Note d'auteur : Et voilà le dernier chapitre ! J'ai beaucoup aimé l'écrire, je l'ai relu plusieurs fois pour m'assurer qu'il n'y avait pas trop de moments WTF qui auraient pu ne parler qu'à moi, et pas à quelqu'un qui a passé des heures à réfléchir à l'histoire, j'espère que vous ne serez pas trop perdus x)
Aussi, un conseil, n'allez pas tout de suite lire la traduction des phrases en norvégien dans le texte ! Je les ai mises à la fin, mais le principe d'être dans la tête d'Asteria, c'est d'être aussi paumé qu'elle, et de ne pas trop piger ce qui se passe, bref ça permet de ménager un chouia de suspense (même si je suis nulle pour le suspense et qu'on voit en général venir le moindre de mes rebondissements à 2 km XD)
Et vite fait une précision, le mot "Morfar" que vous allez voir une fois dans le texte signifie "Grand-Père" en norvégien !
Je crois que c'est tout... Bonne lecture :)
C'était comme un rêve. Lorsque Asteria sortit du rorbu ce matin-là, vers huit heures, le soleil était déjà haut dans le ciel. Mais une nappe de brume surplombait les rives du lac Solbjørnvatnet, s'étendant jusqu'à dix, quinze mètres de la rive. Leur logis sur pilotis semblait posé sur un nuage. C'était si irréel que pour un peu, Asteria aurait posé son pied sur la brume en espérant pouvoir y marcher.
De jour, tout était si différent. Les montagnes qui cerclaient le lac étaient éclairées d'une douce lumière, que l'on aurait observée aux alentours de midi en Angleterre. Le ciel était bleu, quelques nuages le parsemaient. Au-delà de la nappe de brouillard, le lac était d'un bleu intense, l'eau paraissait si pure… Asteria caressa son ventre, rêveuse. Elle entendit à peine Drago se glisser derrière elle pour l'enlacer et l'embrasser dans le cou.
― Bien dormi ? demanda-t-il.
― Mieux que toi je crois, dit-elle en riant.
― J'ai le dos détruit, je crois que j'aurais moins mal après m'être pris un Cognard…
Il n'avait cessé de remuer toute la nuit, de grogner d'inconfort, tandis qu'elle avait dormi comme un bébé, à peine dérangée par son agitation nocturne. Ils passèrent un long moment à observer la brume se dissiper lentement. De nombreux oiseaux qu'ils n'avaient jamais vus en Angleterre nichaient près du lac. Plus le soleil montait, plus ils étaient nombreux, bavards, plongeant dans le lac pour en ressortir avec un poisson encore frétillant dans le bec.
Vers midi, comme prévu, un jeune homme un peu plus âgé que Drago se présenta à leur porte, un grand sourire aux lèvres. Ils se tenaient prêts, chaudement vêtus de capes. Drago avait passé la matinée à remplir un sac de tous les équipements de défense possible, atteignant presque la limite du sortilège d'Extension qu'il avait jeté.
― Eirik Iversen ! dit le jeune homme en leur serrant vigoureusement la main.
Il était d'un enthousiasme contagieux, et Asteria lui rendit sa poignée de main avec jovialité. Mais lorsque le regard d'Eirik s'attarda sur son visage, il perdit un peu de son sourire.
― Vous lui ressemblez tellement… dit-il dans un souffle.
Asteria se mordit la lèvre. Elle ressentit un pincement au coeur à l'idée qu'elle avait totalement ignoré cet aspect de la vie de sa soeur. Elle ne s'était jamais intéressée aux histoires de coeur de sa soeur, ou du moins avait tenté de ne pas le faire, pour ne pas prendre conscience du quasi-néant de sa propre vie sentimentale. Eirik et elle avaient dû être beaucoup plus proches que ce qu'elle croyait…
Il vérifia rapidement qu'ils étaient correctement équipés, plaisanta sur les dragons à éviter pendant leur périple, et finalement ils partirent. Asteria se félicita d'avoir pris de bonnes chaussures de marches, car si le dénivelé n'était pas très important, le sol restait irrégulier et elle n'était plus la seule personne à qui une chute pourrait causer des dommages désormais.
