Holà holà à vous, lecteurs et lectrices du jour et du soir !

Avant de partir dans le blabla superflu, j'vous souhaite que l'année 2014 soit des plus fleurissantes ! Pour ma part j'ai fait ma danse de la blonde pour qu'ça soit le cas ; on verra bien si ça payera...

Mon piaillement va pour une fois se réduire à deux choses : merci à ceux qui comptent suivre ce projet d'écriture et, bonne lecture à vous !


1

Un vide sonore ondulait.

L'écho du son mourrait dans l'instant. Ses ondes, d'ordinaire mugissantes, ne perçaient pas les murs ventrus. Chacune d'entre elle percutait de plein fouet la matière boisée et chutait, assommée. Dans l'air une dictature du non bruit circulait ; la pièce était internée dans une cage muette. De l'autre côté pourtant un chaos harassant bondissait. Quelques piteux mètres dissociaient la mélodie existante de celle absente. Aucune ne pouvait effleurer ni engloutir son contraire. Elles jouissaient de leur(s) seul(s) territoire(s), souveraines. Une poignardait l'espace de sons inanimés tandis que l'autre, déjantée, pianotait des notes biscornues et rugissantes. Toutes deux s'engluaient dans l'extrême.

Ici, l'horlogerie n'était qu'une plaque de glace ; fondante, coulant le long du mobilier. Évaporée, l'aiguille du temps. Son empreinte ne marquait sans aucune façon. Il y avait comme un arrêt du cri et de l'avenir. S'y confectionnait plutôt un ailleurs à part, dénué de l'exubérance humaine. Plus d'artifice. Juste le réel, brut et matériel. Cette pièce tapissait une image d'isolé(e)s, d'exilé(e)s. Une fois entré(e), cette omerta avalait d'une bouchée les parasites de l'existence. Plus de raison, de sentiments. Corps et esprit se déconnectaient du dehors civilisé. Ne demeurait plus que ce calme olympien et si enveloppant. Ainsi les pensées dérivaient dans un vide sidéral, sans vertige ni folie. Une cuisante sensation embrochait alors la chair, libérant au sein de l'hémoglobine ce doux nectar qu'on appelait bien-être.

Emmêler conscience et inconscience par la rêverie, telle était l'écrue de cette salle. Construire un cocon personnel. Inciter au repos moelleux. Souffler la tranquillité ; quelques fonctionnalités façonnées selon l'humeur du moment. Les meubles, représentés par une armoire aux teints vieillissants et par un bureau taillé dans du marbre épais n'étaient qu'ennuyante modalité. Seul le lit ainsi que son inhérent acolyte l'oreiller généraient cette délicieuse sensation de sommeil. Parfois même, cet état d'abandon était si envahissant que l'évasion mentale s'effectuait. Un éclairage, gisant près du chevet, crevait l'obscurité du jour d'une luminescence livide. Lorsque sa lumière artificielle ne jouait plus son rôle, la pièce pouvait alors compter sur la chaude et naturelle transparence du soleil. Ce dernier actuellement prenait le relais et y délivrait son rayon matinal.

Bien qu'elle abordait un air usuel, cette chambre au mur de chêne insufflait à celui ou celle y pénétrant un rare instant de paix intérieure. Cet attrait si recherché lui valut de nombreuses visites. Quelques unes seulement étaient régulières tandis que les autres relevaient de l'occasionnel. En fin de compte elle n'était que lieu de dépannage, soumise à la fugacité des envies. Il eut cependant un individu qui prit possession de cet endroit. Comme beaucoup, au début, ce lieu n'avait aucune appartenance personnelle ; pour tous elle se devait d'être. Qu'importait de dormir ici ou ailleurs. Il n'y avait guère d'affects déroulés, juste une désaffection portée à son égard. Pourtant la donne changea, pour lui. La venue ne fut plus programmée mais spontanée. Des repères s'apposèrent. Une certaine familiarité naquit. Des habitudes planèrent. Une lente et invisible attribution se mit en place. Aucun mot ne vagabonda ; l'information se sut sans paroles. Cette chambre était sienne et lui seul y posait pied. Certains virent dans cette attitude non pas que de la grivoiserie mais bien de la servitude à l'état brut. Nombreux se voulant insurgés passèrent outre sa loi et remplirent, pendant plusieurs heures à peine, le logis. Était-ce donc pure insouciance ou véritable crétinerie que d'avoir cru les représailles bénignes, fictives ? Ils goûtèrent à la sauvagerie de l'Homme ; les bleus jonchèrent leur peau suante tandis que la douleur, bouillonnante, se planta tel le dard venimeux d'un frelon dans la chair musculaire. La force, si destructrice et fougueuse des coups marqua aux fers rouges aussi bien les esprits que l'anatomie : plus personne n'osa violer sa tyrannie.

Jusqu'à aujourd'hui.

Sa certitude quant à ne trouver nul être dans sa chambre était si manifeste qu'il entra à l'aveuglette. Quelques pas et le corps échoua de tout son poids sur le matelas. Aucune hésitation ne perla ; le geste fut machinal. L'œil ne crayonnait guère les repères spatiaux qui, depuis longtemps, avaient pris racines dans l'esprit. Les ligaments prirent congés de toute besogne musculaire et plongèrent sans convenance dans l'oisiveté. Maîtrisé, le flux sanguin garnit à la goutte près chaque organe, comblant ainsi leur irrépressible appétit. Inspiration et expiration soulevèrent d'un mouvement alangui, presque imperceptible, la cage thoracique. À nouveau l'ouïe devint sourde tandis que sa compère la vue baigna dans une flaque d'opacité. Quant à la pensée, cette dernière craquela puis périt, gommée.

Il n'y avait plus rien. Une seule et unique chose demeurait : l'oubli, totale, de soi.

« Gajeel-kun. »

Ses pupilles s'ouvrirent, une piqûre violente pénétrant son épiderme ; l'hébétude l'embrocha. Pendant un éphémère instant il considéra cette âpre réalité : son intimité fut percée, sous son nez ; par un incongru enfoiré, par cette répulsive frivolité. Comment avait-il pu baisser sa garde tel un déplorable novice !? Quel con, putain ! L'étonnement se brisa ; il s'écroula avec la même brutalité que son éclosion. Vint le seconder une lave pétante qui brûlait l'hémoglobine ; vipérine fureur qui tambourina dans tout le squelette.

L'expert de l'acier se redressa d'une sournoise lenteur. Une image, aussi endiablée que jouissive, valsa sans démesure dans son esprit : il allait apprendre, à ce miséreux, avec quelle absolue efficacité il savait jouer du poing.

Il se retourna tandis que son regard se mêla à l'encre bleutée de sa future victime ; la lueur si hostile de l'orbe disparut. Une indécelable et pourtant tangible surprise nimba le faciès glacé du mage asocial. Devenu pantin de l'animosité, le dragon slayer ne reconnut cette voix bombée d'une familiarité qu'il ne serait oubliée de sitôt.

« Qu'est-ce tu fous ici ? »

Bien que le ton dénotait une certaine retenue, toujours une résonance d'insolence y vibrait. Cette austérité ne fit guère sourciller l'invité(e). Les prunelles respiraient la placidité. Nulle trace d'embarras n'entourait la pâleur des traits. Pas même d'angoisse ne filtrait par-delà l'attitude ; un calme des plus naturels suintait. D'ordinaire ceux titillant chez lui une si rutilante colère ne se paraient guère d'un masque aussi posé. Au contraire, une crainte ascendante et dévorante perlait de tout bord. Or devant lui une tranquillité de l'agir s'exhibait en toute impunité ; il n'en fit rien.

« Jubia a une faveur à te demander. »

Muette, la bouche du jeune homme ne déversa pas la moindre remarque. Une pointe de curiosité fissura cependant l'expression du marginal. L'annonce de l'ex Phantom Lord fut pour le moins impromptue. Ce froid mutisme incita par ailleurs cette dernière à dégorger sa requête.

« Pourrais-tu... éloigner Natsu-san et Happy de la guilde pendant quelques heures ? »

Un vermillon piqua les pommettes. Dans le ton un soupçon de gêne voletait. Fendillée, cette fraîche maîtrise de soi. Gajeel n'y prêta toutefois aucune attention ; l'intérêt voguait bien ailleurs. Les vocables rendirent des plus confondus le dragon slayer qui, cette fois-ci, ne camoufla guère sa confusion : sourcils et traits ainsi courbés, l'air hagard paradait en toute liberté.

Nombreuses lettres, toutes aussi baroques et soudaines les unes que les autres que Jubia Loxar le lui avait crachées. Il ne comptait d'ailleurs plus ces jours d'une autre lune où cette femme de l'eau débarquait, placide au possible puis lui balançait, toujours aussi à l'aise, ce genre de phrases inopinées, voire certaines fois totalement hors contexte. Cette manière d'être et d'agir lui parut des plus superflues et harassantes, au début. À plusieurs reprises il avait ignoré ou rejeté avec la délicatesse qu'était sienne toutes demandes de sa compère. Et quand inébranlable était l'obstination, le craquage de nerfs explosait, torrentueux. Un bénin échange pouvait déboucher sur une joute verbale aussi enflammée que musclée. Ni l'un ni l'autre n'en démordait, véritable chieuse qu'elle était à ne jamais lâcher l'affaire. Au départ, leur rapport fut des plus houleux : l'exaspération fusait des deux côtés alors que les poings blanchissaient à défaut de libérer une hargne qui démangeait. Puis, à mesure des missions et des collaborations forcées, le caractère déglingué de la bleutée ne l'importuna plus. Être son partenaire ne fut plus éprouvé comme une corvée. L'ennui tout comme l'indifférence s'évaporèrent. À la place une indolente et naturelle complicité bourgeonna. Certains attraits voltigeaient cependant dans l'air mouvant de l'incompréhension. Malgré les années à découvrir l'autre, toujours quelques gouttes de la personnalité filaient. Cette éternelle giclée d'imprévisibilité jaillissait ; comme maintenant. Maintes fois les mots de l'amoureuse lancèrent sur lui un sens des paroles pour le moins fougueux. L'habitude, enroulée depuis un temps avéré, ne jugulait guère l'intrinsèque décontenance de Jubia Loxar. Même lui, surtout lui, pourtant son premier acolyte lors de leur noir passé des Phantom Lord ne parvenait guère à saisir ses pensées ou à anticiper ses actions.

« Et pourquoi tu veux qu'je sorte l'attardé et sa peluche qui couine ? »

L'ennui, palpable, défilait tout à son aise dans les billes onyx, un brin d'incompréhension paraissant. Tout l'inverse de son ancienne coéquipière qui, elle, barbotait dans une délicieuse marre de gaucherie. Sa timidité maladive revenait au galop. Peu de temps celle manipulant les flots put jouir d'une emprise despotique sur l'émotion. Assurés et fermes ses traits avaient transpirés. L'apparence s'était gorgée de certitudes pensées inflexibles. Quelle naïveté de croire, ne serait-ce qu'un piètre instant, les bégaiements crevés, le teint coquelicot estompé, l'hésitation orale coupée. Déguiser sa personnalité demeurait chose ardue. Elle le savait, pourtant, qu'on ne pouvait rayer d'un trait aussi net les quelques composants de soi. Aussi têtue qu'un âne, la mère pluviale l'était sans conteste. Par cette obstination, l'appréhension quant à se glisser en douce dans l'intimité couvée du mage ne l'empoigna guère. Elle ne fut d'ailleurs pas plus douteuse ou craintive à dérouler l'explication réclamée.

« Parce que Jubia désire faire une mission avec Grey-sama. »

Bien qu'absents étaient les bafouillages, un rouge aussi mûr que des cerises colorait les joues de la bleutée. Gajeel, lui, embrassa cette dernière d'une œillade grossière. Cette fois-ci il n'y eut pas un gramme de surprise, seule une authentique lassitude dessina ses traits étirés. Quoi d'autre que ce semi-nudiste de Fullbuster pour insuffler à l'amoureuse une motivation aussi affirmée ? Question à la con dont la réponse coulait de source. La raison de sa requête était si prévisible, voire d'une terrible normalité que l'expert du fer en fut des plus blasés.

« Et ? J'vois pas en quoi t'as besoin qu'j'aille éloigner l'autre gland, proclama le fils de Metallicana, le sourcil arqué.

— Jubia veut mettre toutes les chances de son côté pour que maître Grey accepte de partir avec elle. »

La tonalité tombait dans l'espérance tandis que l'œil s'emmitouflait dans une épaisse couverture de détermination. Une foi clouée dans la tête et rien d'autre. Chaque action ou geste toujours cheminait vers cette résolution sculptée avec tant d'ardeur, tant d'affects. Rares se trouvaient les jours où le but projeté n'était pas atteint. L'abandon, l'invocatrice de la pluie ne le goûtait pas. Qu'importait si les racines de l'ambition semblaient idylliques. Le jugement, ficelé dans l'inapparent, restait distant, sans impact ni sensibilité. Seule existait cette insatiable soif de croire en ses propres désirs. Aveugle et butée était sa croyance ; jamais elle ne lâchait prise ou ne reculait. Une réelle fragilité néanmoins jonchait cette confiance : la souche de ces convictions, l'émotion, si instable et impondérable. Lors de leurs premières missions, Gajeel Redfox jaugeait ce type d'attitude infiniment puérile. Rien n'était plus inutile et pathétique que de vivre au gré des sentiments. Quel intérêt d'être le pantin et non le marionnettiste ? Pour lui l'émotivité marquait la faiblesse. Il y voyait une sorte de servitude incessante qui régissait corps et esprit. Noyée par sa conscience indomptable, la mage d'eau puait la naïveté, la moralité, l'humanité ; tout ce qu'il détestait. Or ils restèrent longtemps partenaires. Bien qu'elle était son absolu contraire, l'experte des océans fut la première à fendiller son miroir de glace. Fissures qu'elle seule parvenait à créer. Plus encore, leur relation s'éparpilla dans la camaraderie. Aucun ne s'en rendit véritablement compte. Cela s'édifia avec lenteur.

L'ombre d'un sourire flotta sur ses lèvres masculines.

Sans une once de considération la jeune femme lui prouva la force vertigineuse que pouvait éveiller le ressenti. Lui qui depuis de nombreuses saisons l'avait emmuré y prit peu à peu goût. Son opinion préconçue s'émietta : l'affectivité ne suait plus l'inutilité mais la puissance ; terrifiante et fulgurante puissance. Oui, Jubia Loxar restait une irrévocable emmerdeuse qui, par sa singulière niaiserie, tissa avec lui l'insensible des liens nouveaux et vigoureux ; elle lui fit découvrir l'amitié.

Première et véritable amitié. Qui avait du sens. Une existence.

« C'est d'accord. »

Brute et tranchante réponse. Quelque chose de plus déroutant frappa cependant : la tonalité, intoxiquée de sincérité. Pas un écho d'insolence ni de nonchalance ne transpira à travers les cordes vocales. La mage élémentaire ne s'y attendait pas, d'où ce silence traînant et cet air éberlué collé à ses fossettes.

« Vraiment ? finit-elle par bredouiller, la surprise quelque peu radoucie.

— M'oblige pas à m'répéter. »

Il la perça d'un regard spartiate puis se détourna, le pas lent. Un œil gratifiant le suivit. La reconnaissance résonnait sans verbe. Aucun mot ne coula ; il n'y en avait nul besoin. Ce lien, tressé avec une certaine longévité, leur permettait de percevoir le ressenti de l'autre. Derrière le silence des syllabes ils y devinaient la pluie émotive qui s'abattait. Cette perception qui demeurait pour eux inconsciente reflétait leur attache, réelle et persistante.

L'écho de la marche se tut. Le féru de l'acier se planta à l'embrasure de la porte.

Quelques secondes voltigèrent dans l'air flegme et doux de la pièce.

« Tu m'en dois une. »

Note monocorde résonnant. Un instant le bruit fuit, vrombit puis périt. L'acoustique endormie, la plénitude s'égoutta. À travers y serpentait ce précieux sentiment de complicité.

Puis le pas reprit ; Gajeel sortit.

Sur le visage de la jeune femme la joie apposa sa marque. Les lèvres, dégrafées, dessinèrent la courbe du triomphe.

Cette assurance dont elle s'était vêtue maquillait un doute indigeste. Derrière la demande ligotée de maîtrise fourmillait l'appréhension : rejet ou consentement ? Pas une fois la pensée ne prit partie, toujours la balance demeura figée dans l'incertitude. Comment savoir quelle réponse le spécialiste du fer formulerait ? Bien qu'il était son coéquipier de longue date, le fils de Métalicanna dégoulinait d'imprévisibilité. Impétuosité et sauvagerie moulaient sa personnalité. Rendre service ne faisait guère partie des mœurs du cloué de la peau. Pour son unique compte celui-ci transpirait. Pourtant, la requête se présenta à lui et à lui seul. Personne d'autre ne fut envisagé, pensé ni appelé. Trop personnelle était cette faveur pour que cette dernière soit livrée à n'importe qui. À quelqu'un de cher et dont une confiance aveugle lui était attachée une telle sollicitation pouvait être donnée. Le dragon slayer représentait ce type de personne aux yeux de l'amoureuse car malgré son caractère trempé d'égocentrisme, Gajeel Redfox demeurait l'unique ami de Jubia Loxar.

Sourire en coin, l'experte aquatique quitta à son tour la chambre. Une averse tonitruante la gifla alors. Plusieurs mélodies d'insultes explosèrent. Des beuglements, semblables à ceux poussés par des animaux égorgés, terrassèrent les tympans. Un bourdonnement de plaintes étouffées vint compléter ce tourbillon si exaltant d'harmonie. L'organe vocal devint un véritable instrument de torture à ainsi hurler à la mort, à ainsi vomir toutes sortes d'avanies, à ainsi brailler à tue-tête aussi faussement qu'une casserole rouillée. De ce brouhaha n'en résultat qu'une cuisante constatation : quel pouvoir délicieux et tout du moins prodigieux que revêtait l'isolation acoustique. Grâce à la masse bedonnante du mur, deux contraires cohabitaient à côté sans que l'un n'entre par effraction chez l'autre. Chacun restait à sa place dans ce territoire consciencieusement délimité. Un formidable équilibre régnait ; l'égalité perdurait. Dans l'isoloir sonore il n'eut aucune fuite de la part du voisin pourtant si tapageur. Délicieux était cet espace qui, vide de vie, séquestrait l'âme dans la quiétude. Pas un instant l'imaginaire crut que tout près pourtant gisait un raffut du diable. Glisser d'une paix si délassante à la clameur perforante du son violentait.

Au fond, ce n'était pas tant cette folie des phonèmes qui agressait mais bien la démesure du chant qui ne composait guère en solitaire cette musique éclopée puisque l'accompagnait un partenaire, les poings qui, tous, dessinaient un mouvement spécifique : ravageur, anticipé, brusque, implacable, fragile, irréfléchi, contrôlé, impatient, primitif. Les coups pleuvaient et s'encaissaient. À la chaîne les crochets du droit et du gauche décrochaient quelques dents puis marquaient d'une teinte violacée ou bleutée des hématomes.

Un cri guttural surgit. Un corps coloré bondit. Un mage amoché s'étendit.

Terrifiante cacophonie qui éclatait au sein de cette guilde d'aliénés. La première fois, l'œil restait pour le moins pantois face à une bestialité aussi naturelle. Jubia, elle, fut percutée non pas par cette outrancière trivialité mais surtout par le peu de considération versée à celle-ci. À Fairy Tail, de tels accrochages respiraient la normalité. Chaque jour la ritournelle se jouait. Les combats rugissaient, forcenés. Outre les armes brutes de l'anatomie, il y avait le verre cristallin et coupant des bouteilles à l'arôme alcoolique, la nourriture qui au lieu d'être engloutie servait de munitions à catapulte, la magie affluente détraquant les sens ou encore les débris des matières boisées. L'état de la bâtisse jonglait selon les courbes excentriques et parfois irrationnelles de l'humeur. Il en allait de même pour les membres qui en toute fantaisie se refaisaient le portrait. Les dégâts pouvaient atteindre des degrés jusque-là insoupçonnés. S'accommoder à une pareille extravagance exigeait à n'en pas douter d'un temps minuté et étendu. Or, il en fut tout autre pour la sentimentale qui adhéra avec une singulière spontanéité à cette sauvagerie hors norme. Mieux encore, il lui arrivait d'y participer et ce tout à fait inconsciemment : le geste partait, impulsif. Une fois le mouvement lâché, l'arrêt devenait presque impossible. La répétition, indocile, polissait cette délicieuse sensation d'adrénaline ; doucement mais sûrement l'addiction pondait.

Aujourd'hui pourtant la femme pluie n'y prendrait part. Une tâche beaucoup plus importante l'attendait.

Ses billes à l'encre de chine scrutèrent la foule disloquée. Le regard ricocha sur de nombreux visages avant de s'arrêter sur celui recherché. Elle avança, résolue. Tout autour une avalanche de secousses tombait. Des jurons de toute part déroulaient une musicalité raffinée. Aux pieds gisait un tas désordonné de mages ivres ou défigurés, au choix. En plus de devoir enjamber des corps entassés, elle dut aussi jouer du coude pour se frayer un chemin. L'esquive souvent de mise ne fut malgré tout pas toujours efficace ; parfois la pareille se devait d'être rendue. Un décousu parcourt du combattant que devenait sa traversée.

« LÂCHE-MOI ENFOIRÉ ! »

Inquisiteur, l'œil couleur ardoise pointa en direction du carnage auditif. Un sourire, de connivence, pondit lorsque Jubia vit le goulu de l'acier traîner tel un vieux sac défraîchi l'intrépide flamant rose, un Happy et un Lily railleurs sur ses talons. Quelle folklorique image que de voir Natsu Dragneel onduler et dissoner dans tous les sens, rageur. Immodérée et avide vengeance qui allait être prodiguée par la suite. Pour sûr que le Salamander aura de quoi être occupé, ça ne faisait aucun doute – ce qui satisfit pleinement l'ancien membre des Phantoms.

Son attention se reporta à l'intention première. Facile que de retrouver sa convoitise. Il fallait dire, aussi, que cette dernière avait de quoi se faire remarquer à la vue de son excellent maniement de l'épée et de sa verve impérieuse. L'expression, noircie d'irascibilité, peignait les traits dans une grimace laide. À la rencontre de ce regard, l'épiderme se voyait chevaucher d'un irrépressible frisson d'effroi. D'une violence sans borne les poings éparpillaient cette fougueuse animosité alors que la langue dépliait une lave d'injures. Dans la voix et les gestes un fouet se balançait, inscrivant dans la chair des mages alentours la trace fumante de la soumission. Peu résistait ou combattait. Tous succombaient à ce monstre humain.

Et tout ça pour quoi ?

Un pêché mignon. Ridicule mais ô combien fatidique gourmandise qui avait batifolé dans l'air. L'orbe horrifié de son goûteur avait assisté à sa chute, mortelle. Les yeux n'avaient pu se détourner de cette infernale vision. Ils avaient contemplé, impuissants, la fin fracassante de la friandise tant chérie. Lente et pétrifiante descente. Quelques grains temporels étaient tombés.

Ça avait déchiré, fort, dans le cœur.

Le regard, fasciné d'épouvante, s'était accroché au cadavre décharné de la défunte douceur.

Ça avait bouillonné, fort, dans l'esprit.

Vile ignominie. Perfide infamie.

Ça avait pulsé, fort, dans la cage thoracique.

« Il… il est foutu… irrécupérable… immangeable… Vous… VOUS ALLEZ TOUS PAYER POUR ÇA ! »

La fureur explosa. D'une hargne démentielle le poing boxa. Avec beauté et sauvagerie le sang perla. Sans une once de pitié l'anatomie valsa.

Erza Scarlett rugissait, vengeresse.

Une profonde inspiration perça les poumons ; la détermination se revigora. Une crème parfumée d'assurance s'étala le long du visage laiteux. La marche reprit. La distance qui l'éloignait du colosse fut balayée en toute simplicité : quelques projections d'H2O et le tour était joué.

Elle s'immobilisa.

« Erza-san.

— QUOI !? », se retourna l'interpellée, yeux en furie.

Aussi rouge qu'une écrevisse bien cuite, Titania enfonça sa lueur assassine dans celle fraîchement craintive de la maîtresse des eaux. De nombreuses fois, déjà, la jeune femme avait vu une telle rage embrocher la mage de rang S. Tous savaient comment cela commençait et se terminait. Un terrifiant tableau que c'était tant l'excès gouvernait. Quiconque, dans ces minutes de pure survie, ne souhaitait être aussi proche – qu'elle ne l'était en cet instant – de cette véritable harpie.

Un moment la confiance s'émietta. Sa remplaçante : l'angoisse. Pernicieuse anxiété qui s'injecta dans les veines.

« Er… Erza… j'é… j'étouffe… »

Quoi de plus instinctif quand sous nos yeux un compère, retenu par la gorge, violaçait à vue d'œil.

« La ferme. », somma la guerrière en libérant le prisonnier dans les airs.

Cela avait de quoi glacer les globules.

« Qu'est-ce que tu veux ? »

Quoi de plus rationnel quand un regard aussi noir de dessein s'apposait sur vous.

« Ju-Jubia a des informations qui pourraient t'intéresser, annonça-t-elle d'une sonorité mal assurée.

— Parle, j't'écoute. »

Cela avait de quoi faire accourir la chair de poule.

Cette aura impressionnante qui en toute circonstance picorait la chair. Nul besoin d'effleurer son inestimable gâterie pour bousculer un pareil titan. Un rien suffisait ; pour terrasser, pour terrifier, pour faire plier. Son tempérament écrasait, il ne laissait pas d'échappatoire ou de victoire ; c'était l'unique conquérante. Or Jubia n'abdiqua pas malgré la peur papillonnante qui l'enroulait. Une certaine résistance la mère des giboulées dressa contre cette oppressante intimidation.

Son plan fonctionnerait.

Elle le savait, y croyait dur comme fer.

Une foi. Aveugle. Bornée. Qui s'imposait. Qui se gravait. En elle.

Le doute s'effaçait.

La certitude dominait.

Elle réussirait.

« C'est à propos d'un nouveau pâtisser qui vient d'ouvrir en ville. », affirma cette dernière, ses orbes mirabelles étendis dans ceux rutilants de son interlocutrice.

Quelques mots, seulement, craquelant la menace pesante. Qu'importait si ces derniers s'enroulaient d'une ridicule banalité ; ils faisaient leur effet. Étourdissante réaction que fut le dégonflement soudain de l'oppression. L'atmosphère s'éclaboussait à présent d'une bourrue légèreté, l'épine de l'agressivité retirée. À la place se nicha une lueur de pure goinfrerie et d'envie.

« Continue, somma la reine des fées, un intérêt nouveau inscrit dans sa voix.

— Jubia a entendu dire qu'il faisait des fraisiers à tomber par terre. »

L'annonce figea la Titania, un pique électrique transperçant ses vertèbres. Sur le visage toute empreinte de fiel s'essuya alors que dans le regard une effrayante soif d'avidité naquit. Cisaillée, l'invariable frénésie. Raturée, la couleur rougeoyante du danger. Envolée, l'implacable contrariété.

Les lettres ne furent pas déversées de suite. Un temps certain fut grignoté; pour saisir, pour palper le sens vrai de cette phrase. Fracassante phrase qui secoua non sans violence l'impérieuse mage.

« À… À tomber par terre tu dis ? répéta celle-ci dans un murmure confondu.

— Oui, à tomber par terre Erza-san. »

La voix roucoulait de sincérité. Pas de malice, de mensonge ou autre balourdise n'étincelaient dans la pupille. Plus que sérieuse était celle qui chevauchait les océans. L'incertitude n'avait plus lieu d'être. Mieux, elle détalait, rejetée. L'experte de l'épée ne sourcilla un mouvement ni même ne parla mais tomba dans une bulle isolée, comme retirée du fracas humain. Un flou saisissant l'encercla : les couleurs s'écartaient de la vue, les objets et autres formes arboraient la transparence. L'environ mutait : il s'effaçait, lentement, distinctement, proprement. L'image de la guilde disparaissait. Il n'y avait plus de sang, de cris, de corps. Le sablier du temps se figeait. L'hystérie du son s'estompait.

Il n'y avait plus rien.

Outre ce calme ; ce silence dorlotant qui déportait l'esprit dans l'appétit.

La pensée ne s'accrochait plus qu'à cela : la gourmandise. D'abord un souvenir, entretenu avec soin, apparaissait. Celui-ci confectionnait, élément par élément, la pâtisserie tant affectionnée. Chaque composant défilait avec une lenteur jubilatoire : la crème, si onctueuse, la rougeur pétante des fraises, le glaçage s'entortillant sur lui-même, le sucre vanillé saupoudré en grain, un ou deux copeaux de cacao chutant sur le tas. Déjà une irrépressible sensation de faim montait. Déjà l'imaginaire confectionnait cet envoûtant tourbillon de sapidités. Puis salive et mémoire rappelèrent le goût : tendre et moelleux au moment de croquer, fondant et fruité lors de la mastication, doux et léger en fin de bouchée. Tout bonnement délicieux.

Elle bavait.

À nouveau la mage chevalière voulait déguster, mordre puis enfourner ce trésor gustatif. À nouveau elle voulait s'abandonner corps et âme dans ces affriolants effluves. C'était vital ; ce besoin de gourmandise qu'elle devait assouvir.

Rien d'autre n'importait.

« Où se trouve ce pâtissier ? »

Une sévérité maîtrisée enfournait les mots. La prunelle fixait, décidée. Fervente volonté qui s'exposait.

« Au port Harujion. »

Malgré la cohue harassante qui galopait tout autour d'elle, l'impératrice des interdits de rixes distingua à la sonorité près les dires. Ils vibraient ; dansaient d'une légère et séduisante courbette. C'était presque comme une sorte de caresse excitante, de baisers frissonnants.

Ce n'était qu'à quelque pas, quelques miséreux pas d'ici.

Vingt minutes, tout au plus.

Une course suffirait. Sans la moindre fatigue elle y parviendrait.

Impossible d'y résister, d'y échapper. Maintenant qu'elle savait, la raison se disloquait. À la place l'ardeur du sentiment faisait son nid et en toute hâte se répandait. Esclave du désir, Erza l'était. Pire, le voulait. Pour rien au monde la guerrière n'aurait souhaité ne plus être soumise ni dépendante de ce divin plaisir de gourmandise. Certains pourraient y percevoir une faiblesse de l'esprit or il n'y avait là qu'une action égoïste et imparfaite ; elle l'assumait. Mieux encore : le revendiquait d'une sauvage ténacité. Il fallait voir avec quelle vitesse les gonds sortaient dès que le gâteau était effleuré, blessé ou même touché par quiconque ; une véritable tuerie que cela pouvait engendrer.

Erza Scarlett était une incontestable fanatique du fraisier et jamais, ô grand jamais, cette dernière ignorerait ou refuserait une occasion d'engloutir l'un des sept péchés capitaux.

Et ça, Jubia Loxar l'avait très bien compris.

Aucun remerciement ne fut offert. L'ancienne esclave fixa sa compère de guilde ; regard long et profond qu'elles préservèrent. Puis cet échange silencieux se brisa. Dos à la bleutée, le corps amorça le pas, lent et indistinct. Une étrange placidité entourait la marche. Très vite cependant le rythme joua d'une musique semblable à des notes sifflantes ; ses jambes fusèrent à toute allure. Ses poings partirent à droites et à gauche pour rafistoler quelques mâchoires. Sa voix resta cadenassée tandis que ses yeux brillèrent d'un feu dangereux. Son visage dessina l'inflexible détermination.

Une vraie furie, fonçant droit devant, éjectant dans l'air animal de la lutte tout ce qui se trouvait sur son passage. Rien ne l'arrêta ou ne la stoppa.

Jubia sourit.

Le plan avait marché. Tout coulait. Tout se déroulait.

Une fois encore.

Plus qu'un pion. Un seul et même pion.

À jouer. À manipuler.

Pour réussir, pleinement, parfaitement.

L'orbe dériva.

Il n'y avait plus qu'elle, elle et seulement elle.

Dernier obstacle de son projet.

Qui aura droit à un méticuleux traitement.

Un sourire, malicieux, déroula les lèvres.

Oui, pour Lucy Heartfilia, un tout autre sort était réservé.


Ouais, y a pas grand chose à se mettre sous la dent, je sais MAIS tout vient à qui sait attendre, pas vrai ? Proverbe pourri mais justification quand même – eh toc !

Le chapitre 2 sera livré sous vos yeux – oh oui, quel rime ! – dans environ deux semaines pour le week-end du 17-19 janvier.

Merci en tout cas d'avoir tout lu et peut-être que vos mirettes seront au rendez-vous pour le second jet, qui sait ?

Bonnes semaines à vous, en passant !