Temps d'écriture : Une petite dizaine d'heures ? Je crois. C'était rapidos ce chapitre lol.

Challenge level : 1,5/5, genre pas aussi simple que le prologue, mais quand même vachement tranquille. J'devais être à l'entrée de la zone, haha.

Note : Merci pour vos reviews ;; Regardez comme ça marche bien, j'vous file déjà la suite. Nice.

Note 2 : Erf, j'aurais dû terminer un truc ici, mais j'ai pas pu, lol. Du coup j'ai dû séparer ce qui était censé être le chapitre 4 en deux chapitres. Mmh. Et même comme ça celui-ci fait 7000 mots au lieu de 5000, wtf. Bref, bonne lecture !


Le premier rêve qui suivit l'accident fut étrangement calme et agréable, loin de la route et des rumeurs de l'hôpital, loin du silence mortel dans lequel il s'enfermait parfois pour retenir les plaintes sourdes qui lui montaient du ventre et lui dévorait les veines.

C'était une scène comme il aurait pu en exister des milliers, comme il en avait vécu des centaines. Kenma, assis en tailleur, le dos appuyé contre le lit. Lui-même, allongé sur ce même lit, attentif aux mouvements de la télévision sur laquelle Kenma jouait depuis ce qui, dans le rêve, paraissait des heures. Il jouait, arrivait au niveau suivant, perdait, recommençait, repassait au niveau supérieur, et encore et encore, jusqu'à atteindre la dernière étape — la victoire.

Mais il ne l'atteignit pas. Pas cette fois.

Il parlait.

— Parfois, disait-il, j'ai envie de tout arrêter.

Kuroo lui jeta un regard interrogateur. Il ne pouvait pas distinguer son visage ; Kenma fixait la télévision, le jeu en pause, et ne tournait pas la tête vers lui.

— Tout arrêter ? demanda Kuroo.

— Oui. Tout arrêter. Aller me coucher et m'endormir. Ne plus jamais me réveiller.

Des mots qui ne lui ressemblaient pas. Il frémit, dans son rêve comme dans la réalité, un malaise transcendant toutes les strates de l'univers.

— Tu m'abandonnerais comme ça ? voulut-il plaisanter.

Mais Kenma ne riait pas. Il répondait :

— Tu n'as qu'à dormir avec moi.

Puis il relançait le jeu, lâchait la manette, et bientôt les ennemis s'abattaient sur le personnage qui, sans les instructions du chef d'orchestre, disparut derrière un écran rouge tremblotant sur lequel était inscrit en grosses lettres noires : GAME OVER.

— Je suis mort.

Sa voix calme, plate, mais parcourue d'un soupçon de regret.

— Je suis mort.

Dans son rêve, Kuroo avait pleuré.

xxxxx

— Tu demandes, sifflait une voix familière quelque part dans le couloir.

— Toi, vas-y, répliqua une autre. C'est toi qui as insisté, non ?

— C'est ton ami aussi !

— Je lui ai à peine adressé la parole !

— T'as dit que c'était un super passeur. Que tu l'admirais, même !

— Je... j'ai jamais...

— Aah, vas-y !

— Tu rêves, crétin !

Tu rêves !

Le café de Kuroo finit de couler du distributeur. Il détacha la tasse, les sourcils haussés, puis se dirigea vers l'origine de la dispute, apparemment juste derrière le mur.

Aucun de ses deux principaux acteurs ne remarqua sa présence. Profitant de l'occasion ainsi offerte, il se plaça derrière eux, un sourire sinistre aux lèvres, et plaqua une main sur chacune de leurs épaules, l'air menaçant.

— Vous savez qu'on se trouve dans un hôpital, n'est-ce pas ?

Les deux garçons se tournèrent lentement vers lui, horrifiés.

— D... désolé... je, on... allait, on cherchait juste, euh..., commença le plus petit, blanc comme un linge.

Son regard remonta de la poitrine de Kuroo à son visage qu'il reconnut soudain. Ce dernier croisa les bras.

— Tiens, dit-il, si ce n'est pas Chibi-chan et son monstrueux passeur !

Kageyama le salua respectueusement, puis gratifia Hinata d'une sévère claque à l'arrière du crâne.

— Je t'avais dit d'être calme, imbécile ! gronda-t-il.

Hinata resta un moment bouche bée. Puis :

J'étais calme ! C'est toi qui passes ton temps à prendre la mouche pour un rien ! (Il regarda Kuroo et se passa une main à l'arrière de la nuque.) Salut, euh, Kuroo-san ? Ah ah...

Les deux joueurs de Karasuno échangèrent des regards furibonds. Kuroo retint un soupir. Les lèvres de Kageyama formèrent les termes : « Dis-lui », et Hinata, après un claquement de langue irrité, déglutit et prit une inspiration.

— Les autres, euh... votre libéro super-doué, et puis votre coach, ils ont dit que...

Il sembla chercher ses mots. Kuroo lui ébouriffa méchamment les cheveux.

— Si tu veux voir Kenma, va falloir travailler sur ton exubérance naturelle. Je suis pas sûre que lui crier dans les oreilles soit conseillé, vu son état.

— Tu vois ? J'te l'avais dit ! marmonna Kageyama.

— Exubequoi ? Je vais pas crier. Je veux juste le voir. Je, hum...

À nouveau, Kageyama et lui s'entre-regardèrent.

— On sera calme, jura Hinata. Et on est désolés.

Kageyama hocha vivement la tête. Après un moment de silence, juste pour le plaisir de les voir paniquer, Kuroo leur adressa un large sourire.

— Je vous surveille, de toute façon. Pas de bêtises, les enfants, ou je préviens Daichi.

Joignant le geste à la parole, il agita son téléphone devant lui. Hinata et Kageyama se figèrent.

— Bien, reprit-il. Suivez-moi.

