Bienvenue dans la quatrième vie, qui devrait faire trois chapitres, j'espère. :') Je souffre. OK je le mérite, mais booon.

Merci beaucoup pour vos reviews, je suis désolée pour ce que je vous inflige (et pour les délais de réponse omfg :'(), je me rattraperai un jour, je le jure. (Mais pas aujourd'hui, lol.) Bonne lecture !

Also, j'ai changé de pseudo. Big news.

Guest : Pardooon *hug*. Courage. Merci d'aimer cette fic, j'espère que ça continuera :D Merci pour ta review !


Comme d'habitude, Kenma jouait sur sa PSP, les sourcils froncés et, comme d'habitude, Kuroo n'y prêtait guère plus qu'une attention distraite. Il était plongé dans la lecture d'un livre qu'il devait terminer pour le lundi suivant et avait repoussé la tâche tant et si bien qu'il craignait de devoir passer une ou deux nuits sans sommeil avant d'y parvenir.

Il entendit Kenma émettre un grognement de frustration, sourit intérieurement, puis songea qu'il pourrait peut-être terminer le livre plus rapidement s'il s'autorisait à lire en diagonale pour quelques pages seulement. Il avançait vite — la présence de Kenma dans sa chambre était devenue si naturelle qu'elle n'avait plus aucune influence sur sa concentration. Sa mère demandait parfois pourquoi ils se fatiguaient à passer du temps l'un chez l'autre s'ils ne faisaient rien de plus que s'occuper dans leur coin ; il lui répondait qu'ils étaient bien comme ça, et c'était vrai.

Savoir que Kenma était présent lui suffisait amplement. Ils n'avaient pas besoin de parler ou de chercher quoi faire. Ils avaient dépassé ce stade des années plus tôt.

Il releva la tête, néanmoins, lorsqu'il remarqua que les cliquetis familiers de la console s'étaient tus. Il ne l'avait pas vu s'arrêter de jouer.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il alors que Kenma le dévisageait sans un mot.

— Tu te souviens de la fois où tu es parti en vacances avec nous ?

Il hocha la tête, curieux. Il s'en souvenait bien ; ils avaient dix ou onze ans, à l'époque, et Kuroo avait accompagné Kenma et sa famille parce qu'une lointaine tante avait eu besoin de sa chambre pour la semaine. Les détails lui échappaient, mais, dans son souvenir, le voyage avait été agréable, même s'il avait dû forcer Kenma à s'entraîner au volley tous les soirs.

— On voyait bien le ciel, la nuit, là-bas, dit Kenma.

— C'est vrai.

La campagne avait au moins cet avantage.

— J'aimerais bien le revoir.

Il avait parlé d'une voix presque timide ; Kuroo referma son livre.

— Le ciel ?

— Et les étoiles.

— Ah... oui, moi aussi.

Kenma regarda ses mains. Kuroo plissa les yeux.

— Tu n'aimes pas beaucoup Tokyo, hein ? devina-t-il en lui ébouriffant affectueusement les cheveux.

Curieusement, Kenma le laissa faire.

— Non, répondit-il.

— Je comprends.

— Et toi ?

Kuroo réfléchit à la question.

— J'aime bien vivre en ville, finit-il par dire. On peut aller partout quand on veut, c'est facile, bien qu'un peu bruyant.

— Mh.

— Et puis, ajouta Kuroo, il y a suffisamment de magasins de jeux vidéos pour tenir toute une vie.

— Tu marques un point, reconnut Kenma.

Il ramassa sa PSP pour la remettre en marche. Kuroo rouvrit le livre et s'appuya contre le mur. Le silence s'installa entre eux comme une vieille amie.

— On ira les voir, un jour, dit soudain Kuroo, l'esprit ailleurs. Les étoiles, je veux dire. Quelque part hors de la ville.

Kenma releva les yeux vers lui, lui sourit, et Kuroo, l'espace d'un instant, crut que son cœur s'était arrêté de battre.

— D'accord.

Alors Kuroo lui sourit en retour.

xxxxx

Je suis tellement fatigué. Tellement fatigué.

Ses paupières plus lourdes qu'un rideau d'acier. Depuis son réveil, l'envie de dormir ne l'avait pas quitté. Pas un seul instant.

Pas, en fait, depuis près de trois jours.

Il avait dormi plus qu'un jeune homme de son âge n'en aurait jamais eu besoin. Des heures et des heures et des heures, comme un nouveau-né, incapable de contrôler ses pensées, de parler ou de quitter la douceur de ses draps. Tout était si parfait, là-dessous. Si agréable.

Sa mère, le croyant malade, avait posé sur son front des linges humides rafraîchissants, et il les avait repliés quelque part par terre, là où ils ne lui feraient plus l'affront de se montrer à lui.

Tellement fatigué.

