Disclaimer : Les personnages et l'univers appartiennent au grand (ou à la grande ? qui sait) Furudate Haruichi.

Temps d'écriture : 11-12h, salement fractionnées sur quelques jours haha.

Challenge level : 3/5, meh, les chapitres charnière = la mort.

Note : Merci à tous ceux qui m'ont laissé des revieews ! J'vous aime tmtc

Note 2 : Pardonnez les occasionnels passages-éclairs OTPesque, je peux pas m'en empêcher omg. J'vous jure que c'est du KuroKen (et BokuAka), sur ma viiiie.

Note 3 : D'après mes stats j'ai la blinde de visiteurs belges par rapport à d'habitude oO Chelou. Venez mes enfants, formons une congrégation, c'est moi qui invite. :D


Sa chambre, froide et inhospitalière, l'accueillit avec un courant d'air glacé. Sa mère avait entrouvert la fenêtre au début de la matinée, « pour aérer un peu ». Il respira l'odeur de la pluie, de l'atmosphère lourde du jardin, de l'humidité qui perlait sur les feuilles et les brins d'herbe légèrement agités par le vent. Toutes les senteurs familières qui y flottaient encore quelques jours plus tôt s'étaient évaporées dans le néant. Sa chambre n'était plus vraiment sa chambre. C'était une pièce comme une autre, inconnue, dont il n'était rien de plus qu'un visiteur étranger.

Rien n'avait bougé, depuis son dernier passage. Pour les murs, pour les classeurs et les cahiers, les jeux et les vêtements soigneusement pliés, rien ne s'était jamais produit ; ils restaient là, en attente du retour de leur propriétaire, et le voilà qui était enfin revenu, des bandages autour du bras, la démarche incertaine.

La dernière fois qu'il était entré ici, quelqu'un s'était assis sur son lit, les jambes repliées contre la poitrine, le regard planté sur son capitaine et ami d'enfance qui réunissait de quoi partir pour la soirée, un événement qu'ils avaient prévu depuis un moment déjà.

Il suffisait à Kuroo de fermer les yeux pour le revoir, juste là, un rideau de cheveux décolorés devant le visage, l'air ni impatient, ni ennuyé, simple spectateur des mouvements de son coéquipier. Parfois, Kuroo riait, et Kenma souriait légèrement, pas grand-chose — assez, toutefois, pour que Kuroo s'en aperçoive sans rien en dire. Ils avaient passé un bon moment, traversé d'une compréhension tranquille comme il n'en existait qu'entre eux.

L'instant suivant, Kenma était allongé au sol, immobile, et Kuroo se laissait bercer par les ronflements du moteur de la voiture arrêtée non loin d'eux.

La chambre lui parut terriblement hostile. Il ferma la fenêtre sans faire de bruit.

Il dormit mal, cette nuit-là ; il dormit mal toutes les suivantes. Il rêvait peu et, lorsqu'il parvenait à accéder aux images aménagées par son inconscient, c'était pour se réveiller en sursaut, les entrailles nouées, le manque bien installé dans chaque parcelle de sa peau. Et il avait froid. Il avait toujours froid.

Un matin, alors qu'il s'éveillait avec les rayons du soleil, Kuroo décida de cesser de lutter.

Il descendit dans la cuisine, sortit quelques chiffons, un balai et les produits de nettoyage qu'il trouva sous l'évier, là où ses parents les rangeaient depuis qu'il était assez grand pour ne pas les avaler par mégarde. Il frotta énergiquement chaque niveau de son étagère, souleva les livres et les quelques objets qui y trainaient depuis un moment déjà, balaya le sol jusque sous le lit, nettoya la fenêtre jusqu'à ce qu'elle ne présente plus une seule trace de saleté. Quelques heures plus tard, la chambre était propre comme un sou neuf, plus lisse et ordinaire qu'elle ne l'avait jamais été.

Vide, surtout. Un écho rassurant de ce qu'il retrouvait en lui-même.

Il se coucha sur le lit, l'air absent, quand son regard croisa celui d'un enfant immortalisé sur une photographie aux tons un peu passés à force d'avoir été trimballée à gauche et à droite. Il l'affronta quelques secondes, puis il baissa les yeux.

Lorsque sa mère le retrouva, ce soir-là, ce fut pour découvrir le cadre retourné, là où la photo ne pourrait plus juger personne, où les sourires n'étaient rien d'autre que des sourires, loin des doigts accusateurs des souvenirs d'une époque depuis longtemps révolue, définitivement impossible à reconquérir.

xxxxx

Sa main, tiède sous sa paume. Il n'avait pu résister à l'envie d'enrouler ses doigts autour de son poignet, juste un instant. Pour être sûr. C'est là qu'il les avait sentis.