Ils marchèrent pendant près d'une heure, le soleil brillait sans les brûler. Eirik s'arrêtait régulièrement pour les attendre, leur montrant différentes espèces de fleurs ou d'oiseaux, qui passionnaient Asteria. Drago semblait un peu plus préoccupé par les grognements très lointains qu'ils entendaient, bien qu'Eirik lui eût assuré que les dragons ne venaient jamais dans cette partie de l'île et qu'ils ne s'approcheraient pas de leur territoire pendant le trajet.
Enfin, ils arrivèrent au bord d'un fjord, dont le fond semblait couvert d'un sable d'une blancheur éclatante.
― Ne tentez surtout pas de descendre, dit Eirik comme s'il avait capté ses pensées. Ce n'est pas du sable, c'est de l'écume. L'eau est profonde dessous…
Elle acquiesça, le coeur battant, et recula contre Drago. Eirik exécuta à nouveau de savants mouvements de baguette et un bateau émergea alors de l'écume. La mousse blanche qui le recouvrait le faisait ressembler à un nuage, songea Asteria. Eirik le nettoya aussitôt, révélant une barque en bois foncé.
― Je croyais que nous irions sur Mosken en Portoloin ? dit Drago.
― C'est le cas, mais le départ des Portoloins se fait sur la petite île que vous voyez là-bas, il faut près d'une heure pour y aller en bateau, la mer est souvent agitée.
― Et on ne peut pas…
― … transplaner ? le coupa Eirik avec un sourire. Morfar m'avait dit que vous diriez ça. Non, on ne peut pas, vous n'êtes pas en Angleterre ici, les sorciers vivent en cohabitation avec les dragons et beaucoup d'autres créatures, et on ne pratique pas la magie de la même façon. Jusqu'à il n'y a pas si longtemps, on allait sur Mosken en bateau, mais le Ministère a fait installer ce départ de Portoloins pour les pauvres touristes habitués à leur confort…
Il eut un petit sourire moqueur qui déplut visiblement fortement à Drago.
― C'est une question de sécurité, ma femme est enceinte et…
― Et le bateau est bien moins nocif pour le bébé que le transplanage, répondit Eirik. C'est amusant, Daphné était comme ça, elle aussi, elle ne comprenait pas qu'on puisse se passer de la rapidité de déplacement dont vous bénéficiez en Angleterre. Ici, on ne vit pas aussi rapidement, on prend le temps.
Asteria prit la main de Drago dans la sienne et lui sourit. Ils grimpèrent dans la barque qui était venue se coller à la roche. D'un coup de baguette, Eirik la fit avancer, et elle descendit lentement jusqu'à aller se poser sur les flots, au-delà de la nappe d'écume. Ils restèrent silencieux tandis que le bateau fendait paisiblement les flots. Asteria gravait dans son esprit les paysages qui s'offraient à elle, minuscule petite humaine au milieu de ces murs de pierre âgés de plusieurs millénaires.
Ils sortirent du fjord et se retrouvèrent en mer. Celle-ci était calme, ils n'étaient que peu secoués. Finalement, Eirik brisa le silence :
― Asteria, j'aimerais savoir… Daphné m'a parlé d'un conte dans beaucoup de ces lettres. Elle disait que c'était ce qui motivait sa venue ici. Elle disait que vous vouliez voir les êtres de lumière, là où le soleil ne se lève jamais.
― C'est mal parti, grogna Drago, il fait jour.
― La nuit polaire n'a lieu qu'en décembre, même si les jours raccourcissent beaucoup dès fin octobre. Mais ce sont les jeunes aurores boréales de l'année qui sont les plus belles… Celles qui apparaissent après le jour polaire d'été.
Il se tourna vers Asteria, l'oeil pétillant.
― De quoi parle ce conte, précisément, Asteria ?
Elle eut un sourire rêveur, plongeant dans ses souvenirs. La voix de Daphné retentit dans sa mémoire, elle s'en fit l'écho.
― C'est l'histoire d'un petit garçon, orphelin, commença-t-elle. Personne ne voulut le recueillir, lorsque ses parents moururent de la Dragoncelle, alors il apprit à se débrouiller. Il vécut dans les forêts, tout seul. Il était malheureux comme les pierres. Il faisait un peu de magie, ça lui permettait de se chauffer la nuit, quand il avait froid, ou d'attraper des fruits haut dans les arbres.