Il ferma les yeux. Ne s'endormit pas.

Une silhouette familière plongeait les doigts dans le courant de ses souvenirs. Elle murmurait des choses qu'il prenait soin de ne pas entendre. La silhouette n'existait pas. Elle n'existait plus. Sa voix, au creux de son oreille, si réelle, s'évaporait à sa demande. La silhouette n'avait plus de nom. Il ne la connaissait pas. Pas un ami. Personne.

Elle n'était jamais morte par sa faute. Jamais comateuse par sa faute. Jamais empoisonnée et battue et maltraitée par sa faute. Il ne lui était rien arrivé. Là où elle se trouvait, elle n'avait jamais entendu parler de lui, vivait une vie paisible et sans malheurs.

Kuroo pensa au volley, au fleuve, au konbini du coin, au ciel et aux oiseaux, à tout, tout, sauf à Kenma.

Enfin, il s'endormit.

xxxxx

— Je ne sais pas, disait sa mère au rez-de-chaussée.

La porte d'entrée, grande ouverte, laissait s'engouffrer le vent vigoureux de l'après-midi. Il l'avait senti en sortant de sa chambre sans faire de bruit. Puis il avait entendu la voix de sa mère et, malgré la fatigue, il s'était arrêté en haut des escaliers.

— S'il vous plaît, madame, on veut juste lui rendre visite. Il ne répond pas à mes messages, et...

Kuroo soupira. Bokuto, évidemment. Il attendit, le cœur battant, la réponse de sa mère. Pria pour qu'elle prenne la bonne décision.

— Il ne veut voir personne, déclara-t-elle finalement. Je suis désolée, Kōtarō. Le mieux que je puisse faire, c'est de dire que tu es passé. Je lui demanderai de te contacter, ça te va ?

Un grommellement. Bokuto, pourtant, n'insista pas plus longtemps. Akaashi devait se trouver avec lui. Il l'avait probablement convaincu de retourner sur ses pas.

— Et n'essaie pas de rentrer par la fenêtre, s'il te plaît, ajouta sa mère avec un soupir. Il ne t'ouvrira pas. Laisse-le se reposer. Il ira mieux la semaine prochaine, ça va ?

Kuroo n'entendit pas la réponse de son visiteur. Il revint dans sa chambre à pas de loup.

Son lit, encore tiède, l'attendait les bras ouverts. Il expira longuement. S'approcha de la fenêtre.

Bokuto, dans le jardin, discutait vivement avec Akaashi qui hochait docilement la tête. À l'instant où ce dernier se retourna et croisa son regard, Kuroo s'empressa de fermer les volets. L'obscurité l'embrassa avec une tendresse qu'il avait désormais appris à apprécier.

L'obscurité, le silence et la solitude.

Il se glissa dans son lit, détailla le mur, y traça des dessins invisibles. Tu vas devoir y réfléchir, songea-t-il d'une voix dure qu'il n'écoutait plus depuis longtemps. Tu ne vas pas pouvoir y échapper. Tu n'y as pas échappé la dernière fois.

Il s'en fichait.

Quelques heures plus tard, au milieu du vide, le sommeil miséricordieux se décida enfin à venir le chercher.

Il s'endormit.

xxxxx

Je ne sais pas ce qui te rend triste, murmurait Kenma, le front contre le sien, mais je suis là.

Mais il n'était pas là. Il n'était nulle part.

Il est quelque part, se reprit-il, cette fois encore, comme la dernière, comme celle d'avant. Il te suffirait d'ouvrir les yeux. D'essayer de comprendre.

Comprendre quoi ? Chercher qui ? Kenma avait disparu la nuit de l'accident. Kenma était revenu, et il avait échoué à nouveau. Il lui avait promis de rester. Il avait promis, et pourtant...

Tu te méprends. Tu le sais très bien. Tu ne pouvais pas le sauver. Il était déjà trop tard...

De bonnes excuses.

Ce n'est pas une punition. C'est une chance.

Les photos n'étaient pas revenues. Il n'avait pas allumé son ordinateur, alors il ne savait pas pour le fond d'écran.

Il faut le retrouver. Il est là, quelque part. Il t'attend. Tout n'est pas perdu.

Une punition.

Tout ira mieux, cette fois.

Mais c'était un mensonge. Se le répéter en boucle n'y changeait rien. Quelque chose n'irait pas, cette fois non plus, parce que c'était ainsi que le destin se vengeait de lui. Et c'était tout ce qu'il méritait.

Alors fais-y face.

Mais il ne voulait pas. Il ne pouvait pas. Son cœur n'était pas en acier. Il s'effriterait en un million de morceaux impalpables. Voir Kenma souffrir à nouveau le tuerait.

Et savoir que tu n'as rien fait pour l'empêcher ?

Il ne souffre peut-être pas. Il va bien.

