Bien le Holà à vous !
J'espère que vous êtes en forme car j'vous envoie du sacré pâté de descriptions... Ce qui me fait un chouïa appréhender vos réactions, soit dit en passant. À plusieurs reprises je me suis tâtée en me demandant s'il fallait enlever des paragraphes mais au final, j'ai tout gardé car j'aime comme c'est. On verra bien ou non si j'ai bien fait :)
Vous le verrez, j'ai mis plusieurs annotations en bas avec notamment des liens web. FFnet efface les points dans les URL donc j'ai mis ces derniers en toutes lettres, vous n'avez "qu'à" les remplacer par des "vrais" points pour avoir le lien. Oui je sais, c'est hyper fastidieux mais j'ai pas trouvé d'autres solutions - si quelqu'un en connait une plus simple, je suis preneuse ! Vous pouvez aussi cliquer sur mon profil et allez directement sur fanfic-fr via le lien que j'ai mis - ça serait peut-être le plus simple à faire. Ou alors, vous vous en balancez, au choix :)
J'ai plus qu'à vous souhaitez une bonne lecture – pour une fois, on fait dans le concis, ça change !
2
Une essence déambulait.
D'une lenteur indistincte, l'agressivité de l'arôme s'étalait. Sans un quelconque malaise elle se fondait dans l'air. Chacun faisait corps avec l'autre, jonglant et bougeant ensemble. Une danse oxygénée et odorante virevoltait. Mélange pénétrant qu'ils formaient. Trop gourmand fut néanmoins le parfum. Égoïste, la gloire se devait d'être à lui et à lui seul. Plus de partage ni de valse à deux ; sa saveur devint plus corsée. Aucune hésitation il n'y avait à gangrener ; l'air suffoquait, dominé. Unique demeura alors la flagrance. Une bouffée, seule, enveloppait les narines d'une senteur entêtante. Forte odeur qui piquait. Brute aussi qu'elle était à débouler en toute hâte dans l'antre olfactif des sens. D'abord étourdi par cette teneur acerbe, délicatement le nerf sensoriel s'entoura d'une douceur familière. L'arôme embaumait tout entier le nez. L'exact parfum cependant restait suspendu. Ainsi un premier et léger reniflement fut fait. Un deuxième puis un troisième durent à leur tour verser des sons émiettés ; pour décortiquer chaque effluve ; pour disséquer chaque graine de senteur ; pour arracher la vérité du goût. Toujours cependant le voile flottait ; rien d'absolu ne venait. Alors un fond obscur envahit l'esprit, la dague luminaire ne perçant plus le tilleul de l'orbe. Les pensées disciplinées, la concentration se déployait tout à son aise. En aide venait la courbure des sourcils tandis que les fibres nasales humaient à n'en plus finir chaque molécule de l'aromate.
Fort mais léger à la fois. Un soupçon d'amertume entremêlé avec une essence grillée. La senteur de la céréale pilée et torréfiée ; l'orge.
Du mugicha (1).
Les pupilles se déplièrent ; un sourire fleurit.
Comment oublier ? Cette odeur d'antan qui traversait le temps. Avec elle accouraient d'indociles sentiments passés. La joie, tumultueuse. Un bien-être, picorant. La tendresse, envoûtante. Un plaisir, partagé. Avec elle une toile de souvenirs se tissait. L'étreinte chatouilleuse d'un corps aimant. Une sensation doucement chaude. Des mots chaleureux bourdonnés. Un rire bon enfant débordant.
L'enfance, câline et insouciante jaillissait.
La jeune femme n'avait qu'à respirer pour replonger ; qu'à effleurer cet ensorcelant arôme pour retrouver ces jours d'un bonheur familial. Rien ne perdait de son détail ; elle se souvenait de ces grains insignifiants qui caressaient sa mémoire. Sa mère, sourire soulevé, la dardant d'un regard complice. Elle, goûtant sans déguster son breuvage bouillonnant. Son regard, fier et satisfait comme jamais, fixé sur le vide impartial que contenait le bol. Sa propre voix, dont les caprices de gourmandises s'exhibaient. Elle, écoutant les sons humides de la pluie mourir. Encore elle, qui sentait cet air trop frais et volage du petit matin lui courber l'échine. Son œil, effrayé et tout à la fois fasciné par ce vent en train de fouetter l'herbe déracinée. Sa crainte du tonnerre hurleur, la poussant à se réfugier dans des bras douillets.
