Temps d'écriture : 12h environ, + 3 de corrections, oups.

Challenge level : 2/5, ça vaaaaaa.

Note : Mon document a dépassé les 50 pages, hourra. Plus que mmh. 170 et je devrais y être. Après calcul, cette fic devrait flirter avec les 130 000 mots (whyyyy). J'espère que vous m'aimez bien, parce qu'on a encore un moment à passer ensemble :D.

Note 2 : Comme d'hab, merci beaucoup pour votre lecture ! On se retrouve en bas, et puis partout sur cette page vu que je suis l'auteur de cette fic et que vous en êtes les lecteurs, haha, que je suis drôle.


L'enterrement avait eu lieu le vingt-et-un septembre, quarante-neuf jours exactement après la crémation, comme il en était de coutume dans la région. Le public, bien que moins large que lors de la veillée, était plus impressionnant que tout ce qu'il avait déjà eu l'occasion de voir. Kuroo n'avait assisté qu'à deux enterrements, dans sa vie : celui de son arrière-grand-mère paternelle et d'un grand-oncle qu'il n'avait pas connu suffisamment pour s'en rappeler le nom. Dans les deux cas, la cérémonie avait été discrète, ni plus ni moins que quelques membres de la famille, ceux qui avaient réussi à se déplacer, du moins. Des personnes âgées, aussi, deux ou trois amis. Quelques-uns pleuraient, mais la plupart se contentaient de se recueillir en silence, la tête blessée, les yeux fermés sur des souvenirs dont ils étaient désormais les derniers détenteurs.

Rien à voir avec la petite foule amassée autour du caveau des Kozume sous le soleil entre l'été et l'automne. S'y trouvait la famille, bien entendu, plus large que la sienne — des cousins, éloignés ou non, se serraient les uns contre les autres, des enfants et des adultes autour des parents de Kenma, des grands-parents, des amis proches —, des camarades de classe, l'entièreté ou presque de l'équipe de volley, des professeurs et même le jeune propriétaire du petit magasin de jeux vidéos où tous deux s'étaient si souvent arrêtés au cours des années. Et, bien sûr, il y avait Bokuto.

Celui-ci, fait rare, n'avait ouvert la bouche que pour saluer respectueusement les parents puis Kuroo, et conserva le silence jusqu'à la fin de la cérémonie. Kuroo vit plusieurs fois sa pomme d'Adam descendre et remonter difficilement. Il se retient de pleurer, comprit-il. Comme eux tous.

Puis sa main trouva celle de Kuroo et la serra si fort qu'il manqua de grimacer.

Le frisson qui traversa son bras puis le reste de son corps fut le plus proche qu'il eût jamais été de pleurer. Il s'appuya contre lui, insensible au regard des autres, désespérément avide d'affection et de contact humain.

— Ça va aller, murmura Bokuto d'une voix étouffée.

Et, le temps d'un bref instant, il le crut.

xxxxx

Le match entre Fukurodani et Karasuno eut tôt fait de tourner court.

D'abord parce que la première disposait d'une force et d'une technique plus avancée que la seconde ; après tout, leur équipe était en grande partie composée d'élèves de troisième année plus ou moins grands et expérimentés, et cette différence pesait plus dans la balance qu'ils ne voulaient bien l'admettre.

Ensuite parce que Kageyama se montrait maladroit.

— Qu'est-ce qui se passe, Kageyama-kun ? T'as pas digéré ton petit-déjeuner ?

Le ton qu'employait Hinata se situait à mi-chemin entre la plaisanterie et l'inquiétude ; percevant cette dernière, Kageyama se détourna avec un claquement de langue irrité.

Kuroo vit Daichi et Sugawara s'entre-regarder ; le coach Ukai, les bras croisés, gardait les yeux fixés sur le passeur qui pinçait les lèvres, les épaules se levant et s'abaissant un peu trop vite, sans doute par manque d'oxygène, peut-être par colère ou anxiété. Kuroo ne le connaissait pas assez pour en deviner la cause.

Kageyama se dégagea vivement lorsqu'Hinata tenta maladroitement de le calmer en posant la main sur son bras.

Quelques passes manquées plus tard — certaines, par chance, sauvées de justesse grâce aux réflexes impressionnants des attaquants —, le match se clôturait sur une victoire écrasante de Fukurodani dont personne n'eut la maladresse de se réjouir. Même Bokuto, les doigts perdus dans ses cheveux hérissés, observait l'équipe adverse d'un air surpris.

Hinata s'approcha avec une prudence instinctive de son coéquipier.

— C'est pas grave, Kageyama ! déclara-t-il avec un sourire encourageant. On a tous des jours comme ça, hein ? Demain...

Un seul regard du passeur suffit à le réduire au silence. Le temps d'une seconde, Kuroo crut que Kageyama lui hurlerait dessus, lui cracherait de le laisser tranquille ou d'aller voir ailleurs ; pourtant, il ne réagit que par un froncement de sourcil plus contrarié que rageur et détourna les yeux en marmonnant :

— Ouais. Demain. Désolé.

L'entendre s'excuser ne devait pas être un phénomène courant à Karasuno. Presque tous les joueurs échangeaient des regards consternés.

— Il est malade ? demanda Yamaguchi alors qu'ils terminaient leur tour de sauts planés.

— Je ne crois pas que ce soit le problème, dit Kuroo en s'approchant d'eux.

— Pourquoi ? fit Hinata. Ça arrive. Je vois mal quelle autre raison pourrait pousser Kageyama à...

Il s'interrompit alors que ce dernier les dépassait en trombe pour sortir de la salle. Tsukishima et Yachi ne tardèrent pas à se joindre à la conversation.

— Maintenant que j'y pense, ça fait quelques jours qu'il a l'air ailleurs, non ? remarqua la manager en tendant des gourdes pleines aux joueurs de l'équipe.

Kuroo en refusa poliment une d'un signe de tête.

— La compétition doit lui monter à la tête, avança Tsukishima. Je ne savais pas qu'il était à ce point angoissé à l'idée de se retrouver face au Grand Roi.

— Oikawa ? devina Kuroo. Kageyama a un problème avec lui ?

— C'était son senpai, au collège, expliqua Hinata. Mais ça ne l'a jamais arrêté avant ça !

Il défia les autres de le contredire, ce que personne n'osa faire. Tsukishima ramassa le gilet qu'il avait laissé sur un banc.

— Enfin, ce n'est pas mon problème, annonça-t-il.

— Ça le sera s'il reste comme ça jusqu'au week-end prochain, nota Kuroo. Pas idéal, pour la compétition.