Si tu pouvais faire quelque chose pour lui, cette fois ?

S'il attendait ton aide ? S'il n'en avait pas besoin ?

Qu'est-il advenu de l'autre Kenma ? Il n'a peut-être pas disparu. C'est peut-être lui. Ou c'est quelqu'un d'autre. Mais ça reste Kenma. C'est Kenma.

Tu ne peux pas continuer à le fuir.

Je ne peux pas continuer à le fuir.

Il s'endormit.

xxxxx

Qu'arrive-t-il à nos rêves, au moment du réveil ?

Kuroo n'en savait rien. Il n'y avait jamais réfléchi.

Continuaient-ils d'exister quelque part, dans une dimension éloignée, sans remarquer l'absence de leur créateur ?

N'étaient-ils rien d'autre qu'une fenêtre ouverte sur une réalité différente mais authentique, un milliard de mondes parallèles dont l'existence se poursuivait sans conscience de leurs frères et sœurs ?

Disparaissaient-ils dans les profondeurs du néant, bref interlude trop rapidement étouffé ? Ressurgissaient-ils ailleurs, chez quelqu'un d'autre, à une époque nouvelle, pour s'évanouir aux premiers indices de l'aurore ?

Les amis oniriques finissaient-ils par oublier leurs temporaires compagnons de route ? Se souvenaient-ils les avoir seulement rencontrés ? Poursuivaient-ils leur existence sans savoir, ou gardaient-ils à jamais l'image des disparus derrière le rouge de leurs paupières ?

Les morts revenaient-ils à la vie, une fois le rêve terminé ?

Se réveillaient-ils à leur tour dans un monde n'appartenant qu'à eux-mêmes ?

Ou bien restaient-ils là, à attendre, à savoir ? À observer leur lit vide et leur chambre abandonnée ? À comprendre qu'ils devraient affronter le danger, laissés sans aucune forme d'aide, à nouveau isolés de tout, à la merci d'une mère qui ne cherchait qu'à les enfoncer dans le noir terrifiant des abysses ?

Il n'y avait qu'un seul Kenma, tentait parfois de se rassurer Kuroo. Son meilleur ami. Celui avec qui il avait grandi, celui qu'il avait aimé, celui qu'il avait voulu protéger des influences malveillantes du monde.

Un seul Kenma, pas trois. Pas quatre. Pas un million.

Un seul.

Il n'avait abandonné personne. Il n'avait pas eu le choix. Des bras invisibles l'avaient tiré jusqu'à un sentier qu'il n'avait jamais voulu parcourir. Il serait resté là-bas, s'il avait pu ; cette fois, cette fois seulement, il l'aurait sauvé.

Rester à ses côtés.

Kuroo avait connu la douleur, tant physique que mentale, il avait plongé dans le plus terrible des chagrins, s'était aventuré dans des territoires qu'il n'aurait jamais imaginé emprunter, vide et glacés, intolérables, et pourtant il était là, allongé sur son lit, bien éveillé, le cœur encore heureux de battre en dépit des réticences que lui imposait son esprit. Il s'était souvent demandé quel était le secret qui lui permettait de vivre avec lui-même malgré l'affliction et les attaques sans cesse plus destructrices du remord. Il n'avait jamais trouvé.

Il aurait bien aimé le savoir, aujourd'hui, et depuis l'instant où il s'était réveillé sans les cheveux de Kenma pour chatouiller son menton, sans sa chaleur pour réchauffer sa poitrine, sans l'espoir qui, doucement, avait réussi à se faire un nid des quelques brindilles isolées abandonnées entre ses côtes, et dont il ne restait aujourd'hui qu'un tas de cendres froides et sans vie.

Cette fois, il le savait, l'espoir ne reviendrait pas.

Kuroo avait connu la douleur, mais ce n'était pas elle qui le transperçait, désormais. Pas elle qui, caressante, venait prendre possession de chaque centimètre carré de sa peau, chaque battement de cœur, chaque mot et chaque geste, chaque regard. Pas elle qui lui promettait d'une voix tendre que tout ça n'avait plus d'importance — qu'il finirait muet, aveugle et sourd, qu'il lui suffirait bientôt de ne plus y penser, que le rêve se terminerait vite, lorsqu'il aurait enfin compris qu'il pouvait se défaire des lianes épineuses qui le maintenaient au sol, qui enserraient sa gorge au bord de l'étouffement.

La douleur l'avait relâché à l'instant où Kenma avait disparu.

Elle l'avait livré à un adversaire plus grand, plus fort, insurmontable. Infini.

Le vide.

Le désespoir.

Il lui avait ouvert les bras, doux, prévenant, confortable, et, sans un regard en arrière, il s'y était blotti.

Il était fatigué.