Bien entendu, Yaku et Daichi l'avaient tous deux prévenu de leur venue, aussi n'était-il guère étonné de les trouver là. À vrai dire, il était même surpris de ne pas avoir croisé Hinata plus tôt ; d'après les quelques informations qu'il avait tant bien que mal glanées au fil des jours, celui-ci n'avait pas eu l'occasion de rendre visite à Kenma depuis le jour où il avait été admis dans le service. Ils avaient bien participé à un bref camp d'entraînement à la fin du mois d'août, mais, pressé par le reste de son équipe ou arrêté par une pointe d'appréhension ou de timidité, Hinata ne s'était pas éloigné du lycée Nekoma. Peut-être était-ce pour cela qu'il semblait un peu gêné aujourd'hui.

Il n'avait aucune raison de l'être. Après tout, il était un bon ami de Kenma, un très bon ami, même, et s'ils ne se voyaient qu'en de rares occasions, il ne faisait aucun doute que Kenma s'y était attaché plus vite qu'à n'importe qui, un coup de foudre incompréhensible, même pour lui. Hinata avait cet effet sur les gens, selon Sugawara. D'après les observations de Kuroo, c'était vrai. Il était certain que Kenma aurait aimé qu'il vienne lui rendre visite.

Les garçons tinrent leur promesse et pénétrèrent dans la chambre dans un silence qui, de respectueux, se transforma bien vite en silence navré. Kuroo s'appuya contre le mur, les mains dans les poches, lèvres closes. Kageyama, un peu mal à l'aise, observa le lit un instant, puis regarda ailleurs. Il n'était pas à sa place. Lui ne connaissait pas Kenma si bien que ça. Il tâchait de masquer son trouble, mais Kuroo était loin d'être aveugle.

Hinata fut le premier à bouger. Il s'approcha du lit, s'arrêta à une distance de sécurité, comme s'il craignait d'outrepasser les limites invisibles qu'une entité supérieure y avait inconsidérément imposées.

— Salut, Kenma, dit-il d'une voix si calme et posée que Kuroo eut du mal à croire qu'il s'agissait bien de la sienne ; la prévoyance qu'il y mettait, toute l'affection que Kuroo pouvait y discerner avait quelque chose de terriblement triste, une note qui lui brisait le cœur.

Naturellement, il n'en montra rien.

— Je suis content de te voir, poursuivit Hinata comme si les deux autres adolescents ne s'étaient pas trouvés dans la pièce. Désolé de ne pas être venu plus tôt.

Ce fut au tour de Kuroo se sentir mal à l'aise. Il n'était pas toujours bon pour interpréter l'atmosphère, mais celle-ci ne lui fit pas le présent de laisser planer le doute. Il était de trop et, à en juger par l'expression de Kageyama, il n'était pas le seul à l'avoir compris.

Il attira l'attention de ce dernier d'un geste, puis désigna la porte d'un signe du menton. Kageyama s'éclaircit la gorge, et Hinata leur lança un regard interrogateur.

— J'ai pas mangé depuis un moment, prétexta Kuroo. On va chercher un truc — reste ici le temps que tu veux.

Hinata parut un peu déconcerté et hocha la tête par mécanisme.

Le couloir résonnait des pas des infirmiers, aide-soignants et médecin dont les allées et venues faisaient écho contre les murs pâles et unis, parfois égayés par de petits tableaux d'artistes inconnus, ou par des affiches prodiguant conseils et avertissements sur telle ou telle maladie ou blessure. L'une d'elles, décorée de boules dotées de grands yeux étonnés, disait : « Pour éviter la propagation des bactéries, veuillez vous lavez les mains à l'aide des produits désinfectants prévus à cet effet. » Kuroo l'avait détaillée cent fois. Il ne l'aimait pas vraiment.

La cafétéria se trouvait non loin de l'accueil, au rez-de-chaussée. Kageyama s'installa sur une des nombreuses tables libres tandis que Kuroo partait leur chercher de quoi patienter. Lorsqu'il revint, ce fut pour le découvrir terriblement immobile et silencieux. Quelque chose sur son visage disait : « Je ne devrais pas être ici. »

C'était peut-être vrai. Kuroo n'en savait rien. Il lui tendit une bouteille d'eau plate.

— Ils n'ont pas grand-chose de plus, ici, expliqua-t-il. Et je ne suis pas sûr qu'un soda soit la boisson idéale, surtout au milieu d'un camp d'entraînement.

Kageyama le remercia poliment, mais sa voix laissait toujours transparaître une once d'inconfort. Maintenant qu'il y songeait, Kuroo n'avait pas souvenir de lui avoir parlé en face à face depuis qu'il l'avait rencontré — lui et tous les membres de son équipe. À vrai dire, il n'était pas certain de lui avoir déjà parlé du tout.

Après un moment de silence gênant, il croisa les bras devant lui.

— Alors, entama-t-il d'un ton un peu forcé, de retour pour cinquante tours de sauts planés ?

— On gagnera, cette fois, répliqua Kageyama.

Nulle trace d'hésitation dans sa voix. Le vague antagonisme qui sous-tendait parfois les échanges du duo démoniaque au cours du camp de Shinzen s'était évaporé dans les airs. Ils ne doutaient plus de réussir, désormais. Pas Kageyama, en tout cas.

— J'en conclus que votre nouvelle attaque se porte bien ?

Kageyama haussa les épaules, l'air de dire que ça n'avait pas d'importance, mais Kuroo n'eut aucun mal à discerner la lueur de fierté qui s'était soudain allumée dans son regard. Il le vit jeter un coup d'œil furtif à la porte, comme submergé par l'envie de retourner s'entraîner tant qu'il faisait encore clair.

— Vous aurez le temps d'y retourner plus tard, affirma Kuroo en réponse à sa question muette. Je ne pense pas qu'il restera bien longtemps.

— J'espère.

L'honnêteté brute de la réplique lui tira un sourire. Kageyama ne semblait même pas l'avoir remarqué. Il rouvrit la bouche, dans l'espoir de lancer un décent sujet de conversation. Quelque chose lui disait que le passeur ne parlerait pas tant qu'il n'y serait pas invité.