— Il reste toujours Suga-san, raisonna Tsukishima. Je vais prendre l'air. Si vous voulez bien m'excuser.

Hinata ne cacha pas son mécontentement. Yamaguchi et Yachi croisèrent les bras, parfaitement synchrones.

— J'espère qu'il arrangera ça quand même, dit Yamaguchi. J'aimerais pas être à sa place.

— C'est normal qu'il soit nerveux, non ? déclara Yachi. Je veux dire, avec Aobajousai et tout ça... cela dit, il ne paraissait pas aussi mal avant les préliminaires d'août, maintenant que j'y pense. Il a peut-être des problèmes familiaux.

Les deux autres lui lancèrent un regard étonné.

— Je ne sais pas, bredouilla-t-elle, je dis juste que c'est possible. Ça, ou les cours, ou bien n'importe quoi... il a peut-être simplement d'autres soucis en tête.

— Kageyama ? s'étonna Hinata. Des soucis ? Je vois mal quel genre de problème pourrait être suffisamment grave pour l'empêcher de se concentrer sur un match.

— J'espère qu'il n'est pas malade, dit Yamaguchi. Enfin, vraiment malade.

Il y eut un silence. Kuroo soupira.

— Ça m'étonnerait, dit-il. Quoi qu'il en soit, ce serait pas mal de lui laisser un peu de temps pour lui. Qu'il se remette les idées en place.

Lui-même en doutait, mais les autres n'avaient pas besoin de le savoir. Ils finirent par hocher la tête et partirent retrouver leur capitaine lorsque celui-ci vint les chercher pour discuter stratégie avant le nouveau match qui les opposerait à Shinzen. Kuroo rejoignit sa propre équipe, en pleine confrontation avec Ubugawa, dispensa quelques conseils quand l'occasion s'en présenta, puis, à l'heure du déjeuner, traîna un peu avec Yaku, Kai et quelques troisième année d'autres écoles s'étant installés à leurs côtés.

Ce simple moment de détente lui donna le sentiment d'être lentement plongé dans l'eau tiède, la sensation confortable d'avoir retrouvé des marques qu'il n'avait pas pris conscience d'avoir perdues, comme rentrer chez soi après un long voyage, rompu par la route, et pouvoir enfin se coucher dans son propre lit. Il était là, il mangeait bien, il plaisantait avec ses coéquipiers, ses amis, ses adversaires. Tout allait bien. C'était l'été à nouveau, dans le réfectoire du lycée Shinzen, Bokuto se plaignait du soleil, Daichi gardait la tête haute à chaque pique envoyée par les autres capitaines, Yaku surveillait Lev du coin de l'œil, le brouhaha qui se répercutait sur les murs l'étourdissait un peu sans lui paraître désagréable. Il redescendit sur terre au moment où, une seconde seulement, il se surprit à chercher Kenma des yeux pour l'inviter à se joindre à eux.

L'automne à nouveau.

Il se dépêcha de terminer son assiette et prit congé avant que quiconque ait pu dire quoi que ce fût. Il n'avait fallu qu'une minute pour qu'il se retrouve dévoré par le besoin d'être seul. Ce n'était pas leur faute, juste celle de ses souvenirs.

De son incapacité à les gérer correctement.

Dehors, le ciel gris clair, ni menaçant ni prometteur, lui parut plus réconfortant que jamais. Il se prit à espérer qu'il pleuve. Il n'aimait pas la pluie — ses cheveux, déjà informes à cause des épis qui les assiégeaient de toute part, se transformaient en une masse hirsute et frisottante à son contact, ce qui lui donnait l'air d'un parfait imbécile jusqu'au moment où il pouvait enfin les aplatir sous l'eau chaude de la douche —, mais, pour une fois, il avait envie de la recevoir avec gratitude, la laisser couler sur son front et ses joues, sous ses vêtements, le nettoyer de la tempête qui se levait à l'intérieur de son crâne.

Je me demande comment il va, pensa-t-il soudain, et le vent soufflait de plus en plus fort, posant mille autres questions qu'il ne voulait pas entendre.

Il va mal, répondit le silence, un éclair au milieu de l'océan. Il continue à dormir dans sa chambre stérile. Il n'ouvrira les yeux que pour s'avancer devant les portes du paradis, pendant que tu prendras le chemin vers l'enfer.

Il ne plut pas. Pas là où n'importe qui pouvait en être témoin, en tout cas.

Il pleuvait, pourtant, dans les iris de l'adolescent qui se mordillait les ongles, adossé à la porte fermée du gymnase. Une averse bleu foncé, silencieuse, du genre qu'il fallait connaître pour être capable de la remarquer.

Kuroo la connaissait bien. Il l'avait vue souvent reflétée dans ses propres yeux quand il trouvait la force de se regarder dans le miroir.

Il aurait pu s'en aller, faire semblant de rien, mais quelque chose en Kageyama lui tordait le cœur, peut-être simplement une expression trop familière sur son visage, ou le souvenir de la veille. Si je ne vais pas lui parler, personne ne le fera. Pas parce qu'ils ne l'aiment pas — parce qu'ils ne comprennent pas.

Comprendre quoi ? souffla une voix inconnue, la tempête, encore.

Comme la veille, il se plaça à côté de lui, imitant sa position, le dos contre le mur de brique, les mains dans les poches de sa veste. Kageyama lui jeta un regard à la dérobée, mais détourna les yeux dès que Kuroo fit mine de se tourner vers lui.

— Les autres sont inquiets, dit celui-ci après un moment de silence inconfortable.

Kageyama renifla. Un vent frais leur caressa le visage.

— Pourquoi ? demanda-t-il d'une voix âpre.

Il ne l'avait pas regardé. Il paraissait tendu, un peu sur la défensive — le genre de caractère avec lequel Kuroo avait du mal à s'accorder.

— Ils te croient nerveux. Malade, même.

— Je ne suis pas nerveux.

— Je sais. Pas malade non plus.

Il haussa les épaules. Pas malade, non.

— Ils m'en veulent sûrement, marmonna Kageyama. J'ai tout raté.

— J'admets que ce n'était pas ta meilleure performance, répondit Kuroo, mais je ne pense pas qu'ils t'en veuillent pour ça. Ce sont des choses qui arrivent. Ça finira par aller mieux. Ils ont confiance en toi — c'est ce que j'ai entendu.

— Ils se trompent.

Sa voix avait tressauté ; il s'éclaircit la gorge.

— Pourquoi ?

— Ils ne peuvent pas me faire confiance. Ça n'ira pas mieux. C'est fichu.