Il s'endormit.

xxxxx

Tu ne peux pas rester comme ça. Kenma est là, dehors. Il te connaît peut-être. Il a besoin de toi.

C'était faux. Il ne pouvait plus rien faire pour lui. Il échouerait à nouveau, et le monde effacerait son existence, une épine de plus enfoncée dans les fragiles vestiges de son âme.

Kenma n'avait pas besoin de lui. Kuroo ne pouvait lui offrir ni avenir ni soulagement. Il ne pouvait qu'être témoin de ses peines, les inscrire sur le monument de ses échecs répétés, attendre que le temps passe, que le calvaire se termine, que le matin se lève sur un monde plus absurde que le précédent, plus effroyable encore.

Kenma n'avait pas besoin de lui.

Il avait besoin de Kenma.

Il avait besoin d'entendre sa voix, de contempler son visage, de sentir les pulsations de son cœur à travers ses veines. Il avait besoin de le serrer contre lui, de s'excuser pour tous les malheurs et toutes les injustices et toutes les blessures qu'il lui avait infligées, de le supplier de le pardonner, de sentir son souffle et sa peau et ses cheveux, de l'entendre dire que tout irait bien, que le calvaire était terminé, qu'il était heureux et que Kuroo, malgré ses erreurs, malgré son cœur en miettes, finirait par l'être aussi.

Il avait besoin que Kenma l'oublie à jamais.

Qu'il l'autorise à s'effacer avec le vent.

Égoïste, cracha son esprit.

Il s'endormit.

xxxxx

Il y eut un grand bruit, quelque part dans la nuit, et la porte s'ouvrit à la volée sur la lumière du soleil. Il ne se retourna pas. Il avait rêvé de volley, d'aventure, et il avait rêvé de Kenma.

— Tu comptes faire semblant que j'existe ou je m'installe à mon aise ?

Kuroo se redressa avec difficulté en reconnaissant la voix de Yaku. Il lui fallut un moment pour ajuster sa vision indistincte. Planté dans l'encadrement de la porte, le libéro le fixait sans ciller. Il avait croisé les bras. Kuroo s'éclaircit la gorge.

— Salut, Yaku, dit-il. Désolé, je ne savais pas que tu venais.

Yaku plissa les yeux.

— Tu l'aurais peut-être su si t'avais allumé ton foutu téléphone, gronda-t-il. Franchement, à quoi tu penses ? Et ça fait combien de temps que t'as pas ouvert la fenêtre ? Comment tu fais pour respirer ?

Il se dirigea vers la fenêtre et ouvrit grand les rideaux avant de laisser entrer l'air frais. Kuroo sortit du lit d'un pas lourd. Il avait mal à la tête.

— T'as l'air d'être revenu d'entre les morts, commenta Yaku en prenant place sur la chaise de bureau. T'as vu ta tête ?

— Je sais, marmonna Kuroo. Écoute, Yaku...

— Quoi ?

Il ne le lâchait pas des yeux. Kuroo se passa une main dans la nuque.

— C'est gentil d'être passé, mais...

— Oh, l'interrompit Yaku, me sors pas d'excuse à la con, s'il te plaît. Je suis pas venu pour ça.

— Pourquoi, alors ?

— Il faut bien que quelqu'un se bouge le cul, puisque t'as pas l'air de vouloir le faire tout seul.

Kuroo songea à riposter, mais l'énergie lui manquait ; il finit par s'asseoir sur le lit dans un silence pesant.

— On va pas pouvoir discuter comme ça, dit Yaku en faisant tournoyer la chaise.

— J'ai pas envie de discuter.

— Pas le choix.

— Yaku...

— Chhht, pas de protestation. J'ai tout mon temps, moi. Va prendre une douche, t'en as bien besoin.

Il chercha quelque chose à répondre, sans succès. Son esprit vide le poussa à céder.

— Tu attends ici ? demanda-t-il d'une voix rauque.

— Ouaip'.

— Tu veux...

— Vas-y, bon sang. T'en fais pas pour moi. Ton père m'a dit qu'il m'apportait un thé.

Ce disant, il posa les pieds sur le bureau et lui adressa un grand sourire.

Kuroo sortit de la chambre pour prendre une douche aussi brève que brûlante. Lorsqu'il y revint, Yaku déballait quelque chose de son sac en grommelant.

— J't'ai amené les cours à rattraper, expliqua-t-il en les lâchant sur le bureau. Bon courage, parce que le programme de cette semaine était à chier.

— Merci, dit Kuroo en s'asseyant sur le lit.

Il sortit une paire de lunettes du tiroir de la table de nuit et les posa sur son nez.

— Depuis quand t'as des lunettes, toi ?

— Quelques années, répondit platement Kuroo.

— Ah ?

— Je ne les mets pas souvent.

— Je vois.

Il y eut un silence, puis Kuroo soupira.

— D'accord, dit-il, je t'écoute.

