Temps d'écriture : Une bonne dizaine d'heures + 2 de correction.
Challenge level : 1,5/5, easyyyyy.
Note : Get ready for the ultimate angst. Btw je suis tellement heureuse d'avoir écrit un chapitre de cette fic, elle me manquait tant. Merci pour vos reviews comme d'hab, et bonne lecture !
Le jour de leur première rencontre, Kenma était encore un petit garçon timide et taciturne enfermé dans une chambre aux tons pastel qui, pour une raison qu'il ignorait, lui donnaient constamment l'envie de dormir. C'était assis sur son lit, le nez plongé dans une DS toute neuve dont sortait une grosse cartouche grise, que Kuroo l'avait trouvé. Sa mère et celle de Kenma s'étaient rencontrées par hasard, et cette dernière avait invité sa nouvelle amie et son fils à venir passer un peu de temps chez elle, dans l'espoir, peut-être, de sortir son enfant de la bulle de solitude dans laquelle il s'était retiré. Kuroo n'avait pas dit non.
Kenma, en le voyant entrer, avait à peine bougé. Il s'était figé, petit animal effrayé, quand Kuroo s'était planté devant lui, les mains sur les hanches.
— Il parle de quoi, ton jeu ? avait-il demandé.
Kenma avait baissé la tête, ses cheveux étaient retombés sur son visage, le protégeant de la vision inquisitrice de cet intrus mal élevé qui n'avait même pas pris la peine de s'annoncer avant de s'imposer.
— C'est trop compliqué, avait répondu Kenma d'une voix si basse que Kuroo avait eu du mal à l'entendre.
— Compliqué ?
Il avait haussé les épaules puis, gêné par le silence curieux de Kuroo, avait continué :
— C'est sur un garçon qui rentre dans un manoir après s'être perdu dans le néant. Il rencontre des hommes bizarres qui transforment ses souvenirs en cartes à jouer et qui lui disent d'atteindre le dernier étage pour retrouver d'autres morceaux de souvenirs disparus. Mais, en montant, le héros finit par oublier tous ses amis, même les plus précieux à ses yeux.
— Woah, triste ! On peut y jouer à plusieurs ?
— Non.
— Oh...
Il s'était assis à côté de Kenma en pointant l'écran du doigt.
— Pourquoi l'autre écran est éteint ?
— Parce que c'est un jeu pour une autre console. Mais ça marche aussi sur celle-ci.
— Cool ! Je peux essayer ?
—... Non.
— Ah. Bon, je peux regarder, au moins ?
Kenma avait baissé la tête, l'air de dire que Kuroo pouvait bien faire ce qu'il voulait.
— Merci ! Après, tu voudras jouer avec moi ?
Il avait écarté les mèches noires qui lui gênaient la vue. Il n'avait pas refusé. Il n'avait pas accepté non plus.
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Sa première pensée fut : « J'ai échoué ».
Il ne savait pas comment. Il ne savait pas en quoi. L'évidence, cependant, se lovait dans sa gorge comme un serpent qui n'attendait qu'une occasion pour définitivement l'étouffer.
On lui avait assigné une tâche, et il avait échoué à la réaliser.
Les doigts serrés compulsivement autour de son téléphone portable, Kuroo se plaqua une main sur la bouche, à deux doigts de laisser le désespoir et la peur transparaître dans sa voix, un gémissement incontrôlable, qu'il avait quand même réussi à contrôler.
Il avait échoué. Quelle autre explication pouvait-il y avoir ?
Kenma avait disparu de son lit aussi facilement qu'on avait effacé son nom du caveau familial. Il avait fait une erreur. Quelle qu'elle fût, il en était maintenant sanctionné. Kenma n'était plus là. On le lui avait arraché.
À moins que sa résurrection n'ait été que la mise en bouche d'une punition plus grande et plus sordide encore. Donner de l'espoir pour ensuite le lui retirer, le plonger dans une détresse intolérable, une souffrance comme il n'en avait jamais connue d'autre.
Qu'est-ce que j'ai fait ? Qu'est-ce que j'ai fait ?
La culpabilité, ombre familière, enroulait autour de lui ses tentacules insensibles.
— Excusez-moi, jeune homme ? Vous allez bien ?
Il était resté immobile trop longtemps. Une dame d'une cinquantaine d'années s'était arrêtée à sa hauteur, l'air inquiet. Il sourit maladroitement — un exploit, dans ces circonstances.
— Ça va, merci, répondit-il d'une voix faible.
— Vous êtes sûr ? Vous avez l'air pâle. Je peux appeler un docteur, si...