Pour un garçon qui avait passé l'été à s'entraîner à faire une passe impossible simplement pour s'adapter aux besoins de son attaquant, il se montrait bien défaitiste. Kuroo frotta ses mains l'une contre l'autre dans l'espoir de récupérer un peu de chaleur. Il aurait voulu rentrer, mais quelque chose lui disait qu'il valait mieux rester ici tant qu'ils ne risquaient pas d'être interrompus par les allées et venues des autres joueurs.

— À ce point-là ? dit-il enfin.

Kageyama s'agita un peu.

— J'ai tout oublié.

— Oublié ?

— Oublié.

— Ça ressemble à une excuse.

— Je ne rigole pas. J'ai... j'arrive plus à rien. Viser, réfléchir, c'est juste... impossible.

Ils en attendent peut-être trop, finalement, songea Kuroo.

— C'est les qualificatifs qui te mettent la pression ?

Silence. Puis :

— Je ne crois pas. Les matchs ne me font pas peur. C'est juste... j'ai la tête pleine de... d'autres trucs. J'ai pas dormi, hier. À cause de ça. J'arrêtais pas de me dire qu'Hinata allait vouloir la refaire. La, euh, courte miraculeuse. S'il apprenait que j'en suis plus capable, il... je saurais pas quoi lui dire.

— Je vois.

Kageyama fronça les sourcils.

— Il faut que j'arrange ça. Il faut que ça me revienne. S'ils le découvrent, ils me mettront de côté. Je ne peux pas être remplacé. Il faut que je joue, que je batte Oikawa-san, que je...

Sa voix resta coincée quelque part dans sa gorge. Kuroo lui tapota doucement l'épaule.

— Essaie de ne pas y penser. La compétition est dans une semaine ; je suis sûr qu'il te faudra moins que ça pour régler le problème. Tes compétences ne peuvent pas s'être envolées. Enfin, tu as raison : il faut faire quelque chose, et tout de suite, si tu veux mon avis.

— Et qu'est-ce que je pourrais bien y faire ? J'ai essayé. T'as bien vu le match de tout à l'heure, non ? C'est fichu, c'est mort.

— Demande à quelqu'un de s'entraîner avec toi.

— Ça ne sert à rien. Hinata...

— Je ne parle pas d'Hinata, l'interrompit Kuroo. Tu as essayé avec quelqu'un d'autre ?

— Asahi-san s'entraîne encore au service, signala Kageyama. Et Tanaka...

Kuroo secoua la tête, puis lui passa un bras autour de l'épaule.

— Écoute, j'ai une idée. Pour trouver ce qui ne va pas, il te faut des experts en la matière. Et il se trouve que je connais des professionnels.

— Des professionnels ?

— Tout à fait. Tu veux te remettre à jouer le plus vite possible, non ?

Kageyama hocha vaguement la tête.

— Très bien. (Il consulta son téléphone.) Ils en ont encore pour une bonne demi-heure, là-dedans. Ça devrait être suffisant pour identifier la source du problème. Rentre dans le gymnase, on organise une opération d'urgence.

— Quoi ? Mais...

— Entre, je te dis. Je vais les chercher.

Le visage de Kageyama se décomposa.

— N'aie pas peur, le rassura Kuroo, ils ne diront rien. Et puis, tu ne vas pas cracher sur un peu d'entraînement, si ?

Le sourire encourageant de Kuroo le fit céder ; il entra dans le gymnase avec lenteur, la démarche incertaine.

— Prépare le terrain ! lui cria Kuroo en retournant vers le bâtiment principal. J'arrive tout de suite !

xxxxx

Bras croisés, dos droit, jambes écartées et pieds bien fixés au sol, Bokuto donnait une impression de grandeur intimidante, presque sévère. Kageyama déglutit ; Akaashi, lui, avait une main sur le front, comme pour soulager un mal de tête naissant.

— Tiens-toi normalement, hibou de malheur, rit Kuroo en refermant la porte du gymnase. Tu lui fais peur.

— Mais j'espère bien ! rétorqua-t-il, juste à l'instant où Kageyama protestait :

— Rien à voir. J'ai pas peur.

Kuroo frappa dans les mains pour attirer leur attention, ce qui, au fond, n'était pas réellement nécessaire : les trois paires d'yeux s'étaient déjà posées sur lui, impatientes d'en savoir plus sur le déroulement de cette « séance d'intervention d'urgence ».

— On n'a pas beaucoup de temps, alors je vous fais le topo : Kageyama, tu passes pour Bokuto. Akaashi et moi, on regarde où ça coince.

— Pourquoi moi ? demanda Akaashi à voix basse, mais pas suffisamment pour que Kageyama et Bokuto ne l'aient pas entendu.

— Tu fréquentes Bokuto et ses crises d'amnésie, de panique et de baisse de moral toute l'année. Je suis sûr que t'as fini par développer des dons. T'as qu'à t'en servir sur Kageyama.

Akaashi resta impassible.

— Allez, mec, c'est juste pour cette fois. S'il ne trouve pas ce qui bloque, il ne pourra pas jouer — s'il ne peut pas jouer, et sans vouloir vexer personne, les chances que Karasuno se retrouve aux nationales se réduisent drastiquement.

Akaashi sourcilla, l'air de dire : « Déjà qu'elles ne sont pas bien grandes », mais, au grand soulagement de Kuroo, il garda la bouche fermée.

— Ah non ! s'écria Bokuto. Vous avez intérêt à arriver aux nationales, les gars ! Je veux pouvoir écraser Tsukishima en face à face et officiellement ! Allez, au boulot. C'est quoi, le problème, en fait ?

— Ses passes, Bokuto-san, soupira Akaashi. T'as rien d'autre à faire que de les frapper comme tu veux.

— Sans bloqueur ? Tout seul ? Pas drôle !

— Pas comme si on avait le choix.

— Kuroo n'a qu'à bloquer, tiens, dit Bokuto.

Il n'avait pas réfléchi ; le temps qu'il se rende compte de son erreur, Akaashi s'était déjà excusé à sa place, et Kuroo souriait, les mains sur les hanches.

— Je peux bloquer à une main, si tu veux. Histoire que t'aies au moins l'impression d'avoir un adversaire en face de toi.

— Tu peux faire ça ?

— Tant que je ne force pas sur mon épaule, tout va bien. Akaashi ?

— Je peux m'en sortir tout seul, répondit celui-ci. Pas de problème.

— Eh bien, c'est réglé ! Tout le monde en place... et... action !

— Très drôle, Kuroo-san.

Kuroo adressa un clin d'œil à Akaashi ; celui-ci, comme de coutume, ne réagit pas.