Simple et intime souvenir ; si nostalgique, si lointain. Mais toujours aussi vivant, présent.
D'un mouvement habile et lent, Lucy s'enfonça dans le canapé en quête d'un confort plus prononcé. Son regard s'étendit. Quelques semaines, à peine, que l'invocatrice de la pluie avait déménagé (2) et pourtant cela n'en laissait rien paraître. Un ordre admiratif faisait loi. À leur juste place chaque objet était, comme si le parquet châtaigné les retenait prisonniers. Une impression d'éternité coulait à travers eux. Pas même l'odeur du neuf ne les couvait. Au contraire, ils suaient l'inodore. Il en était de même pour les murs. Une peinture astiquée maculait ces derniers. Aucune tâche ou trace d'usure, rien que des tons propres sur eux. En deux la couleur se composait : le coloris prune recouvrant plafond et partie supérieure des murs, puis la teinte vanillée s'étalant sur la partie basse. Teinture du froid, teinture du chaud. Séparée, chacune gardait pour elle sa personnalité. Le chaud s'isolait dans sa cage chaleureuse tandis que le froid enfermait sa sérénité. Réunis, tous deux partageaient les qualités de l'autre. Ensemble ils se complétaient, ainsi l'harmonie se posait. Quant à l'éclairage, celui-ci jouait avec le naturel et l'artificiel. L'un cependant se démarquait foncièrement de l'autre : des baies vitrées aux contours arrondies s'étendaient. Le poignard solaire transperçait d'une vigoureuse facilité le centre, éparpillant en tous sens ses piques rayonnants. Une sensation chaude et bienfaisante engloutissait alors la pièce dans un puits de lumière contrôlé. Les lampes apportaient un ajustement ou encore un renforcement précis de l'éclairage. Le soleil de midi demeurait roi. Il n'y avait que la grisaille pour disloquer sa maîtrise élogieuse de luisance.
Son œil dévia à sa gauche. Là gisait l'équipement culinaire : plans de travail, réfrigérateur, placards à une porte, gazinière, évier et poubelle. Il était singulier de les voir affublés de ce blanc d'ivoire grignoté par du vert poireau. Tous étaient collés au mur les uns à côté des autres, une ligne parfaite et rectiligne se dessinant. Seule la table, disposée plus en avant et formée de rondeurs se vêtait fièrement d'un marron noisette. Sa matière brute et écorchée abordait quelques traits flétris. Les plusieurs chaises qui la ceinturaient s'affichaient de la même façon, exhibant avec (re)tenue cet air quelque peu aristocratique. Ce côté vieilli s'accordait avec le reste de la pièce, en particulier avec le divers mobilier planté dans le salon. Il y avait ce délicieux sofa dans lequel la mage s'engouffrait sans la moindre résistance. Pour parfaire un peu plus son charme, le jumeau du lit arborait un cuir similaire à la tonalité crépusculaire. En arrière se dressait un lampadaire alors qu'en avant paradait une table basse aux courbes rectangulaires. Composée d'une plaque de verre et de pieds à l'allure beige, le meuble soutenait une orchidée toute jeunette. Sa blancheur immaculée se complaisait avec les pigmentations du parapluie é à gauche du divan, l'accessoire inhérent à l'experte aquatique tenait une position qui accrochait l'œil : la poignée ainsi reposée sur un clou, les baleines, déployées, chutaient vers le bas. Autour du mât la toile se décorait de plusieurs gouttes azur qui chacune reposait sur un fond noir. Trônait juste au bout du bâton une flaque turquoise, symbole d'une pluie trop longtemps écoulée. Quelle curieuse manière d'agencer un tel objet. Indéniablement il y avait ceux qui aimaient et ceux qui détestaient.