— T'es pas venu, dimanche, commença Yaku.

— Non.

— T'avais promis.

— Je sais.

Yaku ne dit rien. Kuroo s'éclaircit la gorge.

— Les autres m'en veulent ?

— Évidemment pas. On avait légèrement autre chose en tête. Pour ton information, on a gagné.

L'apprendre aurait dû le rendre heureux. Il ne ressentit rien.

— Félicitations, dit-il tout de même. Je savais que vous y arriveriez.

— Vous, vous... t'as que ce mot-là à la bouche, depuis ta blessure. C'est notre équipe. La tienne aussi.

Kuroo cilla.

— C'est vrai. Excuse-moi.

— Qu'est-ce que t'as, pour le moment ? Ta mère m'a dit que t'étais « pas vraiment » malade. Ça veut dire quoi, ça ?

— Je suis fatigué, c'est tout.

— Et ça t'empêche de sortir de chez toi ?

— Écoute...

— Non, toi, écoute. Je sais pas ce qui te déprime à ce point, mais tu peux pas rester comme ça à ruminer tes problèmes tout seul. Ça va devenir compliqué, si tu continues de manquer les cours. On a des examens à préparer, je te rappelle. T'avais pas des cours du soir, d'ailleurs ?

— Je... je n'y suis plus trop allé, ces derniers temps.

Yaku agita un stylo devant lui, comme pour le réprimander.

— Retournes-y ! Et puis, le coach a prévu un match amical, ce samedi, et t'as intérêt à y être. Crois-le ou non, Lev s'améliore de jour en jour. Même si, entre nous, il reste catastrophique sur certains points... À propos, t'as tué ton portable, ou bien ?

— Il est éteint.

— Allume-le, imbécile. Comment on est censés te contacter, si tu passes ton temps à ignorer le fait qu'il existe un monde en dehors de ta chambre ?

— J'avais besoin d'être seul, murmura Kuroo en cherchant son téléphone.

— Ouais, bah, si tu veux mon avis, t'as tout sauf la tête d'un mec qu'il faut laisser seul. T'as besoin de sortir, mon grand. Bouge-toi le cul.

Kuroo fronça les sourcils en voyant l'heure.

— Tu peux parler, déclara-t-il.

— De quoi ? Je bouge, moi. Au cas où tu l'aurais pas remarqué, je suis pas chez moi.

— Il est 16 h 30. Et l'entraînement ?

— Ah, oui, c'était le deuxième truc. Habille-toi, on t'attend.

— Qui ?

— Tout le monde. T'as peut-être l'épaule en compote, mais ça t'empêche pas de courir, si ?

— Yaku...

— On a juré qu'on irait en nationales, cette année. T'as oublié ?

Il n'avait pas oublié. Il avait simplement d'autres choses en tête.

— J'me disais bien, continua Yaku. Nekoma n'ira nulle part sans son capitaine, Kuroo, qu'il se tienne sur le terrain ou non. Je te tirerai par la peau du cou s'il le faut, t'en fais pas pour ça. Prends tes affaires, on se tire.

Sans attendre de réponse, Yaku se mit à fouiller la chambre, dégagea un sac de sport de sous le lit, attrapa une veste au hasard et sortit en le tirant derrière lui.

xxxxx

— Dis, Yaku-san, t'as trouvé ce qu'il avait ?

Si le ton s'était voulu confidentiel, les regards furtifs que Lev jetait par-dessus l'épaule de Yaku manquaient clairement de discrétion.

— J'entends ce que tu dis, tu sais, signala Kuroo en s'essuyant le front avec une serviette empruntée pour l'occasion.

Lev ne parut pas le moins du monde gêné. Les mains sur les hanches, il répondit :

— Hé bien, c'est que ça fait un moment qu'on ne t'a plus vu, Kuroo-san ! J'étais inquiet ! Et Yaku-san aussi, pas vrai ?

Ce dernier adressa à Kuroo un regard profondément blasé.

— Plus de deux semaines à devoir le gérer tout seul, se plaignit-il. J'ai vécu l'enfer.

— Je me suis bien débrouillé, dimanche, non ?

— Oui, oui, bien sûr...

Kuroo s'autorisa un faible sourire. Bizarrement, ces deux-là lui avaient manqué.

— Alors ? reprit Lev. Tu étais malade ?

— Plus ou moins, dit Kuroo.

— J'espère que c'est pas contagieux ! On a un match, ce samedi, tu as entendu ? Tu viendras ? Je veux dire, pour regarder, parce que j'aurais vraiment besoin de tes conseils —

— Laisse-le respirer, Lev, intervint Kai en secouant la tête.

Kuroo agita la main, l'air de dire que ce n'était rien. Il avait repris son souffle, désormais. La course lui avait fait du bien, mais la fatigue menaçait chaque seconde de faire son grand retour sur le devant de la scène.

— Va entraîner tes réceptions, ordonna Yaku alors que Lev se dépêchait de rejoindre Inuoka et Shibayama. Il est infernal.

Kai afficha un sourire tranquille. Kuroo, quant à lui, balaya la salle des yeux à la recherche des autres joueurs. Il découvrit Ichinomiya en pleine discussion avec Nekomata dans un coin du terrain.

— Et lui, demanda-t-il, comment il s'en sort ?

Yaku suivit son regard.

— Ah, Shōma ? Comme d'habitude, je dirais. Un peu nerveux, mais on ne peut rien y faire. Pourquoi ?

Kuroo détacha les yeux du passeur. Kenma ne faisait pas partie de l'équipe. Par conséquent, Ichinomiya devait occuper le poste depuis un moment déjà.

Il se leva difficilement.

— Où tu vas ? s'étonna Yaku.

— Toilettes.

— Ah. Parce que t'as pas intérêt à t'enfuir, hein ! J'te surveille !

Kuroo se força à rire, même si le bruit qui s'échappait de sa bouche n'avait rien de particulièrement joyeux. Il se dirigea vers les toilettes les plus proches, s'engouffra à l'intérieur d'un cabinet, relâcha sa respiration.

Ses mains tremblaient un peu. Ses jambes aussi. Il se concentra sur son souffle. Inspiration. Pause. Expiration. Inspiration. Pause. Expiration.

Inspiration.

Kenma est quelque part dehors.

Pause.

Je devrais être en train de le chercher.

Expiration.

Où est-il ? Il n'est pas dans l'équipe. Il doit être...

Inspiration.

Quelque part où je ne pourrai pas le trouver. Mais s'il était...

Pause.

... Tout près ? Juste à côté ? S'il me connaissait ? Il me connaît peut-être. Après tout, c'est possible. Où est Kenma ?

Expiration.

Je devrais le chercher. Je devrais le chercher. Je devrais...

Un grand fracas, à l'extérieur, le fit sursauter. Il ouvrit la porte, le cœur battant, l'estomac dans la gorge.

Kenma. Kenma. Kenma —

— Aïe...

Lev, une main sur le front, se mordait la lèvre inférieure avec une grimace.

— Lev ?

— Ah, Kuroo-san ! Je me suis cogné...

Kuroo haussa les sourcils.

— Je vois ça. Montre.

Il retira précautionneusement sa main. Son front était rouge, sans plus.

— Viens avec moi, dit Kuroo. On va chercher de la glace.

— Ça va, un peu d'eau froide fera l'affaire ! Ça m'arrive tout le temps — outch !

Il venait de se passer un doigt sur le front pour prouver ses allégations. Kuroo croisa les bras.

— Ça t'apprendra à ne pas faire attention.

— Les portes m'en veulent, c'est tout ! Elles sont beaucoup trop basses !

— T'es juste trop grand pour elles.

— Vous en étiez bien contents, quand je suis entré dans l'équipe !

— Et insolent, avec ça ! Allez, viens, on va soigner ça.

— Je devrais peut-être le dire à Yaku-san...

Kuroo leva les yeux au ciel.

— C'est ton tuteur légal, ou quoi ? Arrête de traîner, gamin. Go, go !

Ce disant, il le poussa en avant jusqu'à l'intérieur du lycée où il le conduisit à l'infirmerie par chance toujours ouverte. Après un rapide examen, on lui tendit un sac de glaçons qu'il appuya contre son front en gémissant.

— Je vais rater tout l'entraînement, se plaignit-il alors qu'il observait le gymnase depuis la fenêtre. Yaku-san va vouloir ma mort.

— Je me porterai garant, assura Kuroo. Et je paierai les frais funéraires.

— Merci beaucoup, Kuroo-san.

Kuroo laissa son regard se perdre sur l'extérieur. Il y eut un moment de silence désagréable ; il savait qu'il aurait dû parler, que Lev ne le connaissait pas assez bien pour pouvoir se taire en sa présence sans que la situation ne devienne gênante, mais aucun mot ne trouvait la force de franchir ses lèvres. Il pensait à la forme des nuages, à la façon que Kenma avait d'y distinguer des objets, des animaux et des visages, à ses yeux fixés sur le ciel comme s'il espérait pouvoir s'envoler, à son visage à lui, à Kenma, à Kenma.

Il voulait juste rentrer chez lui. Se coucher et dormir. Ne plus penser à rien.

Il sentait l'attention de Lev s'appesantir sur sa nuque.

— On ferait mieux d'y retourner, décida-t-il enfin. Mais évite de jouer aujourd'hui.

— Mais je ferai attention...

— Le meilleur moyen de faire attention est de t'accorder une pause.

Lev émit un discret soupir, puis se leva.

