Helloooooo ! On est vendredi, je voulais publier mercredi, je suis en retard, c'est cadeau.

Guest : Mais non, ne t'inquiète pas... je ne suis pas comme ça... ou le suis-je hahahahahahaha /out/. Merci pour ta review :3.

Sur ce, bonne lecture !


Bokuto était entré chez lui sans prévenir, interrompant par ce fait la partie de Mario Kart de Kuroo et Kenma.

— Kuroo ! s'exclama-t-il en se jetant sur le lit.

Kenma leva un sourcil interrogateur. Kuroo balaya d'un geste sa question muette.

— Kenma, soupira-t-il, je te présente Bokuto, ailier de première année au lycée Fukurodani, jeune homme charmant et prompt à s'introduire chez ses amis, même les plus récents, sans leur demander leur avis.

— Fais pas genre ! s'indigna Bokuto. On a joué l'un contre l'autre pas plus tard que l'année dernière !

Kuroo et Kenma échangèrent un regard.

— 'Me souviens pas, fit Kenma, et Kuroo ne se priva pas de rire aux dépens de l'intrus qui, désormais, croisait les bras sur la poitrine.

— C'est une situation d'urgence !

— Quoi, cette fois ?

— J'ai foiré, Kuroo, vraiment foiré. Vraiment, vraiment foiré.

Kenma saisit la manette de Kuroo pour le faire quitter la partie puis s'engagea dans une course contre l'IA.

— Dis-moi tout, trésor, je t'écoute.

Kenma fit mine de vomir ; par chance, Bokuto n'en vit rien.

— J'ai foiré deux spikes, aujourd'hui. Deux !

Il aurait dû s'en douter. Kuroo répondit d'un ton sceptique :

— Allons bon. T'as frappé à côté ?

— Non, dehors. Mais quand même, mec, c'est trop la honte ! Comment tu veux que je devienne l'ace de l'équipe avec ça ? J'ai cru qu'ils allaient me virer de l'équipe...

Kuroo lui tapota maladroitement dans le dos pour le consoler malgré son expression peu convaincue.

— Ils ne vont pas te virer, Bokuto. Ça arrive, ce genre de truc.

— Déjà que le passeur me déteste...

— Tu te fais des idées, c'est tout.

Bokuto gonfla les joues, puis son regard s'attarda sur l'écran de la minuscule télévision que Kuroo avait récupéré d'une tante quelques jours plus tôt. Kenma, très en avance, collectait les pièces d'or avec l'aisance d'un joueur expérimenté.

— C'est qui, lui ? demanda Bokuto.

Kuroo exhala longuement.

— Heureusement que t'es attentif, remarqua-t-il. C'est Kenma.

— Ah, ton meilleur pote slash ami d'enfance ?

Avant qu'il ait pu répondre, Kenma mit le jeu en pause.

— Petit-ami, intervint-il.

Les deux autres restèrent bouche bée. Kuroo fut le premier à reprendre ses esprits.

— Kenma !...

Ce dernier afficha ce qui était chez lui un sourire sournois, soit un léger mouvement des lèvres qui disparut aussitôt.

Bokuto les regardait l'un l'autre, abasourdi.

— Vous êtes gays ? demanda-t-il.

— Surtout Kuroo, fit Kenma.

Le gamin s'amusait bien. Évidemment. Il détestait qu'on l'interrompe dans son jeu ; il allait forcément tenter de se venger d'une façon ou d'une autre.

— Kuroo ! s'écria Bokuto, une main sur le cœur. T'es gay ?

— Quoi ? Je...

— Pourquoi tu m'as rien dit ? Le choc !

— Attends, c'est...

— Il est gay, confirma Kenma en penchant la tête en arrière pour le regarder, mortellement sérieux. Super gay. Plus que lui, c'est illégal.

— Woah, si j'avais su !

Quoi ? manqua de lui demander Kuroo, puis il songea qu'il valait sans doute mieux se taire tant qu'il le pouvait encore.

— T'avais pas deviné ? dit Kenma. Enfin, je suppose qu'il fait attention, avec toi. Parce que c'est plutôt visible, d'habitude. Est-ce que t'as déjà vu son...

— On va s'arrêter là tout de suite, intervint Kuroo avant d'avoir à entendre un regrettable mensonge.

Les yeux de Bokuto passaient toujours de l'un à l'autre avec stupéfaction.

— Attendez... vous êtes ensemble, alors ?

Comme Kenma allait acquiescer, Kuroo lui plaqua une main sur la bouche.

— Pas du tout, déclara-t-il, désireux de réparer les dégâts. Il déconne, c'est tout.

— Ah bon ?

Pour toute réponse, le collégien haussa les épaules.

— Sérieux ?

— C'est sa façon de plaisanter. Il est fâché parce que tu l'as fait foirer son tournant en entrant sans prévenir.

— Désolé, dit Bokuto.

Kenma l'ignora.

— Enfin, du coup...

Kuroo se passa une main sur les yeux. Il avait du mal à croire que Kenma, son meilleur ami, celui qui était supposé le soutenir en toutes circonstances, l'ait ainsi jeté dans la fosse aux lions.

— Il n'est pas gay, souligna Kuroo en désignant Kenma du menton. C'est juste un petit malin.

— Et toi ?

— Moi ? Bah...

Kenma lui lança un regard sceptique. Kuroo déglutit.

— Bon, d'accord, j'avoue. T'as gagné, Kenma ! T'es content ?

Il ne réagit pas ; il approchait de la ligne d'arrivée au coude à coude avec une princesse Peach déchaînée.

— Ça alors, lâcha Bokuto. Enfin, c'est cool, mec. J'veux dire, enfin, voilà. Mais t'aurais pu m'en parler, quand même !

— J'en ai pas eu l'occasion.

Il en avait eu des dizaines ; Kenma renifla bruyamment.

Lorsque Bokuto partit enfin, Kuroo s'installa face à son meilleur ami en fronçant les sourcils.

— Pourquoi tu lui as dit ça ? asséna-t-il derechef.

— Tu ne l'aurais jamais fait, répondit Kenma.

— Et alors ?

— Je ne sais pas. Vous êtes amis, non ?

Kuroo pinça les lèvres.

— Oui, reconnut-il. Et ?

— Personne ne voudrait que son ami passe son temps à lui mentir.

— Je ne lui mentais pas.

— Tu te mentais à toi-même. C'est la même chose.

Il resta silencieux. Kenma lui tendit une manette.

— Si j'avais été à sa place, j'aurais préféré que tu me le dises, conclut-il. C'est tout.

Kuroo n'avait rien à en redire. Il accepta la manette et se remit à jouer.

xxxxx

« Je suis en train de mourir. »

Le sang de Kuroo se glaça dans ses veines. La bouche sèche, il balbutia :

« Je... tu veux que... t'as besoin d'aide ? Tu veux que j'appelle...

— Non. »

Le ton était ferme, indiscutable. Kuroo ferma les yeux un instant.