Au vue de la grimace peinte sur son joli minois, Lucy était de ceux qui n'appréciaient que peu ce genre de style très décalé. Comme si cela ne suffisait pas, un deuxième parapluie, disposé de ce même mauvais goût se trouvait sur le flanc droit de la porte d'entrée. Contrairement à son compère, ce dernier se tenait debout, appuyé contre le mur. Ses baleines jonglaient en revanche avec deux fresques différentes : des pois lilas et le lit d'un rose solitaire (3). Un peu plus loin, à quelques mètres à peine de l'instrument décoratif, une commode à trois tiroirs traînait sur le côté gauche de l'entrée. Sa matière en bois de chêne lui conférait une beauté d'une époque à présent reculée. Qu'importait si les saisons défilaient à n'en plus s'arrêter, toujours le meuble gardait cet apprêt léger mais constant du passé. Un banal trousseau de clés y traînaillait, languissant d'être à nouveau utilisé. Plus en hauteur, un poil plus sur la gauche, un porte manteau à la peau beige et doté de trois branches nichait sur le mur. Mal à l'aise qu'était ce dernier à être aussi nu, sans vêtement(s) ni accessoire(s) suspendu(s).
Cela surprit la stellaire, cette absence criarde de bleu. Dans son imaginaire, l'habitat de Jubia dégoulinait d'un cobalt suffocant. Partout son empreinte despotique il apposait. Lui seul sautait aux yeux une fois le pied entré. Impossible pour la pupille de ne pas le discerner. Pire, l'orbe s'engloutissait dans ce puits céruléen, captif et captivé. Il ne voyait plus que lui, toujours lui ; seulement lui. À mesure de la contemplation, l'aquarelle devenait presque une sorte de poison. Pensée et réflexion ne se nouaient alors plus qu'à ce bleuet, exécrable et terrible bleu qui tronquait sa nature de couleur pour celle de parasite. Or rien de tout cela n'existait. Tout l'inverse se montrait puisque cette teinte de la voûte céleste n'avait que peu sa présence. Il n'y avait là que purs et démesurés stéréotypes ; qui n'étaient cependant pas à blâmer car, comme beaucoup, la blonde associait ce colorant à la mage comme si, d'une certaine façon, cette dernière était liée à ce dernier. Ils semblaient ne former qu'une attache indissociable l'un de l'autre, qu'un tout. Elle ne se rendait même pas compte de cette union qu'elle faisait entre l'ancien membre des Phantoms et le coloris. C'était automatique, voire normal et presque logique d'accoler comme unique et seule couleur le trouble turquin de l'océan à Jubia Loxar, femme de la pluie.
Les prunelles qui jusque là n'avaient fait qu'effleurer de l'œil le mobilier s'arrêtèrent plus longuement sur l'un d'entre eux. L'attention doubla de volume. Mieux, l'intérêt bondit. Avide de curiosité, Lucy s'extirpa de sa position avachie, fit quelques pas vers sa droite puis s'immobilisa devant une éloquente étagère. Sa tenue vêtait le vernis vif et puissant du fer. De suite l'écrivain en herbe vit sa particularité : la forme, semblable à celle du morpion. En effet, il y avait trois rangées distinctes qui chacune se découpait en trois carrés. Sur la première ligne, dans la case de gauche, une boîte aux molécules boisées s'ouvrait en grand à la vue de tous. Une peinture ténébreuse l'enrobait tandis qu'un ruban de soie déroulait autour d'elle son lit de vin. De nombreux outils débordaient tels une épingle, un mètre ruban, des fils à coudre, un coussin de tailleur ou encore un ciseau. La case du milieu regroupait également l'un des plus incontournables instrument de la couture : le dé à coudre. Seulement, sa fonction d'usage avait subi une importante déviance : aussi dodu qu'un poing, il était pur objet de décoration. L'utilité envolée, il ne demeurait plus que l'apparence. Celle-ci prenait d'ailleurs forme par ce tissu aux pois olive qui l'habillait. Deux autres affichaient eux aussi leur fier apparat : l'un s'accoutrait d'un tissu de lin orné de coquelicots alors que l'autre défilait avec un jean écorché. La dernière case explosait de vide, ce même vide qui se retrouvait sur chaque planche. Tout en bas, la troisième et dernière rangée dévoilait sur ses deux extrémités une poupée Teru teru bôzu cousue main ainsi que deux pots en verre. Dans ces derniers s'entassait un arc-en-ciel de boutons. Quant à la ligne du milieu, le flanc tout à gauche était habité par un porte-clés à l'effigie d'un parapluie. Rien de spécial ne le distinguait outre ce teint abricot qui s'unissait joliment bien avec l'acier de l'étagère.