Les battements de son cœur.

Il est vivant. Kenma est vivant.

Le bruit des machines s'estompait lentement, et il ne restait rien d'autre que la veine qui tressautait en dessous de son pouce, sous sa peau délicate et élastique, son teint pâle mais rosé, bien différent de la lividité qui hantait encore ses souvenirs. Sa poitrine montait et descendait doucement, calmement, rien de plus que le souffle d'un enfant endormi.

Kuroo, après un long moment, dégagea une mèche de cheveux blonds qui lui revenait sur le visage. Il tremblait, constata-t-il, mais il n'y prit pas garde, ce n'était pas la peine — Kenma était là, devant lui, aussi réel qu'il l'avait toujours été, et c'était tout ce qui importait.

Kuroo tira une chaise en plastique jusqu'au bord du lit. Il posa la main sur celle de son ami d'enfance sans oser la serrer.

— Kenma, murmura-t-il. Kenma.

Seul le « bip » répétitif des machines lui répondit.

C'était bien suffisant.

Il le contempla longuement, jusqu'à ce que ses paupières deviennent lourdes, assez pour que son image se grave au fer rouge dans sa mémoire, là où il ne l'oublierait plus jamais. L'odeur de l'hôpital, mélange de désinfectant, de médicament et de maladie, lui faisait tourner la tête. Il l'avait bien aimée, petit ; elle était étrange et différente des autres, éloignée de celle du dehors, des senteurs irritantes mais pas désagréables l'accueillant dans un tout nouvel univers, une espèce de royaume entre deux mondes où tout était possible. Il l'avait détestée après avoir dû la respirer durant les jours trop longs qui avaient suivi l'accident, après avoir surpris les médecins murmurer sur le pas de sa porte, annoncer la plus terrible nouvelle qu'il avait eu à entendre de toute son existence.

Alors qu'il se sentait glisser dans les limbes du sommeil, pourtant, il se prit à l'apprécier à nouveau. Une fragrance rassurante. Remplie de promesses.

Quelqu'un frappa à la porte, mais c'est à peine s'il s'en aperçut. Il sursauta seulement lorsqu'on posa une main sur son épaule.

— Kuroo-kun ? Tout va bien ?

L'infirmière qui l'avait guidé le dévisageait avec curiosité. Il relâcha Kenma et se frotta les yeux.

— Pardon. J'étais un peu fatigué. J'ai dû m'endormir.

— Je vois.

Il y eut un instant de flottement, puis la femme s'éclaircit la gorge.

— Il commence à se faire tard. Tes parents doivent s'inquiéter, non ?

La question le ramena à la réalité. Il se releva, étouffa un bâillement.

— Excusez-moi. J'y vais.

Elle lui sourit.

— À demain, je suppose.

— Ah... euh, oui. À demain.

Puis il s'approcha du lit, se pencha en avant et déposa un baiser léger comme un papillon sur le front de son meilleur ami. Celui-ci ne tressaillit pas.

— À demain, Kenma, murmura-t-il.

L'infirmière n'en dit pas un mot ; elle le remercia de son passage puis se dirigea vers le lit tandis qu'il refermait la porte en prenant garde à ne pas faire trop de bruit.

Le chemin jusqu'à l'accueil puis à la porte d'entrée lui parut terriblement long et fastidieux. Les murs se rapprochaient de lui tant et si bien qu'il commençait à en avoir la nausée. Le sol gondolait sous ses pieds, manquant à chaque pas de lui faire perdre l'équilibre. Il salua la jeune femme de l'accueil à mi-voix, sortit, et, une fois dehors, se laissa tomber sur un banc crasseux à la peinture écaillée en reprenant son souffle. Le monde tanguait dangereusement. Il ferma les yeux.

Il lui fallut cinq bonnes minutes pour contrôler à nouveau sa respiration ; dix pour qu'il puisse se remettre debout sans crainte malgré la faiblesse qui faisait trembler ses jambes. Il s'éloigna de l'hôpital, incapable de faire le tri dans le flot de pensées qui profitait de cet accès d'air pur pour lui vriller le crâne. Il s'arrêta dans un konbini, y acheta une boisson chaude qu'il vida à moitié avant d'oublier qu'il l'avait entre les mains. Le temps qu'il s'en rappelle, elle était tiède. Un soupir au bord des lèvres, il s'appuya contre la façade et sortit son téléphone de sa poche.