« Il voyageait, sans s'installer nulle part, et puis un jour, il arriva dans un grand pays, très froid. Il faisait si froid que le peu de magie qu'il avait appris à faire tout seul ne suffisait quasiment plus à le réchauffer ou le nourrir. Le soleil ne se levait jamais dans ce pays, il faisait toujours tellement froid, et il était si seul…
Elle s'interrompit un instant, les deux hommes étaient pendus à ses lèvres tandis qu'elle racontait. Avec un sourire, elle poursuivit :
― Mais alors qu'il arpentait de grandes plaines enneigées, sous un ciel sans étoiles, une ombre surgit devant lui. Un monstre, gigantesque. La créature était dotée de multiples bras, autant qu'il en faudrait pour voler toutes les étoiles du ciel, d'ailleurs c'était peut-être à cause d'elle qu'il fait aussi nuit, peut-être avait-elle volé aussi le soleil…
« Le petit garçon était terrifié, et il sentit sa dernière heure venue. Mais au moment où la créature s'apprêtait à le dévorer… le ciel s'illumina soudain de grandes flammes, immenses. De toute part, elles surgirent, embrasant la plaine de leur clarté. L'enfant mit quelques instants à comprendre que ces flammes étaient en réalité des géants de lumière. Par centaines, ces guerriers descendirent sur terre et encerclèrent le monstre. L'ombre ne pouvait pas combattre autant de lumière, et plus ils s'amoncelaient, plus le monstre rapetissait, jusqu'à totalement disparaître.
« Les êtres de lumières se tournèrent alors vers l'enfant, encore ébloui par leur éclat. Leurs visages étaient bienveillants, et soudain, il entendit des appels. Se retournant, il vit arriver un couple et leurs trois enfants. Le père et la mère se précipitèrent vers lui, jamais ils n'auraient pu le voir sans cette soudaine lumière. Ils décidèrent aussitôt de l'adopter. Alors qu'ils repartaient vers leur maison, l'enfant se rendit compte que la nuit était revenue. Les êtres de lumière étaient retournés d'où ils étaient venus. Mais une chose avait changé : les étoiles étaient revenues dans le ciel, l'ombre les avait libérées. Entouré de sa nouvelle famille, le petit garçon se promit de toujours se souvenir que même dans les plus profondes ténèbres pouvait naître la lumière.
Elle se tut, soudain replongée dans ses souvenirs. Il lui sembla que ce n'était qu'aujourd'hui qu'elle comprenait la véritable signification du conte. Et elle comprenait pourquoi elle l'avait tant aimé, étant petite, bien que n'en comprenant pas la morale…
Drago sembla saisir ses pensées car il lui prit la main et lui adressa un petit sourire maladroit.
― Voilà pourquoi Daphné voulait tant venir ici… murmura Eirik comme pour lui-même.
Ils arrivèrent sur la petite île de départ des Portoloins vers deux heures de l'après-midi, et le soleil était déjà bas sur l'horizon. Dans quatre heures il serait couché. Drago descendit le premier du bateau pour aider Asteria. Olaf les attendait, un grand sourire aux lèvres.
― Eirik va vous accompagner sur Mosken, dit-il. Je ne suis là que pour régler quelques derniers détails avec lui.
Il se tourna vers son petit-fils, l'air soudain sérieux.
― Husk at, hun er gravid, jeg vil at hun skal bli såret, dit-il avec gravité. Heller ikke ham.*
― Ikke bekymre deg. Det er ingen risiko. Du vet hvorfor Daphne ønsket å komme hit, répondit Eirik. Hun visste om... dyret.*
Asteria tendit l'oreille, elle était sûre d'avoir entendu le prénom de sa soeur. Elle ne pouvait s'empêcher de penser que s'ils n'avaient rien voulu leur cacher, ils auraient parlé en anglais… Instinctivement, sa main se posa sur son ventre, et elle essaya de se persuader qu'ils ne risquaient rien.
― Det er en dårlig idé...* marmonna Olaf.