Contemplant avec sourire chaque bibelot, l'acolyte du cracheur de feu fronça tout à coup les sourcils. Comment n'avait-elle pas remarqué ? Cet objet des plus singuliers. Ses jambes l'avancèrent de plus près. La pupille le détailla sous toutes ses coutures. Un grain d'incompréhension se reflétait dans ce regard médusé. Elle ne comprenait pas ; pourquoi ne l'avait-elle pas vu ? Ce n'était pourtant pas quelque chose d'anodin ; du tout. Jamais encore ses perles de sauge n'eurent l'occasion d'en contempler. Peu de personnes, aussi, en possédait. Quoi de plus normal. La magie déversait une vague déferlante de force. À côté il ne semblait n'être qu'un misérable jouet. Qui coupait. Qui tranchait malgré tout et qui se trouvait ici, chez Jubia Loxar, une mage dont la vigueur bousculait. Pour quoi ? Avoir pareil objet alors que le besoin n'existait pas. Quelle utilité ? Si celle-ci n'avait pas lieu d'être.
Les questions, harassantes, martelaient en tout sens. Impossible de les freiner ou de les endiguer tout entière. La curiosité était trop gloutonne. Le trouble, lui, trop présent pour essuyer cette expression sérieuse inscrite sur le visage. Une soif de savoir, de sentir, de palper l'objet la poignardait. Toucher ce bleu marin qui reluisait avec férocité. Effleurer la gravure en or si sauvage et animal incrustée sur ce fourreau. Empoigner cette garde qui une fois en main semblait injecter une addictive sensation de puissance. Ces courbes étaient une invitation à la caresse, à la possession. Et Lucy n'y résista pas.
Lentement, sûrement et rigoureusement la main pointa en sa direction.
Elle le frôla du bout des doigts ; l'excitation gonfla.
« C'est un kaiken (4). »
Le geste se figea, la tête se retourna.
À quelques mètres, près de la table de verre, l'amoureuse du naturiste déposait le plateau du breuvage. Rien ne manquait : théière, cuillères, tasses, sucres en morceaux et friandises chocolatées. Prendre le thé ne semblait guère n'être que formalités. Un goût du partage s'y ressentait. Ce n'était pas seulement boire mais apprécier un moment de convivialité. Un soin réel la jeune femme y portait. Il n'y avait qu'à voir la matière de qualité des récipients : une théière modelée en terre cuite, des tasses en porcelaine ornées de parures, de l'argenterie vieillissante mais reluisante ainsi que des confiseries de tout genre qui n'animaient qu'appétence. Jubia savait recevoir, nul doute là-dessus.
La détentrice des clés reporta sa surveillance vers la source de ses interrogations. À nouveau la prunelle déposa son regard sur l'insolite objet. Un nom ce dernier détenait ; kaiken. Lucy plissa les cils. Ce n'était que des lettres emboîtées. La sonorité elle-même demeurait creuse, vide de tout sens. Ça lui faisait une belle jambe, oui, que ce machin se prénommait kaiken. Ça n'expliquait rien du tout. Ni sur l'utilité de cet « outil » et encore moins sur le pourquoi de sa présence ici. Trop de mystères voletaient pour que sa curiosité notoire laisse passer ça. Pas question d'en rester là, sur un foutu nom qui ne voulait en soit rien dire.