Bokuto ne mit pas longtemps à répondre. Sa voix, qui résonnait contre son oreille, avait un petit quelque chose de confortable, un morceau de réalité à laquelle se raccrocher.

« Bokuto ? Je sais que t'aimes pas les appels téléphoniques, mais j'avais pas envie de t'envoyer un SMS. Je, hum... »

Il s'interrompit quelques secondes.

« Quelque chose ne va pas ? s'inquiéta Bokuto.

— C'est pas ça. C'est juste que... »

Que quoi ? Lui-même n'en savait rien. Il avait eu besoin d'écouter sa voix, rien de plus. L'entendre dire ce qu'il voulait entendre. Ses lèvres se mirent à trembler. Il expira.

« Rien, laisse. On se voit dans la semaine, ça va ? »

Son cœur qui tambourinait contre sa poitrine.

« T'as une drôle de voix. T'es sûr que ça va ?

— Ouais, t'inquiète.

— T'es où ? T'es chez toi ?

— Bokuto.

— Quoi ? Tu m'appelles avec cette voix-là en me disant que tout va bien et tu t'attends à ce que je reste planté là sans chercher à savoir ? Tu rêves, mec !

— Je suis pas chez moi, non. Je suis devant l'hôpital... enfin, pas loin. Et je... »

Encore une fois, il se tut. Il ferma les yeux.

« J'ai pas envie de rentrer chez moi tout seul ? Un truc comme ça. Stupide, hein ?

— Quelque chose est arrivé à Kenma ? »

La question le vida de ses forces ; il se laissa glisser le long du mur.

« Non. J'en sais rien. »

Pas ce que tu crois. Quelque chose d'extraordinaire. Quelque chose de bien, je pense.

« OK, bouge pas, j'arrive dans quinze minutes.

— C'est pas la peine, tu sais.

— J'vais pas te laisser te lamenter tout seul dans le noir ! On est potes, ou pas ? »

Kuroo eut un sourire.

« C'est juste.

— C'est juste ? Comment tu peux oublier des trucs comme ça ? Ah, allez, j'arrive. À toute ! »

Il raccrocha.

Vingt minutes plus tard, Bokuto se plantait devant lui, les mains sur les hanches.

— OK, gamin, ton sauveur est arrivé.

Kuroo se releva avec son aide.

— T'as vraiment une sale tronche, commenta Bokuto. J'ai bien fait de venir.

— Merci.

— Sans blague. Il s'est passé quoi ? Ça a un rapport avec Kenma ? Il va bien, n'est-ce pas ? Je veux dire...

Kuroo se gratta le front, soucieux.

Mieux que bien, pensa-t-il.

— Rien n'a changé. C'est pas ça.

Bokuto haussa les sourcils, puis il secoua la tête.

— Dur, hein ?

Kuroo ne lui répondit pas.

— Enfin, si tu veux pas en parler, c'est pas un souci.

Le capitaine de Fukurodani se glissa derrière lui pour pétrir ses épaules.

— Allez, ça ira mieux, tu vas voir ! J'suis sûr qu'il se réveillera vite. Avec un peu de chance, il sera même sur pied pour les nationales ! À condition que vous passiez, bien sûr, ah ah !

Qui sait. On n'est jamais sûr de rien.

— On y va ? proposa Bokuto.

Ils se rendirent jusqu'à la station de métro la plus proche d'un pas tranquille. Pour tout avouer, Kuroo se sentait toujours étrangement léger, un peu vacillant, comme si toute son énergie avait décidé de l'abandonner dans cette chambre d'hôpital où il brûlait déjà de retourner. Il revoyait Kenma, étendu, ses paupières parcourues de petites veines roses et mauves, les tuyaux qui lui sortaient du nez, les perfusions enfoncées dans la peau tendre de ses bras. Je ne l'ai pas rêvé, se répétait-il inlassablement, il était juste devant moi, j'ai senti sa chaleur sous ma main, j'ai entendu son cœur battre. Je ne l'ai pas rêvé.

Le véhicule brinquebalait, laissant quelques rais de lumières traverser son visage et celui de Bokuto qui, assis à ses côtés, racontait une histoire dont il n'avait suivi guère plus que quelques détails insignifiants. La migraine qui commençait à lui triturer la tête n'était pas prête de se dissiper de sitôt. Il se laissa nonchalamment tomber sur Bokuto, leurs épaules collées l'un à l'autre, et ce dernier passa un bras autour de lui.

— Fatigué ? demanda-t-il.

— Mmh.