— Vous vous en êtes bien sorti, durant les préliminaires, n'est-ce pas ?

Les yeux de Kageyama quittèrent la vitre qui les séparait du hall d'entrée pour croiser ceux de Kuroo.

— On aurait peut-être pu faire mieux, mais je crois bien que oui.

— Quelle modestie.

— Nos armes n'étaient pas encore tout à fait...

— Affûtées ? termina Kuroo, comme Kageyama cherchait ses mots.

— C'est ça.

— Il ne vous reste plus beaucoup de temps avant les qualificatifs, n'est-ce pas ?

— Juste une semaine.

— J'espère qu'elles sont affûtées, désormais. Qu'on puisse avoir notre « bataille du tas d'ordures ».

Kageyama ouvrit sa bouteille d'eau et hocha la tête. Il avala une gorgée.

— On gagnera, dit-il, confiant. Je ne perdrai plus contre Oikawa-san, ajouta-t-il pour lui-même, d'une voix plus basse.

— Oh, mais nous non plus.

Kageyama le dévisagea un moment, puis, les sourcils froncés (ce qui ne différait guère de son expression habituelle, nota Kuroo), il lâcha :

— Qu'est-ce que ça peut faire ?

Kuroo se pencha en avant, le menton reposant sur ses mains jointes.

— J'ai toujours voulu faire de ce match une réalité. Nous sommes deux bonnes équipes. Suffisamment pour monter aux nationales et nous rencontrer sur un terrain officiel. Et puis, tout paraît possible, cette année, n'est-ce pas ?

Tout était possible. Le passeur ne pouvait même pas imaginer à quel point.

Kageyama ne réagit qu'en fronçant les sourcils un peu plus, en pleine réflexion, comme coincé devant un exercice de mathématique particulièrement difficile à résoudre.

— Mais, articula-t-il, tu... enfin, vous...

— Par pitié, tutoie-moi, j'ai pas encore l'âge.

— Tu es blessé, non ?

Kuroo se passa inconsciemment une main sur l'épaule.

— En effet, répondit-il.

Si c'était possible, Kageyama parut encore plus troublé.

— Tu peux plus jouer, si ? Au mieux, tu ne peux que regarder, non ?

— C'est ça...

Il avait du mal à voir où le passeur voulait en venir.

— Alors, reprit Kageyama, quel intérêt ? Même si le match avait lieu, tu ne pourrais pas y participer, si ?

En plein cœur. On ne pouvait pas dire que le gamin mâchait ses mots.

— C'est vrai, lui accorda Kuroo. Mais je pourrai toujours y assister. Et puis, je suis toujours capitaine.

— Ah ? Pour quoi faire ?

— Tant que je peux leur être utile...

Kageyama réfléchit, puis hocha la tête. Après tout, tout le monde savait que Kuroo n'était pas ce qu'on pouvait appeler un mauvais joueur. Il avait plus à offrir que ses performances sur le terrain.

— Hinata prend son temps, commenta le passeur, un peu sèchement.

Kuroo commençait à croire qu'il s'agissait là de son ton naturel.

— Laisse-le, conseilla-t-il. Ils sont amis, après tout.

— Mmh. (Il n'avait pas l'air convaincu.) Vous avez un nouveau passeur, non ?

— Ichinomiya, oui... Pas le choix. Cela dit, il n'est pas « nouveau » à proprement parler. Il s'en sort plutôt bien, maintenant.

— Ah.

Il faisait rouler la bouteille sur la table, les lèvres pincées. Kuroo soupira.

— Vas-y, parle.

— Ça doit être difficile pour Nekoma, déclara Kageyama. Sans v... toi et Kozume-san.

Kuroo se passa une main dans la nuque.

— Je suppose. On s'y fait.

— C'est un très bon passeur, continua-t-il comme s'il ne l'avait pas entendu. Il sait faire plein de choses. C'était le centre de l'équipe, non ?

— Le cerveau, corrigea-t-il distraitement.

— Ouais. Ça doit être compliqué pour quelqu'un d'autre de prendre sa place. Et pour les ailiers de s'y adapter.

— Ils s'en sortent bien.

Il jeta un coup d'œil à l'horloge accrochée au mur de la cafétéria.

— Votre équipe vous attend, non ? dit Kuroo. Il est peut-être temps de récupérer votre super leurre, ou quel que soit le nom que vous lui donnez.

Kageyama bondit quasiment sur ses pieds. Ils laissèrent tomber leurs bouteilles vides dans la poubelle prévue à cet effet et sortirent de la salle. Les mains dans les poches, Kuroo observait le personnel hospitalier vaquer à ses occupations. Kageyama, lui, contemplait ses pieds avec un étrange intérêt.

Difficile de savoir à quoi il pense, songea Kuroo.

— Je ne sais pas comment tu fais, lâcha soudain le passeur.

— Faire quoi ? demanda Kuroo.

Kageyama agita une main, comme pour dire « tout ça ».

— Je deviendrais fou si je ne pouvais plus jouer au volley-ball. Si j'étais obligé de tout regarder sans rien pouvoir faire.

Kuroo s'arrêta.

— Eh bien, on ne peut pas dire que ça me fasse plaisir, répondit-il. Mais c'est pas comme si j'avais le choix.

— Je serais désespéré, je crois.

— Je ne suis pas devenu complètement inutile pour autant. Tant que je peux aider... (Il fit une pause.) Et puis, pour être franc... j'ai eu d'autres choses en tête, ces derniers temps.

Kageyama ne parut pas tout à fait comprendre. Autre chose que le volley ? l'imaginait-il penser. Il n'y a rien d'autre que le volley. Kuroo haussa les épaules et se remit en marche.

La voix d'Hinata résonnait à travers la porte, mais il se tut dès les deux garçons entrés.

— C'est l'heure de rentrer, annonça Kuroo.