Résolue comme jamais, la mage céleste enfonça ses perles de miel dans celles de l'amoureuse.
« Et c'est quoi au juste un kaiken ? formula celle-ci, un intérêt prononcé pour le dernier mot.
— C'est une sorte de poignard que l'on dissimule dans les vêtements. »
La réponse, neutre dans sa tonalité, apporta quelques grammes de satisfaction. Le flou sur la fonction avait été délivré. Intéressant mais pas suffisant. Le manque était grand, trop grand encore pour mettre sous silence la parole. Elle en voulait plus ; encore plus.
Alors que la propriétaire des lieux achevait de verser la liqueur délicieusement odorante, Lucy libéra en toute impunité son avidité.
« Il t'appartient ? enchaîna-t-elle, le ton toujours aussi fouineur.
— En partie, oui. », déclara l'experte aquatique sans lui adresser une quelconque attention.
Une enveloppante fumée s'échappait du bouillon liquoreux. Dans l'air se propageait l'effluve agréable de l'orge grillée. À sa guise le parfum entrait puis sortait des narines en y déposant sa marque olfactive. Douce senteur qui cajolait le nez. Assise au bord de son divan, Jubia humait, délassée. Le temps était pris. Ainsi le plaisir, lent et modéré, existait. Plaisir à sentir sans goinfrerie la saveur. À la suite de l'odorat secondait le goût. Brûlante et amère gorgée qui coulait le long du larynx alors que les lèvres faisaient tempêtes.
Un discret silence bourgeonna.
L'une buvait, l'autre observait sans véritablement regarder. Ailleurs se déportait la réflexion. Chaque réplique attisait l'indiscrétion. Était-ce par énigme que la bouche remuait ? Pour la constellationniste, cela en avait tout l'air. Les réponses s'effaçaient derrière les éternelles questions qui s'ajoutaient. Chaque nouvelle information faisait émerger une autre intrigue. Pourquoi un tel jeu de détournement et de fuite ? Des secrets la femme de la pluie couvait. Aucun doute ou incertitude il y avait à avoir là-dessus. Certes sa compère de guilde délivrait des explications mais ces dernières s'habillaient d'un voile. Derrière quelque chose s'y tenait, s'y trouvait.
« En partie ? Qu'est-ce que tu veux dire par là ? »
L'interrogation aimanta un regard placide vers l'invitée. L'invocatrice des giboulées la fixa un maigre instant avant que cette dernière ne retire ses papilles de son breuvage artisanal. Une fois totalement débarrassée, la mage de l'eau étendit ses billes céruléennes sur sa rivale.
« Pourquoi toutes ces questions Lucy-san ? »
L'indifférence gonflait les lettres. Pas de blâme ou d'irritation, juste des vocables naturels qui malgré tout embrochèrent la détermination si implacable de la blonde. Dans les pupilles de cette dernière la gêne accourut alors que le cafouillage prit place dans la conversation.
« Ben… C'est-à-dire… Enfin, c'est que… Je… Euh… »
Tel le venin d'un serpent, le malaise coulait à travers la rivière de sang. Sa toxine se diffusait par différents pores : l'oral hachuré et la teinte traîtresse du vermillon. En premier les joues furent attaquées, des piques flamboyants de rougeurs les transperçant tout entière. Quelle allégresse que d'arracher la si tendre innocence de l'héritière Heartfilia. Au fer rouge l'embarras apposait sa marque sur cette chair à l'apparat bien trop pur et propre pour être vrai.