— Tu peux dormir, si tu veux. J'te réveillerai à ton arrêt.

— Tu finirais par oublier, dit Kuroo avec un sourire.

— Moi ? Voyons, pour qui tu me prends ? Je suis super digne de confiance !

— Laisse-moi rire.

Bokuto lui pinça méchamment le nez.

— Essaye de rire comme ça !

Si là était réellement son objectif, il avait réussi ; Kuroo pouffa tant bien que mal, jusqu'à ce que son tortionnaire daigne enfin lui restituer un peu de liberté.

Les rires s'espacèrent, s'arrêtèrent, et bientôt le silence retomba sur eux, agréable, cette fois. Kuroo s'appuya un peu plus contre son voisin de siège. Le contact le rendait plus serein, presque paisible, et il espéra pouvoir y rester un long moment encore, jusqu'au terminus, là où il n'aurait pas à se poser de questions sur quoi que ce soit, où la vie suivrait son cours, comme avant.

Mais tout va déjà mieux. Depuis ce matin, tout va mieux. Tout ira mieux demain. Peut-être...

— Bokuto ? l'interpella-t-il d'une voix mal assurée.

— Chaton ?

Il haussa un sourcil désabusé.

— OK, je t'écoute, se reprit Bokuto. T'es trop mignon, comme ça, j'y pouvais rien.

— Je vends des photos de moi à moins de 100 yens pièce, si tu veux.

— Pas la peine, j'en ai déjà plein. Tu voulais dire quelque chose ?

— Ouais... La semaine dernière, on s'est vus, non ?

Bokuto réfléchit.

— La semaine dernière ? J'en ai pas l'impression.

Le sang de Kuroo se glaça dans ses veines. Il fronça les sourcils.

— Avec Akaashi, tenta-t-il tout de même. Tu voulais me sortir de chez moi. On s'est juste promenés en ville, mais...

— Ah, ça ! C'était la semaine dernière ? Je croyais que c'était il y a, genre, deux semaines. Maintenant que tu le dis...

Soulagé, Kuroo s'autorisa un léger sourire.

— Cool. Et avant ça ? Quand t'es venu dans ma chambre en entrant par la fenêtre comme le grand romantique que tu es ?

— Difficile de pas m'en rappeler, j'ai failli m'éclater la tronche en sortant. Akaashi m'aurait tué, s'il avait su. Sans parler du coach ! Pourquoi ?

— Pour rien. Je voulais juste vérifier.

— Vérifier ? Vérifier quoi ? Ma mémoire est pas aussi mauvaise qu'elle en a l'air, je te signale !

Kuroo ricana.

— Bien sûr que non.

— Je peux te réciter le top 5 des spikers du pays sur les dix dernières années. Et dans l'ordre !

— Je connais le tableau de Mendeleïev par cœur, rétorqua Kuroo. En entier.

— Je connais les paroles exactes de chaque chanson de Disney.

— Je peux te les chanter, si tu veux.

— Sans rire ?

— Hé ouais.

— Trop bien ! On devrait faire ça, une fois. Avec Akaashi, tiens.

Le métro s'arrêta quelques secondes, le temps que les passagers descendent et remontent, puis repartit. Kuroo étouffa un bâillement.

— Dis, Bokuto...

— Hein ?

Il ne savait même pas pourquoi il avait ouvert la bouche, mais maintenant qu'il y était...

— Ça t'est déjà arrivé de faire un rêve tellement réaliste que t'as l'impression de ne pas en vivre un ?

— J'ai jamais l'impression d'en vivre un. C'est le principe.

— Non, je veux dire... vraiment réaliste. Au point que tu te poses la question de savoir si c'en est un ou pas. Qui te donne la même sensation que la vie réelle, tu vois ?

— Huh ? Ouais, des fois. Enfin, non. Genre, une fois, j'ai rêvé que j'avais raté une interro de math, et j'ai été obligé d'appeler Akaashi au réveil pour savoir si c'était vrai. L'horreur.

— Ça l'était ?

— On l'a eue le jour suivant.

— Et tu l'as ratée.

— C'était une coïncidence ! Ça t'arrive jamais, toi ?

Il observa le paysage extérieur, indistinct, des lumières jaunes sur un fond de nuit tombante.

— J'en sais rien. Je me le demande.

Le métro ralentit. Kuroo se releva.

— Je descends ici. Merci d'être venu.

— Pas de quoi ! J'avais besoin de prendre l'air, de toute façon. Rien de tel qu'une petite promenade pour se remettre les idées en place, hein ?

Kuroo lui sourit.