« Qu'est-ce qui te fait dire ça ? demanda-t-il après avoir repris contenance.

— Je ne sais pas. Je... »

Il y eut un bruit sourd et lointain suivi d'un long silence. Enfin, Kenma reprit la parole en baissant la voix.

« Je n'en sais rien, murmura-t-il. Je... est-ce que... »

Comprenant la question muette, Kuroo répondit : « Je viendrai. »

Kenma raccrocha.

xxxxx

Kuroo frappa à sa porte le lendemain à dix heures du matin, son sac de cours sur l'épaule et, sur le dos, l'uniforme scolaire qu'il avait enfilé au réveil. Il ne s'était pas rendu jusqu'au lycée, ce lundi, mais il jugeait préférable que sa mère ignore son soudain changement de programme. Simuler la maladie l'aurait obligé à rester cloué au lit pour le reste de la journée. En attendant, mieux valait cultiver les apparences.

Comme il se l'était figuré, Mme Kozume lui ouvrit la porte, déconcertée.

— Kuroo-kun ? Tu n'es pas à l'école ?

Il lui offrit son sourire le plus avenant.

— Je viens juste voir Kenma, dit-il, prenant soin de ne pas lui faire l'affront de l'enterrer sous une tonne de mensonges éhontés. Je sais qu'il est un peu tôt.

— Oh, il est réveillé, assura-t-elle. Je crois qu'il n'a pas beaucoup dormi.

Ce disant, elle avait jeté un bref coup d'œil à l'intérieur pour vérifier qu'il n'était pas à portée.

— Les médecins soutiennent que la crise est passée, mais je n'en suis pas sûre, lui confia-t-elle discrètement. Et puis, je crois qu'il est un peu déprimé. Il étudie, pour l'instant, malgré mon insistance pour le voir se reposer... (Elle poussa un profond soupir.) Les enfants... enfin, je parle, je parle, mais entre, Kuroo. Ça fait plaisir de te voir.

Il s'exécuta. La porte se referma derrière lui en douceur. Une fois encore, le couloir lui apparut plongé dans une obscurité étouffante. Il n'aimait définitivement pas cette maison. Et quelque chose lui disait que Kenma non plus.

— Tu veux quelque chose à boire ? proposa Mme Kozume. Thé, café, autre chose ?

Il refusa poliment, puis, lorsqu'elle eut enfin cessé de lui parler du médecin qui s'était occupé de son fils et des relations tumultueuses qu'elle avait toujours partagées avec lui (l'homme, s'il en croyait ses dires, se trouvait être un praticien fainéant et d'un professionnalisme douteux qui passait son temps à expliquer les symptômes de ses patients par le très commode terme de « stress »), se dirigea vers la chambre de Kenma dans laquelle il pénétra après avoir frappé trois coups brefs contre la porte.

Celui-ci, assis devant son bureau, lisait ce qui ressemblait à un manuel scolaire. Quoique, se corrigea Kuroo, « lire » était un bien grand mot. Disons qu'il y avait au moins posé les yeux.

— Salut, Kenma, dit-il en s'approchant.

Kenma le salua d'un signe de tête incertain ; enfin, il recula un peu sa chaise, invitant Kuroo à s'asseoir ailleurs, là où ils pourraient discuter confortablement.

L'ex-passeur, seulement, ne semblait pas désireux d'entamer la conversation. Il évitait Kuroo du regard sans pour autant l'ignorer. Ce dernier eut la sensation d'avoir quelque chose à faire, à dire, plutôt, mais aucune idée de la façon dont il pouvait introduire le sujet qui l'intéressait. Après un moment de mutisme désagréable, il déclara :

— Tu as l'air d'aller mieux.

Kenma dodelina de la tête. Il ne confirmait pas. Il n'infirmait pas non plus.

— Enfin sorti, hein ? reprit Kuroo.

Quelque chose lui disait que cette matinée ne serait pas de tout repos. Kenma, contrairement aux maigres espoirs qu'il avait développés, se renfermait déjà sur lui-même ; lui tirer les informations qu'il cherchait ne serait pas une partie de plaisir.

— Je déteste les hôpitaux, marmonna Kenma.

— Bienvenue au club, même si je crois pouvoir considérer ça comme de l'histoire ancienne.

Après tout, personne à sa connaissance n'y était encore mort. Pas vraiment.

— Ils me prennent tous pour un imposteur.

Kuroo tiqua. Kenma avait dit ça avec une aigreur qu'il ne lui connaissait pas.

— Les médecins ? demanda-t-il.

— Tout le monde. Je les entends. Ils disent que je ne suis pas malade.

Kuroo, les mains sur le matelas où il s'était assis, se balança en arrière. Je ne suis pas malade, avait-il affirmé la veille. À cause de ça ? Pour une autre raison ?

Mme Kozume frappa doucement à la porte pour s'assurer que tout allait bien. Elle ne repartit que pour les laisser au milieu d'un silence pesant. Il faisait chaud, ici. Elle avait dû mettre le chauffage en route.

— Je peux ouvrir la fenêtre ? s'enquit-il en inspirant une bouffée d'air compact et suffocant.

— Non.

Au moins, la réponse était claire. Kuroo lui sourit maladroitement.

— Allez, Kenma. Tu vas étouffer, si ça continue.

Kenma se raidit. Puis il souffla :

— Je sais.

Kuroo entendit : « J'espère. » Il déglutit. Le besoin de dire quelque chose — n'importe quoi — le transperça comme un sabre dans le ventre ; il se savait cependant incapable d'y céder.

— J'ai faim, annonça Kenma sur le ton de la conversation.

— J'ai pris de quoi manger avec moi, si tu veux.

Il n'était plus vraiment d'humeur à sourire. Kenma baissa les yeux vers le sac que Kuroo avait posé au sol en entrant.

— Là-dedans ?

— Mh.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Des crasses. À propos des médecins...

Kenma se leva en s'appuyant sur le bureau. Il tenait sur ses jambes, aujourd'hui. Peut-être tout n'allait-il pas aussi mal qu'annoncé.

— J'aimerais aller dehors, déclara Kenma.

Kuroo se passa une main dans la nuque. Il avait l'art et la manière de détourner les conversations.

— Maintenant ?

— Maintenant.

— Tu peux sortir ?

Kenma leva très brièvement les yeux au ciel, juste assez pour faire sourire son invité. Il avait toujours détesté qu'on le materne ; apparemment, ça n'avait pas changé.

— Je peux marcher, dit-il d'un ton un brin agacé. Elle ne dira rien, si tu m'accompagnes. Il fait trop chaud, ici.

Kuroo ne pouvait rien ajouter à ça. Il ramassa son sac, tendit à Kenma les béquilles qu'il demandait, puis se faufila hors de la pièce, prêt à traverser un couloir qui, dans sa tête, prenait dangereusement les couleurs de l'antichambre de l'enfer.

— Vous allez quelque part ? les arrêta Mme Kozume alors que Kenma poussait Kuroo à filer le plus vite possible.