Ils se placèrent sur le terrain, Bokuto et Kageyama d'un côté, Kuroo de l'autre, et c'est Akaashi qui entama le jeu en envoyant la balle au-dessus de la tête de Kageyama.

Sa forme, sans surprise, était parfaite. Bokuto, cependant, manqua la passe de quelques centimètres et retomba au sol avec une moue déçue.

— Il la lui faut plus haute, expliqua Akaashi. Et plus près du filet.

Kageyama acquiesça.

Bokuto, cette fois, toucha la balle, mais fut aisément arrêté par Kuroo.

— C'est mieux, comment Akaashi.

— Pas terrible, oui ! s'exclama Bokuto. Sans vouloir t'offenser, euh...

— Kageyama, lui souffla Kuroo.

— Kageyama-kun ! Je t'ai vu faire mieux que ça. Allez, du nerf !

Ledit Kageyama grommela quelque chose que personne ne comprit, mais qui ne paraissait pas particulièrement flatteur. Il réitéra cinq fois, et cinq fois Bokuto ne l'atteignit que de justesse. Il finit par s'arrêter, les sourcils froncés, tandis que le spiker émettait un grognement de frustration.

— Aaaah ! geignit-il, les mains sur la tête. Je croyais que je pouvais frapper n'importe quelle balle, mais là...

— Elle va trop vite et trop loin, fit remarquer Kuroo en passant en dessous du filet. On dirait que tu l'adaptes inconsciemment à un petit oiseau de ma connaissance.

— Bokuto est un gros oiseau, ajouta Akaashi. Il ne peut pas bouger aussi vite.

— Tu rigoles ! s'indigna celui-ci. Je suis très...

— Je suis désolé, marmonna Kageyama.

— C'est rien, fit Bokuto en le frappant dans le dos. Essaye de bien me regarder, c'est tout ! Ça finira par venir. Ça nous a pris au moins deux heures pour nous accorder, avec Akaashi ! Pas vrai ?

— Seulement deux heures, tu veux dire, corrigea Kuroo. Les gens normaux mettent plus de temps à se faire l'un à l'autre, surtout à un attaquant aussi exigeant que toi.

— Hein ? Je suis pas exigeant !

Les yeux d'Akaashi émettaient de sérieux doutes à ce propos. Kuroo eut un sourire en coin.

— Bon, j'ai mieux. Kageyama, tu sors du terrain. Akaashi, tu passes.

Il se mit à l'écart avec Kageyama et lui glissa :

— Et toi, tu regardes bien. Pense à ce qu'il te faudrait faire pour arriver à ça. Concentre-toi, c'est tout. Et n'essaie pas d'imaginer Hinata à sa place. Ça n'arrangera rien.

Kuroo laissa le duo de Fukurodani faire quelques démonstrations, suffisamment pour laisser étinceler le regard de Bokuto. Kageyama les observait sans ciller. Au moins, il prenait l'histoire au sérieux. À vrai dire, ça ne l'étonnait pas.

— T'as bien vu ? demanda Bokuto en croisa les mains derrière la nuque.

— Oui, répondit Kageyama.

Ses yeux brillaient d'un nouvel intérêt, comme s'il venait de comprendre quelque chose d'important, et il prit la place d'Akaashi avec un semblant d'enthousiasme — toujours plus qu'avant, en tout cas.

— Tu peux le refaire ?

Kageyama opina du chef.

— Je crois, dit-il.

— On va voir ça tout de suite ! Balance, Akaashi !

Celui-ci s'exécuta immédiatement. Si la première passe se trouva être un nouvel échec, la seconde fut suffisamment correcte pour que Bokuto puisse écraser la balle de l'autre côté du terrain.

— Mieux ! l'encouragea-t-il.

Il frappa la troisième comme les suivantes sans soucis ; quelques passes plus tard, personne n'aurait pu dire qu'ils venaient de se rencontrer tant la balle était précise et adaptée aux mouvements du spiker qui, déjà, exultait.

— Nickel ! s'écria-t-il en traversant encore une fois le faible bloc de Kuroo. T'es un bon, toi, j'le savais bien ! J'ai l'impression que je pourrais la frapper les yeux fermés !

Akaashi s'éclaircit la gorge. Le visage de Kuroo se fendit d'un sourire en coin.

— Tu vois, c'était pas si compliqué, dit-il à Kageyama qui contemplait ses mains sans rien dire.

— C'est vraiment spécial, comme sensation, commenta Bokuto. Je comprends pourquoi les autres sont aussi attachés à toi. Un passeur de cette trempe, ça se trouve pas à tous les coins de rue !

Il ne fit pas attention à Akaashi qui rangeait les balles avec mauvaise humeur. Kageyama haussa les épaules.

— Comment c'était ? lui demanda Kuroo.

— J'en sais rien, avoua-t-il au bout d'un moment. C'était... normal. Je crois.

— Bonne nouvelle, non ? Ça a fini par revenir, on dirait !

— Je, hum...

Il avait les sourcils si froncés qu'ils se touchaient presque. Bokuto ouvrit la bouche, surpris.

— Ça ne va toujours pas ? s'étonna-t-il. T'as bien géré, pourtant !

Kageyama agita les doigts. Il articula :

— C'est... ça fonctionne parce que c'est toi.

Les trois autres sourcillèrent.

— Je veux dire, se reprit Kageyama, j'y suis arrivé parce que c'est vous, mais...

— Tu ne crois pas pouvoir t'en sortir avec les attaquants de Karasuno ? termina Kuroo.

— Un truc comme ça.

— C'est psychologique, lâcha Akaashi.

Les yeux de Kageyama lancèrent des éclairs.

— Ne le prends pas mal, Kageyama, poursuivit-il malgré tout. Mais si tu arrives à envoyer de bonnes passes à Bokuto, tu peux aussi en envoyer à tes coéquipiers.

— Le problème vient peut-être d'eux, risqua Kuroo. Pas des joueurs en eux-mêmes, j'entends, mais plutôt de la façon dont tu les vois.

— Eux ?

— C'est là que ça bloque, non ? Parce que tu joues avec eux. Pourquoi ? Parce que tu les connais ?

Kageyama resta de marbre.

— Sérieux ? intervint Bokuto. De quoi t'as peur ? C'est tes coéquipiers, non ? Si t'as un problème avec eux, tu peux le leur dire, non ?

Vu l'absence de réaction du passeur, la réponse était non.