Démasquée était sa curiosité maladive. Comment ne pas la sentir ? À des kilomètres l'indiscrétion y suait ; son contrôle pliait devant son air d'impératrice romaine. Pas même la raison ou encore la lucidité n'avait eu raison d'elle. Trop impulsif et dominant était son appétit du mystère. Au départ, l'intérêt restait bénin, anodin. L'esprit ne demeurait pas soumis. Puis, à mesure des lunes tombées et élevées, la stellaire ne cessait d'être irrésistiblement attirée par les trous indéchiffrés de la réalité. Quoi de plus jouissif que de découvrir ce qu'encore personne ne parvenait à trouver ou savoir ? Délicieuse sensation de puissance et de connaissance que cela procurait car quand, enfin, ce rideau tant recherché se levait, l'esprit se mettait dans un état propre à celui de la jouissance. Il y avait là comme la trace d'un accomplissement, d'une victoire totale et royale. Malaisé, voire impossible il était pour l'apprentie de la plume de lutter contre. Cette soif restait volatile et libre ; l'emprise toujours se fracturait. Foutaise. Faiblesse. Paresse. Chacun y allait de son jugement pour ne pas excuser ni accepter ce fait. La morale ne plaidait guère en faveur de ce type d'attitude. Tout cela résultait d'un manque de volonté et de sévérité ; quelle désertion de la compréhension ! Ce raisonnement l'avait capturée du temps de sa jeunesse. Très vite cependant elle s'en extirpa. Il ne lui fallut guère longtemps pour comprendre qu'il était plus que vain de renier l'un des attraits de sa personnalité. Au lieu de le bannir et de l'enchaîner, pourquoi ne pas s'y laisser bercer ? Rien de mal ne se faisait. Elle en convenait que cela restait sans conteste un impopulaire défaut qui souvent était très mal venu mais à quoi bon fuir cette nature irrépressible ? Elle ne pouvait pas jouter. C'était plus fort qu'elle, comme si cela la démangeait ; furieuse crise d'urticaire qui d'un coup la frappait de plein fouet.
Parfois pourtant la confusion s'invitait à l'improviste et ne repartait pas de si tôt ; véritable pot de colle qui s'accrochait pour mieux durer.
« Ce sabre appartient aussi à quelqu'un d'autre. »
Bourrue et sombre réponse. La mage des clés releva ses orbes. Une singulière lueur ornait : la grisaille. Ces tons mornes et froids maquillaient le regard devenu tout à coup émotif. Dans les yeux elle y ressentit le vague à l'âme qui à l'instant venait de poignarder la mère des océans. Lucy en resta déroutée, presque sonnée. Même dans les attaches vocales un son écorché résonnait. Qu'est-ce qui se passait, au juste ? Un violent changement s'opérait. Ces mots, ou plus justement ce timbre dessinait une fresque jusque là inconsidérée : le passé. Sans foi ni loi ce dernier semblait resurgir en dehors de sa tombe de terre.
« Jubia le garde pour ne pas oublier ce qui s'est passé… »
Immobile, Lucy demeura à sa place, debout et l'œil visé sur sa camarade. La gorge ne tira aucune corde. Au-delà de la surprise, pourtant si frappante tournoyait avec plus de violence l'émoi. Jubia délivrait le fragment d'une douleur enracinée. Clair comme de l'eau de roche, celle-ci se révélait à travers ses pommettes et cette résonance infestée d'une lourde réalité. La brûlure de l'affect s'inscrivait également sur la complice du cracheur de flammes, comme si la femme de la pluie lui transmettait sa foule sentimentale.
« … ni ce que nous étions. »
Une pointe d'amertume décora la tonalité avec une note d'hiver. Coupée en deux, la voix assemblait froideur et langueur dans une même parole. L'une cependant se démarquait plus que l'autre. L'amoureuse ne bougeait pas, seules ses lèvres agençaient le mouvement. Ses pupilles avaient quitté la vue du convive ; sur l'emblème de leur passé ces dernières s'allongeaient.