— Exact. À la prochaine, Archimède.

— Archimède ? M'insulte pas !

Il n'eut pas le temps d'obtenir une quelconque réponse ; déjà, les portes se refermaient, et l'engin continua tranquillement sa route, laissant sur le quai un Kuroo un peu plus calme qu'à sa sortie de l'hôpital.

Rentrer chez lui lui demanda moins d'efforts que prévu. Sa mère ne posa pas de questions. Ils dînèrent comme d'habitude, discutèrent de tout et de rien, puis Kuroo prit congé et se rendit dans sa chambre en prenant soin d'en verrouiller la porte.

Il resta là, debout, les yeux perdus dans le vague.

Kenma.

Il se dirigea vers le bureau, ouvrit son ordinateur portable et attendit que celui-ci démarre en retenant son souffle. Il entra son mot de passe lorsqu'il lui fut demandé, patienta. Le logo signalant la mise en route de l'appareil et son message de bienvenue sembla rester figé des heures.

Enfin, il s'alluma.

Kuroo crut un instant que son cœur allait s'arrêter de battre. Pas un rêve, se dit-il encore. Impossible.

Sur le fond d'écran, Kenma, assis devant l'entrée du lycée, jouait sur sa console avec concentration. Les couleurs étaient claires et agréables. Le ciel d'un bleu limpide comme ils n'en avaient plus eu depuis un bon moment, la pluie et la grisaille aidant. Le début du printemps.

Kenma, sur l'écran, ne le regardait pas ; la photo avait été prise à son insu, et le jour où son principal modèle l'avait aperçue, il avait froncé du nez avant de se détourner, les lèvres pincées. Le visage de Kuroo s'était fendu d'un sourire mi-amusé, mi-moqueur, et il n'avait pu s'empêcher de le taquiner un peu. Il pouvait revoir la scène comme si elle s'était déroulée sous ses yeux, comme si elle se déroulait encore devant lui, spectateur anonyme et silencieux, invisible aux adolescents de ses souvenirs.

« Tu ne l'aimes pas ? », avait-il demandé en lui posant une main sur l'épaule, et Kenma l'avait dégagée avec mauvaise humeur sans prendre la peine de répondre. « Je crois que je vais l'utiliser comme fond d'écran. Qu'est-ce que t'en dis ? »

Kenma n'avait même pas relevé la tête. Il avait ouvert la bouche, l'avait refermée, puis, les sourcils froncés, avait rétorqué : « Je m'en fiche.

— Tu t'en fiches ? Super. »

Dès le soir venu, Kuroo avait tenu parole. Depuis, lorsqu'il y posait les yeux, le visage de son meilleur ami était toujours traversé d'une expression étrange, pas vraiment du dégoût, pas vraiment du mécontentement, plutôt quelque chose qui ressemblait à une profonde lassitude, la certitude qu'il ne ferait jamais revenir Kuroo sur sa décision s'il essayait seulement de la mettre en doute.

Kuroo, lui, souriait à chaque fois.

Presque.

Il l'avait supprimée à la fin du mois d'août, près de deux semaines après avoir obtenu son autorisation de sortie. L'éviter chaque jour avait fini par le fatiguer. Il lui fallait brouiller son regard, ou fermer les yeux, fixer le clavier ou le mur à l'arrière. Il en avait peut-être eu assez. Ou bien il l'avait contemplée, avait attendu la douleur familière qui se lovait au fond de sa gorge, avait espéré — sans succès. Les larmes le fuyaient aussi efficacement que le sommeil durant les nuits d'insomnies qui le frappaient sans prévenir.

Alors, incapable de supporter sa vue plus longtemps, il l'avait effacée — celle-là et des dizaines d'autres, dissimulées derrière des sous-dossiers aux noms obscurs qu'il avait eu le plus grand mal à retrouver. Il s'était appuyé sur sa chaise, s'attendant à se sentir libéré, mais rien n'était venu, pas la plus petite once de soulagement, ses blessures plus béantes et douloureuses que jamais. Il s'était tourné vers son étagère, sur laquelle se trouvaient plusieurs photos imprimées au fil des ans. Bokuto et lui à l'occasion d'une semaine de vacances à la plage, quelques années plus tôt ; l'équipe de Nekoma telle qu'elle était deux ans auparavant ; sa sœur aînée le portant sur son dos alors qu'il était encore trop petit pour ouvrir les tiroirs de la cuisine sans aide ; et, enfin, un Kenma âgé d'à peine dix ou onze ans qui, le regard fuyant, tentait vainement de s'échapper du cadre malgré le bras de son meilleur ami fermement enroulé autour de son épaule. Il l'avait aimée, celle-là, l'avait détaillée de nombreuses fois, et c'était avec un pincement au cœur qu'il l'avait laissée tomber au fond de la poubelle, soigneusement pliée afin de ne plus avoir à rencontrer son propre regard, son propre bonheur, surtout.