— Tout va bien. C'était juste un malaise passager. Merci.
Il ne l'avait pas convaincue, mais elle finit par le laisser là en jetant de fréquents regards dans sa direction.
Kuroo ferma brièvement les yeux. Il fallait qu'il se remette les idées en place. Réfléchir logiquement. Abandonner les pensées invasives qui s'installaient dans sa tête comme la vase dans un étang. Sale et visqueuse. Peur, désespoir, honte, responsabilité.
Tout va bien, se répéta-t-il inlassablement pour masquer un millier de voix caressantes, ses cris silencieux.
Il ne peut pas avoir disparu, assurait l'une d'entre elles, plus puissante que ses semblables, plus raisonnable, peut-être. Les gens ne s'évaporent pas comme ça.
Les gens ne ressuscitent pas comme ça, répliquait une autre. Les gens meurent dans des accidents de la route et restent morts pour l'éternité.
L'angoisse lui transperça l'estomac si brutalement qu'il en eut la nausée.
Kenma n'est pas mort, tenta-t-il de se convaincre, mais le bruit de fond, insectes agaçants, répétait : mort, mort, mort, mort, mort —
Disparu. Envolé.
Effacé. Comme un fichier qu'on supprime d'une base de données. Le fond d'écran noir de ton ordinateur. Voilà ce qu'il est. Voilà où il se trouve.
Dans les profondeurs glacées du néant.
C'était pire que tout. Pire que tout. Mais il devait réfléchir. Il devait comprendre. Ne pas céder. Pas tout de suite. Pas encore.
Il déverrouilla son portable, les doigts un peu tremblants, puis obligea sa main à rester en place. Laissez-moi tranquille, ordonna-t-il aux émotions qui s'insinuaient dans chacune de ses veines, chaque goutte de son sang. Ce n'est pas le moment.
Son premier appel fut pour Bokuto.
« À l'hôpital ? s'exclama celui-ci lorsque Kuroo lui eut appris où il se trouvait. Qu'est-ce que tu fous à l'hôpital ? T'es blessé ? C'est ton épaule ? Ça va ?
— Pas pour moi », le rassura Kuroo. Sa voix s'était stabilisée. Il l'avait entraînée des mois durant, après tout. « Je venais voir... un ami.
— Un ami ? Tu me fais des infidélités ?
— C'est... écoute, Bokuto. Je peux te poser une question bizarre ?
— Tu ne sauras rien sur ma sexualité, je te préviens. »
Kuroo souffla doucement. Son cœur s'était accéléré sans prévenir. L'angoisse n'abandonnait pas si facilement la bataille. Il aurait dû s'en douter.
« Kenma, dit-il, et prononcer son nom lui fit l'effet d'une lame plantée dans le cœur. Kozume Kenma. Ça te dit quelque chose ? »
Il y eut un silence. Réponds, s'il te plaît. Moque-toi de moi. Fais quelque chose.
« Non, lâcha finalement Bokuto, rien du tout. C'est qui ? Un pote à toi ? Ah, ou ton mystérieux ami ? »
Kuroo grinça des dents.
« Un... quelqu'un que j'ai connu quand j'étais enfant. Je... désolé, je dois y aller. Désolé. Excuse-moi. »
Il raccrocha, une main dans les cheveux, certain, désormais, que le pire était à craindre.
Tu n'en sais rien. Tu n'en sais rien. Vérifie encore. Peut-être qu'il attend quelque part. Peut-être que c'est une erreur. Ça doit en être une. Il le faut.
Son deuxième appel fut pour Yaku. La conclusion qu'il en tira se révéla identique. Le libéro n'avait fréquenté aucun Kozume à sa connaissance. Ni à l'école, encore moins au sein de l'équipe. Ichinomiya jouait en tant que passeur depuis son entrée en première année.
Il enfonça son téléphone dans sa poche, les dents serrées, et grimpa dans le premier métro qu'il put trouver. Une demi-heure plus tard, debout dans le cimetière silencieux, il fixait la pierre tombale grise d'un œil morne.
Kozume Minato. Kozume Satoyo. Kozume Hitomi.
Et c'était tout. Rien n'avait changé.
Dieu merci, rien n'avait changé. La famille Kozume existait. Et, si Kenma en avait jamais fait partie, au moins lui avait-on épargné de la rejoindre dans le royaume des morts. Il se recueillit un instant, pour Minato, Satoyo, Hitomi, pour le souvenir de Kenma, pour toutes les fois où il avait été incapable de le pleurer.
