arrivés jusqu'ici ? demanda enfin Thorin. Et tous ensembles ? J'ai encore peine à le croire.

Il parcourut rapidement les rangs du regard mais pas de doute, la Compagnie était là au grand complet. Les treize nains et le hobbit. Dix minutes plus tôt encore, il aurait pu jurer sur tout ce qu'il avait de plus cher au monde que c'était tout simplement impossible.

- Tu croyais vraiment qu'on allait vous abandonner ? grogna Dwalin.

Les deux amis échangèrent un bref regard, puis se serrèrent brièvement les poignets en un salut qui leur était coutumier. Cela n'empêcha pas ensuite Thorin de se croiser les bras sur la poitrine en fronçant les sourcils :

- Je croyais pourtant t'avoir dit de fuir. Tu devais protéger Ori et le cambrioleur.

Dwalin haussa les épaules et résuma ce qui était arrivé : lorsque dans le cercle de pierres Thorin leur avait ordonné de s'enfuir, les deux nains et le hobbit avaient quitté les lieux et entrepris de descendre la pente Ouest du Pic Couronné. Ils n'avaient cependant pas été très loin. Dwalin n'avait quant à lui jamais eu l'intention de s'en aller en laissant ses amis derrière lui. Mais il avait tout de suite compris qu'il fallait dans un premier temps échapper aux orcs, pour espérer ensuite venir en aide à Thorin et ses neveux. Son idée était de renvoyer Ori et Bilbon en leur recommandant de se mettre en sécurité, avant de surveiller discrètement ce qui allait se passer. Il s'était toutefois avéré qu'il n'avait pas eu à aborder le sujet. En fait, tous trois n'avaient parcouru que quelques mètres lorsqu'Ori s'était subitement arrêté, indécis et atterré.

- Mais… Dwalin, avait-il dit, on… on va les abandonner ? Comme ça ?

- Tu as entendu les ordres ?

- Oui, mais… mais…

Dwalin fixait sur lui un regard impénétrable et Ori s'était senti rougir.

- Mais je crois quand même qu'on ne devrait pas les laisser, avait-il terminé.

- C'est aussi mon avis, avait renchérit Bilbon, venant au secours du jeune nain. Et de toute façon...

Il s'était redressé en expirant longuement :

- Je ne suis pas un nain. Je n'ai pas à obéir à Thorin.

Le guerrier les avait encore considérés un instant en silence mais Ori n'avait pas flanché et Bilbon avait affiché un air résolu. Finalement, Dwalin avait eu un bref hochement de tête approbateur :

- Je pense comme vous.

Puis à Ori :

- Mais ce n'est pas à moi de t'inciter à désobéir. Compris ?

Ori avait fait signe que oui.

- Allez, suivez-moi, avait repris le colosse en reprenant son chemin comme si de rien n'était.

- Mais où ça ? Tu viens de dire….

- J'ai un plan. Suivez-moi.

- Nous ne pouvons pas les laisser, ils vont se faire massacrer ! avait protesté Bilbon, atterré.

- Non, les orcs voudront les prendre vivants. Sinon ils ne se seraient pas servis de Kili comme otage. Ils l'auraient tué et auraient donné l'assaut tout de suite.

- Mais pourquoi voudraient-ils faire ça ?

- Vous êtes bien naïf, Monsieur Sacquet. Thorin Ecu-de-Chêne et ses deux héritiers ne sont pas une prise quelconque, vous savez ?

Tandis que Bilbon rougissait de confusion, Dwalin avait ajouté :

- Je ne pense pas qu'ils vont rester ici. Ils vont sûrement les emmener ailleurs et essayer de se regrouper. Nous allons les suivre et voir s'il y a quelque chose à faire. Mais avant ça, dès qu'ils seront partis, Ori tu vas remonter dans le cercle de pierres et laisser un message aux nôtres, pour le cas où ils viendraient quand même. Qu'ils sachent par où aller pour nous retrouver.

- Un message ?

Le jeune scribe paraissait perplexe.

- Comme à la chasse. Un signe qui indique la piste. Tu sais faire ça ?

- Oui, oui.