— Très bien, d'accord, céda-t-il. À une condition.

— Tu n'es pas vraiment en position de marchander, souleva Kuroo en haussant les sourcils.

— Tu viens manger avec moi et Yaku-san !

L'air déterminé, Lev ne le lâchait pas des yeux. Kuroo fut tenté d'accepter, l'espace d'un instant, puis son esprit lui souffla qu'il avait mieux à faire, qu'il ne pouvait de toute façon leur parler de rien — que ça n'en valait pas la peine.

— Je ne peux pas. Je dois rentrer. Et on dit « Yaku-san et moi », pas « moi et Yaku-san ».

Lev fit la moue.

— Mais Yaku-san a promis qu'il...

— Je suis désolé. Aujourd'hui, c'est vraiment pas possible.

Mais Lev n'abandonnait pas. Il le regarda droit dans les yeux jusqu'à ce que Kuroo se décide à baisser les bras.

— Demain, promit-il. Je viendrai demain, d'accord ?

Son visage s'illumina instantanément.

— Super ! Je lui dirai !

— Et vous avez intérêt à payer pour moi.

— Je suis moins sûr, pour ça...

Ils sortirent de l'infirmerie et prirent le chemin du gymnase.

— Je te laisse ici, l'informa Kuroo devant la porte. Je vais chercher mes affaires et j'y vais.

— Quoi ? Déjà ?

— Tu le leur diras ?

— Mais, Kuroo-san...

— Lev.

Lev se grattait l'avant-bras, l'air embêté. Il répondit :

— C'est d'accord... mais, euh...

— Quoi ?

Il déglutit.

— Sois prudent. Je veux dire, corrigea-t-il précipitamment, rentre bien.

Kuroo se passa une main dans la nuque.

— Ouais. Merci.

— À demain, Kuroo-san.

— À demain, Lev.

Il partit se changer, prit son sac et quitta le lycée sans l'ombre d'un regret.

Son cœur, dans sa poitrine, était plus lourd qu'un lingot de métal, et aussi froid et rouillé. Il divagua sans choisir de destination. Ses pas finiraient bien par le mener quelque part. Quelque part loin, très loin d'ici. Un endroit où il n'existait pas. Où Kenma n'existait pas.

Mais il existe, souffla le spectre désagréable de ses pensées, et il t'attend.

Où personne ne l'attendait plus. Il n'aurait plus à réfléchir, plus à rêver, plus à craindre le matin suivant. Il serait seul au milieu de nulle part. Et il ferait chaud. Ce serait l'été.

Lorsqu'il s'arrêta enfin, la nuit était déjà tombée. Avec un peu de chance, le soleil ne reviendrait pas.

Il s'assit par terre, les jambes repliées sur sa poitrine, à observer les mouvements paresseux du fleuve éclairé par les lumières crues de la ville. Le menton sur les genoux, il ferma les yeux pour s'imprégner des rumeurs de la rue, du pont, plus loin, des vagabonds qui erraient çà et là.

Son téléphone vibra dans sa poche, une question de sa mère inquiète. Lentement, il parcourut tous ceux qu'il n'avait pas encore ouverts, quelques-uns de Yaku et Kai, d'autres d'Akaashi, et un bon paquet d'autres envoyés par Bokuto, chacun plus dramatique que le précédent. Il ne put retenir un léger sourire d'étirer ses lèvres. Ça lui ressemblait bien. Une semaine sans nouvelles, et c'était déjà la fin du monde.

Il vibra à nouveau, affichant un message de Yaku qui disait : « T'as réussi à t'échapper cette fois, mais tu continueras pas toujours à t'en sortir comme ça ! ». Il y répondit rapidement — il lui devait bien ça.

La notification disparut, le laissant face à un écran vide, une photo de Bokuto, Akaashi et lui prise à la fin de l'été, une photo qu'il avait toujours aimée, qui lui donnait envie de jeter son téléphone au fond du fleuve.

Il serra le poing, les dents, déglutit, résista.

Ils sont inquiets pour toi, murmura une voix à son oreille, trop basse, trop tendre ; ils veulent savoir, comprendre, ils veulent juste s'assurer que tout va bien.

Mais tout va mal, voulut-il répondre. Tout va mal depuis ce jour-là — le reste, tout le reste n'était qu'une illusion, un joli rêve emballé avec soin dans un papier doré, juste rempli d'une brassée de vide et de vent. C'est un cauchemar, rien de plus, un océan de sang et de silence et de larmes, et si je pouvais, si je savais qui me l'a apporté, je n'hésiterais pas à le lui rendre aussitôt.

Il y eut un bruit léger, comme une volée de papillons effrayés par le mouvement d'un buisson, et le cœur de Kuroo, s'il existait encore, se brisa en un million de paillettes infimes. Le rire de Kenma avait toujours eu quelque chose de spécial, de sacré, même, et son seul souvenir lui remplissait la bouche de cendres. Il se plaqua les mains sur les oreilles pour ne plus l'entendre. Il l'entendait pourtant.