― Alt vil bli bra. Den første månen av høsten... Du vet hva det betyr.*
Olaf grogna un peu mais sembla abandonner le combat contre son petit-fils. Drago avait été trop occupé à revérifier son sac d'équipement pour prêter attention à l'étrange dialogue, et lorsqu'il se dirigea vers Olaf pour lui demander si ce harpon à fusées suffirait à les protéger contre un hippogriffe enragé, elle s'approcha d'Eirik.
― Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-elle, les sourcils froncés.
― Mon grand-père n'est pas favorable à ce voyage. Et je ne l'étais que moyennement aussi, jusqu'à ce que vous racontiez cette histoire. Vous devez faire ce voyage. Je viens de le comprendre. Et j'aurais dû en parler à mon grand-père plus tôt, il aurait contacté Daphné plus vite, et vous auriez eu le temps de venir avant…
Il se tut, la mâchoire crispée, les poings serrés. Asteria posa une main sur son bras robuste et lui adressa un doux sourire.
― L'important, c'est que nous soyons venus.
― Il était essentiel que vous veniez aujourd'hui, reprit Eirik. Je ne peux pas vous dire pourquoi. Daphné savait, c'est pour cela qu'elle a tenu à venir aux îles Lofoten et pas ailleurs en Norvège.
Asteria acquiesça, encore confuse. Mais elle savait que ni Olaf ni Eirik n'avait de mauvaises intentions. Le grand-père leur fit d'ailleurs signe de venir, leur Portoloin partait dans une demi-heure.
― Ça va aller ? souffla Drago.
― Mais oui, ne t'inquiète pas. C'est un court trajet.
Ils réglèrent les derniers détails de leur arrivée sur Mosken avec Olaf, qui leur fournit notamment une grande tente ainsi que quelques vivres, bien que toutes les réserves préparées par Drago auraient pu nourrir un régiment. Il s'assura qu'ils étaient chaudement vêtus, leur souhaita bon voyage et enfin, à l'heure prévue, ils s'accrochèrent à la vieille louche rouillée avant de disparaître.
À leur arrivée, Asteria n'avait pas posé le pied par terre que déjà quelqu'un la soutenait pour l'empêcher de tomber.
― J'ai pris le coup de main, dit Drago avec un sourire en la relâchant.
― Je vois ça, bientôt je pourrai atterrir directement dans tes bras ! répondit-elle en riant.
Elle prit alors le temps de regarder autour d'elle et retint son souffle. Ils se trouvaient sur un petit replat de l'île, à moins d'un mètre au-dessus du niveau de la mer. Les vagues venaient frapper la base du rocher, éclaboussant leurs pieds. Un pas de plus et… Asteria recula un peu par réflexe et sentit le bras de Drago se glisser autour de sa taille dans un geste protecteur.
― Venez, il faut monter ! dit joyeusement Eirik en s'élançant avec agilité sur la roche escarpée.
Prévenant, il s'arrêtait régulièrement pour aider ses voyageurs, bien que Drago refusât systématiquement la main qu'il lui tendait. Enfin, ils parvinrent au sommet de la petite île. Le sol était couvert d'une herbe rase, brûlée par le vent et le soleil. Autrefois, les bergers y avaient fait paître leurs moutons. Aujourd'hui, les pauvres bêtes n'auraient plus rien à manger.
― C'est le meilleur point de vue, dit fièrement Eirik. Au sud, vous avez la grande île de Værøya, et au nord, Moskenesøya. Mosken fait à peine un kilomètre de long, on va d'un bout à l'autre en un quart d'heure, si l'on est agile sur la roche. Et là-bas…
Il désigna une grande étendue d'eau tranquille au nord.
― C'est le Moskstraumen.
Drago s'avança, le teint pâle.
― Rien ne bouge, apparemment, dit-il d'une voix qu'il voulait assurée.
― Grand-Père vous l'a dit, le kraken ne se montre que rarement, répondit Eirik.
Mais il évitait leur regard, et Asteria fronça les sourcils. Qu'est-ce qu'il ne leur disait pas ?... Elle tut ses doutes, et laissa son regard voguer sur le maelstrom. La mer était si calme… Comment imaginer qu'à cet endroit, à une profondeur sûrement inimaginable, vivait un monstre gigantesque ? Comment imaginer que des courants contraires luttaient sous la surface, rendant la traversée de ce lieu on ne peut plus dangereuse pour quelqu'un de non averti ?