La porte s'ouvrit soudain sur les joueurs de Shinzen, rapidement suivis de toute une tripotée d'adolescents repus et prêts à se battre bec et ongles pour la victoire. Hinata sautillait sur place, en pleine conversation avec Yamaguchi et Yachi. Il n'en fallut pas plus pour que Kageyama se mette à blêmir à vue d'œil. Bokuto le gratifia d'une tape dans le dos et partit retrouver son équipe, Akaashi sur les talons.

Daichi leur adressa un signe de la main. Kageyama déglutit difficilement.

— Pas encore prêt ? demanda Kuroo. Je peux aller lui parler, si tu veux.

Comme le garçon ne répondait pas, il prétexta à Daichi un besoin urgent d'air frais pour l'emmener dehors, à l'abri des regards, là où il pourrait enfin mettre les choses au clair.

Il le tira jusqu'à la salle de classe qui servait de dortoir à l'équipe de Nekoma et attendit qu'il s'asseye pour s'installer à son tour, en tailleur, les mains sur les genoux.

— Bon, fit Kuroo. C'est clair, maintenant. On peut au moins se satisfaire de ça. Akaashi a raison : si tu peux passer à Bokuto, tu peux passer à n'importe qui. Mais tu le savais déjà, je me trompe ?

— J'en étais pas sûr.

— Au moins, on sait que t'es pas un cas désespéré. Pas totalement, quoi.

Kageyama s'entortilla nerveusement les doigts.

— Ça ne change rien, dit-il. C'est avec eux que je joue, au final.

— Pas faux. Dans ce cas, il nous faut régler le véritable problème. Le problème de fond.

Kageyama se perdit dans la contemplation de ses mains.

— Tu as dit que t'avais la tête ailleurs, continua Kuroo.

— Ouais. J'en sais rien.

— Ne fais pas semblant. Qu'est-ce qui t'a empêché de dormir, la nuit dernière ? La même chose qui t'empêche de passer correctement ?

Kageyama releva brièvement les yeux vers lui, comme pour s'assurer qu'il était digne de confiance, que le jeu en valait la chandelle ; il la valait, apparemment, puisqu'il lui répondit :

— Oui. Enfin, non. J'imaginais juste ce qu'ils diraient si je devenais complètement inutile.

— Et qu'est-ce qu'ils diraient ?

Kuroo le vit serrer les poings suffisamment fort pour faire blanchir ses jointures.

— Ils me mettraient de côté, marmonna Kageyama.

— Je ne parle pas de ça. Qu'est-ce qu'ils diraient ?

Silence. Patient, Kuroo le laissa s'installer juste assez longtemps pour que Kageyama ait envie de le briser lui-même.

— Qu'ils n'ont pas besoin d'un joueur comme moi. Que, hum...

Son interlocuteur l'encouragea d'un signe de tête.

— Que, reprit Kageyama, qu'ils ont déjà un autre passeur en qui ils peuvent avoir confiance, et qui aurait pu jouer depuis un moment si je ne leur avais pas laissé croire que j'avais les capacités de le remplacer. Que je suis un imposteur qui n'a aucun droit de s'accrocher à l'équipe. Qu'Hinata s'en sortirait beaucoup mieux sans moi.

Il avait formulé cette dernière phrase d'une petite voix. Kuroo soupira.

— Je ne crois pas que quiconque à Karasuno puisse un jour penser une chose pareille, dit-il.

— Je sais bien.

— C'est pour ça que tu n'arrives pas à jouer comme avant ? Parce que tu crains leur réaction en cas d'échec ?

— Non. Enfin, je ne sais pas. Un peu. Mais... enfin...

— Il y a autre chose, devina Kuroo. Je vais te dire l'impression que ça me donne, Kageyama.

Ce dernier se passa une main dans la nuque.

— Tu ne parviens pas à jouer parce que quelque chose t'occupe un peu trop l'esprit. Que ce soit la peur d'échouer ou celle d'être remplacé, le stress lié à la compétition ou cette rencontre avec ton rival de Miyagi, des problèmes familiaux ou scolaires, j'en sais rien. Quoi qu'il en soit, ça t'empêche de te focaliser sur autre chose. Tu sais ce que je pense ?

— Non.

— Je pense que, quoi qu'il se passe, tu devrais partager un peu de tes tourments avec tes coéquipiers. C'est aussi à ça que sert une équipe. Ce sont tes amis, après tout, non ? Ils sont là pour te soutenir si tu en as besoin. Je sais que Suga te prêterait une oreille attentive, si tu le laissais approcher. Garder tout en soi ne sert à rien. Ressasser ne fait qu'envenimer les choses. Ouvre-toi aux autres. Fais-leur confiance. Je suis sûr qu'ils te le rendront bien.

Kageyama pinça les lèvres.

— Je ne peux pas, dit-il. Je ne... je ne peux pas.

— Pourquoi ?

— Parce que... parce qu'ils... je peux pas leur parler de ça.

— C'est si compliqué que ça ?

— Oui... non. C'est que...

Kuroo attendit la suite ; Kageyama, mal à l'aise, paraissait sur le point de s'enfuir à toutes jambes.

— Ils me laisseraient tomber, souffla-t-il enfin.

— Karasuno ? À moins que tu avoues avoir commis un meurtre, j'en doute fort. Et encore, ça dépend de l'identité de la victime.

Le passeur tirait une mèche de cheveux en se mordillant nerveusement la lèvre inférieure.

Alors il cachait bien quelque chose, réalisa Kuroo. Reste plus qu'à savoir quoi.

— C'est pire, articula-t-il difficilement, comme s'il retenait quelque chose tout au fond de sa gorge.

— Pire qu'un meurtre ?

Kageyama hocha la tête.

— Tu fais partie d'une famille de yakuza ?

— Quoi ? Non.

— Tu as kidnappé un enfant pour l'élever comme le tien ? Cambriolé une banque ? Piraté le site de la police fédérale et fait évadé des milliers de prisonniers ? Incendié une forêt ?

— Non !

— Eh bien, quoi, alors ?

— Je...

Il s'interrompit, hésitant, puis regarda Kuroo droit dans les yeux. Des yeux d'un bleu presque noir, ou d'un noir presque bleu, une couleur comme il n'en avait jamais vue ailleurs. Uniques, pensa Kuroo. Comme lui.

— Je peux t'en parler ?

La question le prit au dépourvu.

— Bien sûr, répondit-il.

— Tu ne diras rien à personne ? Tu garderas le secret ?

— Évidemment. Sauf si la situation nécessite que je contacte les autorités compétentes, bien entendu.

— Jure-le.

Kuroo leva la main comme preuve de bonne foi.

— Je le jure. Personne n'entendra jamais rien de ma bouche. Je veux juste aider, Kageyama.