Hinata se tourna vers eux. Kuroo fut surpris de le voir porter un sourire aux lèvres. Il s'était attendu à le découvrir un peu plus abattu.

— D'accord ! Bye, Kenma ! Je suis content d'être passé te voir.

Il avait probablement dû lui raconter toute sa vie. Kuroo attrapa sa veste.

— Tu viens avec nous ? s'étonna Hinata.

— Je ne vais pas manquer un camp d'entraînement, aussi bref soit-il. Et puis, j'ai envie de voir à quel point vous vous êtes améliorés, depuis la dernière fois.

— Super ! Qu'est-ce que tu fais, Kageyama ?

Ce dernier s'était approché du lit, le visage comme un masque inexpressif. Puis, lentement, il dit :

— Comment tu fais pour ne pas t'en vouloir ? Si j'avais fait une chose pareille, je me détesterais. Je ne crois même pas que je pourrais encore me regarder en face.

Il y eut un long silence. Désagréable.

Kageyama leur fit face, et, malgré la dangereuse secousse qui agitait sa poitrine, Kuroo comprit qu'il n'essayait pas d'être cruel — qu'il s'agissait là d'une véritable interrogation. Cette espèce d'innocence sans aucune forme d'arrêt ou de contrôle le transperça plus durement que tout ce qu'on avait pu lui dire jusqu'ici. Il regarda à l'intérieur de lui-même. Il s'était déjà posé la question.

Mais en venait une autre, maintenant, terrifiante, un monstre terrible éveillé par une réplique presque anodine.

Comment peuvent-ils ne pas m'en vouloir ?

Il déglutit.

Hinata se mit à bouger, lentement, et frappa durement Kageyama à l'arrière du crâne. Il avait dû tendre le bras. C'était presque comique. Presque.

Comment fais-tu pour ne pas te haïr ?

— Aïe ! Ça va pas, crétin ?

Tu me traites de crétin ? Tourne sept fois la langue dans ta bouche avant de dire ce genre de connerie !

Hinata ne paraissait pas exactement en colère ; à vrai dire, son expression reflétait plutôt une certaine gêne. Celle qui nous traverse quand on vient d'entendre une vérité qu'on essaye d'éviter d'énoncer, se dit Kuroo.

— Mais, je...

— C'est pas des trucs qu'on dit comme ça ! T'es vraiment plus stupide que t'en as l'air !

Kuroo leva une main pour le faire taire.

— Y a pas de problème.

— Bah... quand même... désolé, Kuroo-san. Il est con, des fois.

— Je peux m'excuser tout seul, imbécile, marmonna Kageyama.

Puis il s'inclina.

— Pardon, j'avais pas réfléchi.

Kuroo accepta ses excuses d'un hochement de tête.

— Parce que ça t'arrive ? rétorqua Hinata.

— Tu cherches la bagarre ?

— Oh, oh, on se calme, les enfants. C'est pas grave. Allez, papa et maman corbeaux vous attendent. Ouste !

Il les poussa jusque dans le couloir et, après un regard vers Kenma, les suivit à son tour.

xxxxx

La journée du lendemain commença, après les habituels exercices d'échauffement et entraînements individuels, par un match opposant Karasuno à Nekoma.

Kuroo, adossé au mur, le suivit aussi attentivement que possible. À sa grande déception, le duo insolite de Karasuno n'utilisa pas l'attaque dont il n'avait eu qu'un aperçu à l'occasion du camp de fin juillet. Cela ne les empêcha pas d'emporter la manche. Kuroo ferma brièvement les yeux. L'écart n'était pas énorme, mais il existait. Alors que son équipe commençait à faire un tour de sauts planés, il pivota vers Akaashi, qui l'avait rejoint quelques minutes plus tôt.

— Ils ne s'en sortent pas si mal, commenta ce dernier.

Il avait dit ça comme s'il était évident que Nekoma ne pouvait pas bien s'en sortir. Kuroo soupira.

— C'est bien la première fois qu'on perd contre Karasuno.

— C'était à prévoir. Ils se sont améliorés, et vous...

— J'ai compris.

Akaashi haussa les épaules.

— Ils n'ont pas l'air ravis d'avoir gagné, nota-t-il en contemplant Sugawara et Sawamura discuter avec leur entraîneur.

— Mh. Je peux comprendre.

Arracher une victoire à une équipe estropiée n'avait rien de glorieux. Ils ne pouvaient décemment pas évaluer leur évolution en se mesurant à eux. Nekoma n'était toujours pas une mauvaise équipe, bien entendu, mais personne ne se leurrait ; elle n'arrivait pas à la cheville de ce qu'elle aurait été en présence de son capitaine et de son passeur attitré.

Kuroo eut tout de même le plaisir de constater que les liens entre les deux équipes étaient loin de s'en trouver affaiblis pour autant. Hinata discutait joyeusement avec Inuoka, Lev et Ichinomiya Shoma, le nouveau passeur, qui riait timidement, Yaku échangeait quelques mots avec Suga et, comme d'habitude, Yamamoto, l'attaquant rasé et l'excellent libéro de Karasuno fomentaient il ne savait quel complot, probablement dans l'objectif protéger les jeunes managers d'une agression imaginaire quelconque.

Les matchs se succédèrent comme un mécanisme bien rodé. Sans surprise, Fukurodani sortit une fois de plus grand vainqueur de la journée ; Shinzen s'en tira honorablement, miraculeusement suivi de près par Karasuno, tandis que Nekoma et Ubugawa se disputaient une dernière place qu'ils refusaient de conserver.

— Ce sont des choses qui arrivent, déclara Kuroo aux membres de l'équipe. Notre nouvelle formation a encore besoin de temps pour fonctionner comme elle devrait. Les mécanismes ne sont pas tout à fait huilé, mais vous vous en sortez bien mieux que je ne l'avais espéré. J'ai beaucoup d'espoir pour la suite des événements. Demain, on ne les laissera plus repartir avec des sets qui nous appartiennent, c'est d'accord ?

Par chance, les joueurs n'avaient rien perdu de leur enthousiasme. Lev jura qu'il parviendrait à vaincre Hinata, Inuoka acquiesça vivement et tous partirent pour s'entraîner encore malgré la nuit tombante et le dîner qui approchait à grands pas. Pas de temps à perdre, pensaient-ils sans doute, et ils n'avaient pas tort : le camp se clôturerait le lendemain soir, moment du départ de Karasuno dont les qualificatifs du printemps Interlycées auraient lieu seulement quelques jours plus tard.

Alors qu'il prenait un peu l'air aux alentours du second gymnase du lycée, l'attention de Kuroo fut attirée par les cris caractéristiques que déclenchait immanquablement une attaque fructueuse de Bokuto. Il entra dans le bâtiment, les mains dans les poches, pour tomber sur un match en trois contre trois disputé avec férocité entre l'équipe des hiboux, composée de Hinata, Bokuto et Akaashi, et de celle des chats, dont faisaient partie Ichinomiya, Lev et, au grand étonnement de Kuroo, Tsukishima. Celui-ci semblait avoir évolué, depuis la dernière fois. Kuroo se demanda s'il avait fini par décider de s'entraîner de lui-même ; à en juger par ses mouvements et la résistance farouche qu'il opposait à Bokuto, la réponse était oui.

Il resta un peu à l'écart et ne s'approcha que lorsque le match arriva à son terme. Bokuto félicitait Hinata en lui ébouriffant les cheveux tandis qu'Akaashi et Tsukishima échangeaient un regard qui valait tous les soupirs du monde.

— Tu peux la passer un peu plus haut, expliquait Lev à Ichinomiya. Je peux sauter, moi aussi.

Le passeur hocha la tête, répéta doucement : « un peu plus haut », puis ferma les yeux comme pour stocker cette information quelque part dans sa mémoire.

— Qu'est-ce que vous avez promis à ce pauvre Tsukki pour qu'il accepte de se joindre à vous ? lança Kuroo.

Bokuto releva le menton, les mains sur les hanches.

— Rien du tout. C'est mon aura, personne ne peut rien me refuser.

— C'est la première fois qu'il ne t'envoie pas sur les roses, tempéra Akaashi.

— Akaashi !

Tsukishima haussa un sourcil, puis ramassa ses affaires.

— Bonne soirée, les salua-t-il de sa voix basse et monocorde.

Il n'adressa pas un regard à Kuroo. Maintenant qu'il y pensait, il l'avait un peu évité, depuis son arrivée. Pas étonnant, songea-t-il. Il ne sait pas comment réagir, c'est tout.

Tout le monde n'était pas fait pour trouver les mots à adresser à une personne frappée par le malheur. Kuroo n'avait besoin d'aucun d'entre eux, mais il soupçonnait que Tsukishima ne soit pas le genre de garçon qui se contentait d'éviter le sujet. Quitte à devoir retenir ses mots, il préférait peut-être éviter de parler tout court.

Une caractéristique qui l'opposait en tout point à Kageyama.

Ichinomiya et Lev le suivaient de près. Kuroo arrêta le premier avant qu'il ne passe la porte.

— Je suis content de voir les efforts que tu déploies là-dedans, lui dit-il. Continue comme ça. Tu fais du bon travail.

Le garçon s'empourpra, bredouilla un mot de remerciement et fila vers le bâtiment principal, Lev à ses trousses.

— Pas très affirmé, ce gosse, commenta Bokuto.

— Il ne s'attendait pas à jouer en tant que titulaire aussi vite, le pauvre. Mais il s'adapte.

— Il est plutôt bon, intervint Akaashi, une main sur la nuque. Un an ou deux et ses adversaires le craindront autant que votre Lev.

— J'espère qu'il lui faudra moins de temps que ça. Alors, crevette, tu dors ?

Hinata sursauta et se dépêcha d'ôter ses chaussures de salle pour les remplacer par des chaussures d'extérieur. Quand tous les quatre furent fin prêts, ils refermèrent la porte et se dirigèrent vers l'édifice central. Akaashi et Bokuto se séparèrent du groupe après quelques mètres pour discuter avec le coach qui passait par-là. Seuls, Kuroo et Hinata restèrent muets.

— Vous n'avez pas utilisé votre super attaque, aujourd'hui, mentionna Kuroo après un moment de silence un peu inconfortable. Toi et ton passeur.

— Ah... non.

Puis il sourit.

— On fait surtout ça à l'entraînement, pour l'instant. Et avec Yachi-san. On en est à 90 % de combinaisons réussies, maintenant ! Rien à voir avec l'autre fois.

— Toujours quelque chose de nouveau, cita Kuroo. Dommage que vous n'en fassiez pas la démonstration ici. Je veux dire, ce ne sont jamais que des matchs d'entraînement.

Hinata eut l'air embêté.

— Je lui ai déjà demandé. Daichi est d'accord, le coach Ukai aussi, mais Kageyama n'arrête pas de dire qu'on n'est pas encore prêts, ou qu'il le sent pas trop. Il faut qu'il soit dans une drôle d'humeur pour qu'on soit sûrs que ça marche. Il est vraiment trop bizarre, pour ça.

Kuroo ricana.

— Ça ne m'étonne pas. Cela dit, ça m'a l'air bien compliqué. Akaashi lui-même m'a avoué être incapable de l'imiter. Ça doit être un truc de génie.

Hinata écarta les mains, l'air de dire qu'il n'en savait rien.

— Mais j'aimerais bien qu'on puisse la pratiquer un peu plus tout de même, avoua-t-il. Je veux dire, c'est super, comme sensation. Je pouvais rien faire, avant. Maintenant, c'est comme si je pouvais enfin réfléchir à toutes les possibilités qui s'offrent à moi.

— C'était pour ça que vous vous étiez disputé, en juillet ?

Hinata eut un rire gêné.

— Ouais, un truc comme ça. C'est réglé, maintenant. On va éclater Shiratorizawa !