Alors que le soleil descendait vers l'horizon, ils arpentèrent un peu l'île, croisant quelques sorciers bourrus, entourés de lunettes astronomiques, d'astrolabes et de cartes du ciel. Asteria ne put s'empêcher de regarder leur matériel avec envie. Elle qui était passionnée d'astronomie, mais qui ne la pratiquait que chez elle, elle regrettait un peu de ne pas avoir apporté ses équipements…
Le crépuscule était tombé lorsqu'Eirik la prit un peu à part, sous prétexte de lui montrer une fleur rare qui n'intéressait pas Drago. Penchés vers le sol, Eirik souffla alors :
― Asteria, je dois vous dire… La première lune d'automne est une lune spéciale. Elle attire des forces sombres…
― Eirik, qu'est-ce que vous nous cachez ? l'interrompit-elle sèchement, toujours à voix basse.
― Rien que Daphné ne savait déjà, répondit-il. Elle était parfaitement consciente de l'endroit et de la période à laquelle elle voulait venir. Elle voulait venir ici pour vous. Et vous comprendrez sous peu pourquoi. Il n'y a que sous cette lune que certaines choses se produisent… Que les légendes deviennent réalité…
― Les aurores boréales vous voulez dire ? Je croyais qu'il y en avait presque tout le temps de septembre à mars…
Eirik secoua la tête en signe de dénégation. Il ne parlait pas des aurores boréales ? Asteria ne comprenait plus rien, mais elle se promit de rester particulièrement attentive cette nuit-là. Des forces sombres… Un frisson la parcourut et elle se releva.
― Vous n'avez rien à craindre, vous le saurez très vite, dit doucement Eirik en lui pressant l'épaule.
Elle acquiesça avec un sourire qu'elle essaya de rendre convaincant. Drago les rejoignit, et elle tâcha de cacher son anxiété. Il la fixa un peu trop longtemps, elle sut qu'il n'était pas dupe mais il ne dit rien.
― Bien… je vais vous laisser, dit Eirik. La nuit est bientôt tombée, et je vois que d'autres sorciers sont venus pour voir les lumières de la première lune d'automne.
En effet, au cours de l'après-midi, ils avaient entendu au moins quatre nouvelles arrivées de Portoloins, mais Eirik les avait emmenés à un endroit de l'île où les touristes n'allaient jamais, et qui offrait une vue magnifique sur le maelstrom, sur lequel se reflèteraient les aurores.
― Merci beaucoup pour nous avoir guidés toute cette journée, dit chaleureusement Asteria. C'est plus que nous ne pouvions espérer.
Drago acquiesça, un peu plus détendu. L'absence de bestioles infernales sur l'île avait eu raison en partie de sa froideur à l'égard d'Eirik. Il lui serra amicalement la main et Asteria le prit dans ses bras.
― Je suis désolée de ne pas vous avoir prévenu pour Daphné, murmura-t-elle. Je n'avais aucune idée de sa correspondance avec vous. Elle avait plus de secrets que je ne le pensais.
― Elle ne voulait pas en parler, à cause de vos parents, ils n'auraient jamais accepté. J'ai eu la chance de la connaître dans ses lettres… et de vous connaître aussi.
Il la relâcha et leur adressa un dernier signe de la main avant de redescendre vers le point d'arrivée des Portoloins. Drago resserra la cape de fourrure d'Asteria autour d'elle et l'embrassa.
― Tu me caches quelque chose, dit-il avec un froncement de sourcils soucieux.
― Oui, mais je ne suis même pas sûre de savoir quoi moi-même, répondit-elle, le regard vague.
La nuit était totalement tombée. Isolés sur leur point d'observation, ils n'entendaient que le murmure du vent et le bruit des vagues à la base de l'île. Les autres voyageurs étaient soit vraiment loin d'eux, soit particulièrement silencieux. Les îles de Værøya et de Moskenesøya n'étaient plus que de vagues formes plus sombres au loin, se détachant sur le ciel d'encre. La voûte céleste était d'une telle pureté… Asteria s'était allongée dans l'herbe rase, protégée de l'humidité par sa cape, et ne pouvait détacher son regard des millions d'étoiles qu'elle n'avait jamais vues en Angleterre.