La seule qu'il avait conservée était celle qui lui faisait office de fond d'écran de portable. Une image simple, un peu floue, mais sur laquelle Kenma, pour une raison qu'il avait oubliée, souriait dans le vide, plongé dans des réflexions connues de lui seul. Plusieurs fois, il avait essayé de la supprimer, mais il n'y était jamais parvenu ; son doigt tremblait en s'approchant de la touche « effacer », et il pensait : si elle disparaît, je n'aurai plus aucune occasion de le voir sourire. Aucune, jamais.

Il ne le méritait peut-être pas. Ça n'avait pas d'importance.

Ça n'en avait plus, désormais.

L'ordinateur s'était débarrassé de son décor noir et vide. Sur l'étagère, le cadre en bois trônait parmi les autres comme s'il n'avait jamais été jeté ailleurs, quelque part dans une usine de tri des déchets couvrant le ciel de ses fumées nauséabondes. Kuroo n'avait jamais retiré la photo avec précaution, ne l'avait jamais conservée au centre de son poing fermé, l'hésitation et la culpabilité se mêlant dans les eaux troubles qui noyaient sans cesse les mots tourbillonnant dans son crâne.

Et Kenma n'avait jamais disparu. Son cœur battait. Ses poumons, assistés par la machinerie qui l'entourait, gardaient son cerveau suffisamment oxygéné pour qu'il puisse espérer survivre encore, quelques semaines ou quelques mois, quelques années, s'il se décidait à entrouvrir ses paupières violacées.

Si c'était un rêve, c'était le plus cruel qu'il avait jamais eu à supporter.

Étendu dans son lit, alors que la nuit imposait aux ruelles son silence, il gardait les yeux ouverts sur la pénombre, l'image de Kenma flottant devant son regard figé.

Si je m'endors ce soir, pensa-t-il, je ne me réveillerai peut-être que pour constater que tout ça n'est jamais arrivé.

Le cadre disparaîtrait à nouveau. Le caveau des Kozume récupérerait le nom qu'on lui avait arraché.

Et le cœur de Kuroo ralentirait jusqu'à cesser de battre.

Fermer les yeux reviendrait à accueillir le désespoir à bras ouverts.

Mais je ne rêve pas. Je sais que je ne rêve pas.

Il pouvait encore sentir la peau de Kenma sous ses doigts. Il était inimaginable qu'un songe contiennent des éléments aussi concrets. Les rêves, même lucides, ne restaient rien d'autre que le produit de l'imagination du rêveur ; ils ne renfermaient ni odeurs ni sensations précises, juste des images et des sons comme seul pouvait en créer un esprit endormi.

Ce qu'il avait vécu aujourd'hui était indéniablement réel. Mais son cœur n'y croyait pas ; il craignait le sommeil comme un enfant craignait la nuit. Il accélérait parfois, incontrôlable, murmurant son angoisse à travers les pulsations qui parcouraient ses veines.

Tu sais que c'est impossible. Il était mort. Il l'est toujours. Il ne peut pas — impossible.

Je sais, se répétait-il inlassablement. Je sais. Mais il était là. Il était juste là. Cette journée entière —

Impossible. Impossible. Impossible.

Il laissa son bras reposer sur son front.

Si je ne l'ai pas rêvée, j'ai peut-être simplement imaginé le reste. Peut-être que cette vie est la seule qui compte ; que le reste n'était qu'une espèce de cauchemar éveillé.

Un terrible cauchemar. Plus tangible qu'aucune réalité.

Il se redressa d'un bond.

Le cadre, le fond d'écran. Les seules preuves dont il avait besoin pour l'instant. Mais il restait quelque chose — une dernière épreuve, un dernier détail à vérifier.

Il se leva, renversa sa corbeille et déplia tout ce qu'il y avait jeté ces deux derniers mois. Des notes de cours, pour la plupart, des reçus et tickets de caisse, une feuille ou deux noircies de petits croquis griffonnés un jour d'ennui.

Le portrait, lui, n'était visible nulle part. Il se souvenait pourtant l'y avoir abandonné. Aucun doute là-dessus.

Je n'ai pas eu à dessiner Sugino, réalisa-t-il.