— Bon courage, rit Kuroo. Vous avez intérêt à bien vous en tirer.

— Évidemment, qu'on va bien s'en tirer ! Cette fois-ci, on va en nationales !

Il sauta à l'intérieur du bâtiment et courut vers le réfectoire avec un cri de victoire. Kuroo le suivit calmement, s'installa auprès de Sawamura, qui l'avait invité d'un signe, et passa la soirée à discuter des compétitions auxquelles il avait participé au cours des dernières années. Il en oublia presque de manger. De toute façon, il n'avait pas très faim.

Le soir venu, alors qu'une horde d'adolescents à moitié en pyjamas se disputaient l'accès aux toilettes, il surprit le capitaine de Karasuno fulminer malgré les gestes d'apaisements de celui qui devait être son meilleur ami.

— Besoin d'aide ? proposa-t-il en s'arrêtant à son niveau. Vous cherchez quelque chose ?

— Quelqu'un, rectifia Suga.

— Je ne sais pas quoi faire d'eux, soupira Daichi. On peut pas détourner le regard une seule seconde sans les retrouver à faire n'importe quoi ou à disparaître dans la nature.

— Les enfants, plaisanta Kuroo avec un sourire en coin.

Daichi se pinça l'arrête du nez. Il n'était pas d'humeur à rire.

— Je ne vais pas passer la soirée à leur courir après, grogna-t-il. S'il n'est pas de retour avant l'extinction des feux, tant pis pour lui.

— Mieux vaut qu'il soit de retour avant ça, remarqua Suga. Ils vont bientôt verrouiller les portes, non ?

Kuroo se passa une main sur le menton.

— Bon, vous avez perdu qui ?

— Kageyama, répondit Suga, puis, avec un sourire : Il est bien capable de s'être perdu en chemin.

Comme Kuroo était encore habillé, ce qui n'était pas le cas des deux autres, il proposa :

— Je peux aller voir aux alentours. Il n'est sûrement pas allé bien loin. Je préfère ne pas voir la réaction de Naoi-san s'il le prend à se promener dehors la nuit. Ça lui prend souvent, ce genre de truc ?

— Pas vraiment, fit Suga. Enfin, il est du genre à s'entraîner jusqu'à plus soif, mais tous les gymnases sont verrouillés, donc...

Kuroo croisa les bras.

— Il a peut-être besoin d'un moment seul.

— J'en sais trop rien.

— J'ai du mal à comprendre ce gamin. Il n'a pas l'air facile à appréhender.

— Oh, il n'est pas bien compliqué à comprendre, pourtant, commenta Suga. Tout ce qui compte pour lui, c'est le volley-ball. Limite s'il ne mange pas une balle avec ses céréales du matin.

— En voilà un qui se dédie corps et âmes à la tâche. Bon, je vais aller jeter un coup d'œil.

— Merci, dit Sawamura. Si tu le retrouves, hésite pas à le ramener ici par la peau du cou. T'as mon autorisation.

— J'y penserai.

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Il n'eut aucun mal à le trouver. Kageyama ne s'était pas caché ; il s'était simplement installé un peu à l'écart des lumières aveuglantes du lycée, les cheveux agités par le vent automnal, le visage dans les mains. Un court instant, Kuroo se demanda s'il s'était endormi ; puis il le vit dégager une mèche sur son front, regarder les branches des arbres plantés non loin danser dans la nuit, et il songea : Peut-être que Sugawara a tort, après tout, peut-être qu'il y a quelque chose de plus. Ce garçon est un être humain, au final ; qui pourrait se targuer d'en connaître les motivations profondes ?

Plutôt que de le « ramener par la peau du cou », il décida de s'asseoir à ses côtés, en silence, jusqu'à ce que le passeur réagisse — s'il réagissait, bien sûr.

Les secondes s'écoulèrent sans qu'aucun des deux fasse un mouvement. Kageyama aurait tout aussi bien pu ne pas l'avoir remarqué.

Puis il ramena ses jambes vers lui et posa le front sur ses genoux.

Kuroo n'ouvrit pas la bouche. Ça n'aurait servi à rien. Si Kageyama voulait parler, il lui parlerait. Fréquenter Kenma lui avait au moins appris ça : forcer les gens à sortir ce qu'ils gardaient enfermé au fond d'eux-mêmes menait au mieux à la défiance, au pire à la plus franche hostilité. Il ignorait si Kageyama était du genre à se montrer hostile, mais mieux valait éviter de le découvrir ce soir.

— Je ne comprends pas, marmonna soudain le première année.

Kuroo ne répondit rien. Il attendait. Kageyama releva la tête, le menton sur ses genoux, les yeux sur l'horizon.

— Rien, poursuivit-il d'une voix grave et basse. Je comprends rien.

Kuroo contempla son profil. Il ne fronçait pas les sourcils, cette fois. Il avait l'air triste.

— J'ai menti.

— Ah, dit Kuroo.

— À propos de mes passes. De notre nouvelle attaque. (Il inspira.) Elle ne se porte pas bien. Je n'y arrive pas. Plus. C'est... je ne comprends pas. J'y arrive pas. J'ai essayé. J'ai essayé, mais...

Il tritura nerveusement une mèche de ses cheveux.

— C'est comme si j'étais subitement devenu aveugle. Comme si je voyais plus rien devant moi. Les attaquants, les adversaires. Je ne peux pas...

Il s'interrompit et, cette fois, Kuroo sut qu'il ne reprendrait pas la parole sans son aide.

— Trop de choses en tête ? devina-t-il.

— J'en sais rien.

— Tu peux toujours jouer normalement, non ? Je t'ai vu faire, aujourd'hui.

Il haussa les épaules.

— Alors tout n'est pas perdu, dit Kuroo.

— Pas encore.

— Tu penses pouvoir tout perdre du jour au lendemain ? N'es-tu pas le meilleur passeur de ta région ?

— Oikawa-san est le meilleur passeur de ma région.

— Mmh. Reste que tu es beaucoup plus compétent que tous ceux que j'ai eu le plaisir ou le malheur de rencontrer. Et j'aimerais que ce soit simplement une exagération de ma part, crois-moi.

Kageyama conserva un moment le silence. Puis il se redressa et baissa les yeux vers son aîné.

— Merci, dit-il. Mais je ne peux pas. Je ne peux pas le satisfaire.

— Hinata ?

Il enfonça les mains dans les poches de son gilet.

— Je rentre. Excuse-moi.

Il s'inclina un peu avant de s'éloigner à grands pas pour disparaître dans l'édifice principal. Kuroo leva les yeux vers le ciel. Les lumières de la ville masquaient efficacement celle des étoiles ; en dehors d'une ou deux, plus brillantes que les autres, il ne distinguait rien de plus qu'une étendue gris foncé, vaguement jaunâtre, un océan sale et sans vie.

Décidément, j'ai vraiment du mal à comprendre ce gamin. Et je commence à croire que je ne suis pas le seul.

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Nombre de joueurs de l'équipe de Nekoma dormaient déjà, mais pas Kuroo ; Kuroo, lui, avait quitté ce qui leur servait de chambre pour flâner au hasard le long des couloirs, l'esprit encombré de pensées qui l'emplissaient de murmures désagréables, de questions qu'il se refusait à poser à voix haute.

Il s'arrêta à un étage libre, s'accouda à une fenêtre, et laissa ses yeux parcourir les formes sombres de la nuit.

Avant l'accident, il n'avait jamais été sujet aux insomnies. À vrai dire, il était plutôt réputé pour être bon dormeur, malgré le fait qu'il n'ait aucun mal à se réveiller le matin, au contraire de Kenma qui pouvait traîner au lit jusqu'aux dernières heures du jour, si on en lui laissait l'occasion. Le souvenir lui tira un faible sourire qui s'effaça aussitôt.

À quelle heure se réveillerait-il, cette fois ?

Au fond de lui, une voix sournoise aux accents de vérité siffla : Jamais.

Il posa le front contre la vitre. Elle était froide. Les températures chutaient vite, à cette période de l'année.

— Kuroo ?

Il se retourna en reconnaissant la voix d'Akaashi. Celui-ci avait enfilé un pull épais par-dessus son pyjama. Celui de Bokuto, nota Kuroo. Il l'avait suffisamment vu sur son dos pour le savoir. Il n'en souffla mot.

— J'avais du mal à dormir, expliqua-t-il.

— Tu veux nous rejoindre ?

— Qui ?

— Bokuto-san et moi. Il s'agite dans tous les sens, quand il est énervé. Aucune chance qu'il s'endorme avant un moment.

— Nuit blanche en perspective ?

— Ça m'étonnerait. Il tomberait mort. C'est juste l'affaire d'une heure ou deux.

Akaashi le guida jusqu'à une salle de classe ouverte. Ils n'avaient pas allumé la lumière, mais les lampadaires alignés dans la rue éclairaient suffisamment pour qu'ils puissent y évoluer sans risquer de buter sur un obstacle quelconque.

— Je ramène un invité, annonça Akaashi.

Les grands yeux de Bokuto clignèrent plusieurs fois dans le noir.

— Tiens, Kuroo ! Tu t'es perdu ?

— Un truc comme ça, répondit-il en entrant.

Bokuto tapota le sol pour l'inviter à se joindre à lui. Akaashi, lui, s'assit entre les jambes de Bokuto et s'appuya contre lui. C'était la première fois que Kuroo les voyait aussi proches. Le temps d'une seconde, il se demanda s'ils étaient ensemble, et cette question le laissa étrangement vide. Un goût de cendre dans la bouche. Pas de la jalousie, non. De l'envie, peut-être.

Ou la peur de se retrouver seul à nouveau.

Bokuto dégagea une main pour lui signifier de s'approcher, et Kuroo le laissa l'enlacer à son tour, la tête contre son épaule.

— Je vous aime tellement, vous deux, lâcha Bokuto au milieu de nulle part. Vous êtes mes meilleurs amis.

Il resserra un peu son étreinte, un bras derrière la nuque de Kuroo, un autre sur la poitrine d'Akaashi. Ils restèrent comme ça un long moment, si bien que Kuroo le suspecta de s'être endormi.

Mais il ne l'était pas. Parce qu'il lui caressa doucement l'épaule lorsque Kuroo, incapable de les retenir, laissa les mots franchir la barrière de ses lèvres.

— Kenma me manque.

Bokuto hocha lentement la tête ; Akaashi, lui, répondit :

— À moi aussi. À nous aussi.

— Il me manque tellement. Il me manque tellement.

— Je sais.

Ils ne savaient pas. Ils ne se doutaient de rien. Le monde s'était transformé au cours d'une nuit d'automne, ne laissant derrière lui qu'une confession dissimulée dans un tiroir de bureau.

— Vous devriez me détester, murmura Kuroo. M'en vouloir à mort. Vous devriez...

— Kuroo-san, l'interrompit Akaashi, et Kuroo s'écarta un peu d'eux, le souffle court.

— C'était ma faute. Et vous faites comme si... tout le monde fait comme si j'étais...

Innocent. Le mot avait un arrière-goût amer.

Mais je suis coupable. Le seul coupable.

Il aurait voulu pleurer, cette fois au moins, alors que son cœur aussi lourd que du plomb s'écrasait au fond de sa poitrine, mais ses yeux comme sa gorge restèrent désespérément secs, apathiques, un désert infini.

— Wow, OK, on se calme, dit Bokuto.

Akaashi s'était levé ; Bokuto s'agenouilla en face de Kuroo et attrapa son visage entre ses mains chaudes, un peu moites, vivantes.

— Kuroo. Kuroo, regarde-moi.

Il obéit. Je ne pleure pas, pensa-t-il, tu vois ? Je ne peux même pas lui offrir ça.

— Je l'ai...

Tué. Parce qu'il est mort, Bokuto. Il est mort, mais tout le monde l'a oublié. Le grand secret. Le pire de tous.

— Il est là-bas à cause de moi. Il se réveillera pas. C'est sans espoir.

— Non.

— C'est sans espoir.

C'est ma punition.

— Je t'interdis de penser ça. Kuroo, écoute-moi.

Il avait dit ça en approchant son visage du sien. Il posa le front contre celui de son vis-à-vis, comme pour lui couper toute chance d'échappatoire.

— Ce n'est pas ta faute.

— Tu ne comprends pas. Tu peux pas...

— Shh. C'est pas ta faute, tu m'entends ? C'était un accident horrible. Ça n'a rien à voir avec toi. Comment on pourrait t'en vouloir ? Qui oserait te détester pour un truc pareil ?

Moi. Un mot resté coincé dans sa gorge.

— Tu crois que Kenma serait du genre à t'en vouloir ? Non, parce qu'il le saurait, comme nous tous. Ce. N'est. Pas. Ta. Faute.

Akaashi s'accroupit auprès d'eux.

— Kuroo-san, l'interpella-t-il d'une voix calme, agréable, comme la pluie sur une vitre au cœur de l'hiver. Si ça nous était arrivé, tu nous aurais détestés ? Si c'était moi, à l'hôpital, si Bokuto était à ta place, tu lui en aurais voulu ?

Il n'avait pas besoin de réfléchir pour répondre.

— Non. Bien sûr que non.

— C'est la même chose. Quel genre d'amis serait-on si on te laissait tomber à un moment pareil ? Kenma me manque, et il manque à tout le monde, à toute ton équipe, mais quelqu'un a-t-il jamais sous-entendu qu'il t'aimait moins pour ça ?

— Je sais.

— Je n'en ai pas l'impression.

— Je sais... je sais. C'est juste... c'est...

Si j'avais fait une chose pareille, je me détesterais. Je ne crois même pas que je pourrais encore me regarder en face.

Kageyama avait eu raison. Il avait parlé sans honte, sans imaginer les conséquences de ses paroles, et c'était ça, le plus douloureux — cette vérité abrupte et irréfutable.

— Je te l'ai dit, intervint Bokuto. T'es un de mes meilleurs amis, et qu'importent les circonstances, tu le resteras toujours. Toujours, Kuroo. Je te connais, je sais que tu ferais pas de mal à une mouche. Tout le monde le sait. C'est pas vrai, Akaashi ?

— C'est vrai.

— Tu vois ? On te lâchera pas, jamais. Tu nous crois ?

Kuroo pinça les lèvres.

— Hé, fais pas comme si t'avais pas entendu. Je suis juste en face de toi, vieux. Tu nous crois quand on te dit qu'on t'aime et que ça changera jamais ? Fais-moi au moins ce plaisir.

Il acquiesça.

— Bien. Parce que je te laisserai pas l'oublier, tu m'entends ?

— D'accord.

Bokuto le relâcha. Puis il lui sourit.

— Super.

Il laissa échapper un profond bâillement. Akaashi haussa un sourcil.

— Vous devriez aller dormir, conseilla Kuroo.

— Arrête un peu, avec tes « vous devriez ». J'irai pas dormir tant que t'iras pas dormir. Hors de question.

— J'ai peur que ce soit plus facile à dire qu'à faire, Bokuto-san, dit Akaashi.

— Soutiens-moi, au lieu !

— T'as raison, fit Kuroo. Je vais y aller aussi.

— T'es sûr ?

— Ça ira.

Ils se relevèrent d'un même mouvement.

— Si on nous prend à nous promener la nuit, on est cuits, nota Akaashi. Restez discrets.

— T'en fais pas, Akaashi, le rassura Bokuto. Je suis plus discret qu'une ombre.

Kuroo et Akaashi échangèrent un regard sceptique.

— Bonne nuit, les salua Kuroo. Et, mh... merci.

— À demain, Kuroo-san.

Kuroo descendit les escaliers qui menaient à l'étage où dormaient encore ses coéquipiers à pas de loups. Il se glissa dans son futon en silence.

— Tout va bien ? murmura une voix dans le noir qu'il identifia comme étant celle de Yaku.

Il s'immobilisa un instant. Puis répondit d'une voix sourde :

— Oui. Tout va bien.


Des fois j'essaie de faire un chapitre sans angst et BOUM de l'angst sauvage apparaît ;; stop. (Ça et le wild BokuAkaKuro qui fait un petit coucou, wtf. Enfin bref, j'suis gentille, j'laisse faire. :D) Aussi, on va faire semblant que le dernier camp se déroule pas le 1er octobre mais deux semaines plu tard, hein. Foutue timeline.

Merci à tous ceux qui lisent ! Comme d'hab, n'hésitez pas à laisser votre avis, ça me fait très plaisir ;;.

En dehors de ça, (racontage de vie) je me rends compte que je ne peux pas prévoir des fics sans les écrire et les publier, donc j'hésite à commencer la publication d'une fic TsukkiYama angst af que j'ai en stock (aka j'ai le prologue. lol. et le plan.), mais j'ai l'impression que c'est un pairing qui fait pas l'unanimité TT ça craint. :(

Sinon y a des chances que vous tombiez prochainement sur un MatsuHana, parce que j'ai très envie d'écrire un KinKuni qui ne peut être publié qu'après ce MatsuHana (et un autre OS) lol. Oups. Tout ça et toujours le KageSuga qui ne veut pas m'obéir, mmh. Trop de projets. Geh.

Bréf, merci d'être passé ! On se retrouve la semaine prochaine, j'imagine :D (En vrai j'essaie toujours de poster pour le mercredi, mais j'ai encore jamais réussi à le faire à temps mdr.) D'façon comme je parviens pas à garder un truc terminé sans le publier, ça veut pas dire grand chose. Envoyez-moi de la motivation lol.

Bisous les amis. Hihi.