Il rentra chez lui sans voir le paysage, le regard plongé dans l'obscurité qui grandissait à l'intérieur de lui-même. Ses mains, lorsqu'il les posa sur la poignée de la porte d'entrée, lui semblèrent floues et indistinctes, étrangères, des doigts extraterrestres qui s'échappaient d'un corps ne lui appartenant plus.
Il s'assit pour retirer ses chaussures ; il ne se releva pas.
Sa mère le trouva là, une heure plus tard, le visage plongé dans les mains.
— Tetsu ?
Il ne pensait pas. Il entendait la voix de Kenma.
Kuro. Kuro. Kuro.
Envie de vomir. De rejeter chacun de ses organes jusqu'à rester vide, vide, vide, silencieux pour toujours.
— Mon Dieu, Tetsu, tout va bien ? Qu'est-ce qui se passe ? Quelque chose s'est produit ?
L'inquiétude qui transparaissait dans la voix de sa mère ne lui fit ni chaud ni froid. Il finit néanmoins par relever la tête, le teint hâve, le serpent dans sa gorge plus affamé que jamais. Un sifflement.
Kenma. Kenma. Les morts restent morts. Kenma.
Kenma Kenma Kenma Kenma —
Deux mains sur ses épaules. Il la regarda dans les yeux.
— Tetsu ! Je vais appeler un médecin. Reste là. Si tu...
— Maman.
Elle s'immobilisa, posa les doigts sur ses joues désespérément sèches.
— Dis-moi. Dis-moi ce que je peux faire pour t'aider.
Il lui sourit, mais son cœur était si vide, si terriblement vide, son visage qui agissait par lui-même comme s'il était devenu incapable de contrôler quoi que ce soit.
— Kenma. Kozume Kenma.
Sa mère cilla.
— Quoi ?
— Tu le connais, hein ? Tu sais de qui je parle ? Kenma. J'ai besoin de... j'ai besoin...
Il inspira profondément, lèvres closes. Sa mère, soucieuse, lui passa une main dans les cheveux.
— Tetsu ? l'appela-t-elle doucement.
— Kozume Kenma. Kenma.
Kenma.
Sa voix se brisa. Sa mère le fixa un long moment.
— Kozume Kenma, murmura-t-elle enfin. Kozume... comme le garçon qui vivait dans le quartier quand tu étais petit ?
Son cœur s'arrêta.
— Quoi ?
— Tu ne parles pas de lui ? Le petit timide, qui ne sortait jamais de sa chambre ? Vous avez joué deux ou trois fois ensemble.
Il resta bouche bée. Elle connaissait Kenma. Elle connaissait Kenma ?
— Il a déménagé après quelques mois. Je ne pensais pas que tu t'en souvenais. Pourquoi ? Qu'est-ce qui t'est arrivé ? Ça a un rapport avec lui ?
Il se redressa d'un bond.
— Rien. Je... c'est passé. Merci. Merci.
Et, sans y penser, il la serra dans ses bras. Elle laissa échapper un léger rire.
— Voyons, Tetsu...
— Merci !
Puis il grimpa les escaliers quatre à quatre, s'engouffra dans sa chambre et referma la porte dans un claquement sourd.
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La feuille, au fond de son tiroir, n'avait même pas bougé. Il le referma lentement. Se laissa tomber sur sa chaise, les jambes flageolantes.
Kenma n'avait pas disparu. Kenma n'était pas mort.
Où était-il ?
Assis devant son bureau, il joignit les mains pour y poser le menton. En dehors de la feuille, une fois encore, tout avait changé.
Sans compter l'hôpital et l'absence de son numéro sur son téléphone portable, il avait pu constater la disparition de tous les objets lui étant liés de près ou de loin, les photos, les présents échangés, les quelques jeux qu'il avait achetés par curiosité après que Kenma en avait parlé pendant des jours, les conversations conservées dans la mémoire de son ordinateur, même le cadeau que lui avait confié Hinata pas plus tard que la veille. Comme s'il n'avait jamais existé — comme si, plutôt, il n'avait jamais fait partie de sa vie.
Il l'avait connu, pourtant. Quelques mois à peine, alors qu'il avait dix ans, date à laquelle il l'avait pour la première fois rencontré. Les événements divergeaient là. Kenma et lui ne s'étaient jamais fréquentés. Kenma était parti.
Pourquoi ? Que lui était-il arrivé ? Parti où ?
Et puis, bien sûr, il y avait l'accident. À en juger par l'état de son épaule, celui-ci avait bel et bien eu lieu. Il n'avait aucun doute à ce sujet. La différence était qu'il n'avait impliqué qu'une seule victime. Pas deux.