Le silence sembla s'étirer de longues minutes. Kageyama avait attrapé un oreiller que quelqu'un avait oublié de ranger, probablement celui de Lev, et en lissa la taie le visage impassible.

— Je crois que je suis gay, avoua-t-il à mi-voix.

Le soulagement traversa Kuroo comme un vent frais. Il avait fini par croire que Kageyama lui confesserait quelque chose de terrible ; il n'avait pas la tête à torturer de petits animaux, mais, à force, il ne s'étonnait plus de rien.

— OK, répondit-il le plus naturellement du monde.

Kageyama leva vers lui des yeux catastrophés.

— Qu'est-ce que tu veux que je dise de plus ? demanda Kuroo. Tu es gay. OK. Cool. Et ?

— Et...

Il s'était si bien empourpré que Kuroo douta qu'il pût un jour reprendre une couleur normale. Ça le gêne vraiment, comprit-il. Les mains au sol, il se laissa aller en arrière.

— C'est ça, le problème ? Voyons.

Kageyama acquiesça en silence. Il plongea le visage entre ses paumes.

— Kageyama.

Celui-ci secoua vivement la tête.

— Kageyama, c'est pas grave. C'est pas la fin du monde.

— Ne te moque pas !

— Je ne me moque pas. Ça n'a rien de drôle. C'est juste que... je sais pas, je m'attendais à pire. Cent fois pire. Mais c'est rien, ça. Il n'y a pas mort d'homme, et aucune raison d'avoir honte.

Kageyama découvrit son visage ; il fronçait les sourcils. Encore. Il va finir par rester coincé comme ça.

C'est grave !

— Pourquoi ?

— Parce que... parce que... s'ils s'en rendent compte, ils...

Kuroo lui posa une main sur l'épaule.

— Ils quoi ? Tu crois qu'ils te laisseraient tomber pour ça ? Qu'ils te vireraient de l'équipe ?

Tout dans son attitude hurlait « oui ».

— Ne sois pas ridicule. Je ne les connais pas tous, mais je sais que ce n'est pas le genre d'équipe à pénaliser un joueur pour une connerie pareille. Je suis à peu près certain que Suga et Sawamura mettraient dehors quiconque ferait un commentaire désobligeant. Ils sont intègres, eux tous. Pas du genre à abandonner des amis pour ce genre de chose, tu ne crois pas ?

— Ce n'est pas seulement ça, dit Kageyama. Et s'ils me regardaient autrement ? S'ils s'éloignaient de moi ? S'ils finissaient par ne plus m'adresser la parole ? Je ne veux pas qu'ils l'apprennent. S'ils le découvrent, ce sera fini pour moi. J'ai peur qu'ils le voient à chaque fois que j'ouvre la bouche. Qu'ils finissent par s'en rendre compte et que ça les mette mal à l'aise. Et si mes parents venaient à le savoir ? Ils me détesteraient. Je veux que tout reste comme avant. Je veux pouvoir passer la balle sans avoir peur de ne trouver personne derrière. Même s'ils l'acceptaient tous, même s'ils ne changeaient rien à leur attitude, il suffirait qu'Hinata se mette à me haïr, ou même à avoir peur, ou bien qu'il se fiche de moi. S'il arrêtait de frapper mes passes, je... s'il croyait que je lui ai menti depuis le début... mais j'en savais rien. J'ai pas voulu lui mentir. J'ai juste... j'en sais rien. J'en sais rien.

Kuroo resta un moment silencieux.

— Tu te mets la pression pour rien, déclara-t-il finalement. Si c'est si dur à supporter, tu dois leur en parler. Tu ne peux pas garder ça pour toi. Ça va finir par te bouffer de l'intérieur. Ce sont tes amis, n'est-ce pas ?

— ... Oui.

— Alors, dis-leur. Dis-lui, au moins. C'est Hinata, le souci, non ?

Kageyama grommela son assentiment.

— C'est ton partenaire. Celui avec qui tu t'entends le mieux dans l'équipe. Tu lui fais confiance et il te fait confiance. J'ai tort ?

Il secoua la tête en signe de dénégation.

— Je crois qu'il serait heureux que tu lui en parles, Kageyama, sérieusement. Il s'inquiète, et je crois qu'il serait le dernier à se moquer de toi. Pour ça, en tout cas. Je sais que ça n'a rien de facile, mais lui parler de tes problèmes ne peut que renforcer votre amitié. Tu comprends ?

Il comprenait, bien sûr. Ça n'avait rien de compliqué.

— Je ne sais pas, répondit-il. Et si...

— Tu n'iras nulle part avec des « et si ». Et s'il s'en fichait ?

Kageyama se mordilla le bout des ongles.

— Il ne s'en fichera pas.

— Il ne t'en voudra pas. Ce truc t'embrouille à ce point l'esprit que tu n'arrives plus à faire ce que tu fais le mieux correctement. Laisse-le prendre un peu de ce poids sur ses épaules. Autorise-toi à souffler. Tu pourrais reprendre l'entraînement l'esprit tranquille. C'est ça, l'important, tu ne crois pas ? Te sentir mieux. Pouvoir jouer à nouveau. Votre nouvelle attaque n'est pas encore tout à fait au point, si ? Tu n'as pas envie de la polir pour les qualificatifs, de l'essayer sur le court des nationales ? Tu n'as pas envie de t'y rendre avec eux tous ? Sois honnête avec toi-même. Réfléchis. Tu crois vraiment qu'Hinata te laisserait tomber pour ça ? Qu'est-ce qui est le plus important pour lui ?

La réponse était évidente pour quiconque avait vu le garçon en action.

— Pouvoir attaquer.

— Et qui lui permet d'attaquer ?

— ... Le passeur.

— Toi, Kageyama. Tu lui permets de faire ce qu'il aime le plus au monde. C'est un petit monstre. Personne n'est capable de le suivre. Personne, sauf toi.

Comme Kageyama semblait retenir une objection, Kuroo se leva, implacable.

— C'est simple. Tu veux jouer aux qualificatifs ? Parles-en à Hinata. Je peux venir avec toi, si tu penses que ça peut aider. Mais, d'expérience, je crois que ce serait plus facile sans. Il n'y a vraiment pas de quoi avoir honte. T'es trop dur avec toi-même.

— D'expérience ?

Kuroo lui offrit un large sourire.

— Je vais t'avouer un secret, dit-il. Tu n'es pas tout seul.

Kageyama fronça les sourcils.

— Toi ? T'es...