Il l'avait bel et bien rencontré, cependant. Il avait croisé sa fille au cimetière. Sa mère l'avait reconnu. Elle l'avait en tout cas salué — mais peut-être ne l'avait-elle fait que par politesse élémentaire. Il avait bien sauvé la fillette ; elle l'en avait d'ailleurs remercié. Quoi, alors ? Un simple hasard ?

Peut-être un rêve, après tout. Juste un homme croisé dans la rue, sans rapport avec qui que ce soit.

Il se releva lentement. Son épaule l'élança un peu ; il s'était appuyé sur son bras blessé sans y prendre garde.

L'accident a eu lieu, mais Kenma n'y est jamais mort. Il a été pris en charge par les urgences. Il s'y trouve encore.

Un frisson courut le long de son échine. Un rêve, c'est ça.

Mais ailleurs, au loin, comme le chant du vent dans les feuilles de l'arbre qui caressaient parfois sa fenêtre, le printemps venu : Tu sais que c'est un mensonge.

Ses yeux se baissèrent vers le bureau. Son cœur se serra.

Une dernière chose. Une seule.

Il posa la main sur la poignée du tiroir et le fit coulisser vers lui. Des cahiers, rendus gris par la pénombre, y étaient empilés. Il les sortit avec lenteur, un par un, une prière campée sur le bout des lèvres.

C'est alors qu'il la vit.

La feuille glissée tout au fond du tiroir, là où il n'aurait aucun risque de la croiser.

Il l'en extirpa, la posa sur le bureau et s'assit en la lissant doucement.

Je m'appelle Kuroo Tetsurō. J'ai tué mon meilleur ami.

J'ai tué mon meilleur ami.

J'ai tué —

Il serra les poings, laissa son front rencontrer la surface dure, inspira profondément, expira, et, quand un hoquet vint troubler sa respiration, il ferma la bouche jusqu'à ce que l'air vienne à lui manquer.

J'ai tué mon meilleur ami. J'ai tué Kenma.

Mais il est toujours là. Il est revenu, et il attend.

Paupières closes, il secoua lentement la tête.

C'est trop pour moi. Ça n'a pas de sens. Je n'ai rien fait qui mérite une récompense. Je...

Ça n'a pas de sens.

Il tira la feuille à nouveau, la relut par mécanisme, puis la rangea tout au fond du tiroir, pliée en deux, cette fois.

Si tout changeait demain, si le rêve se terminait, eh bien, il l'aurait mérité.

xxxxx

Lorsqu'il ouvrit les yeux, rien n'avait changé. Le cadre, le fond d'écran, la lettre, dernière preuve de sa culpabilité, aussi hors de vue qu'elle pouvait l'être.

Les cours lui parurent monotones. Il fit de son mieux pour se concentrer, rit avec Yaku et Kai, assista à l'entraînement comme d'habitude. Son épaule lui envoyait parfois quelques élancements douloureux, mais rien d'insurmontable.

Il était dix-huit heures trente quand il quitta l'entraînement pour monter dans le métro qui le conduirait à l'hôpital de la façon la plus rapide possible. Il ne prit pas la peine de se présenter à l'accueil, cette fois. Il entra dans le service des soins intensifs, le cœur battant, et se précipita vers la chambre de Kenma dès la porte ouverte.

Celui-ci n'avait pas bougé depuis la veille, mais il était là.

Le soulagement qui envahit Kuroo à sa vue fut si puissant qu'il se sentit flageoler. C'était la première fois qu'il ressentait une émotion comparable. Une espèce de joie intense mélangée à une tristesse infinie. Il s'était réveillé, et rien n'avait changé. Kenma n'était pas mort.

Il ne mourrait pas.

Il resta là des heures durant, une main dans la sienne, dans l'attente de quelque chose sans savoir exactement quoi. Ce quelque chose ne se montra pas ce jour-là ; il n'apparut que trois jours plus tard, sous la forme d'un jeune adulte aux traits tirés, s'entortillant les mains dans le hall d'entrée de l'établissement. Sugino observait chacun des visages entrant dans son champ de vision, puis son regard fuyait ailleurs, mal à l'aise. Il cherchait quelqu'un, peut-être.

Il cherchait Kuroo.

C'est du moins ce que ce dernier avait présumé en le voyant là, debout au milieu du flot lent des patients, familles et personnel hospitalier dont les allées et venues rythmaient la vie de la clinique. Il s'en approcha en silence, puis s'éclaircit la gorge. Sugino sursauta violemment.

— 'D'un chien, vous m'avez fait peur, dit ce dernier en le reconnaissant.

— Vous attendez quelqu'un ?

Sugino jeta des regards inquiets autour de lui. Kuroo se demanda un instant s'il s'agissait là de son attitude habituelle, ou s'il avait quelque chose à se reprocher.

— J'venais prendre des nouvelles, expliqua Sugino.

Il se laissa tomber sur un des bancs réservés à ceux qui attendaient leur tour devant les guichets.

— Des nouvelles ?

— Du gosse. Enfin, le petit. Avec ses cheveux tous blonds. J'ai oublié son nom.

Sugino avait donc bien assisté à l'accident. Après quelques secondes de silence, Kuroo s'assit à ses côtés.

— Kenma.

— Ah, c'est vrai. Un joli nom. Si je l'avais entendu avant, et si j'avais eu un fils plutôt qu'une fille, je l'aurais appelé comme ça, j'crois. Enfin, j'en sais rien, mais ça sonne bien. Comment il va ?

Kuroo eut un instant d'hésitation.

— Il, mh... n'a toujours pas repris conscience.

— Ça ne saurait tarder, comme ils disent. C'est un bon hôpital, ici, non ? Quand ma gosse est tombée à vélo, ils l'ont soignée en moins de deux.

Kuroo hocha lentement la tête. Puis, il demanda :

— À propos de l'accident... je ne m'en souviens pas très bien. Vous pourriez m'en parler ?

L'homme haussa un sourcil interrogateur, réfléchit, et dit :

— Bah, c'est vrai que vous étiez un peu tombé dans les pommes. Je peux pas vous dire grand-chose, vous savez. Avec l'adrénaline, tout ça, je faisais pas trop gaffe.

— C'est vous qui avez appelé l'ambulance ?

Sugino regarda passer une famille bruyante.

— Mh ? Ouais. Vous étiez pas en état, puis l'autre camionneur s'était déjà barré depuis longtemps. Pas que je l'accuse, attention. J'pense pas qu'il ait remarqué quoi que ce soit.

— D'accord, mais après ça ?

— Quoi, après ?

— Après l'appel, insista Kuroo.

— Bah, je sais pas. J'ai attendu l'ambulance en surveillant que vous me mouriez pas dans les bras. J'vous avais bien vu ouvrir les yeux, alors j'm'inquiétais pas trop, mais l'autre gosse, mon Dieu... j'en ai encore la nausée, des fois. J'ai bien fait gaffe à pas le bouger, pour la colonne vertébrale, vous savez. Ça peut tuer quelqu'un, le bouger sans avis des urgentistes. Même virer son casque, du coup j'l'ai laissé. J'ai essayé de lui parler, mais il était déjà inconscient. J'ai juste fait gaffe à ce qu'il continue de respirer, quoi. Pas sûr d'avoir fait un bon job. 'Bien eu une formation de premiers secours, mais ça date.

— Alors... vous êtes resté là ?

— Évidemment !

Il paraissait sincèrement choqué par la question.

— Excusez-moi, je ne voulais pas vous offenser.

— Y a pas de problème. Je devrais pas rester, ma fille m'attend. Je voulais juste savoir. J'suis sûr qu'il ira bientôt mieux.

Puis il le salua d'un signe de tête et, sans laisser à Kuroo le temps d'ajouter quoi que ce soit, quitta la clinique.

Kuroo resta immobile, le nez plein des odeurs de l'hôpital, les yeux fixés sur le vide où s'était tenu Sugino à peine quelques secondes plus tôt.

Le cadre, résuma-t-il, le fond d'écran, le cimetière, l'accident, Sugino, Kenma. Tout a changé. Mais la confession est toujours là.

Gravée dans sa mémoire. Noir sur blanc, dans le tiroir du bureau.

Il entra dans la chambre de Kenma, s'installa à son chevet. Caressa son front pâle et cireux.

— Tout ira bien, murmura-t-il, tant pour le malade que pour lui-même. Je te le promets.

Quelque chose avait changé, c'était vrai. Les choses changeraient encore.

Il serra la main de Kenma, tiède, pourtant étrangement fraîche.

Ne t'en fais pas, lui dit-il en pensée. Je ferai tout pour qu'elles changent à nouveau.


You can do it Kuroo, I believe in you.

Bienvenue dans la deuxième vie. Huehuehuehue. Au moins ça vous donne une idée du chemin qu'il reste à parcourir. :3

Merci d'avoir lu ! J'espère que vous resterez pour la suite, lol. On n'a pas fini.

Les reviews, c'est important, alors si vous savez, laissez une review. Je vous envoie des cœurs.