Kenma ne faisait pas partie de sa vie. Il n'en avait jamais fait partie. Pas dans cet univers, si tant était qu'on ait pu appeler ça comme ça. Par conséquent, Kenma n'avait jamais frôlé la mort. Ne l'avait jamais heurtée de point fouet.
Pas comme ça, en tout cas.
Il ferma les poings. Réfléchit. Déverrouilla son smartphone.
Il n'avait pas besoin du numéro de Kenma. Il le connaissait déjà.
Il composa les chiffres en retenant son souffle, posa l'appareil contre son oreille, se mit à prier, un murmure entre ses lèvres, un appel désespéré.
Il l'entendit sonner. Une fois. Deux fois. Trois fois.
Puis quelqu'un décrocha.
« Allô ? »
Son cœur se décrocha de sa poitrine pour s'écraser au fond de son ventre. L'air lui manqua. Il se mit à trembler.
La voix était reconnaissable entre mille. C'était celle de Kenma.
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Kuroo, s'il en croyait ses souvenirs, ne s'était jamais senti aussi anxieux. Plus que de la nervosité, c'était une véritable angoisse qui lui empoisonnait les veines, faisait bourdonner ses tempes et lui donnait l'impression que le fait de se tenir debout avait tout d'un miracle. Ce qu'il avait grignoté à midi flottait dans son estomac, le dotant d'une nausée dont il se trouvait incapable de se défaire. Il avait passé de longues minutes à la salle de bain pour se débarrasser de ses poches et de son expression maladive et désespérée.
Il inspira une bouffée d'air et, prenant son courage à deux mains, appuya sur la sonnette de la petite maison excentrée dont sa mère avait fini par retrouver l'adresse sous une tonne de paperasse depuis longtemps expirée.
Il attendit de longues secondes, le poing serré dans les poches de son gilet, à se répéter comme une litanie : Il n'y sera peut-être pas, ils auraient pu déménager, rien ne garantit qu'il habite encore ici, c'est peut-être une erreur, et si c'était juste une coïncidence ? Si ce n'était pas lui, hier, au téléphone, si...
La porte s'ouvrit, manquant de le faire tituber.
— Oui ?
Le choc le laissa sans voix. Devant lui, une petite femme replète aux traits tirés par la fatigue l'observait d'un œil interrogateur. Kozume-san. S'il avait pu, il en aurait pleuré.
— Je peux faire quelque chose pour toi ? insista-t-elle en constatant son silence.
Comme si on avait appuyé sur un interrupteur. Il expira en douceur. Son cœur palpitait si vite qu'il commençait à en avoir mal.
— Excusez-moi, parvint-il à articuler et, à son grand soulagement, sa voix lui apparut parfaitement régulière. Je m'appelle Kuroo Tetsurō. J'habitais...
Elle plaqua une main sur sa bouche.
— Bien sûr, Tetsu ! Je me disais bien que je t'avais déjà vu quelque part ! Ça alors, qu'est-ce que tu viens faire ici ?
Il esquissa un sourire.
— Ma mère m'a dit que vous habitiez dans le quartier, et comme je passe souvent par ici pour aller en cours, je me suis dit que... enfin, que c'était l'occasion de...
— Reprendre contact ? termina-t-elle.
— Oui. De passer dire bonjour à Kenma.
Elle rit.
— Comme c'est gentil de ta part ! Tu étais un petit garçon charmant, et vous vous entendiez si bien ! Je dois avouer que je me suis souvent demandée comment allait votre petite famille. Ta mère ?
— Oh, elle va très bien.
— Elle devrait passer, elle aussi. Ça me fera plaisir. Mais entre, entre, ne reste pas là dehors.
Il la remercia d'un geste puis lui emboîta le pas.
La maison était particulièrement silencieuse, un peu sombre, aussi. La décoration, plutôt austère, faisait l'effet d'un décor de théâtre monté à la va-vite, quelques objets posés çà et là, un vase vide d'un côté, une photo encadrée et couverte de poussière de l'autre. Il évita d'y attarder le regard pour ne pas paraître impoli. L'ambiance, presque endeuillée, lui rappelait celle de sa brève visite dans les semaines qui avaient suivi l'accident. Morbide.
— Je vais te préparer du thé, dit Mme Kozume en se dirigeant vers ce qui semblait être la cuisine. Ah, pardon — tu n'es pas pressé, j'espère ?
— Non, assura-t-il.
— Tant mieux. C'est une surprise de te voir ici, ajouta-t-elle, mais je suis certaine que ça lui fera plaisir. Tu ne le sais sans doute pas, mais c'est son anniversaire, aujourd'hui ! Belle coïncidence, n'est-ce pas ?