Elle semblait plus curieuse qu'en colère, toutefois, et son fils annonça d'une voix plate :

— On va prendre l'air.

— Tu as ton téléphone sur toi ?

— Oui...

— N'allez pas trop loin, d'accord ? Et fais attention, s'il te plaît. Préviens-moi au moindre souci.

Il partit sans lui répondre ; Kuroo s'excusa d'un signe de tête puis le suivit d'un pas pressé.

Il faisait doux, dehors, plus qu'à l'intérieur de la chambre. Le ciel, partiellement couvert, avait la bonté de ne pas les aveugler. Il ne pleuvait pas. D'après les informations, de toute façon, ils n'avaient pas fini d'attendre. L'automne avait selon toute probabilité décidé d'aller voir ailleurs pour un moment.

Ils quittèrent le quartier pour se rendre dans un parc peu fréquenté à quelques centaines de mètres de là. Kenma ne demanda pas une seule pause ; arrivé sur place, pourtant, il se laissa tomber sur un banc avec un discret soupir de soulagement.

Il a vu trop grand, songea Kuroo. Il ne pouvait pas lui en vouloir. S'il passait son temps enfermé dans sa chambre, lui aussi chercherait à en fuir l'air vicié de temps en temps.

Kenma se massa le haut des genoux, le visage impassible. À l'évidence, cette fois non plus, il ne parlerait pas. Ça n'avait pas d'importance ; Kuroo était bien décidé à ne pas le laisser s'enfermer dans son habituel mutisme. Il sortit une barre de chocolat de son sac et la lâcha sur les genoux de son voisin.

— Si t'as toujours la dalle, dit-il. Je sais pas si t'aimes bien.

Bien sûr que Kenma aimait — c'était la raison même pour laquelle il en avait un paquet chez lui.

— Merci, fit Kenma.

Il grignota la barre sans le regarder. Kuroo soupira.

— Pourquoi les médecins te prennent-ils pour un menteur ? demanda-t-il enfin.

Kenma plissa le nez. Il n'avait visiblement pas envie de parler de ça.

— Les analyses n'ont rien donné.

— Ça n'explique pas grand-chose.

— Une infirmière a dit à ma mère que je simulais.

Kuroo en resta bouche bée.

— Que tu simulais ? répéta-t-il machinalement.

Kenma grimaça.

— Mais comment ils peuvent croire ça ? T'étais complètement...

— Ouais. J'en sais rien. Je m'en fiche, de toute façon. Ce serait plus facile, si c'était le cas.

Ça, Kuroo n'en doutait pas. Il s'appuya contre le dossier du banc de bois vieilli. Devant eux, quelques oiseaux grignotaient des miettes laissées par des promeneurs anonymes.

Le corps médical ne cessait pas de le surprendre. Qu'un jeune garçon aux symptômes énigmatiques entre dans leur hôpital n'avait certainement rien d'une nouveauté — ils en voyaient tous les jours ou presque. La médecine, malheureusement, ne pouvait pas tout soigner, non plus, comme il en avait fait l'amère expérience (bien que celle-ci fût amplement méritée) ; mais de là à renvoyer un malade chez lui en le taxant d'hypocondriaque parce que les analyses ne donnaient rien...

Elles avaient dû donner quelque chose, pourtant, ou ils l'auraient au moins gardé en observation un temps. Kenma avait failli mourir ou, en tout cas, il en avait eu l'air ; on ne pouvait pas faire fi de ses symptômes ou de son état général et lui demander de quitter l'hôpital sans rien vérifier. Depuis quand Kenma souffrait-il, au juste ? Ils n'étaient pas ce qu'on pouvait réellement appeler amis d'enfance — jusqu'à récemment, Kenma ne le considérait même pas comme une connaissance —, mais Kuroo était certain qu'il n'était pas blessé à l'époque de leur rencontre. Sa mère s'en serait souvenue. Les choses avaient changé après ça.

Après le déménagement.

— Dis, Kuroo...

Il émergea immédiatement de ses pensées.

— Oui ?

— Pourquoi es-tu venu ?

Il le dévisageait avec un drôle de regard qui mit Kuroo mal à l'aise. Depuis leurs retrouvailles, Kenma l'avait rarement observé plus de quelques secondes. Il ne détourna pas les yeux, cette fois, même lorsque Kuroo tenta de déchiffrer l'étrange lueur qui y flottait, vacillante et mystérieuse, un phare inaccessible sur des flots déchaînés.

— Parce que nous sommes amis, répondit-il en toute honnêteté.

— On se connaît depuis une semaine.

— L'un n'empêche pas l'autre.

— Tu n'es même pas allé en cours. Tu pourrais avoir des ennuis.

— Je suis au courant, Kenma. Je n'ai pas agi sans réfléchir.

De manière surprenante, Kenma esquissa un faible sourire. Le cœur de Kuroo s'arrêta. Il lui semblait ne plus l'avoir vu sourire comme ça depuis une éternité.

— Je sais, déclara Kenma, et son sourire disparut à nouveau, comme s'il n'avait jamais existé. Je voulais savoir pourquoi tu t'acharnais à ce point.

— Je m'inquiétais, révéla Kuroo après un moment. Pour toi, je veux dire.

— Je fais à ce point pitié ?

— Tu n'es pas celui qui a dû te porter jusqu'à l'hôpital. J'ai eu peur, c'est tout.

— Ah...

Difficile de dire si cette justification l'avait convaincu. Il dut l'accepter, néanmoins, car il finit par regarder le sol entre ses pieds et le petit oiseau qui s'était aventuré jusqu'à lui.

— Tu es malade depuis longtemps ? s'enquit Kuroo.

Maintenant que Kenma avait ouvert la bouche, il serait moins compliqué de le faire parler. Il le vit hésiter.

— Quelques années.

À nouveau, il regarda ailleurs, signe d'un profond malaise. Soit ça, soit Kenma avait quelque chose à cacher.

Il fuit, pensa Kuroo. Pas étonnant. Le sujet n'avait rien d'agréable.

— Un accident ? suggéra-t-il.

— Non... c'est arrivé comme ça.

— Comme ça ?

Il n'avait pu empêcher son visage d'afficher un certain scepticisme. Kenma devait y être habitué ; il n'en dit rien.

— Ça a juste... dégringolé un jour. J'étais un peu malade, puis je me suis affaibli.

— Et tu ne t'en es jamais remis ?

— Non.

— Et les médecins...

— ... n'ont rien trouvé, acheva Kenma.

Pas étonnant qu'on l'ait pris pour un fabulateur. À ses yeux de profane, qu'une invalidité grave attaque de façon aussi brusque paraissait invraisemblable. Cela ne nécessitait-il pas une sorte d'élément perturbateur ? Un régime particulier, un voyage dans un pays lointain, la piqûre d'un insecte tropical, ou bien un virus, une bactérie — quelque chose ? Si Kenma n'avait pas eu d'accident (cette pensée le crispa légèrement), quelque chose d'autre avait bien dû lui arriver.

— Ils ont vraiment fait toutes les analyses ? demanda Kuroo.

— Prises de sang, EEG, IRM, radios, analyse de tout ce qu'ils pouvaient analyser, gastroscopie et tout le reste, parce que je ne pouvais pas manger, récita-t-il comme on récitait une liste de course, sans intérêt ni émotion.

— Et ils n'ont rien vu de spécial ?

Il s'agita, se gratta nerveusement le coude, les yeux toujours baissés sur l'oiseau. Un deuxième l'avait rejoint, désormais, et d'autres commençaient à leur tourner autour.

— Rien de grave. Juste les symptômes.

Mais pas leur origine. Kuroo laissa tomber au sol quelques miettes de la barre de céréales qu'il venait d'entamer. Étrange, répétait-il en son for intérieur. Étrange, étrange, étrange. Un instinct profondément enfoui faisait vibrer chaque corde de son inconscient. Quelque chose n'allait pas dans ce tableau. Une poussière sur un objectif.

— Ton père... commença Kuroo, et Kenma se raidit soudain, mais il décida de poursuivre. Ton père, il est parti quand ?

— Tu parles comme eux, marmonna Kenma.

— Eux ? Quoi, les médecins ?

— Mmh. Ils disaient que c'était le stress. Que je... je ne sais pas comment on appelle ça, avoua-t-il en rosissant. Quand on a des symptômes à cause d'un problème, mh, dans la tête...

— Somatisation ?

— Oui, confirma-t-il d'un air embarrassé. Mais c'était pas ça, finalement. Ça fait longtemps.

— Mmh. J'y connais rien, à ces choses-là.

Kenma fixait la paume de ses mains comme s'il y cherchait un trésor invisible.

— Merci d'être venu, dit-il du bout des lèvres.

— C'est rien.

Il ne savait pas quoi ajouter. Kenma attrapa ses béquilles.

— Il faut que je rentre. Elle va s'inquiéter.

Le ton n'invitait pas à la discussion. Ils rentrèrent tranquillement jusque chez Kenma, silencieux, chacun plongé dans des pensées qu'ils ne partageraient pas. Kenma fixait ses pieds, sourcils froncés. Je ne suis pas malade, souffla le souvenir de sa voix au creux de l'oreille de Kuroo. Je suis en train de mourir.

— Hier... commença Kenma, et Kuroo sut qu'il n'était pas le seul à s'être revu au téléphone au milieu de la nuit.

Il se rétracta pourtant à la dernière seconde, laissant ses mots dépérir sous le soleil d'automne. Kuroo grinça des dents. Il ne lui permettrait pas de fuir à nouveau, changer de sujet de conversation, retourner au silence qui les entourait comme une chape de brume humide et glacée.

— Tu as dit que tu allais mourir, rappela Kuroo d'une voix douce, calculée pour ne pas l'effrayer — ne pas avoir l'air effrayé.

Les yeux de Kenma se plissèrent légèrement.

— C'est vrai, reconnut-il.

— Pourquoi ?

La grande question. Kenma réfléchit.

— C'était... juste une impression.

Mais on n'appelait pas à quatre heures du matin pour une simple impression.

— Je n'allais pas mal, précisa Kenma. C'est... ça fait longtemps que ça dure. Ça continuera longtemps encore. Parfois, j'ai l'impression que ça ne finira jamais.

— Ta maladie ?

— Tout.

Tout. Rien de moins.

Ils s'arrêtèrent devant la porte d'entrée. À bout de souffle, Kenma appuya sur la sonnette.

— Tu n'as pas la clé ? s'étonna Kuroo.

Son ami ne lui répondit que par un vague mouvement du bras, quelque part entre le « oui » et le « non ». Il n'eut pas le loisir de creuser, cependant. La porte s'ouvrit sur le sourire de Mme Kozume.

— Je vous ai préparé de quoi déjeuner, signala-t-elle. Je serai dans le salon. J'ai déjà mangé.

Ils s'installèrent dans la cuisine en la remerciant. Sur la table étaient dressées deux assiettes et une telle quantité de victuailles que Kuroo se mit à douter de sa capacité à pouvoir en ingurgiter ne serait-ce que le quart.

— Elle voit grand, ta mère, remarqua-t-il.

Il l'avait souvent considérée, au cours des années, comme une femme généreuse, surtout avec lui. On ne pouvait pas dire que Kenma se jetait sur la nourriture, aussi avait-il toujours eu l'étrange impression qu'elle profitait de ses visites pour déployer ses talents en cuisine.

— Je suppose qu'elle s'ennuie, dit Kenma.

Il se servit une assiette ridiculement maigre, puis dégagea une mèche de cheveux noirs derrière son oreille d'un air un peu agacé.

— Je ne juge pas, jura Kuroo.

— Bon appétit, fit sèchement Kenma.

Son invité fit de son mieux pour ne pas sourire. Pas assez, apparemment. Kenma se mit à manger dans un silence glacial.

— Pardon, rit Kuroo en se servant généreusement. Je jure que c'était pas fait exprès.

— Tu parles.

Il releva les yeux vers Kuroo. Au bout d'un moment, son visage se détendit légèrement. Kuroo n'aurait pas appelé ça un sourire, mais ça s'en rapprochait ; il s'en trouva ravi. Ils terminèrent leur repas sans se précipiter ni se dire un mot. Loin de s'ignorer, pourtant, ils échangeaient parfois un regard ou un demi-sourire en entendant le programme télévisé qui leur parvenait du salon, ou lorsque Kenma s'appliquait à séparer chaque type d'aliment en compartiments bien définis sur son assiette, une habitude que Kuroo lui avait toujours connue.

— Tu sais, lâcha ce dernier à l'étourdie à la fin du repas, je suis content qu'on soit devenus amis.

Il n'avait pas vraiment eu l'intention de le dire à voix haute. Kenma baissa les yeux sur son assiette à moitié pleine, si courbé que ses cheveux masquaient en partie son visage.

— Oui, moi aussi, avoua-t-il du bout des lèvres.

Puis, pour la première fois depuis trop longtemps, il releva la tête et lui sourit. Pas un de ces sourires timides qui allaient et venaient sur ses lèvres sans bénéficier de la plus petite once d'assurance ; pas un sourire retenu ou masqué, de ceux qu'il refusait que les autres perçoivent de peur que l'on comprenne que, malgré son apparente pusillanimité, il était un être humain qui voyait et entendait tout, qui disposait d'un répertoire d'émotion plus large que l'indifférence qu'il prenait soin de montrer à ceux qui ne le connaissaient pas. Non, un vrai sourire qui creusait ses joues, plissait très légèrement ses yeux, illuminait toute sa physionomie. Il est heureux, pensa Kuroo et, à cet instant, il sut pertinemment que son visage à lui aussi s'éclairait doucement, que ses pommettes rosissaient sans qu'il ne prenne la peine d'y prêter la moindre attention. Il s'en fichait. Il se fichait de tout.