Il ne termina pas sa phrase. Kuroo répondit :

— Plutôt, oui. Enfin, pour tout dire, ça n'a rien d'un secret. Et s'il n'y avait que moi...

— Qui d'autre ?

— T'aimerais bien le savoir, hein ?

— Bokuto-san ?

Kuroo l'aida à se relever et ouvrit la porte pour l'inviter à se rendre dans le couloir. Il éclata de rire.

— On peut dire que t'as du flair ! Mais non, t'as qu'à moitié raison. Enfin, quoi qu'il en soit...

Il referma le local et tous deux descendirent les escaliers qui menaient au rez-de-chaussée.

— Est-ce que vous êtes, hum..., commença Kageyama. Toi et Bokuto ?...

Kuroo s'arrêta.

— Non, mais c'est pas faute d'avoir essayé, crois-moi. Ça a duré deux semaines, juste assez pour qu'on comprenne que ça ne mènerait à rien. Enfin, ce sont des choses qui arrivent.

Ils se turent à l'approche d'une manager de Fukurodani qui les pria de retourner sur le terrain le plus vite possible. Apparemment, Ukai cherchait Kageyama depuis un bon moment. Ce dernier s'éclaircit la gorge d'une façon un peu forcée et enfonça les mains dans les poches de son gilet.

— Bien, il est temps de retourner sur le champ de bataille, lâcha Kuroo. Ça va aller ?

Le passeur se gratta la nuque, gêné.

— Je crois.

— Essaie de ne pas y penser. Et n'oublie pas tout ce que je t'ai dit. Je pense vraiment que tu gagnerais à en parler avec Hinata.

— ... D'accord.

— Courage. C'est juste un mauvais moment à passer.

Kageyama hocha la tête puis se dirigea vers le gymnase où l'attendait son équipe.

Le reste de la journée s'écoula calmement. Les matchs se succédèrent, impitoyables, jusqu'au coucher du soleil. Kuroo, Akaashi, Bokuto ainsi qu'une brochette d'autres joueurs de Fukurodani assistèrent à la dernière rencontre du week-end, aussi concentrés qu'ils pouvaient l'être après ce genre d'après-midi éreintante.

Kuroo eut le plaisir de constater que Kageyama, s'il n'avait pas retrouvé ses capacités naturelles, semblait s'en sortir honorablement avec les membres de son équipe. Ichinomiya, de l'autre côté du filet, n'était pas en reste ; il passait maintenant avec une assurance nouvelle, issue de ses longues heures d'entraînement en compagnie de Lev et de Yamamoto, et se débrouilla même pour placer une seconde main bien sentie à quelques points de la fin du set, déclenchant dans l'équipe une explosion de cris de joie accompagnés d'ébouriffage de cheveux qui le firent sourire jusqu'aux oreilles.

Les scores, très serrés, atteignirent le deuce et continuèrent à grimper jusqu'à ce qu'enfin Karasuno cède face à la ténacité de Nekoma et à ses réceptions parfaites. C'était la première victoire qu'ils remportaient contre eux depuis le début du camp ; leur joie était contagieuse, et Kuroo surprit Bokuto et Akaashi à sourire alors que ce dernier disait :

— Ils s'en sont bien sortis. Il fallait juste que le mécanisme se mette en place.

— Et Kageyama ne s'est pas foiré une seule fois, remarqua Bokuto. C'était pas grandiose, mais pas catastrophique non plus. Notre séance a peut-être aidé, finalement.

— Sans doute, répondit Kuroo.

Mieux valait ne pas dire qu'il en doutait un peu. Un sourire aux lèvres, il s'appuya sur le mur.

— Je suis content qu'ils aient gagné. Ça commençait à faire long.

— Et Nekoma, tel un phœnix, renaît de ses cendres, déclara dramatiquement Bokuto.

— Normal, dit Akaashi. Les chats ont neuf vies, après tout.

— Quoi, sérieux ?

Personne ne prit la peine de lui répondre ; ils quittèrent la salle sous son regard ahuri, la poitrine secouée de ricanements moqueurs.

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Hinata vint retrouver Kuroo alors que Karasuno fourrait ses sacs dans le bus qui les ramènerait à Miyagi au cours de la nuit.

— Kuroo-san ! le héla-t-il. L'anniversaire de Kenma, c'est bien le 16 octobre, hein ?

Kuroo acquiesça, puis se rendit compte qu'il s'agissait du surlendemain ; ça lui était complètement sorti de la tête, comme s'il avait tout fait pour éviter d'y penser. Si tôt. Le temps passe vite.

— Ah, super. J'ai un cadeau pour lui.

— Un cadeau ?

— Je voulais le lui donner, mais... enfin, de toute façon, c'est pas comme si je pouvais me déplacer jusqu'ici, hein ? Donc... tu veux bien le prendre à sa place ? Je veux être sûr qu'il le recevra dès qu'il ouvrira les yeux.

Il lui tendit un paquet fermé, emballé dans du papier coloré et décoré de formes géométriques diverses.

— C'est tout ce que j'avais, expliqua Hinata en rougissant un peu.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Le cadeau ? Oh, une Game Boy Color. J'ai eu un mal fou à en trouver une comme je voulais ! Il en fallait une jaune, pour aller avec ses cheveux, mais j'en trouvais que des vertes et des mauves. J'en ai déjà une verte, en plus, alors... il m'avait dit qu'il n'en avait jamais eu. Comment on peut n'avoir jamais eu une Game Boy Color ? C'est la base ! Et puis, c'est là que sont tous les meilleurs Pokémon, mais il a jamais joué à la version bleue ou rouge ! Incroyable.

— Incroyable, répéta Kuroo. Je la lui donnerai.

— Ça lui plaira, hein ?

— J'en suis sûr.

— Tant mieux. Génial. Bon, je dois y aller. Tu n'oublies pas, d'accord ? Et dis-lui que la prochaine fois qu'on se voit, je battrai tous ses Pokémons !

— J'y penserai.

Hinata le remercia et se dépêcha de rentrer dans le bus qui l'attendait encore pour partir. Le véhicule démarra sous les au revoir de ses passagers puis disparut sur la route, ne laissant derrière lui qu'une vague traînée de poussière et l'écho du moteur qui résonna un moment contre les murs du bâtiment jusqu'à s'estomper complètement.

Les autres équipes ne tardèrent pas à faire leurs bagages à leur tour. Ils partagèrent un dernier dîner, un peu plus calme que celui de la veille — la plupart d'entre eux étaient trop harassés pour tenir une conversation cohérente — et, au moment où Kuroo rentra enfin chez lui, le soleil les avait abandonnés depuis un bon moment.