Il acquiesça distraitement.
— Je vais l'appeler — Kenma ! Il y a un invité pour toi ! — il ne va pas tarder.
Elle surveillait l'eau d'un air un peu ennuyé en jetant de fréquents coups d'œil vers le couloir.
— Tu disais que ton école ne se trouvait pas loin d'ici ? reprit-elle.
— Ah, euh, oui.
Son pouls s'était dangereusement accéléré et il guettait le moindre bruit de pas ou claquement de porte, fébrile.
— Et où étudies-tu ?
— Au lycée métropolitain Nekoma, répondit-il.
— Oh, je vois ! J'avais regardé les écoles de la région, il y a quelques années. Si Kenma avait été à l'école, je l'aurais sans doute inscrit là.
Kuroo tiqua.
— Il n'est pas scolarisé ?
— Si, bien sûr. Mais à la maison. Je l'aide un peu avec ses devoirs et un professeur vient de temps en temps encadrer son travail, mais il reçoit la plupart de ses cours par courrier ou sur internet.
Elle lui servit du thé dans une tasse en terre cuite en soupirant doucement. Kuroo la remercia, sourcils froncés. Des cours par correspondance étaient rarement bon signe et, par-dessus tout, pas exactement le genre de la famille. Kuroo s'apprêtait à creuser la question quand une porte claqua au fond du couloir, les faisant tous deux sursauter.
— Ah, le voilà.
La porte de la cuisine, déjà entrebâillée, s'ouvrit plus grand.
Il y eut un instant de profonde immobilité, un silence assourdissant.
Les mains de l'univers autour d'eux, témoin aimant d'une scène comme il n'en verrait plus d'autres, la beauté tendre et déstabilisante d'impossibles retrouvailles. Kuroo, d'un côté, les lèvres entrouvertes, le cœur à l'arrêt, sur ses prunelles une émotion fiévreuse dont l'intensité n'avait d'égale que sa vivacité, la vitesse à laquelle elle avait bourgeonné puis explosé à l'intérieur de chacune de ses cellules, la chaleur d'une joie si profonde qu'il en oubliait comment exister. Kenma, de l'autre, ses cheveux noirs retombant comme un rideau opaque devant ses yeux incertains, son cou légèrement rentré dans ses épaules, les mouvements de ses pupilles félines, brefs, presque craintifs, interrogateurs, sur le visage une question muette, au fond de la gorge le souvenir d'une voix murmurée. Et tout autour, le monde en sourdine, les battements du cœur de Kuroo dans ses oreilles comme une caresse effleurée, un présent fragile offert dans le plus grand secret.
Les joues de Kenma étaient lisses et rosées.
Si Kuroo avait pu choisir un moment pour mourir, un seul, il aurait pris celui-ci. Une inspiration, lente et contrôlée, parcourue d'un frémissement imperceptible. Le monde se remit à tourner.
— Kenma, l'interpella la mère de ce dernier, tu te souviens de Kuroo-kun ?
Kenma attarda son regard sur celui-ci, puis revint à sa mère en penchant la tête en avant, très légèrement, pas assez pour que quiconque puisse le discerner, suffisamment pour retenir l'attention de Kuroo. Combien de fois l'avait-il vu faire, un peu mal à l'aise, une supplication muette — celle d'une autorisation à s'en aller ?
C'est Kenma, chuchota une voix à son oreille. Kenma.
— Oui, souffla Kenma à voix basse.
On y retrouvait les mêmes intonations mesurées, la légère cassure qui s'y cachait souvent, une timidité familière qui donna à Kuroo la soudaine envie de s'avancer pour le prendre dans ses bras, lui demander de parler encore, de lui raconter son existence depuis le commencement, pouvoir l'écouter jusque dans son sommeil, jusqu'à la fin du monde.
Kenma me parle. Il est juste devant moi.
Il déglutit.
— Salut, dit-il sottement, incapable de trouver mieux.
Son esprit embrouillé le noyait sous les informations, les exclamations, les réalisations émerveillées. Kenma est vivant. Kenma m'a parlé. Il a les cheveux noirs. Il ne me connaît pas encore. Il se souvient de moi. Il m'a parlé. Il se tient debout, devant moi, il m'a parlé, il m'a parlé, il est vivant, il est éveillé —
Il attendait quelque chose. La main de Kuroo se resserra sur sa tasse, seule façon de la maintenir stable, de cacher l'émotion qui fleurissait dans chaque pore de sa peau.
— Je, j'étais... je passais dans le coin, articula-t-il finalement. Je, euh...
— Kuroo a décidé de venir nous dire bonjour en revenant du lycée, expliqua Mme Kozume avec un sourire si gentil et apaisant qu'il en paraissait forcé.
Il la remercia en silence. Kenma le dévisagea encore.
— Ah, répondit-il. D'accord.
Puis il tourna les talons.
— Suis-le, vas-y, le pressa Mme Kozume en le poussant d'une main dans le dos. Ne fais pas attention.
Il termina son thé si vite qu'il se brûla la langue puis sortit de la cuisine d'un pas mal assuré.
Kenma, constata-t-il, avançait lentement, une main sur le mur, et ouvrit la première porte qu'il croisa sur sa route sans un regard pour son invité surprise. Soudain pris d'une étrange nervosité, une gêne dans chacun de ses pas, Kuroo le suivit. Il ignorait ce qu'ils pourraient bien se dire ; l'avenir, l'espace d'un instant, lui apparut dissimulé derrière une vitre épaisse et opaque, à la fois terrifiante et empreinte d'une espérance déstabilisante, la possibilité d'une existence nouvelle, inimaginable.
Il s'immobilisa à l'entrée de ce qu'il identifia comme étant sa chambre, une pièce plus vaste que ce à quoi il s'était attendu, un large espace vide, un lit dans un coin, deux hautes étagères remplies d'objets divers, de livres, de DVD, de boîtes de jeux vidéos de toutes les couleurs et de tous les genres.
Quelque chose de familier, quelque chose de troublant, aussi, comme un souffle glacial dans une chambre hermétique.
Kenma s'appuya sur son lit pour s'y asseoir, le regard fuyant.
— Je peux entrer ?
Il haussa les épaules. Kuroo entra. Il ne s'approcha pas, néanmoins. Parce qu'il savait.
Je suis juste un inconnu. Un personnage secondaire dans une minuscule portion de souvenir d'enfance.
Une menace.
— Je suis désolé, si...
— Quand t'a-t-elle appelé ?
La question le prit par surprise. La voix de Kenma s'infiltra dans ses oreilles pour s'installer dans un creux de sa tête. Ça fait si longtemps. Si longtemps. J'avais oublié.
— Qui ? s'enquit-il après un moment d'égarement.
Il releva les yeux sur Kuroo pour s'en détacher aussitôt.
— Tu sais qui, marmonna-t-il.
Une affirmation teintée d'irritation. Il croit que je mens, pensa Kuroo.
— Ta mère ? devina-t-il.
Kenma ne répondit pas. Il avait ouvert la 3DS qui l'attendait sur son lit, branchée à une prise invisible, et jouait sans plus lui prêter attention.
Le regard de Kuroo voyagea sur les titres présents sur son étagère, soulagé d'y retrouver ceux qu'il avait déjà vus de nombreuses fois en traînant chez lui après une après-midi d'entraînement. Il ferma les yeux pour se remémorer l'agencement de la chambre qu'il avait toujours connue, celle au premier étage d'une maison à quelques pas de la sienne, une petite pièce illuminée par le soleil couchant.
Il rouvrit les paupières. Le volley. Voilà ce qui manquait.
Nekoma, le ballon posé sur le bureau, le maillot plié sur le dossier d'une chaise.
— Pourquoi elle m'aurait appelé ? demanda-t-il.
Kenma mit un long moment avant de répondre, les sourcils froncés.
— Je ne suis pas dans sa tête.
— Elle ne m'a pas appelé. Je passais dans le coin.
Silence. Kuroo exhala discrètement.
— C'est vrai, insista-t-il. Je... je suis repassé près du parc où je t'avais traîné, il y a quelques années. Ça m'a rappelé... je me suis dit qu'on pouvait reprendre contact. J'en ai gardé un bon souvenir. Et...
Sa voix s'éteignit. Kenma l'observait fixement, sans ciller.
— Tu penses que je mens, pressentit-il. Je ne mens pas. Je te le jure, un genou au sol s'il le faut.
Kenma marmonna quelque chose d'incompréhensible. Kuroo esquissa un sourire.
— Je te le jure. Promis. Juré. Je t'assure que...
— Ça va, le coupa Kenma, mal à l'aise.
— Je peux m'asseoir ?
Le regard de Kenma glissa jusqu'à la chaise en plastique rouge posée devant le bureau. Il le prit comme une invitation, trop conscient des moindres détails de son attitude, de son froncement de sourcil un peu adouci mais toujours présent à ses yeux qui cherchaient tant à le fuir qu'à le surveiller, du tremblement nerveux de ses jambes à ses doigts crispés sur la console, de son dos courbé dans l'espoir de se rendre le plus petit possible à ses cheveux qu'il dégageait parfois d'un mouvement de tête discret. Si noirs, songea Kuroo. Il ne l'avait plus vu comme ça depuis des mois. Mais c'était logique, après tout. Yamamoto n'avait pas été là pour le pousser à les teindre, cette fois.
— Tu aimes les jeux vidéos ?
Kenma haussa un sourcil.
— Pas vraiment.
Sans savoir pourquoi, cette affirmation lui tira un léger frisson le long de l'échine.
— Tu y jouais pas mal, avant, non ? dit-il tout de même. T'as une belle collection.
— Ça permet juste de passer le temps.
Il avait dit ça avec une certaine amertume qui n'échappa pas à Kuroo.
— Tu t'ennuies ?
— Mh.
— Ta mère m'a dit que tu étais scolarisé à la maison. Je suppose que ça laisse pas beaucoup d'occasions de se changer les idées.
Kenma s'agita. Apparemment, il n'avait pas très envie de lui faire la conversation. Kuroo, cependant, décida de persévérer ; il déclara :
— Tu devrais peut-être essayer de faire une activité d'extérieur.
— D'extérieur ? répéta Kenma en pinçant les lèvres.
— Du sport, par exemple, je ne sais pas. Un sport d'équipe, c'est toujours utile, pour tuer l'ennui.
Kenma dégagea une mèche de cheveux qui dérangeait son champ de vision. Il dévisageait Kuroo comme s'il se demandait s'il s'agissait d'une sorte de plaisanterie.
— Du sport ? Tu trouves ça drôle ?
Kuroo sourcilla.
— Pourquoi ?
Silence. Discuter sans la complicité qui les liait habituellement se révélait bien plus compliqué que prévu. Il allait une nouvelle fois poser la question quand son attention s'arrêta sur deux béquilles laissées innocemment contre le mur du fond, à quelques pas du lit. Il les désigna du menton.
— Blessure ?
Cette fois, Kenma parut scandalisé.
— Tu... commença-t-il, puis il baissa la tête à nouveau.
— Quoi ? C'est pas ça ?
Encore une fois, Kenma ne semblait pas décidé à lui offrir une réponse facile. Il croisa les mains dans sa nuque, un peu anxieux.
— D'accord... un handicap, alors ?
— Tu le savais déjà.
— Pas du tout. Écoute, je suis là simplement par hasard. Je ne sais rien de plus que ce que je me rappelle de notre enfance. Je ne mens pas.
Pas pour la version de Kuroo qu'il était supposé être, en tout cas. Un garçon qui s'était souvenu de l'existence d'un chat errant perdu dans le brouillard.
— Elle a dit que c'était ton anniversaire, déclara-t-il en décidant de changer le sujet de conversation.
— ... Ouais.
— Tu n'en as pas l'air ravi, remarqua-t-il d'une voix douce.
— Je m'en fiche. (Il leva les yeux vers Kuroo qui le scrutait fixement.) Je n'aime pas beaucoup ça.
Certaines choses ne se refaisaient pas. Kenma n'avait jamais aimé fêter son anniversaire, parce que fêter son anniversaire signifiait attirer l'attention sur soi. Cette pensée lui tira un sourire.
— Tu n'aimes pas les cadeaux ?
— Je m'en fiche, répéta-t-il.
— Tout le monde aime les cadeaux.
— Pas moi.
— Allez, avoue.
— Tu en as un pour moi ?
Kuroo croisa les jambes devant lui.
— Tu en voudrais un ?
— On ne se connaît même pas.
— Et pourtant, me voilà assis dans ta chambre, comme un vieil ami.
Les yeux de Kenma lancèrent des éclairs.
— Tu t'es invité tout seul, lâcha-t-il.
— Je sais. Je peux repartir, si ça t'ennuie.
Haussement d'épaule, à nouveau.
— Je m'en...
— ...fiche ? (Il ricana.) Désolé, c'était plus fort que moi. Il parle de quoi, ton jeu ?
— C'est trop compliqué.
— Compliqué ?
Kenma se tut comme pour soupeser l'intérêt ou non de développer la question. Finalement, il poursuivit :
— C'est sur un garçon qui va visiter des mondes endormis pour en réveiller le cœur avec une arme qui lui permet d'ouvrir et de fermer toutes les serrures. Il doit éliminer les ténèbres qui s'y tapissent sous forme de cauchemars.
— De cauchemars ?
— C'est le nom qu'il donne aux monstres qui pullulent à l'intérieur des mondes. Il y en a d'autres, semblables, qui lui servent d'alliés. On peut s'en occuper. Un peu comme des Pokémons.
— On peut leur donner des noms, aussi ?
Kenma se détendit légèrement.
— Oui.
— Je peux voir ?
Il s'écarta un peu du lit pour l'inviter à le rejoindre.
— Merci, dit Kuroo.
Kenma lui montra l'écran ; soudain un peu plus ouvert, il exposa toutes les possibilités, les créatures avec lesquelles il jouait, les mondes qu'il préférait, puis, peu à peu, se mit à lui expliquer les ficelles d'un scénario alambiqué que, par chance, Kuroo connaissait déjà suffisamment pour ne pas se sentir perdu — Kenma, après tout, était son meilleur ami depuis de nombreuses années.
Il était près de huit heures et demie quand la mère de Kenma vint frapper à la porte, doucement, peut-être par peur de le surprendre ou de le froisser. Kuroo s'excusa. À moitié couché sur le lit, il contemplait Kenma essayer de battre un boss coriace malgré son niveau insuffisant.
— T'y étais presque, l'encouragea-t-il avec un sourire penché. Ce sera pour la prochaine fois.
— Tu me déconcentres, répliqua Kenma.
— Oups.
Kuroo s'étira puis se leva enfin. L'esprit ailleurs, il n'avait même pas remarqué le SMS de sa mère qui attendait depuis une bonne heure sur l'écran de son téléphone. Il lui répondit en vitesse.
— Je crois qu'on m'attend, déclara-t-il d'un ton léger, contrastant avec le poids du cœur qui lui martelait douloureusement la poitrine.
S'il s'était écouté, il serait resté ici pour l'éternité, à voir les doigts de Kenma voyager sur la console, son regard s'illuminer lorsqu'il arrivait à atteindre un de ses objectifs, son visage se crisper quand il luttait contre des dizaines de petits ennemis colorés sans pouvoir en venir à bout.
Il ferma les yeux un court instant, exhala, puis dit :
— Ça m'a fait plaisir de te revoir, Kenma. C'était pas si mal, finalement.
Kenma ignora son sourire sarcastique. Il abandonna la console sur le lit.
— Ma mère pense que je n'ai aucun ami, confia-t-il à voix basse.
Kuroo plongea les mains dans ses poches.
— C'est pour ça que tu as cru qu'elle m'avait appelé ?
Le garçon acquiesça en silence. Kuroo lui sourit à nouveau.
— Eh bien, tu en as un, maintenant. Elle ne va plus pouvoir dire grand-chose.
Kenma le fixa longuement.
— Que dirais-tu d'échanger nos numéros ? On pourra discuter, comme ça. Il y a plein d'autres jeux que je serai ravi d'apprendre à connaître. Si ça te dit, bien sûr.
— Mh.
Il prit le portable de Kuroo sans se fatiguer à lui en demander la permission et y introduisit ses coordonnées en silence, puis s'envoya un SMS pour ne pas avoir à lui prêter son propre téléphone.
— À très vite, alors, fit Kuroo. Et bon anniversaire.
Kenma cilla. Puis, contre toute attente, son visage se fendit d'un léger sourire.
— Merci.
Et Kuroo, alors qu'il sortait de la chambre, se surprit à penser que le bonheur qui fleurissait dans sa poitrine n'avait rien d'éphémère, et qu'il y resterait peut-être un long moment encore.
IL
EST
VIVANT !
(Oui j'avais menti pour l'angst)
Je suis si heureuse putain. Si HEUREUSE. Welcome back, Kenma. (Et btw écrire ce chapitre m'a fait shipper le KuroKen tellement fort, je pleure.)
Pour la petite note Kenma joue à Kingdom Hearts : Chain of Memories au début du chapitre, jeu subtilement sorti en 2005, donc parfait (bien que sur GBA lol, mais les DS lisent les GBA, hahahaha) et à Kingdom Hearts : Dream Drop Distance à la fin du chapitre, un jeu merveilleux qui est justement sorti en 2012, merci timeline super adéquate ! :D (Oui j'ai dû faire des recherches, le souci du détail mes enfants) Casse-dédi Rin. :B
Au passage, vos reviews sont le seul moteur qui me permette d'avancer, alors même si vous les croyez inutiles ou trop courtes ou n'importe, sachez qu'elles me feront toujours plaisir. ;; (En vrai j'ai juste toujours lowkey peur que tout le monde haïsse cette fic mdr, adieu :'))
À probablement la semaine pro' pour un nouveau chapitre. :D J'avais promis du ship pour celui-ci, mais oups, ce sera plutôt le suivant. XD.