À voix basse, comme si parler tout haut pouvait empêcher les aurores boréales de se montrer, elle décrivit plusieurs constellations à Drago, désignant les lointaines galaxies et les étoiles les plus brillantes.
Le temps passait, mais le ciel restait noir. Asteria s'était assise, les genoux ramenés contre la poitrine, un bras de Drago autour de ses épaules, et elle continuait de fixer le ciel, le coeur battant la chamade. Les êtres de lumière… Ne se montreraient-ils pas, ce soir ? Et s'ils étaient venus pour rien ? Oh bien sûr, ils pourraient revenir la nuit suivante, mais ce ne serait pas pareil. Les paroles d'Eirik retentissaient encore dans son esprit. Des forces sombres… Il n'y a que sous cette lune que certaines choses se produisent…
Et ce fut comme si ses pensées avaient été entendues.
Un bruit sourd retentit, un grondement menaçant. Et l'île se mit à trembler.
― Qu'est-ce qui se passe ?! s'exclama Drago en se levant d'un bond et la serrant contre lui.
Tâchant de garder son équilibre, Asteria sut d'instinct où son regard devait se porter pour avoir la réponse. Là, au milieu du Moskstraumen, la mer tranquille n'était plus. Il n'y avait aucune vague, non. Il n'y avait tout simplement plus de mer. Juste un abîme noir qui venait de s'ouvrir dans un grondement infernal.
― Par tous les dieux… souffla Drago.
Son teint était si blême qu'elle le distinguait dans l'obscurité.
― Où est mon sac ? s'exclama-t-il.
Mais Asteria le retint fermement par le poignet. Son regard ne pouvait se détacher du maelstrom, du gigantesque tourbillon dont le bruit résonnait dans la nuit noire. Comme hypnotisée, elle fixait cette porte de l'enfer, parfaitement consciente de ce qui se tapissait dans les profondeurs.
― Asteria ! Il y a un kraken au fond de ce tourbillon ! s'écria Drago. « Il ne sort que rarement », tu parles, je savais que ça finirait mal, je le savais…
― Drago, arrête.
Elle-même fut étonnée par son calme. Quelles raisons avait-elle de ne rien craindre ? Pourquoi était-elle certaine qu'ils pouvaient rester là à observer la bête sortir de son antre, au risque qu'elle cherche à tuer tout ce qui se trouverait à portée de ses gigantesques bras ?
Ses multiples bras.
― Autant qu'il en faudrait pour capturer toutes les étoiles du ciel, murmura-t-elle pour elle-même.
Elle resserra sa prise sur le poignet de Drago qui la considérait maintenant avec beaucoup d'inquiétude. Mais il n'avait aucun souci à se faire. Elle avait compris. Elle venait subitement de comprendre pourquoi Daphné avait voulu l'emmener ici. Et elle savait ce qui allait se produire sous peu…
À peine l'eut-elle pensé que le ciel s'embrasa. Sous ses yeux ébahis, les êtres de lumière apparurent. Olaf l'avait dit, si c'était des êtres de lumière qu'elle voulait voir, alors c'était ce qu'elle verrait. Et elle les vit. Les lumières vertes et bleutées inondant le ciel, se reflétant dans la mer. Ces géants guerriers dont la clarté repousserait l'ombre au fond de son antre. Ces protecteurs, dont l'éclat ne faiblissait pas. Ils dansaient dans le ciel, dans une ronde infinie.
La main de Drago se glissa dans la sienne, son regard rivé vers le ciel, tout comme elle. Il semblait à court de mots, les yeux écarquillés face à ce spectacle extraordinaire. Le conte qui avait bercé l'enfance d'Asteria prenait corps devant elle. Toutes les légendes ont un fond de vérité…
Plus les lueurs grandissaient dans le ciel, plus le tourbillon faiblissait. Asteria en observait le centre, elle crut voir s'agiter un tentacule, elle crut entendre un vagissement rageur, mais avant que le kraken puisse sortir de son antre, la mer reprit ses droits. Le maelstrom redevint en quelques secondes cette étendue de mer calme, semblable à un lac. Le bruit cessa, il n'y eut bientôt plus que sa propre respiration qui résonna à ses oreilles. Le vent, la mer, tout paraissait si lointain…
Seuls demeuraient les géants de lumière, dont la danse semblait ne plus vouloir finir. Elle crut que jamais ses yeux ne pourraient se repaître de ce spectacle. Que s'ils disparaissaient, elle perdrait la vue, car alors rien au monde ne serait jamais si beau…
Mais la main de Drago dans la sienne la ramena à la réalité. Elle détacha ses yeux du ciel et croisa son regard. C'était elle qu'il regardait, pas le ciel. Elle. Comme si elle était la plus belle chose qui lui eût été donné de voir.
― Je t'aime, dit-il dans un souffle.
Alors Asteria se jeta à son cou et l'embrassa avec toute la force de son amour. Sous ses paupières closes, elle voyait danser les lumières, et tout prenait sens dans son esprit. Voilà pourquoi Daphné avait voulu l'emmener ici, à cette date précise. Pour lui montrer le spectacle de l'ombre vaincue par la lumière, la seule nuit de l'année où le kraken remontait des profondeurs. Pour prouver à la jeune femme perdue qu'elle était trois ans auparavant que les ténèbres ne duraient pas, que le conte n'était pas une simple histoire. Pour lui expliquer ce que l'orphelin avait compris.
Elle ne put empêcher ses larmes de couler, en serrant Drago contre elle. Elle pleura pour Daphné, pour ce spectacle qu'elle ne verrait jamais, mais qu'elle avait voulu offrir à sa petite soeur. Elle pleura pour le bonheur qu'elle éprouvait malgré tout à être là, dans les bras de Drago, une main posée sur son ventre où grandissait leur enfant à naître.
Car elle savait à présent… Et à l'image de l'orphelin, jamais plus elle n'oublierait.
Que les plus profondes ténèbres peuvent être anéanties par la simple lueur vacillante d'un espoir.
Que l'on peut trouver le bonheur même dans les moments les plus sombres… Il suffit de se souvenir d'allumer la lumière.
Note de fin : Traduction des phrases en norvégien :
*Souviens-toi, elle est enceinte, je ne veux pas qu'elle soit blessée. Ni lui.
*Ne t'inquiète pas. Il n'y a pas de danger. Tu sais pourquoi Daphné voulait venir ici. Elle savait pour... la bête.
*C'est une mauvaise idée...
*Tout ira bien. La première lune d'automne... Tu sais ce que ça signifie.
Le Moskstraumen existe réellement (mais sans kraken à l'intérieur hein, enfin je crois...), apparemment c'est très fun de faire du kayak dessus, le danger tout ça tout ça, euh même pour mille euros on ne m'y traînera pas hein... (pour un million j'dis pas). Et puis donc j'ai imaginé que le kraken ne se montre qu'à l'équinoxe d'automne, et que ne supportant pas la lumière, dès que les aurores boréales apparaissent il retourne se cacher parce que merci bien, être agressé comme ça dès qu'on sort de chez soi, c'est vraiment charmant. Et c'est ce phénomène qui a inspiré le conte, qui fait se dérouler la scène en pleine nuit polaire pour le côté dramatique.
L'île de Mosken existe réellement, elle n'est pas habitée, et elle a servi pendant longtemps aux bergers à faire paître leurs moutons pendant l'été, aujourd'hui on va pas se mentir il doit rester trois pauvres brins d'herbe, y a plus grand chose à boulotter pour les pauvres moutons...
Et le fjord couvert d'écume, il existe aussi, en tout cas il existait lors de la prise de vue de Google Earth que j'ai consultée pour l'île de Moskensoya, j'ai cru que c'était une plage, je me suis dit que ça avait l'air drôlement sympa, ce sable blanc et tout... et en zoomant, ah ben non c'est de l'écume, on va éviter d'aller s'allonger dessus hein...
Ah oui, et puis bien sûr, copyright Dumbledore pour la dernière phrase qui m'est venue au moment d'écrire ce dernier paragraphe, parce que je trouve cette phrase magnifique, merci le 3e film pour nous l'avoir offerte !
J'espère que ça vous a plu en tout cas, merci d'avoir lu, et n'hésitez pas à commenter :)