Bien qu'il n'ait pas joué, la fatigue qui s'abattait sur ses épaules ne lui fit pas le plaisir de le traiter avec indulgence. Il s'effondra dans son lit sans prendre la peine de se déshabiller. Ses pensées naviguèrent sur des eaux inconnues, pleines de taches de couleurs insensées et de mots esseulés, quelque part à la frontière entre le rêve et la réalité. Il n'avait pas été voir Kenma, aujourd'hui. Il irait le retrouver demain.

Une vibration de son téléphone, à une heure indécente de la nuit, le fit ouvrir un œil fatigué. Il lut le SMS inscrit sur l'écran avec un bâillement.

« Je lui ai dit en revenant. Il a dit qu'il le savait déjà, à cause de Kiyoko. C'est débile. Mais il s'en fiche. Il dit qu'il veut simplement pouvoir jouer comme avant, et que je suis un imbécile. »

Kuroo en profita pour enfiler un pyjama et se recoucher dans son lit. Nouveau message.

« Il était content, je crois. »

Il répondit par un vague « tant mieux » tapé du bout du doigt.

« C'est grâce à toi. Merci. »

Il s'endormit.

xxxxx

C'est sa mère qui le réveilla le lendemain, inquiète de le voir encore couché malgré l'heure tardive. Il ne prit pas le temps de se préparer et se rendit en cours avec les cheveux aussi ébouriffés que d'ordinaire — s'en occuper, de toute façon, finissait toujours par se révéler une perte de temps.

Une étrange énergie lui parcourait les veines, une espèce de bonne humeur comme il n'en avait plus ressenti depuis un moment, au point que Yaku lui en fit la remarque ; celui-ci, à moitié couché sur la table, tentait vainement de récupérer de leur week-end plus qu'épuisant.

L'entraînement ne laissa deviner aucune trace de fatigue, cependant, et le nouveau duo que formaient Ichinomiya et Lev débordait d'une vitalité qui faisait plaisir à voir. Le passeur aurait tout aussi bien pu avoir toujours fait partie de l'équipe — il riait avec les autres première année de bon cœur, et c'est satisfait que Kuroo prit congé pour se rendre à l'hôpital.

Les nuages de la veille s'étaient envolés au cours de la nuit. Le ciel bleu sombre rappelait une soirée de printemps. Kuroo prit le temps de l'observer un moment avant de passer les portes automatiques de la clinique.

Il entra dans le service de soins intensifs avec une tranquillité toute différente de son léger malaise habituel. Il faisait beau, il se sentait bien, il allait voir Kenma. Le monde, soudain, était tissé de millions de possibilités. Nekoma remporterait les qualificatifs et recevrait son ticket pour Tokyo. La « bataille du tas d'ordures » aurait lieu devant des centaines de spectateurs de tous horizons. Kenma serait là pour y assister, sur le terrain ou depuis le banc ou depuis les gradins. Tout serait comme avant, comme si l'accident ne s'était jamais produit, comme si Kuroo n'avait été coupable d'aucun tort. Il retrouverait son ami d'enfance. Il pourrait le serrer dans ses bras à nouveau.

Il ouvrit la porte de la chambre. Son cœur se décrocha de sa poitrine pour s'écraser là où il n'était pas sûr de pouvoir le récupérer.

Le lit fait, parfaitement lisse, les oreillers comme s'ils n'avaient jamais été déformés par le poids d'une tête endormie. L'odeur du désinfectant et des produits de nettoyage. Propre comme un sou neuf.

Complètement vide.

Kuroo ressortit dans le couloir. Un infirmier lui demanda ce qu'il cherchait. Il faillit lui répondre avant de se raviser à la dernière seconde. Il l'interpella :

— Y avait-il un adolescent dans le coma dans cette chambre, il y a quelques jours ?

L'homme secoua la tête. La patiente qui y avait séjourné avait été libérée la veille. La voix du fossoyeur résonna dans ses oreilles, tout droit sortie d'un rêve flou et cotonneux.

Vous devez vous tromper de cimetière, jeune homme. Personne n'a été mis en terre ici depuis le quinze. Alors, soit ce Kozume est enterré ailleurs, soit il ne l'est pas du tout.

Il quitta l'hôpital d'un pas vif, avide d'air frais. La lune s'était levée.

Les mains tremblantes, il extirpa son téléphone de sa poche, ouvrit son répertoire, le pouce prêt à presser la touche d'appel.

Il s'arrêta de respirer.

Entre les entrées de Keiji Akaashi et Kōtarō Bokuto, il n'y avait rien. Rien du tout. Vide, comme la chambre. Inexistant.

Il referma la liste de contact, la lèvre douloureuse d'avoir été mordue trop fort, un goût de fer sur la langue. Sur son fond d'écran, Bokuto et lui riaient face à la caméra, figés dans un moment de bonheur effacé.

Comme son numéro, le sourire de Kenma avait disparu.


;) ;) ;) whoops

Plot twist : kageyama était gay depuis le début. CA ALORS MDR qui l'eût cru.

« Mais, Crimson », me direz-vous, « pourquoi est-ce qu'on a deux chapitres sur Kageyama et ses problèmes à la con au lieu d'avancer dans l'intrigue ? » Hahahahaha QUI SAIT. On verra bien. :3

Ce chapitre était encore une fois beaucoup plus long que prévu, et j'espère que cette tradition ne va pas perdurer parce que quand je décide de faire une journée à 5K j'veux que ce soit une journée où je puisse clôturer un chapitre, nom didjou.

À part ça, je bouge le jour de publication au lundi (comment ça on est mardi ? et comment ça je ne respectais quand même pas le jour de publication ?) pour pouvoir caser DPJA (aka des profondeurs j'appelle admirez mon talent pour les acronymes) le mercredi et Qui veut faire l'ange fait la bête (pk j'ai des titres aussi longs) le vendredi, parce que publier le week-end c'est pas drôle. Vais-je respecter cet horaire ? Non, mais c'est toujours bien d'en avoir un. Pour la forme.

Sur ce, merci à tous d'avoir lu ! N'oubliez pas qu'une review est le seul moyen que vous ayez pour me montrer que vous avez lu et que je peux écrire la suite avec vos pseudos cool en tête. Si vous appréciez cette fanfic, considérez d'en laisser une ou deux de temps en temps, ça me fera très plaisir et je vous répondrai avec des cœurs copiés/collés. (Oui je fais ça lol.)

Dans le prochain chapitre, du mystère, du ship (mais pas celui que vous croyez), des confessions (peut-être) et des découvertes. Yay.

À la prochaine !