Il pouvait presque le voir, à côté de lui, sentir son épaule contre la sienne, ses doigts effleurer son poignet. Il pouvait distinguer son souffle blanc s'évaporer dans les airs, son menton enfoncé dans son écharpe épaisse, bleue, ou verte, bordeaux, peut-être ; grise, maintenant que la nuit avait absorbé toutes ses couleurs. Un geste, quelques centimètres tout au plus, et il aurait pu soulever une mèche de ses cheveux, pour l'embêter, pour l'entendre soupirer dans l'air du soir.

Sa voix s'échappait de ses lèvres sans qu'il parvienne à la retenir. Une question.

— Qu'est-ce qui te fait rire ?

Kenma enfonçait les mains dans ses poches, lui souriait, dans ses yeux tout l'univers et les étoiles du ciel, puis répondait de sa voix basse, lointaine, si familière aux oreilles de son meilleur ami :

— Rien.

Et il gloussait à nouveau.

— Arrête de mentir, disait Kuroo en s'appuyant contre lui, joueur, le nez rougi par la morsure de l'hiver.

Kenma poussait sur son épaule pour ne pas se faire écraser, un sourire aux lèvres.

— Je ne sais pas. Je suis juste content.

La douleur s'épanouit dans sa poitrine à une vitesse terrifiante, étrangère, une bouteille d'encre noire dans un verre d'eau glacée. Il posa le front contre ses genoux, la respiration laborieuse, le cœur si lourd qu'il espéra un moment pouvoir se l'arracher. Qu'importait, que Kenma ait souffert le martyre, que Kuroo ait échoué à le sauver, qu'il l'ait abandonné dans un monde dont le seul vestige flottait quelque part au fond de ses souvenirs ; ce Kenma-là n'existait pas, n'existait plus, n'avait même jamais existé.

Parce que Kenma avait ri avec lui, un soir d'hiver, « juste content », les joues rosies par le froid.

Que Kenma était mort quelques mois plus tard, et que tout avait pour toujours disparu.

Il avait posé une main sur son front, avait voulu pleurer, avait attendu des semaines, seul dans sa chambre, que le temps passe et répare ce qu'il avait brisé, mais le temps n'était pas passé, pas assez, du moins, chaque blessure plus ouverte que le jour précédent, chaque fissure plus profonde, si bien qu'il était certain, désormais, qu'il ne pourrait plus jamais les combler.

Tout va mal, songea-t-il à nouveau. Je n'ai fait que me bercer d'illusions. De belles, d'extraordinaires illusions, mais des illusions quand même.

Kenma était parti, mais la douleur, elle, ne l'avait jamais quitté. Il l'avait ignorée, et voilà qu'elle réclamait son dû. Une larme, se répétait-il souvent, une seule, et tout disparaîtrait, le néant comme la douleur, la colère et le désespoir ; ne resterait de lui qu'un corps immobile, neuf, deux yeux prêts à s'ouvrir le matin sans avoir envie de se refermer aussitôt.

Il se mordit la lèvre jusqu'à sentir un goût de sang sur le bout de sa langue. Le monde devint flou. Il ne pleura pas.

Tant mieux. Les larmes doivent venir du cœur pour pouvoir nettoyer les plaies.

Encore fallait-il en avoir un.

Il se releva lentement, le regard fixé sur le courant. Un chat miaula à quelques pas de lui.

Quelques mètres plus loin, sur la rive d'en face, un garçon contemplait le fleuve, ses cheveux noirs retombant devant son visage, les mains profondément enfouies dans les poches de son pull à capuche. S'il n'avait pas eu l'impression d'être saigné à blanc, Kuroo en aurait ri.

Tu ne peux pas fuir. Pas cette fois.

Comme pour lui répondre, le regard de Kenma croisa le sien et ne le lâcha pas.

Le chat miaula à nouveau. Il se baissa pour lui caresser la tête.

Le fleuve, pensa Kuroo. L'aime-t-il ?

Et moi ?

Puis il tourna les talons et partit.

Au sol, abandonné, l'écran de son téléphone s'illumina comme un phare dans la nuit.


J'ai vraiment du mal à écrire, en ce moment, alors désolée pour les délais sur toutes mes fics :'(. Je reporte la reprise de Love à lundi, pour ceux qui la liraient. La prochaine fic que j'updaterai devrait être Qui veut faire l'ange fait la bête, car c'est ma fav fic et que je ne l'ai plus update depuis beaucoup trop longtemps *deep sigh*. Pardonnez-mooooi :'(

Merci d'avoir lu, je ne serais rien sans vous, et à la prochaine !