Evidemment, les choses n'avaient pas été si simples. Tout d'abord, trois orcs s'étaient lancés sur leur piste toute chaude, guidés par le flair de leurs montures wargs. Il avait fallu s'en débarrasser au plus vite.

- Le cambrioleur s'en est très bien tiré, raconta Dwalin. Il ne sait pas se battre mais il est adroit et lance très bien. Il les a criblés de pierres. Ori et lui font bien la paire. Ça a été malgré tout un peu difficile, surtout à cause des wargs, mais on s'en est bien tirés. On a tué deux des orcs. Le dernier…

Dwalin eut un regard sinistre.

- Le dernier nous a dit où se rendaient ses amis. Parce que pendant ce temps-là, les autres, ceux qui vous avaient capturés, avaient pris de l'avance. Et retrouver une piste sur la caillasse… Il aurait fallu les talents de pisteur de Kili, et encore. Mais peu importe, on s'est trouvé un guide.

Thorin ne demanda aucun détail et Dwalin ne s'attarda pas sur le sujet. Il ne révéla pas non plus à son ami que lorsqu'il avait achevé son prisonnier en lui tranchant la gorge, Bilbon avait verdi avant de se détourner comme s'il allait vomir.

- Et ensuite ?

- Ensuite, les vrais ennuis ont commencé. Nous savions où vous étiez mais entre-temps les autres orcs, toute la bande ou presque, s'était regroupés et ils nous ont pistés. Ils étaient vraiment trop nombreux et avec leurs wargs, ils allaient vite. Mais grâce au hobbit, nous en avons éliminés un grand nombre.

Il raconta le piège tendu au-delà de l'éboulis.

- Ils ne sont pas tous tombés dans le vide, évidemment, poursuivit Dwalin. Mais juste à ce moment-là, les nôtres sont arrivés. Ils avaient fini par se regrouper au Pic Couronné et par trouver le message que nous leur avions laissé. Comme nous avions aussi laissé des signes tout le long de notre piste pour les guider, ils ont pu nous rattraper et nous rejoindre. Plutôt au bon moment, je dois dire. Ensemble, on s'est occupé des orcs qui restaient. Il ne nous restait plus qu'à vous retrouver.

- Et là encore, vous êtes arrivés juste à temps, admit Thorin.

Dwalin hocha la tête :

- J'avais peur de ce que nous allions trouver. J'espérais que vous étiez encore en vie, mais dans quel état ?

- Il s'en est fallu de peu, lui avoua son ami.

Puis il tourna la tête vers Bilbon qui s'approchait. Etrange. Il n'avait pas une très haute opinion de ce hobbit, à dire vrai, et il était d'autant plus impressionné par ce que Dwalin lui avait raconté.

- Vous allez bien ? lui demanda timidement le semi homme.

L'espace d'un instant, Thorin oublia les préventions qu'il pouvait nourrir contre lui et lui sourit. Et c'était un vrai sourire, qui durant un instant éclaira son visage.

- Vous êtes un brave, Maître Sacquet, assura-t-il en assénant une tape amicale sur l'épaule du hobbit.

Bilbon n'eut pas le temps de trouver quelque chose à répondre : aussi rapidement que le soleil peut disparaître derrière un nuage, le sourire disparut et l'expression du nain changea du tout au tout tandis qu'il retrouvait son masque excédé, celui qu'il avait coutume d'arborer lorsqu'il s'adressait à Bilbon :

- Dwalin m'a tout raconté. Ne vous avisez jamais de recommencer une chose pareille ! Vous vous rendez compte de ce qui aurait pu arriver ? Et tenez-vous à l'écart des orcs et des champs de bataille, parce que mort, vous ne nous servirez à rien. Tâchez de respecter votre contrat, compris ? Et pour ça, vous devez atteindre la Montagne Solitaire vivant.

Puis Thorin s'éloigna à grands pas, extrêmement digne en dépit de ses pieds nus. Ne sachant comment prendre ce subit changement d'attitude, Bilbon se sentit un peu désemparé. Il croisa soudain le regard amical de Kili qui s'était approché en silence.

- Ne lui en veuillez pas, dit le garçon. Il est comme ça. Ori vient de me dire ce que vous avez fait. Soyez sûr que Thorin ne l'oubliera pas.

Bilbon se secoua et résolut de prendre les choses avec philosophie.

- Il n'y avait rien d'autre à faire, répondit-il. Tout est bien qui finit bien, c'est l'essentiel.

Il ne put cependant s'empêcher de jeter un coup d'œil à Thorin qui s'éloignait, avant de soupirer :

- En l'espace d'une minute, il aura d'abord eu l'air de me considérer comme un héros avant de me faire des reproches, pour finir par m'ignorer comme un moins que rien… Il n'est pas toujours facile de suivre le cheminement de sa pensée, je dois dire.

- Il est comme ça, répéta Kili doucement.

Puis il saisit la main du semi homme et la serra :

- Vous permettez que je vous adresse mes félicitations ? Je vous ai trouvé très brave quand je vous ai vu debout sur ce rocher à agiter les bras comme si de rien n'était. Et après aussi, au milieu des orcs avec votre petite épée bleue. Je ne connais personne qui affronterait des orcs sans avoir la moindre notion de combat. Vous n'êtes pas une personne ordinaire, Bilbon.

- Mais si, répliqua le hobbit, agacé. Je suis quelqu'un de tout à fait ordinaire, confronté à des événements qui me dépassent, c'est tout. Vous croyez que je fais tout ça parce que j'ai l'âme d'un héros ? C'est absurde. Je fais ce que je peux en fonction des événements, rien de plus.

Kili regarda fixement le hobbit durant un instant, avant de lui sourire à nouveau :

- Je vous aime bien, Bilbon, dit-il.

- Kili !

Fili s'approchait à son tour, tenant à la main les bottes de son frère.

- Tu vas rester pieds nus toute la nuit ? lança-t-il. Ou peut-être que tu as vraiment envie de voir ce que ça fait de marcher sur des tisons ardents, histoire d'épater la galerie ?

- Sans façon, murmura Kili, dont le sourire disparut durant quelques brefs instants.

- Marcher sur des... répéta Bilbon, effaré.

Il jeta un regard effrayé sur les braises toujours brûlantes, puis sur les pieds nus de Kili, et il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il comprenait mieux à présent l'inquiétude que manifestaient Dwalin et les autres tout le long du chemin. Voyant le visage défait du hobbit, Kili retrouva son expression joyeuse et tenta de plaisanter :

- C'est l'idée que les orcs se font d'un moment de détente, dit-il. Mais dites-moi, Bilbon, vous qui marchez pieds nus quel que soit le terrain, vous croyez que vous pourriez le faire ? Je veux dire : sans dommage pour la plante de vos pieds ?

- Sûrement pas, il y a des limites à tout, murmura Bilbon, qui avait du mal à réaliser l'horreur à laquelle ses amis avaient échappé.

Certes, Dwalin n'avait pas été particulièrement doux avec l'orc qu'il avait capturé, mais rien de comparable à... à ça ! Et de loin. Très loin. Bilbon, qui avait malgré tout conservé de cet épisode un sentiment de malaise, se surprit soudain à se dire que finalement, cela valait la peine puisque cela leur avait permis de sauver leurs amis d'infiniment pire. Le hobbit hocha pensivement la tête pour lui-même : il était en train de s'aguerrir et de s'endurcir, manifestement. Ma foi... il devait sans doute en être ainsi.

Fili cependant s'impatientait :

- Bon, Kili ? Tu discutes, tu discutes, tu pourrais cesser un moment de parler pour ne rien dire et revenir au moment présent ?

Kili se tourna vers lui avec un sourire malicieux :

- Je sais ce que j'ai à faire, Fili. Pas possible, tu es pire que notre mère !

Les deux frères se mirent à se chamailler sans méchanceté, sans plus se soucier des autres.

- Quelle famille... soupira le semi homme.

Mais s'il avait voulu être honnête, il aurait avoué que l'aveu de Kili assurant qu'il "l'aimait bien" lui avait été droit au cœur. Au fond, lui aussi les aimait bien, il s'en apercevait d'autant mieux maintenant qu'il réalisait à quel point il était soulagé que nul ne soit sérieusement blessé. Oui, même Thorin qui de son côté paraissait pourtant le détester. Parfois. Souvent. La plupart du temps. Et qui cependant avait accepté de se rendre pour le sauver des trolls et paraissait soucieux de l'écarter des combats. Pfff... il y avait décidément beaucoup de choses et de gens en ce monde qu'un petit hobbit comme lui avait du mal à comprendre.

Bilbon s'aperçut alors que le chef de la compagnie avait trouvé une autre victime que lui-même à sa vindicte : dressé de toute sa taille devant Ori, qui clignait des yeux comme un petit garçon pris en faute, il était en train de lui dire sa façon de penser :

- C'est comme ça que tu obéis aux ordres ?

- Euh… bafouilla Ori. Je… j'ai…

Il lança un coup d'œil en biais du côté de Dwalin mais celui-ci ne semblait nullement se soucier de lui venir en aide.

- J'ai… pensé….

- Oh, tu as pensé ?

- Eh bien...

- La prochaine fois, évite de penser et fais ce que je dis. Compris ?

- Mais... protesta faiblement Ori.

Thorin le foudroya du regard.

- Nous ne pouvions pas rester sans rien faire, plaida le jeune nain d'une voix à peine audible. D'ailleurs... nous étions tous d'accord... je veux dire...

A nouveau, il lança un regard désespéré en direction de Dwalin. Bilbon, qui aurait bien voulu intervenir mais ne savait pas quoi dire, l'imita. Il lui semblait que le nain aux haches de guerre était le seul à pouvoir argumenter avec Thorin. Malheureusement, Dwalin devait avoir été atteint d'un subit accès de surdité, car il regardait ailleurs, l'air impassible, et ne paraissait nullement se rendre compte de ce qui se passait à trois mètres de lui à peine. Fili et Kili quant à eux avaient cessé de se disputer et observaient la scène, la mine désapprobatrice, mais sans émettre un son ni faire un geste : ils savaient qu'ils n'avaient pas voix au chapitre.

- Thorin... émit Bilbon d'une voix faible, se décidant tout à coup. Thorin, euh... vous savez...

Thorin ne parut pas l'entendre et Fili, tendant le bras, posa sa main sur l'épaule du hobbit. Lorsque ce dernier se tourna vers lui, le prince aux cheveux blonds lui adressa un léger signe de négation. Ah bon.

Thorin passa un savon magistral à Ori avant de décider que la Compagnie reprenait la route immédiatement. Après quoi, il se décida lui aussi à chercher ses bottes et à les ré enfiler, ce qu'il n'avait pas encore eu le temps de faire. Profitant de ce que son ami se trouvait ainsi un peu à l'écart, Dwalin le rejoignit l'air de rien. Lui désignant Ori quelque peu déconfit d'un coup d'œil, mi réprobateur, mi goguenard, il observa, un soupçon de rire dans la voix :

- Tu l'as autant dire torturé.

- C'est pour son bien, répliqua négligemment Thorin. Je n'ai pas envie qu'il se fasse tuer en se lançant dans une nouvelle entreprise insensée. Et puis tu exagères : je l'ai seulement secoué un peu, sans plus.

- Oh, si peu ! gloussa Dwalin.

Reprenant son sérieux, il ajouta :

- Tu sais, ce garçon n'a l'air de rien, au début je me suis même demandé pourquoi tu l'avais accepté dans la Compagnie, mais c'est un brave petit gars. Bien plus solide et fiable qu'il n'y parait.

- Je sais, dit Thorin. Raison de plus.

Soudain, il leva la tête vers son ami de toujours et eut un sourire carnassier qui exhiba ses dents :

- Il est jeune. Une petite semonce de temps en temps lui mettra la cervelle d'aplomb.

Dwalin haussa ses massives épaules. Le sujet était clos. Un moment plus tard, les nains, accompagnés de Bilbon, avaient quitté les lieux. Le crépuscule tombait sur les Monts Brumeux. Dans la vallée, le vent continuait à souffler avec indifférence, finissant d'éteindre les braises presque froides qui formaient un long ruban sur le sol caillouteux, agitant faiblement les hardes rugueuses des cadavres et tournant autour d'une flèche qui dépassait toujours d'une gourde emplie de gravillons.

FIN