Doucement les respirations travaillaient. Autour des corps la fumée ondoyait. Un ballet solitaire celle-ci menait. Les sons ne prenaient vie qu'à travers le langage de l'hôte. Venait les seconder un silence qui s'évaporant et revenant étreignait l'esprit de douceur. Peu importait si la sonorité soufflait une tristesse préservée. Dans l'atmosphère planait une sensation tranquille et tout à la fois mélancolique de confession. Rien d'étouffant ne traînait. Juste des pigments d'émotion. Juste la couleur insoupçonnée d'une histoire. Juste des lettres à la signification intrigante. Juste une mise à nue chuchotée à demi-mot.
Toutes deux s'enfermaient dans la bulle de l'intimité, aucune n'en prit d'ailleurs conscience. Peu à peu la banalité des phrases devint des plus personnelles. Lucy ne chercha pas et voulut encore moins creuser aussi loin. Du moins s'en persuadait-elle. Pourquoi insister, persister ? Alors qu'une fuite de vérité avait claironné. Le contrôle était-il à ce point glissant ? Non. Enchaîner les sons. Démembrer l'obsession. Emmener les pensées dans l'ailleurs. Des solutions à sa portée subsistaient ; elle n'en avait eu cure. La raison avait flanché, la pulsion avait gagné. Elle désirait, d'un désir ardent – et inconscient ? – de toucher ce bout inatteignable de vérité. Seulement, cette fois, la limite avait été franchie. Elle était allée trop loin, beaucoup trop loin. Du regret et une dose acerbe de culpabilité, voilà tout ce que sa soif lui avait apportés. Pas de satisfaction, aucune reconnaissance ; juste et seulement du déplaisir.
T'es vraiment blonde ma p'vre Lucette.
Oui, sans aucun doute. Aujourd'hui, l'imbécillité coulait. Mais peut-être était-ce nécessaire pour toutes deux.
« Excuse-moi Jubia. »
Un soudain sérieux englobait le son. Les prunelles, à nouveau accrochées à l'invocatrice des eaux reflétaient une profonde sincérité.
« Alors que tu m'invites en toute sympathie chez toi, la seule chose que je trouve à faire c'est de fouiner. Et dire que j'engueule Natsu pour son manque de clairvoyance… C'est risible, vraiment. »
Une note sèche et moqueuse picorait les mots. Dans le timbre y vibrait également le jugement du comportement.
« Poser toutes ces questions, c'était totalement déplacé. Je n'avais pas à mettre mon nez dans tes affaires. »
Jamais la voix ne tira avec autant de force la corde de la réprobation. La réprimande claquait, intraitable. Un parfum prononcé de froideur embaumait autant son visage que ses prunelles. Plus qu'une excuse, Lucy prenait conscience de l'excès commis. À travers la tonalité et la lueur des yeux se dessinait une estime de soi biaisée. L'attitude ne concordait plus avec les socles du caractère. Serpenter ainsi dans l'intimité de ses ami(e)s n'était guère une valeur chérie par la férue d'écriture. Elle ne souhaitait pas ressembler à ce type d'individu qui faisait fi de toutes convenances sur l'identité propre de la personne. Pourtant, elle agissait en tant que tel. Sa conduite ne disposait pas, en fin de compte, d'une réelle justification. Elle le comprit et c'était notamment pour cela qu'une telle lame d'autorité tranchait ses mots.
« Tu n'as pas à t'en vouloir Lucy-san. Après tout, c'est Jubia qui s'est d'elle-même confiée. »
Bien que l'alphabet pianotait la neutralité, une vraie franchise découlait. Les mots ne plaidaient guère pour l'hypocrisie ou la rancœur. En réponse à cette authenticité de la pensée, la stellaire étira ses lèvres, les traits austères désertant le faciès. La fraîche placidité de l'amoureuse la détendit. Il n'y avait plus la trace quelconque de mélancolie ; véritable gommage qu'avait appliqué celle manipulant les flots.
Sa repentance délivrée, la jeune femme alla rejoindre la maîtresse de maison. De nouveau les fesses goûtèrent à la matière délassante du sofa tandis que les mains s'attardèrent à enlacer la tasse fumeuse de l'orge. Tout en prenant de légère et gourmandes lampées, l'invitée posa la question qui depuis le début la titillait.
« