Salut,
¯\_(ツ)_/¯
Bonne lecture et merci pour vos reviews
Au passage j'ai remis en marche mon tumblr fanfic parce que l'ennui. C'est sur crimson-realm on tumblr dot com. Au plaisir. lol
— Hâte de savoir ce que j'ai prévu ? demanda Kuroo en se frottant les mains.
Kenma secoua frénétiquement la tête.
— Merci, Kenma. On peut toujours compter sur toi pour nous soutenir dans les moments difficiles.
— Je parie que c'est encore la pire série Z du monde.
— Qu'entends-je ? Qu'ouïs-je ? Mon voisin adoré critiquerait-il mes goûts cinématographiques ?
— Je ne suis pas ton voisin.
— T'habites à une rue de chez moi. C'est pareil.
— Rien à voir.
— Ça a tout à voir, au contraire. Parce que ça signifie que, où que tu ailles, tu ne pourras jamais me fuir bien longtemps.
— Je fermerai la porte.
— Ma mère a le double des clés.
— Celle de ma chambre.
— Tu sais que ta fenêtre est plutôt facile d'accès ?
Kenma retroussa le nez.
— Stalker.
— J'ai juste calculé les possibilités en cas d'incendie, tu sais. Si t'as besoin d'une bonne âme pour venir te sauver.
— T'avais rien d'autre à faire ?
— La sécurité avant tout, gamin.
— Je crois que je préfère encore mourir.
Kuroo éclata de rire.
— Toujours aussi dramatique, hein ?
— Ton film, rappela Kenma.
— Un magnifique chef-d'œuvre de série Z chaudement recommandé par un pur connaisseur.
— La prochaine fois que je demanderai à quelqu'un de me recommander un film, j'irai voir Akaashi.
— Tu crois qu'il ne l'a pas vu ? Je te trouve bien naïf. J'ai du mal à te reconnaître.
Kenma fit mine de lui arracher la boîte des mains, mais Kuroo l'agita en l'air avec un claquement de langue.
— Tu rêves.
— D'accord.
Sans sourciller, il attrapa sa PSP en train de charger.
— Mec !
— J'ai un trophée à gagner.
Ils se défièrent du regard quelques secondes, puis Kuroo abandonna la partie.
— Très bien, d'accord. Quelles sont tes conditions ?
— Je choisis le film.
— Comme tu voudras.
— Et tu n'as pas le droit de te plaindre.
Kuroo leva les yeux au ciel.
— Kuro.
— C'est bon, ça va. Tu choisis et je la ferme. Clair comme de l'eau de roche.
Kenma partit fouiller son sac. Il lui posa une boîte de DVD sur la tête.
— Le Roi Lion ? Tu te fiches de moi ! Et tu l'avais pris avec, en plus !
— Pas de plainte.
— Mais je détestais ce film, quand j'étais gosse !
— Je l'aime bien, déclara Kenma en glissant le DVD dans son lecteur.
— Les animaux qui parlent me mettent mal à l'aise.
— C'est un dessin animé.
— T'es le seul que je puisse entendre parler, je crois, fit Kuroo avec un sourire sournois.
— Sors de ma chambre.
— C'est ma chambre.
— Tu n'as qu'à aller prendre la mienne.
— Parce que j'ai le droit d'y entrer, maintenant ?
— Seulement si tu la ranges.
— Sale gamin.
Il s'installa confortablement au fond du lit.
— En plus, tu vas encore pleurer pendant des heures.
— Je ne pleurais pas, protesta Kenma. Tu as rêvé.
— Bien sûr, bien sûr. Et c'est tout à ton honneur.
Son sourire ne disparut pas. Kenma décida qu'il valait mieux l'ignorer. Il lança le film, se cala à ses côtés, puis, sans en avoir l'air, s'appuya légèrement contre lui. Inhabituel de sa part ; Kuroo haussa les sourcils.
— Quelque chose ne va pas ?
— Pourquoi ?
Une brève hésitation ; Kuroo n'insista pas.
— Pour rien.
Le commencement du film les fit taire. Comme prévu, la musique dramatique aidant, Kenma fut forcé d'accepter le mouchoir que lui tendait Kuroo en prenant soin d'ignorer ses petits sourires moqueurs.
Puis, alors que le scénario approchait de sa fin, Kenma glissa sa main dans la sienne sans rien dire, sans même le regarder, et il essuya une larme qui lui avait apparemment échappé.
Kuroo ne lui posa pas question. Il le laissa poser la tête contre son épaule et lui caressa doucement le dos de la main du pouce en espérant le réconforter ne serait-ce qu'on petit peu.
— Tout va bien, souffla-t-il tandis que Kenma réprimait un sanglot.
Il ne souriait plus.
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Il avait mal dormi.
Ses rêves, qui ces derniers jours étaient restés anormalement tendres avec lui, revinrent à la charge sans lui laisser une seconde de répit. Il se réveillait en sueur, au milieu de la nuit, se rendormait en tremblant, se réveillait encore, et le cycle se poursuivait ainsi jusqu'aux premières lueurs du jour, jusqu'au moment où il n'avait d'autre choix que de sortir de son lit pour supporter l'épuisement qui en résultait chaque fois.
La plupart du temps, il ne s'en souvenait pas et, lorsqu'il parvenait à en obtenir quelques bribes éparses, elles ne consistaient en rien de plus que des flashs de rires moqueurs et d'abandon, de supplications pathétiques, de prières impossibles à réaliser. Il avait rêvé de Kenma — il rêvait toujours de Kenma — et de Bokuto, il avait rêvé de la solitude et du désert, d'un téléphone qui sonnait dans le vide, et il avait pleuré si fort qu'il avait cru se réveiller en larmes — mais ses joues n'étaient humides qu'à cause de la sueur coulant le long de ses traits tirés.
Lorsqu'il avait envoyé un SMS à Bokuto, celui-ci lui avait répondu sans attendre. Et tout son corps s'était relâché, débarrassé d'une tension dont il avait à peine pris conscience.
Qu'avait-il craint ? D'être mis de côté ? De perdre une place qu'il n'était même pas sûr d'avoir ?
De finir seul au milieu de nulle part.
Sans Kenma, sans Bokuto, sans l'équipe. Sans personne.
Un tressaillement dans les tréfonds de son âme.
Mais je ne suis pas seul, répondit-il au silence. Kenma est revenu. Bokuto est toujours là. L'équipe refuse de me voir partir. Je ne suis pas seul. Je ne suis pas seul.
Après les cours, il retrouva Kenma à quelques pas de chez lui, l'accompagna dans ce qui était leur salle de classe de fortune, lui enseigna les quelques éléments dont il n'avait pas encore connaissance, déclara son amour pour la chimie au moins quatre fois, puis, lorsqu'il estima en avoir assez raconté pour le faire réfléchir toute la nuit, il le raccompagna jusqu'à l'arrêt de bus.
— Kuroo ?
— Oui ?
— Ton ami d'hier...
Kuroo sourit.
— Bokuto ?
— Il a réglé son problème ?
— Ah... oui, j'imagine.
Bokuto avait appuyé sur la sonnette et Akaashi avait répondu. Kuroo, condamné à assister de loin à la scène, n'en avait pas entendu grand-chose. Il avait vu le passeur fermer la porte derrière lui en baissant les yeux, Bokuto s'empêtrer dans ses mots, lui plaquer le bouquet déjà un peu défraîchi sur la poitrine et, si Kuroo avait dû donner son avis, il aurait juré avoir aperçu les iris d'Akaashi briller d'une façon qui lui fit presque mal au cœur. Pendant un instant, il avait cru qu'il lui demanderait de s'en aller ; Akaashi, pourtant, avait fini par prendre les fleurs, le visage indéchiffrable, puis il avait souri — et toutes les inquiétudes de Kuroo s'étaient envolées.
Il était parti au moment où ils s'étaient enlacés.
— Tu imagines ?
Kuroo se passa une main dans la nuque.
— Ils sont ensemble, je crois.
— Tu ne le lui as pas demandé ?
Il n'avait pas osé. Il ne savait même pas pourquoi.
— Non, répondit-il. T'as raison. Je le ferai.
Il vit le bus tourner au coin de la rue.
— Bye, Kenma.
Ce dernier lui lança un drôle de regard avant de se détourner.
— À plus.
On était mardi. C'est peut-être la dernière fois, songea-t-il en revenant sur ses pas. Peut-être...
Mais il n'y croyait pas.
Rentré chez lui, il écrivit un SMS à Bokuto. Il s'allongea sur le lit en attendant la réponse qui n'arriva que quelques minutes plus tard. Son cœur se serra.
« Ouais ! Je savais que les fleurs feraient leur effet. Tout le monde aime les fleurs. Merci pour ton aide, mec, t'es le type le plus cool que j'aie jamais rencontré. Avec Akaashi, bien sûr ! Bien sûr ! »
Il ferma les yeux. Regarda à l'intérieur de lui-même.
Il était heureux.
Dieu merci, il était heureux.
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Le mercredi, Kenma était resté.
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Les yeux rivés sur le jardin avant, Kuroo gardait les doigts crispés sur l'appui de fenêtre. La nervosité qu'il avait réussi à tenir en respect ces huit dernières heures avait apparemment décidé que le moment était venu de lui revenir en plein visage ; ses tentatives pour relativiser étaient restées vaines et il était anxieux comme un enfant la veille de son premier jour d'école.
Il jeta un bref coup d'œil à l'écran de son ordinateur. Dix-sept heures trente. Kenma ne tarderait pas à arriver. Il déglutit.
Les membres de l'équipe n'avaient pas osé se plaindre lorsqu'il leur avait annoncé qu'il n'assisterait de nouveau pas à l'entraînement du soir. Yaku l'avait bien un peu rabroué, mais il avait suffi de le convaincre qu'il serait là sans faute pour le dimanche de compétition pour qu'il le laisse repartir malgré un regard profondément soupçonneux. Il avait été absent trop souvent, ces temps derniers, mais, à bien y réfléchir, il ne voyait pas comment s'organiser autrement. Se priver de ses soirées d'étude avec Kenma était inenvisageable. Ils avaient enfin développé un semblant de complicité ; ses sourires étaient trop précieux pour qu'il songe seulement à les laisser s'échapper. Après tout, n'avaient-ils pas du temps à rattraper ?
Kenma qui, bien entendu, ne se montrait pas. Comme d'habitude, une peur toute différente vint lui envelopper les épaules — une voix trop familière susurrant au creux de ses oreilles des mots cruels et glacés.
Il lui est peut-être arrivé quelque chose. Les accidents frappent toujours quand on s'y attend le moins. Qui sait s'il n'est pas allongé dans une chambre aseptisée, ou bien dans les sous-sols, là où on range les morts dans des tiroirs en attendant que les familles viennent les récupérer ?
Il revoyait le cimetière et, cette fois, son prénom était gravé aux côtés des autres Kozume, comme il aurait toujours dû l'être.
Comme il n'aurait jamais dû l'être.
La sonnerie providentielle de son téléphone le tira de sa désagréable rêverie. Un SMS. Il l'ouvrit sans attendre.
« Je suis fatigué, disait-il. Viens me chercher. »
Kuroo ignora la vague de soulagement qui lui inonda l'esprit.
Il le rejoignit une quinzaine de minutes plus tard, à quelques arrêts de chez lui, campé sur un banc public qui avait connu des jours meilleurs. Comme d'habitude, il jouait sur son smartphone sans prêter attention au monde qui l'entourait. Kuroo s'assit à ses côtés, un léger sourire aux lèvres.
Il ne pouvait pas s'en empêcher.
— Salut, gamin, lui dit-il.
Kenma ne prit pas la peine de relever les yeux.
— On a le même âge, fit-il remarquer.
— Pour un mois seulement.
— Ça compte.
— Pas du tout.
— Ça compte.
— Tu parles.
Kenma rangea son téléphone puis se leva. Il fallut quelques secondes à Kuroo pour constater l'absence de ses béquilles. Il souleva la question alors que le bus arrivait au loin.
— Je n'en ai pas besoin, répondit Kenma. Je vais bien.
— T'es sûr ?
— Il y a des jours pires que d'autres.
Il sut d'emblée qu'il n'aurait pas plus d'informations à ce sujet. S'il avait appris quelque chose auprès de lui, c'était qu'il détestait qu'on discute de tout ce qui touchait à sa santé, surtout s'il n'amorçait pas lui-même la conversation.
Force fut de constater, de toute façon, que Kenma avait raison. Il ne manifesta aucun signe de faiblesse durant le trajet, pas plus que dans les escaliers qu'il avait eu tant de mal à descendre quelques jours plus tôt. Il ne put les gravir qu'après avoir subi les exclamations enchantées de la mère de Kuroo qui avait apparemment décidé de l'adopter sans leur en parler. Kenma n'en disait rien ; il regardait le sol, le rose aux joues, et Kuroo, lorsqu'il le voyait, ne pouvait retenir son sourire.
— J'ai pris mes cours de biologie, déclara Kenma dès qu'il parvint à se soustraire aux cajoleries de la maîtresse de maison. J'en ai marre, de la chimie.
— Vraiment ? s'étonna Kuroo. Comment peut-on se lasser de la chimie ?
— De la même façon dont on peut se lasser de toi, rétorqua Kenma, et Kuroo lâcha un rire impressionné.
— T'as pas ta langue dans ta poche, aujourd'hui, dis donc !
— Je t'ai dit que je me sentais en forme.
Ils s'arrêtèrent devant la porte de la chambre. Kenma haussa les sourcils.
— Quoi ? demanda-t-il alors que se déployait sur le visage de Kuroo un sourire énigmatique.
La nervosité de ce dernier était passée depuis longtemps. Désormais, il bouillonnait d'impatience.
— On n'étudie pas, aujourd'hui, annonça-t-il.
Kenma lui lança un regard soupçonneux.
— Pourquoi ? s'enquit-il prudemment.
— Parce qu'on est chez moi. Par conséquent, je suis responsable du programme. Et le programme d'aujourd'hui est un peu particulier.
On ne pouvait pas dire que Kenma débordait d'enthousiasme, mais Kuroo distingua clairement une lueur de curiosité au fond de ses yeux ambrés. Ravi, il ouvrit la porte.
— Après vous, Votre Excellence.
Kenma fit mine de ne pas avoir entendu et pénétra dans la chambre avec précaution. À peine avait-il fait un pas à l'intérieur qu'il s'immobilisa à nouveau, les sourcils froncés.
— Qu'est-ce que c'est que ça ?
Il fixait le parquet, indécis. Quelques coussins colorés gisaient au sol, entourant une boîte fermée de pâtisserie dont il avait déjà aperçu le logo au coin de la rue. Une poignée de bougies trônaient en son centre ainsi qu'un DVD dont il ne distinguait pas la couverture. Kuroo lui passa un bras autour des épaules.
— Une surprise, dit-il, évasif. Bon anniversaire en retard, chaton.
Le surnom lui avait échappé. Kenma, pourtant, n'en parut pas gêné outre mesure ; il resta là, les bras croisés sur la poitrine, dans un silence de mort.
Puis, au moment où Kuroo le relâcha, il se passa discrètement une main sur les yeux.
— Voyons, Kenma, fit Kuroo en se laissant tomber sur le lit. Il n'y a pas de quoi pleurer.
Le garçon s'empourpra.
— Je ne pleure pas, mentit-il. Regarde ailleurs.
Kuroo leva les paumes.
— Comme tu voudras.
— Et arrête de rire.
— Je ne ris pas !
— Menteur.
— Je le jure. Sur ma vie. Sur celle de toute mon équipe, de mon entraîneur, de mon prof de chimie, de...
— Ça suffira, merci.
Euphorique, Kuroo lui ébouriffa les cheveux.
— T'inquiète, j'allais pas jurer sur la tienne. Jamais sur la tienne, Kenma.
Celui-ci haussa un sourcil perplexe. Son hôte lui offrit un sourire radieux.
— Assieds-toi, proposa-t-il en désignant les coussins d'un geste.
Kenma s'exécuta lentement. Il attrapa le DVD, l'air impassible.
— Le Roi Lion ? demanda-t-il.
— Je suis sûr que c'est ton préféré.
— Pourquoi Disney ?
— Tout le monde aime Disney.
— Pas moi.
Kuroo plissa les yeux.
— Menteur, dit-il en pointant sur lui un doigt accusateur. Je ne peux pas y croire.
Kenma soutint son regard un moment, puis son visage se fendit d'un léger sourire.
— D'accord, reconnut-il. C'est vrai.
— Super. Et comme on ne fait pas de soirée DVD-anniversaire sans grignotage, laisse-moi te présenter ce qui nous empêchera de manger ce soir : une tarte aux pommes achetée directement dans la pâtisserie la plus proche, parce que j'étais fatigué.
Kenma l'ouvrit, l'air intéressé.
— Tu l'as coupée, remarqua-t-il.
— Le souci du détail, qu'est-ce que tu veux. Mais il est hors de question que tu la manges comme ça. Laisse-moi faire.
Il planta les bougies une par une, fit virevolter un briquet bariolé dans les airs, puis les alluma avec un clin d'œil pour son invité. Kenma leva les yeux au ciel puis rit doucement.
— Alors tu sais rire ! s'écria Kuroo en rangeant l'objet dans sa poche.
— Oh, la ferme.
Kuroo se plaqua les mains sur la bouche.
— Kenma... je suis sous le choc... si j'avais su que tu pouvais parler comme ça...
— Arrête ! rit-il en le gratifiant d'un coup à l'épaule.
— Tu rêves.
Puis il lui présenta la tarte d'un geste dramatique.
— Bon anniversaire en retard, Kenma. Laisse-moi chanter pour toi.
— Sans façon.
— Quoi, t'as peur ?
— Je préfère être épargné.
Il s'empressa de souffler les bougies avant que Kuroo ait pu entonner la moindre note.
— Kenma !
— Quoi ?
— Tu viens de me briser le cœur.
— Entre ton cœur et mes oreilles, le choix était vite fait.
Kuroo éclata de rire.
— Ne crois pas pouvoir éviter ma douce voix pendant le film, le prévint-il en allant chercher son ordinateur pour le poser devant eux. Je connais les chansons par cœur.
— Fan ?
— Disons que j'ai passé beaucoup de temps avec quelqu'un qui adorait les mettre en fond sonore.
Les années passées en compagnie de Bokuto n'avaient rien eu de facile.
Il lança le film, s'installa confortablement, le dos contre le lit, et détacha une part de la tarte qu'il détailla longuement. Kenma ne tarda pas à l'imiter. Sur son visage flottait un sourire heureux ; Kuroo résista à l'envie de le serrer contre lui et se mit à manger.
Au moment des crédits, il ne restait plus qu'un morceau de tarte abandonné dans sa boîte, quelques miettes disséminées çà et là et, bien sûr, une paire de mouchoirs usagés rangés à l'abri des regards indiscrets. Kenma avait à peine essayé de se cacher ; il avait forcé Kuroo à détourner les yeux en appuyant une main sur son visage et, lorsque ce dernier avait eu une chance de l'observer à nouveau, il lui avait trouvé les joues aussi rosies que sèches.
— Tu l'as aimée ? demanda-t-il alors que Kenma se rhabillait près de la porte d'entrée. Ma surprise.
Kenma fit mine de réfléchir en refermant sa veste.
— Je ne sais pas.
— Kenma !
Il lui sourit.
— Je plaisantais. Je suis content d'être venu.
— Super. Parce qu'il y en aura plein d'autres.
— Tu t'ennuies ?
— Cramé.
Kenma ramassa son sac.
— Tu reviens demain ? demanda Kuroo. On bossera ta bio, si tu veux. Faut juste que je relise un peu mes vieux trucs...
Bizarrement, Kenma baissa les yeux. Il répondit :
— Non... Je ne peux pas. J'ai rendez-vous.
— Ah bon ? Tu m'avais caché ça ! Comment s'appelle l'heureuse élue ? PlayStation 3 ?
— Avec le médecin.
— Ah... au soir ?
Kenma haussa les épaules.
— Bon, fit Kuroo. Dimanche aussi, c'est mort. Mon équipe a compétition.
— D'accord...
— Mais, hum, tu sais, tu peux venir, si t'en as envie. Regarder le match, je veux dire. Enfin, ça me ferait plaisir que tu sois là. C'est pas très cool, de passer son temps sur le banc. Surtout quand on est supposé être capitaine, tu vois.
Il y eut un moment de silence.
— Je ne suis pas sûr de pouvoir... déclara Kenma après un moment.
— Je viendrai te chercher, si tu veux !
— C'est pas...
— Allez, Kenma. Tu verras, c'est marrant. Je te jure que je ne t'obligerai pas à parler.
S'il voulut protester, il n'en montra rien. Il fronça légèrement les sourcils, plongé dans ses pensées, puis dit :
— Fais comme ça te chante.
Sa voix manquait de conviction. Quelque chose poussa Kuroo à lui poser une main sur l'épaule.
— Je ne t'y forcerai pas si tu n'en as pas envie, tu sais.
— J'en ai envie.
Comme Kuroo affichait un certain scepticisme, Kenma répéta d'un ton plus assuré :
— J'en ai envie.
— Vraiment ?
Kenma ouvrit la porte.
— À la prochaine, alors... qu'est-ce que tu fais ?
Sans se soucier de la mine perplexe de son invité, Kuroo remontait la fermeture de sa propre veste avec un sourire.
— Je te raccompagne.
— Je peux rentrer tout seul.
— Je dois passer à... (Il réfléchit à toute allure.) La librairie.
Kenma le jaugea du regard, puis il haussa les épaules.
— Je savais que t'étais quelqu'un de raisonnable, dit Kuroo en l'attrapant par la nuque.
La route lui parut plus courte que jamais. Kenma, curieusement, avait refusé de prendre le bus ; ils flânèrent donc un moment à travers le quartier, discutèrent de tout et de rien, et, lorsqu'ils parvinrent enfin à destination, le vent avait rougi leur visage avec autant d'application que l'aurait fait le soleil d'été.
Ils s'immobilisèrent à quelques pas de la porte. Mme Kozume, apparemment affairée dans le salon, leur adressa un signe par la fenêtre.
— J'espère que t'as récupéré le DVD, fit Kuroo avec un demi-sourire.
Kenma sourcilla.
— Le DVD. C'est pour toi. Tout le monde a besoin de ces conneries de temps en temps.
— Je croyais que tu aimais bien Disney.
— J'ai juste eu beaucoup d'entraînement. Et puis, je suis sûr qu'il sera plus heureux avec toi.
— Je ne le regarderai jamais.
— Tu crèves d'envie de le revoir, avoue. Ça fait du bien de pleurer devant sa télévision, non ? Ça fait sortir le trop-plein d'émotion.
Il balaya le regard noir de Kenma d'une main.
— De toute façon, je l'ai subtilement caché quelque part dans ton sac pendant que t'étais aux toilettes. J'te connais, tu seras incapable de résister.
— Ça fait une semaine...
Kenma ne comprit pas l'étrange sourire qui étira ses lèvres.
— Presque deux, corrigea Kuroo. Mais fais-moi confiance. Mon instinct me trompe rarement.
Il enfonça les mains dans ses poches, le cœur léger.
— Je suis content d'être revenu te voir, Kenma, déclara-t-il soudain. Qu'on se parle à nouveau, tout ça.
— D'où est-ce que ça sort, ça ?
Kuroo se gratta la nuque. La joie aérienne qui enflait dans sa poitrine lui donnait envie de siffloter. Kenma ne comprenait pas, bien entendu. L'espace d'un instant, pourtant, il jura avoir vu une lueur de gaieté se refléter dans son regard, et cette pensée le fit sourire si grand qu'il se demanda comment il avait fait, ces derniers temps, pour avoir seulement souhaité pleurer. L'idée même de l'existence de la tristesse ou du désespoir lui sembla ridicule. Son âme flottait dans un lieu éthéré où la simple évocation du malheur n'avait plus de raison d'être. Des fourmillements dans ses doigts. Tout allait bien. La douleur passée avait disparu depuis longtemps. Ici, elle ne pourrait plus jamais l'atteindre.
— De nulle part, finit-il par répondre. Quand tu apprécies la compagnie de quelqu'un, pourquoi te retenir de le lui faire savoir ?
— Par décence ?
— Ridicule. Je suis content d'avoir un ami comme toi. J'espère qu'on le restera pour longtemps.
Alors Kenma regarda ses chaussures, puis la porte d'entrée, puis sa mère qui lisait un dossier, assise devant la fenêtre du salon. Enfin, il remit son sac correctement sur son épaule et dit :
— Oui. Moi aussi.
Et il fila à l'intérieur d'un pas pressé. Kuroo laissa échapper un rire nerveux.
— Tout lui, ça, murmura-t-il pour lui-même.
Il hésita à rentrer chez lui. Il était tard, déjà, mais il avait faim — non, pas faim : il avait envie de sentir sur son palais la douceur du sucre, de prendre le temps de le laisser fondre sur sa langue, de graver le souvenir de sa saveur dans sa mémoire pour faire de cette journée un moment de passé dans lequel il aurait plaisir à replonger si le besoin s'en faisait sentir. Il voulait tenir les mains du bonheur et les garder contre son cœur à jamais. Il voulait que tout reste ainsi, toujours ; que Kenma et lui soient amis comme avant, qu'il soit en vie, qu'il aille bien, qu'il lui sourie, qu'il...
Je suis en train de mourir.
Son téléphone sonna.
« Kuroo ? Kuroo, tu m'entends ? »
La voix de Bokuto le tira de son rêve avec une brusquerie telle qu'il en resta un instant étourdi.
« Pas la peine de hurler, répondit-il en se passant une main sur les yeux.
— Kuroo ! Akaashi, je, il... j'ai essayé de l'appeler, j'ai été voir, mais... et puis sa mère... je ne sais pas quoi faire, j'ai besoin que tu m'aides, s'il te plaît, je...
— OK, zen. Commence par te calmer. Tu te calmes ? Tu m'écoutes ?
— Mais il...
— Bokuto, respire.
— Il est parti ! C'est...
— Bokuto ! »
Il ne lui répondit plus. Kuroo chercha des yeux un endroit où s'asseoir ; il jeta son dévolu sur un banc et s'y installa avant d'expirer longuement.
« T'es calmé ?
— Kuroo...
— Non, non, non. Réponds-moi. Est-ce que t'es calmé ?
— Oui.
— Bien. Maintenant tu vas m'expliquer la situation, doucement, sans te précipiter.
— Akaashi est parti.
— Comment ça, parti ?
— Sa mère m'a appelé. Il n'est pas rentré à chez lui hier. Elle dit qu'il a fugué, mais c'est pas son genre, hein ? On est d'accord ? C'est pas son style, de se barrer de chez lui sans prévenir personne, si ? Il me l'aurait dit. Il l'aurait dit à sa mère, quand même. Je veux dire... il...
— Sa mère l'a vu partir en cours hier matin ?
— Oui, je crois...
— Et il est venu à l'entraînement ?
— Non, c'est pour ça que... il ne louperait jamais l'entraînement, Kuroo, je le connais. Même quand on a eu, euh, ce malentendu... je suis parti, mais pas lui. Il faut qu'on aille le chercher. Il est peut-être malade, ou blessé, ou bien retenu en otage par une bande de yakuzas, ou... imagine qu'il se soit fait choper par une voiture, ou qu'il soit à l'hôpital et que personne ne le sache ? Tu vas m'aider, pas vrai ? Il faut qu'on le retrouve. Je peux pas faire ça tout seul. Et s'il lui était arrivé quelque chose ?
— Il ne lui est rien arrivé.
— Je sais, mais, si... juste si...
— Fais-moi confiance, Bokuto. On va le retrouver, d'accord ? Dis-moi où tu es. Je te rejoins tout de suite. »
Il nota l'adresse la plus proche sur son téléphone portable et raccrocha après lui avoir assuré que tout irait bien, qu'ils le retrouveraient vite, qu'Akaashi n'était ni mort, ni dans le coma, ni coincé dans une maison étrangère à la sienne sans aucun souvenir de lui.
Tout irait bien. Le monde avait toutes les raisons de le haïr, toutes les raisons de lui faire savoir l'étendue de sa cruauté — mais Bokuto était quelqu'un de bien, Bokuto était plus innocent qu'il ne l'avait jamais été, il était du genre à prendre les insectes pour les remettre dehors quand d'autres les écrasaient sous leurs pieds, à aider ceux qui en avaient besoin, même si l'aide en question n'était pas toujours bienvenue. Bokuto n'avait causé la mort de personne. Il n'avait jamais rien frappé d'autre qu'une balle de volley. Ses paumes étaient aussi immaculées que celles d'un enfant.
Dénuées de tout le sang qui avait taché les siennes.
Bokuto n'avait aucune raison d'être puni.
Il le retrouva en panique devant un fast-food dont il ne connaissait pas le nom. Dès l'instant où il l'aperçut, Bokuto se jeta sur lui en parlant si vite que Kuroo ne comprit rien. Quelques passants leur lancèrent des regards interrogateurs. Il choisit de les ignorer.
— J'ai cherché partout, partout, je te jure, raconta Bokuto après avoir retrouvé un semblant de calme. J'ai été voir au lycée, mais il y était pas. J'ai interrogé un type avec qui il discute parfois en classe — quand il traîne pas avec moi, en fait. Tu crois que c'est ça qui l'a énervé ? Qu'il est parti parce que j'en faisais trop ? J'ai peut-être insisté une ou deux fois, et je sais que je le fatigue, genre, tu sais, l'autre jour, je l'ai obligé à rester pour quelques spikes en plus alors qu'il n'arrêtait pas de bâiller, alors tu vois, il en a peut-être eu assez, c'est ça, il en a eu assez... je suis horrible, mec, j'aurais dû faire plus attention, j'en sais rien, je suis tellement...
Kuroo le gratifia d'une chiquenaude en plein front.
— S'il y a une chose dont je suis sûr, c'est que ce n'est pas ta faute. Reste calme, mec. Je sais que ça te stresse, mais tu dois garder ton sang-froid. Tu veux le retrouver, pas vrai ?
Bokuto hocha docilement la tête.
— Et on va le retrouver, poursuivit Kuroo. Avant minuit, je parie. Tu sais comment je le sais ?
Il lui plaqua les mains sur les joues et appuya en souriant.
— Parce que tu le connais mieux que personne. Parce que t'es son meilleur ami.
— Et son mec...
— Et son mec, d'accord. Et tu sais ce que je crois ?
Bokuto renifla.
— Quoi ?
— Je crois qu'il tient à toi autant que tu tiens à lui. Je crois qu'il a besoin de toi, et qu'il attend quelque part que tu viennes le chercher. Et je crois que tu es la seule personne sur Terre à pouvoir le retrouver.
— Tu crois ?
— J'en suis sûr. Vous deux, vous formez une équipe.
Le regard de Bokuto s'enflamma soudain.
— Ouais, c'est vrai. T'as raison.
— Comme d'hab.
— Je vais le retrouver ! Et avant minuit !
— Voilà le vrai Bokuto, toujours prêt à sortir ses potes du pétrin.
— Akaashi peut compter sur moi. Viens, on bouge.
Plus déterminé que jamais, Bokuto traversa la rue en courant sans vérifier la présence de Kuroo derrière lui. Quelques mètres plus loin à peine, il stoppa net à un croisement au coin duquel se trouvait une boutique dont les fleurs, dans la nuit, inondaient la vitrine de différentes teintes de gris pour finir par se fondre dans l'ombre planant derrière elles.
— Un problème ?
— Bah, j'ai pas trop réfléchi... j'ai déjà pensé aux endroits où il pourrait être, et j'ai déjà tout vérifié.
— Tout ? T'es sûr ?
— Le lycée, les vestiaires, le konbini où on se prend à manger le matin, le vendeur de takoyaki, le parc à chien...
— Le parc à chien ?
Il n'avait jamais entendu parler de ça.
— C'est un parc, mais avec plein de chiens. Il adore les chiens, tu savais ? Il en a genre, trois.
— On en apprend tous les jours, sourit Kuroo. Donc, pas le... parc. Une autre idée ?
Pas vraiment, si l'on croyait l'expression de son visage. Kuroo réfléchit à son tour, en vain ; Akaashi était son ami, bien sûr, mais il ne l'avait pour ainsi dire jamais fréquenté seul, et il ne savait pas grand-chose de sa vie personnelle en dehors des quelques informations qu'il avait laissé échapper au goutte-à-goutte au cours des deux dernières années. Il n'avait jamais vu Akaashi comme quelqu'un de particulièrement secret, mais, maintenant qu'il y pensait, l'impression de ne rien savoir de lui menaçait de l'étouffer. Peut-être n'avait-il pas été un très bon ami.
Il n'avait pas menti, pourtant, lorsqu'il avait parlé à Bokuto. Il croyait dur comme fer au fait qu'Akaashi n'avait pas fui sans être certain que son capitaine finirait par le suivre. Il l'avait soutenu des mois durant, connaissait chacune de ses faiblesses, de ses forces, aussi, pouvait probablement lire dans ses pensées si seulement il décidait de s'en donner les moyens. Il savait comment Bokuto fonctionnait. Il ne se cachait probablement pas de lui.
— Il n'y a pas un endroit dont il t'aurait parlé ?
— J'en sais rien. Je crois pas.
— Pas forcément un endroit où vous auriez été. Quelque part où il pourrait trouver refuge. Un endroit où il se sente bien. Qui puisse le remettre d'aplomb, tu sais ?
— Tu crois qu'il a dormi sous un pont ?
— Quoi ?
— Il a passé la nuit dehors, non ? Il fait froid, la nuit ? Je regarde jamais la météo...
Il y avait à peine pensé. Il se gratta la tempe, un peu inquiet.
— Pas si froid que ça, non. Enfin, tu sais...
— Il a dû avoir peur. Si je devais finir sans-abri pour une nuit, je crèverais de trouille.
— Il s'est peut-être trouvé un endroit où rester.
— Comme quoi ? Un bar ou un karaoké ?
— Pas sûr. S'il est triste, il aura cherché à rester seul.
— T'as raison... J'espère qu'il avait pris des affaires avec lui. Et de l'argent. T'imagines s'il a pas mangé ? Tu crois que j'aurais dû prendre quelque chose avec moi ? J'ai oublié mon portefeuille...
Kuroo lui tapota le dos.
— Je suis sûr qu'il va bien. Je t'avancerai, si tu veux.
— Merci, mec.
Dans la lumière, il était difficile de savoir s'il essuyait une larme ou une simple saleté.
— T'inquiète pas. Alors, une idée ? Sinon, on peut peut-être regarder dans le coin...
— Il a parlé d'un endroit...
Bokuto n'avait pas l'air sûr de lui ; Kuroo l'encouragea d'un geste à continuer.
— Je m'en souviens pas bien, dit-il en se passant une main dans les cheveux. Je crois que c'était quelque part le long du fleuve.
— T'as pas plus précis ?
— J'en sais rien... je sais juste qu'il aime bien y aller de temps en temps. Je sais pas trop pourquoi. Ah, attends. Il a dit que c'était près d'une boutique de chaussures de sport ultra chères, mais...
— Tu parles de ces godasses qui valent deux mois de salaire ?
— Ouais, celles-là ! Et encore, c'est seulement si t'as un bon salaire.
— Je croyais que c'était un mythe. J'ai entendu quelqu'un dire qu'elles te faisaient courir si vite que t'en devenais invisible.
— Sérieux ?
— Qui sait. À moins d'avoir beaucoup trop d'argent à dépenser, on le saura jamais. Oh, c'est pas si loin que ça, en plus !
— T'as l'adresse ?
— Tu me prends pour qui ? (Il agita son téléphone.) Je suis un pro.
Ils partirent sans perdre de temps vers la bouche de métro la plus proche. Si les informations de Bokuto étaient exactes — mieux valait ne pas parier sur la précision de sa mémoire à long terme —, l'endroit en question n'était guère éloigné.
Une quinzaine de minutes plus tard, ils faisaient face à la vitrine encore éclairée, fascinés.
— J'en avais vu qu'en photo, murmura Kuroo, et je croyais que c'était photoshopé. Tu crois qu'elles sont cousues d'or ?
— Je suis sûr que les chaussures de foot ont des crampons en diamant.
— Avec ça, tu dois pouvoir sauter assez haut pour apprendre à voler.
— Tu crois ?
— Bird shoes ! La nouvelle marque à un milliard de yens. Envie de marcher sur la lune ? Les bird shoes vous y emmènent en un seul saut !
— C'est une vraie pub ?
Il rit.
— Non, mais ça aurait pu.
Bokuto s'éloigna de la vitre. À nouveau silencieux, comme il l'avait été durant le trajet, il balayait les environs des yeux en consultant son téléphone si souvent que Kuroo avait envie de le lui confisquer.
— Il ne répondra pas, dit ce dernier en arrivant à sa hauteur. Son téléphone est éteint, tu te rappelles ?
— Je sais. Mais on ne sait jamais, hein ?
Il était vingt-deux heures passées, et la nuit les observait entre les branches des arbres, reléguées par les lumières citadines aux anfractuosités disséminées partout sur les murs et le sol, son manteau de ténèbres banni de la capitale qu'elle lorgnait chaque fois que la quittait le soleil. Il était vingt-deux heures passées, et Bokuto contemplait les reflets du fleuve, les mains dans les poches de son pantalon, les yeux remplis de dieu seul savait quoi.
Il était vingt-deux heures passées, le temps était sec mais il faisait froid, et Kuroo songea à Akaashi, complètement isolé, qui avait dû fuir une menace dont ils n'avaient rien deviné, qui avait erré et avait attendu, attendait et errait peut-être encore. Seul.
Les reflets l'hypnotisaient, lui aussi.
Et Kuroo eut peur.
— On devrait regarder plus loin, dit-il à Bokuto. Je suis sûr qu'il va bien.
Mais personne n'allait jamais bien.
La nuit et les nuages, les fleuves et les routes, l'odeur de l'essence et celle des hôpitaux, deux béquilles contre un mur, un coup de fil aux petites heures du matin. Personne n'allait bien. La tristesse n'était pas tapie dans l'ombre. Elle se manifestait à travers des détails insignifiants, dans l'encre qui caressait une feuille de papier vierge dissimulée au fond d'un tiroir dans l'espoir qu'elle y disparaîtrait à jamais, qui ne disparaissait jamais vraiment.
J'ai vu Kenma, aujourd'hui, pensa Kuroo alors qu'il reprenait sa route. J'ai ri avec lui, comme avant. Nous sommes amis, comme avant.
Mais ce n'était pas suffisant.
— On pourrait peut-être demander, fit Bokuto en désignant un homme assis au bord du fleuve, une bouteille à côté de lui.
— Ah... oui, peut-être.
Un poids s'échappa de sa poitrine. Il tournoyait au-dessus de lui, un oiseau tout prêt à se poser sur son épaule à la première occasion. Kuroo ne le laisserait pas faire. Il ne le laisserait pas faire.
Akaashi était seul. Il avait besoin d'eux.
— Excusez-moi, Monsieur ?
L'homme tourna la tête vers eux, haussa les sourcils, puis il se leva difficilement. La bouteille au sol était vide ; à bien y regarder, toutefois, il paraissait sobre, aussi Kuroo décida-t-il de s'en approcher.
Il ne le reconnut qu'au moment où il ouvrit la bouche, stupéfait.
— Kuroo ?
— Sugino-san.
— 'Me disais bien que j'vous avais reconnu ! Qu'est-ce que vous faites dans un endroit pareil ? À c't'heure, en plus. J'veux dire, j'aime bien les promenades nocturnes, mais c'est pas l'idéal pour des gamins comme vous.
La différence d'âge ne devait pas être énorme, mais Kuroo s'abstint de le faire remarquer.
— Tu le connais ? fit Bokuto, soupçonneux.
— C'est, hum... un ami.
— Bien content que vous me considériez comme tel, même si je crois pas avoir mérité le titre. Disons que j'suis un type qui passait par-là. Comment ça va, votre épaule ? Remise ?
Kuroo lui sourit.
— Pas tout à fait.
— Ah, ça n'saurait tarder. Ma gamine s'est cassé la jambe, une fois. Ça s'est remis en même pas un mois. Enfin, je crois.
Comme Bokuto le pressait du regard, Kuroo s'éclaircit la gorge.
— Je voulais vous demander... vous êtes ici depuis longtemps ?
Sugino haussa les sourcils.
— Pas vraiment. Pourquoi ?
— On cherche quelqu'un... un de nos amis. On pensait qu'il s'était peut-être arrêté dans le coin.
— Un ami à vous ? Ah, attendez, c'est pas un drôle de type avec les cheveux en pétard et l'air un peu fâché ?
— Fâché ?
— Il a dégagé une canette jusque dans l'fleuve. Crise d'ado, j'suppose. Ça se fait, il paraît. (Puis il marmonna :) J'espère que ma gosse sera épargnée, tiens.
— Vous l'avez vu, alors ? insista Kuroo.
— Même parlé avec lui, vous savez. J'aime pas voir des mômes traîner dans la rue tous seuls. J'ai déjà donné et, croyez-moi, ça mène jamais à rien de bon. On règle pas la violence par la violence. J'l'ai appris à mes dépens. Alors, quand je vois un gamin livré à lui-même, comme ça, ça me fait quelque chose au cœur, vous voyez. On a discuté un peu. Je crois qu'il avait vagabondé pendant un moment.
Bokuto lui prit soudainement les mains.
— Vous avez vu Akaashi ! Où est-il, maintenant, vous le savez ? Est-ce qu'il allait bien ?
— Bof, pas terrible, l'air surtout pas très bien dans ses baskets. « Problèmes de cœur ? », j'ai demandé. Il m'a répondu que non. J'me suis dit que c'était ses vieux. À cet âge, c'est l'un ou l'autre, pas vrai ?
Les deux adolescents échangèrent un regard.
— Mais où... commença Bokuto, et Sugino secoua la tête.
— J'l'ai emmené grailler quequ'chose. Ma mère me dit toujours : si tu veux chialer, essaye au moins de saler ta soupe au passage. Ça veut rien dire, j'crois, mais j'ai toujours pris ça pour un conseil caché. Elle aime bien faire ça, ma mère. Ça fait toujours du bien de manger un bout quand on est triste. On croit que la vie s'arrête, puis on sent l'odeur de la cuisine et on découvre qu'on a faim. La vie continue. Une bonne omelette évacue pas mal de problèmes.
Étrange philosophie, mais Kuroo ne pouvait pas la contester. Il soupira.
— Et donc...
— Patience, Kuroo. Donc, j'l'ai emmené bouffer. S'est avéré que le gosse avait pas mal faim. « Fugue ? », j'ai dit, et il a pas répondu, alors j'ai pris ça pour un oui. Pas demandé plus de précisions. Il avait l'air assez mal comme ça. J'ai eu qu'à regarder une seule fois pour savoir que c'était pas un mec comme moi. Pas un délinquant non plus. Mais il allait filer et se perdre je ne sais où, ou bien retourner regarder le fleuve, et j'peux vous dire : j'en ai vu des tas, des gens comme nous, ceux qui s'asseyent simplement pour le regarder au coucher du soleil ou quand il pleut si fort qu'il en devient tout brouillé. Je traîne ici depuis le lycée, moi. Alors j'en ai vu plus que des tas. Et y a que deux raisons pour lesquelles on regarde le fleuve avec ces yeux-là, à cette heure-là, dans cet état là : ou on l'aime comme tous ces gosses qui passent leur temps à aimer les étoiles ou la neige ou ce genre de conneries, ou on a envie de s'y jeter.
Kuroo sentit son estomac se contracter.
— Akaashi n'est pas comme ça, souffla Bokuto.
— Ça, j'en sais rien. J'lui ai pas demandé.
Puis il lui sourit et le frappa dans le dos.
— Mais pas de panique, mon gars. J'allais pas le laisser disparaître comme ça. Ma mère est pas des plus agréable, mais elle est toujours contente de s'occuper des enfants perdus. Après tout, elle a eu de quoi s'entraîner.
— Vous l'avez envoyé chez vous ? demanda Kuroo.
— Elle va tellement le gaver de curry qu'il voudra plus jamais s'en aller, plaisanta-t-il. Et ma gamine a passé son temps à lui grimper sur le dos.
— Akaashi est chez vous ! s'exclama Bokuto, les yeux brillants. Il y est encore, hein ?
— Bah, ouais.
— Merci !
— 'Pouvais pas le laisser dans la rue. On a pas l'impression, mais c'est pas toujours l'endroit le plus sûr de la Terre, dans le coin. Y a le fleuve, le froid, et tout un tas de mecs bourrés. Mais c'est dingue, ça, quand même !
— Quoi ? demanda Kuroo.
— Que ce soit un de vos amis. Je veux dire, on arrête pas de se rentrer dedans, on dirait. J'aurais peut-être pas dû dire ça comme ça... enfin, bref. J'avais fini le boulot, de toute façon. Je décompressais un peu. 'Voulez venir, j'suppose ?
— S'il vous plaît, dit Bokuto.
— Pas la peine d'être aussi poli. Comment tu t'appelles, toi ?
— Bokuto Kōtarō.
Sugino éclata de rire.
— Quoi ?
— 'M'a dit qu'il s'appelait Bokuto, lui aussi. Keiji. J'savais que c'était un faux. Sugino Satoru, pour moi. Tu m'appelles comme tu veux.
— On ferait bien d'y aller, intervint Kuroo.
— Ouais, d'accord. J'vois bien que vous êtes pressés.
Il ramassa la bouteille et la fourra dans une des poches de sa veste.
— En parlez pas à ma mère, dit-il. Elle va encore m'engueuler.
Puis il rit à gorge déployée.
— J'espère que vous avez faim, parce qu'elle va pas vouloir vous lâcher.
Suis-je satisfaite de ce chapitre ? non car je suis en période "tout ce que je fais sent mauvais"
Je vais pleurer dans un coin adieu. all i need is a hug. byyyye
Merci d'avoir lu. ;;