Une joie inconnue, légère et fraîche comme un vent d'hiver, s'était glissée entre ses côtes, ouvrant devant lui tous les possibles. Il se sentait comme un oisillon au seuil de son premier envol. Fasciné. Extatique.

Quelque chose, loin, très loin de lui-même, garantit que, à compter de ce jour, plus aucun malheur ne pourrait jamais leur arriver.

Puis il se rappela « l'événement ponctuel », qu'on était déjà lundi, je ne suis pas malade, Kenma inconscient dans ses bras, Kenma qui s'agrippait à son poignet, ses yeux résignés plantés dans les siens.

Mais Kenma — le vrai, pas le souvenir — n'avait pas cessé de sourire.

Ils quittèrent la table en bavardant à voix basse, étouffant un rire ou l'autre, puis entrèrent dans la chambre de Kenma dont la température avait apparemment poursuivi sa terrible ascension

— Tu devrais peut-être rentrer chez toi, conseilla Kenma en consultant l'écran de son téléphone.

— Pourquoi ?

— Ta mère va finir par se poser des questions, non ?

— Ma mère ? Elle s'en fiche. Je l'ai prévenue, de toute façon.

— Ah... d'accord.

Kuroo sourcilla.

— Quoi ?

— Rien, répondit Kenma.

Ses yeux oscillaient entre le grand adolescent planté au milieu de sa chambre et le livre ouvert sur son bureau. Percevant son hésitation, Kuroo proposa :

— Je peux partir, si tu veux être tranquille pour travailler. Qu'est-ce que tu étudies ?

Kenma haussa les épaules.

— Chimie, lui apprit-il néanmoins sous son regard insistant.

— Tu aimes ?

— Pas vraiment.

— Je ne voudrais pas me vanter, mais je suis plutôt doué, en chimie. Et en science en général. Alors, si t'as besoin d'aide...

Kenma sembla considérer la proposition.

— D'accord...

— Pas facile, hein ? La chimie. T'en fais pas, j'ai assez d'expérience dans le soutien de cas désespérés.

— Je ne suis pas un cas désespéré, protesta Kenma.

— C'est pas ce que j'ai dit. J'oserais jamais, je ne t'ai même pas vu à l'œuvre.

Son sourire amusé démentait ses paroles ; Kenma s'assit devant le bureau sans dire un mot, raide comme un piquet. Kuroo en profita pour observer son cours par-dessus son épaule.

— Joli bouquin, nota-t-il.

— Ma mère l'a acheté à Noël.

— Elle t'offre des cours à Noël ? Honteux.

Kenma bascula la tête en arrière pour le foudroyer du regard.

— Elle fait son possible, répliqua-t-il d'un ton sec.

Kuroo leva les mains en l'air.

— Loin de moi l'idée de la critiquer. C'est bien, allier plaisir et apprentissage. Je veux dire, si c'est ce qui te botte, pourquoi pas.

Lèvres pincées, Kenma retourna à son cours. Son ami pouffa.

— Je plaisantais, se dédouana-t-il. Le prends pas mal, Kenma.

Il posa ses mains croisées sur le haut de son crâne puis y appuya le menton.

— Kuroo, siffla Kenma en guise d'avertissement.

— Quoi ?

— J'essaie d'étudier.

— Étudie donc.

— Tu me gênes.

Il sourit.

— Je ne vois pas de quoi tu parles.

Kenma secoua la tête pour le faire partir.

— Ah, tu parlais de ça ! Il fallait me le dire, Kenma. Tu parles tellement peu, c'est difficile de comprendre ce qui te passe par la tête.

Cette fois, l'intéressé ne lui répondit pas ; à la place, il collecta les déchets de crayon taillé qui traînaient sur la table, les étala consciencieusement dans sa paume et, alors que Kuroo regardait ailleurs, se redressa sur la pointe des pieds pour les lui lâcher dans les cheveux.

— Kenma ! geignit Kuroo en essayant de s'en débarrasser, sans succès.

— Tu me déconcentres.

— Moi qui te prenais pour quelqu'un de mature...

— Tu dois te tromper de personne.

Ils se défièrent du regard. Quelques secondes seulement, et déjà un sourire étirait leurs lèvres. Ils étouffèrent un rire.

— Trêve de plaisanteries, décida Kuroo en fouillant dans son sac. J'ai encore plein de crasses à écouler. Prends ça pendant que je jette un œil à ta chimie.

Il lui lança un paquet de biscuits salés que Kenma rattrapa au vol puis se mit à feuilleter le manuel scolaire. Certaines pages, écornées d'avoir été trop lues, attirèrent son attention.

— Tu as vu ça récemment ? demanda-t-il en parcourant la page des yeux.

— La semaine dernière.

— La semaine dernière ?

Le ton avait dû alerter Kenma, car il rentra la tête dans les épaules, gêné.

— Je ne dis pas... je veux dire, c'est pas une critique, hein, le rassura Kuroo. C'est juste que... tu viens d'avoir dix-sept ans, non ?

Il acquiesça.

— Qu'est-ce que tu comptes faire, ensuite ? Après avoir obtenu ton diplôme, je veux dire.

Kenma marmonna quelque chose si bas que Kuroo dut lui demander de répéter.

— J'aimerais entrer à l'université, articula-t-il en rougissant.

— L'université...

Kuroo baissa à nouveau les yeux vers le livre. Il secoua la tête.

— Ce que tu bosses, là, ça ne va pas du tout. Sans vouloir te vexer.

Loin de se vexer, il cilla avec curiosité.

— Je veux dire, développa Kuroo, c'est correct, mais c'est du niveau de collège. Ou, disons, début de première année, au mieux. On est déjà en octobre. Les élèves de ton âge sont beaucoup plus loin que ça.

Voyant son visage se décomposer, le capitaine referma le manuel.

— C'est pas irrécupérable, Kenma, c'est pas grave. On peut travailler ça ensemble, si tu veux. Mais la plupart des universités demandent de passer un concours d'entrée, tu vois ? Ça va nécessiter pas mal de boulot. Tu comptes te lancer dans un cursus scientifique ?

Kenma marmonna son assentiment.

— Ah bon ? s'étonna Kuroo. Comme quoi ?

— Bio.

Il paraissait un peu embarrassé. Kuroo se passa une main dans la nuque.

— Bio... la recherche ?

Hochement de tête.

— T'as tes cours avec toi ?

Bien sûr qu'il les avait ; il n'avait nulle part d'autre où les stocker. Lui n'avait pas le loisir de se rendre au lycée chaque matin. Il ne releva pas l'évidence, cependant. Il se contenta de sortir un classeur de son étagère pour le lui tendre avec anxiété.

Un coup d'œil suffit à Kuroo pour comprendre que le problème ne concernait pas seulement la chimie.

— T'es en retard sur le programme, annonça-t-il. Je ne sais pas pour les autres matières, mais en sciences...

— Je suis si en retard que ça ?

— C'est pas la mort. Pas génial non plus, pour être tout à fait honnête. Mais si tu t'y prends bien, avec un programme adapté... tu en as un, d'ailleurs ?

— Oui.

— Et tu le suis ?

— Ben, oui.

— C'est toi qui l'as organisé ?

Hésitation.

— Non. C'est ma mère. Elle a vu un professeur...

— Pas très compétent, si tu veux mon avis, termina Kuroo.

Kenma n'avait rien à ajouter. Après un moment de réflexion, Kuroo se frappa dans les mains.

— Mieux vaut s'y mettre tout de suite, décida-t-il. Il n'y a pas de temps à perdre. Qu'est-ce que t'en dis ?

— D'accord.

Il avait ponctué sa réplique d'un sourire en coin ; Kuroo le lui rendit bien. Il attrapa son sac de cours et le cala sur son épaule.

— Qu'est-ce que tu fais ? demanda Kenma.

— Situation d'urgence. J'ai besoin de mes propres cours. Tu te sens encore d'attaque ? Pour marcher un peu, je veux dire.

— Jusqu'où ?

— L'arrêt de bus.

Kenma le dévisagea un long moment.

— Quoi ? fit Kuroo.

— Aller chez toi ?

Kuroo laissa échapper un petit rire.

— Quoi, t'as peur ? Je jure que je ne mords pas. Enfin, pas avant un certain degré d'intimité.

Le dégoût manifeste qui peignit les traits de Kenma lui rappela un millier de souvenirs. Son cœur s'essoufflait. Les attaques-surprises comme celles-là finiraient par le tuer.

— C'est loin, se plaignit Kenma.

— Loin, loin... quelques arrêts, c'est tout. Je te raccompagnerai au soir.

Il balaya le regard soupçonneux de son ami d'une main.

— Et puis, ce serait pas la première fois. T'es déjà venu, tu te rappelles ?

— C'était il y a au moins cinquante ans.

— J'aurais dit quarante.

Finalement, Kenma abandonna la partie. Il se mit à entasser ses affaires dans un petit sac à dos, non sans jeter quelques regards de mépris à l'air ridiculement joyeux de son nouveau professeur particulier.

Ils firent halte par le salon.

— Kozume-san ?

Elle leva les yeux de son téléphone.

— Oui ? Vous allez quelque part ?

— Je me demandais si ça vous dérangeait que Kenma vienne passer quelques heures chez moi. Il est un peu en retard sur ses cours ; je lui ai proposé mon aide.

— Les examens ne sont pas tout de suite, objecta-t-elle en haussant les sourcils.

— Mieux vaut s'y prendre à l'avance, dit Kuroo.

Ses yeux s'étrécirent une seconde, puis elle sourit.

— Tant que vous restez responsables, je n'y vois pas d'inconvénient. Fais attention à ne pas rentrer trop tard, Kenma.

— D'accord...

— Et je veux que tu me préviennes au moindre signe de fatigue.

Il leva les yeux au ciel.

— Kenma ?

— Oui, d'accord, céda-t-il.

— Merci. Travaillez bien, dans ce cas. Tu rentreras pour manger ?

Kuroo fit non de la tête.

— On mangera chez moi. Merci, Kozume-san !

Ils s'éclipsèrent sans lui laisser le temps de répondre.

xxxxx

Kuroo eut la surprise de découvrir Bokuto assis devant sa porte d'entrée, un bouquet de marguerites apparemment fait maison sur les genoux. Kenma ralentit ; quelques pas plus tard, il était caché dans son dos.

— Kurooooooo...

Kuroo eut la bonne grâce de ne pas manifester son agacement. Les mains sur les hanches, il désigna les fleurs d'un geste.

— J'ose espérer que ce n'est pas pour moi.

— Comment ça, t'oses espérer ? s'indigna Bokuto. N'importe qui devrait être heureux de me trouver avec un bouquet sur le pas de sa porte !

Les yeux larmoyants, il fit mine de partir. Kuroo l'attrapa par le bras dès qu'il se trouva à sa portée.

— Je plaisantais, soupira Kuroo. Je suppose que t'as été voir Akaashi ?

Bokuto prit une profonde inspiration. Kuroo s'empressa de le faire taire avant de rester coincé devant sa propre maison sans possibilité de fuite à cause d'un récit probablement interminable.

— Tu me diras tout ça à l'intérieur, décréta-t-il en sortant ses clés de sa poche. Et pas la version director's cut, si possible. J'ai des trucs à faire.

Bokuto parut seulement remarquer la présence de Kenma, et le pointa du doigt en s'écriant :

— Tu t'es déjà trouvé quelqu'un d'autre ? Monstre ! Moi qui te croyais mon ami !

Pressentant qu'ils risquaient de glisser en terrain dangereux, Kuroo décida de sauter tout de suite à la partie présentations. À ses yeux, la scène avait un petit quelque chose de surréaliste — Kenma et Bokuto, eux, ne faisaient que s'observer en silence.

— Kenma, voici Bokuto, un ami à moi...

— Un ami à toi ? J'me sens insulté, là !

— Mon meilleur pote, OK, corrigea-t-il avec un petit sourire. Et lui, dit-il en s'adressant à Bokuto, c'est Kenma. Ami d'enfance perdu puis retrouvé, si on peut dire.

— Ami d'enfance... comme Kenma, L'ami d'enfance ?

— La ramène pas trop, conseilla-t-il.

Kenma s'agitait, mal à l'aise.

— Bon, pas que j'aime pas cette porte, mais on ferait mieux de rentrer. Go.

Il déverrouilla la porte sans se soucier des regards curieux que portait Bokuto sur le nouvel arrivant, puis les emmena jusque dans sa chambre où il les fit asseoir là où ils trouvaient de la place. Kenma s'installa timidement sur la chaise de bureau. Bokuto, lui, s'avachit sur le lit qu'il connaissait bien, le bouquet tristement posé à côté de lui.

— Je vais vous chercher à boire, les informa Kuroo. Pas de bêtises en mon absence !

— Tu me connais, répondit Bokuto en bâillant.

— Un peu trop bien, oui.

Il quitta la pièce en priant pour que Kenma lui pardonne — cinq minutes avec Bokuto, pour quelqu'un qui ne le connaissait pas, pouvaient s'avérer une épreuve difficile à traverser. Il se dépêcha de sortir des verres et les quelques bouteilles de jus et sodas ouvertes dans le frigo, puis remonta les escaliers quatre à quatre en tâchant de ne rien faire tomber malgré l'équilibre plutôt précaire des vivres calés entre ses bras. Il s'immobilisa en entendant la voix de Bokuto à travers la porte, indignée.

— Et là, il me sort qu'on devrait tout arrêter là, tranquille. Tout ça parce que j'ai parlé d'Akaashi ! Tu sais comment j'appelle ça ? De la jalousie, c'est tout. Il avait trop peur que ça marche.

— Je ne savais pas qu'il était...

— Gay ? Il est suuuper gay. Genre, vraiment. Plus que lui, tu meurs.

— Vous étiez ensemble ?

— Bah, non. Comment on appelle ça, encore ? Amis avec avantages ? Comme si c'était pas déjà un avantage à la base d'être ami avec moi, au passage. Enfin, OK, ça faisait un bail, mais...

Kuroo ouvrit grand la porte, un sourire féroce aux lèvres.

— T'exagérerais pas un peu les choses, Bokuto ? dit-il en posant ses trouvailles sur le bureau. C'est pas du tout ce que tu me racontais hier. Et je te serai reconnaissant de ne pas étaler ma vie sexuelle sur les toits, si possible. Je ne crois pas que ça l'intéresse.

Kenma n'avait pas l'air le moins du monde gêné.

— T'es gay ? demanda-t-il avec une franchise telle qu'elle le fit tousser.

— Je crois que c'est plus un secret, marmonna-t-il.

L'idée de devoir refaire son coming-out à son meilleur ami lui comprimait l'estomac à lui en donner la nausée. Il ravala sa nervosité et regarda ailleurs.

— C'est une surprise, dit Kenma.

— Une surprise ? intervint Bokuto. Tu parles ! Enfin, j'suppose qu'il fait des efforts avec toi, vu que tu le connais pas bien et tout. Hein, Kuroo ? Parce qu'en vrai, t'es carrément...

— Je crois qu'on a saisi, le coupa ce dernier. Maintenant, sers-toi un verre et parle-moi d'Akaashi, qu'on rigole.

Le visage de Bokuto se décomposa soudain.

— T'es pas sympa, grommela-t-il en s'entortillant les mains.

— Maintenant que j'y pense, t'es pas censé être à l'entraînement, à cette heure-ci ?

Il s'empourpra. Kuroo resta bouche bée.

— Mec... ne me dis pas que t'as séché ?

— J'avais pas le choix ! se défendit-il d'une voix plaintive. Il ne veut même plus me regarder ! Je l'ai pas vu de la journée, aujourd'hui, alors passer l'entraînement à le regarder m'éviter ou m'ignorer... pire, imagine qu'il agisse comme si de rien n'était ?

— C'est pas ce que tu voulais ?

— Non ! Enfin, je veux dire, j'aimerais bien que tout redevienne comme avant, mais maintenant que je lui ai tout balancé...

— Et les fleurs, c'est pour quoi ?

Bokuto y posa les yeux, dépité.

— Je m'étais dit que j'allais les lui offrir, pour m'excuser. Après l'entraînement, tu vois. Quand il sera rentré chez lui.

— T'excuser de quoi, exactement ?

— D'avoir été con, j'en sais rien ! Aaaah, me pose pas de questions pareilles, tu me perturbes !

Il se prit la tête entre les mains d'un geste hautement dramatique. Du coin de l'œil, Kuroo aperçut Kenma afficher un léger sourire.

— Kuroo, aide-moi !

— Qu'est-ce que tu veux que je fasse ?

— Viens me soutenir. Quand j'irai lui faire mon speech, tu sais. Tu te caches dans un buisson, et...

— Bokuto.

— Quoi ?

— J'adorerais te servir de soutien moral, tu le sais, mais j'ai promis à Kenma...

Celui-ci secoua la tête, l'air de dire que ce n'était rien, mais Kuroo insista :

— C'est vraiment important. T'es sûr que t'as besoin de moi ?

Bokuto le regarda droit dans les yeux, aussi sérieux que s'il venait de voir la mort en face.

— J'ai besoin de toi.

Kuroo ferma les paupières.

— Bon, très bien.

Les yeux de Bokuto se mirent à briller ; il lui prit les deux mains et les serra si fort que Kuroo dut retenir une grimace de douleur.

— T'es un vrai, Kuroo ! Mais t'en fais pas, ça va pas durer longtemps. Ils finiront pas avant vingt-et-une heures, de toute façon, avec les éliminatoires qui arrivent. Vous devez faire quoi ?

— Bosser.

— Cours particulier ? devina Bokuto avec un clin d'œil qui lui fit regretter de l'avoir invité à entrer. Qu'est-ce qu'il doit revoir ? Sa chimie ?

— Un mot de plus et tu pourras prendre tes fleurs et repartir chez toi, le prévint Kuroo avec un sourire féroce. Maintenant, assis. Et tu ne bouges pas.

— Tant qu'on y est, t'aurais pas un vase ? J'ai peur qu'elles se fanent.

Après avoir trouvé un vase au fond d'une vieille armoire du salon, il put enfin reporter son attention sur Kenma qui, les jambes repliées contre son torse, faisait tourner la chaise en poussant sur le bureau.

— Désolé, s'excusa-t-il en sortant ses notes de première et deuxième année. On va commencer par le programme de première. Dis-moi ce que t'as déjà vu.

Kenma, comme il l'avait deviné, n'avait pas vu grand-chose. Les matières qu'il avait déjà abordées dans son étude, cependant, étaient parfaitement ancrées dans sa mémoire : quel qu'ait été son programme, il y avait mis tout son cœur. Son retard, à la lumière de cette information, parut à Kuroo encore plus singulier. Il n'évoqua plus ce point ; tant qu'ils parvenaient à surmonter le gouffre qui séparait Kenma des étudiants de son âge, il ne représentait rien de plus qu'un détail.

Kenma, d'ailleurs, avançait plutôt bien et buvait chacune de ses paroles avec intérêt, bien qu'il ne le montrât pas particulièrement. Kuroo le connaissait néanmoins assez pour le savoir. À partir d'un moment, poussé par l'ennui, Bokuto vint poser ses propres questions, et ils furent bientôt trois à travailler dans une ambiance plus ou moins concentrée, exception faite, bien sûr, des exclamations soudaines du capitaine de Fukurodani ou des profonds soupirs qu'il laissait s'échapper de ses lèvres, les yeux dans le vague.

— Arrête de penser à ça, lui recommanda Kuroo alors qu'ils se dirigeaient vers le salon pour manger.

— Je peux pas ne pas y penser, c'est impossible. Je pense à lui H24. Tout le temps. Même en dormant, mec, même quand je mange, ou que je prends ma douche, ou...

— C'est bon, j'ai compris, l'interrompit-il avant d'apprendre des détails qu'il ne voulait certainement pas connaître. T'es plus loin que je ne le pensais, on dirait.

— Tu l'as vu, aussi ?

— Je l'ai vu, oui.

Il se retourna pour voir si Kenma avait besoin d'aide dans les escaliers, mais celui-ci le foudroya du regard. Il soupira.

— Enfin, on verra ce soir, je suppose. Essaye de penser à quelque chose de plus joyeux. Genre, j'en sais rien. Des animaux en robe de soirée.

Bokuto se passa une main sur le menton.

— Bonne idée, dit-il. Je vais penser à ça.

Ils mangèrent de meilleure humeur, la mère de Kuroo s'empressant de noyer Kenma sous les exclamations de surprise, des « comme tu as grandi » aux réflexions sur ses cheveux — bien plus jolis que la tignasse indisciplinée de son fils —, tandis que son père les resservait à n'en plus finir sans tenir compte de leurs protestations.

— C'est un plaisir d'avoir un garçon si gentil à la maison, assura la maîtresse de maison en posant les mains sur les épaules de Kenma alors que Mme Kozume venait le rechercher. N'hésite pas à revenir passer nous voir !

Kenma fila dès que la porte s'ouvrit, non sans adresser un petit signe de la main à Kuroo au préalable.

— Il n'a pas changé, commenta le père de ce dernier. Toujours aussi timide.

— Et il a gardé la même coupe de cheveux, gloussa sa mère.

Kuroo se contenta de sourire.

Quelques minutes plus tard, lui et Bokuto étaient installés confortablement dans sa chambre, tout prêts à développer un plan d'attaque.

— Pas la peine de te prendre la tête, avisa Kuroo. Plus t'y réfléchiras, plus ça te rendra nerveux, et je ne suis pas sûr que c'est le meilleur moyen d'arriver à tes fins.

— Je sais, je sais. Mais ça craint, Kuroo. Ça craint tellement. Il va me refermer la porte au nez, c'est sûr.

— Passe par la fenêtre.

— T'as jamais vu sa fenêtre ! J'ai déjà failli mourir en escaladant la tienne, alors...

— Maison ou appartement ?

— Ni l'un ni l'autre. Je suis allé chez lui qu'une seule fois. Ça ressemblait plutôt à une maison dont ils louaient l'étage, tu vois. Mais pas le premier étage. Le second.

— OK, on oublie l'escalade.

Bokuto se mit à se triturer nerveusement une mèche de cheveux.

— Qu'est-ce que je vais faire, Kuroo ? Je veux dire, sérieusement. S'il me jarte ? S'il refuse à jamais de m'adresser la parole ? Je vais pas supporter.

Vu sa façon de réagir, Kuroo n'en doutait pas.

— Écoute, dit-il en passant un bras autour de ses épaules. On va faire comme ça. Tu vas aller chez lui, sonner tranquillement, lui filer tes fleurs et lui dire tout ce que t'as envie de lui dire. Tout, d'accord ? Tu laisses rien de côté. Tu vides ton sac. Il le sait déjà, de toute façon, parce que je vais t'apprendre un truc : Akaashi est loin d'être un imbécile, il est loin d'être aveugle. Tu ne lui apprendras rien, mais il faut qu'il l'entende. Donne-lui tes fleurs, attends sa réponse. Puis t'aviseras.

— C'est ça, ton plan ? Aviser ?

— C'est la seule chose à faire. Entre ça et simplement laisser l'eau couler sous les ponts, mieux vaut y aller directement. Il sait que vous êtes amis, il sait aussi que vous formez le duo le plus efficace de votre équipe. Il ne laissera pas les choses finir comme ça. Il faut que vous vous expliquiez, c'est tout. Quelle que soit la conclusion qu'il en tire, quelle que soit la réponse que tu recevras.

— J'oserais jamais !

— T'as bien osé une fois. Allez, Bokuto. Je serai avec toi.

— Vraiment ?

Il lui passa une main dans les cheveux.

— Toujours.

Puis il lui tapota la joue.

— Allez, mec, c'est parti. Attrape le taureau par les cornes et profites-en pour le noyer sous ton affection.

Bokuto bondit sur ses pieds.

— Ouais, t'as raison. J'vais le faire. Et ça va super bien se passer.

— Les astres l'ont prédit il y a longtemps déjà. Fais-moi confiance.

Ils se préparèrent à sortir, brusquement envahis par un élan d'enthousiasme, et Bokuto vérifiait la bonne tenue de ses cheveux dans le miroir du couloir quand il apostropha Kuroo.

— Ton pote, là, Kenma, tu le connais depuis longtemps ?

Kuroo se gratta derrière l'oreille en réfléchissant à la meilleure façon de répondre. Après un instant, il expliqua :

— Il vivait dans le quartier, quand j'étais gosse. On jouait pas mal ensemble. Je le traînais dehors pour m'entraîner au volley, en échange de quoi il me montrait ses jeux vidéos. Je l'avais un peu perdu de vue, mais je l'ai recroisé il y a une bonne semaine.

— Je vois, dit Bokuto.

C'était un « je vois » dont le scepticisme ne lui échappa pas.

— Quoi ? demanda-t-il.

— Rien. T'avais l'air de bien le connaître.

— Ah bon ?

— Bah, ouais.

— Qu'est-ce qui te fait penser ça ?

Bokuto se passa une main sur le menton.

— Mmh, j'en sais rien. Ta façon de lui parler, peut-être, ou de le regarder ? Enfin, bon.

— C'est qu'on se voyait presque tous les jours, à l'époque.

Ils descendirent les escaliers et Kuroo prévint ses parents de son départ pour la soirée.

— Kenma, Kenma, répéta Bokuto d'une drôle de voix.

— Quoi, Kenma ?

— Il est mignon, non ?

Kuroo s'immobilisa derechef.

— Alors là, je t'arrête tout de suite : ça n'a rien à voir avec ça. Tu crois que je ne te vois pas venir, avec tes gros sabots ?

Bokuto leva les mains comme pour attester son innocence.

— J'ai juste dit qu'il était pas mal, c'est tout ! Et un peu que tu le dévorais des yeux...

Il évita souplement le coup que Kuroo voulut lui porter dans le dos avec un ricanement.

— Tu te fais des idées, répliqua-t-il. Laisse tomber.

Il ne pouvait certainement pas lui dire que le quitter des yeux l'effrayait plus qu'il n'osait l'avouer. Il ne pouvait pas lui raconter les moments où il l'avait cherché sans le trouver, pour la bonne raison qu'il s'était évaporé sur une route nocturne par sa faute.

Il ne pouvait pas lui parler du bonheur indicible et teinté d'angoisse qui s'épanouissait dans sa poitrine chaque fois qu'il voyait son visage s'animer, chaque fois qu'il entendait sa voix, chaque fois qu'il réalisait qu'il était là, avec lui, et qu'ils étaient à nouveau amis.

— D'accord, j'abandonne.

Bokuto reprit son chemin. Kuroo le suivit. Lorsqu'ils sortirent, le bouquet de fleurs en possession de l'ailier, le ciel nocturne était clair et exempt de nuages. Bokuto inspira une bouffée d'air pour se redonner courage.

— Très bien. J'y vais.

Puis, les mains dans les poches, ils se mirent en route.


Mh oui non il ne se passe rien, c'parce que je dois tout faire au prochain. Je ne sais pas encore si la vie 3 fera 4 ou 5 chapitres. S'ils continuent à être aussi longs que celui-ci, plutôt 4. Faites que non, mdr.

Merci d'avoir lu ! À la prochaine :3 Gros bisous. Et merci à tous ceux et celles qui ont WW avec moi pour sortir ce chapitre, lol, je n'écrirais jamais sans vous.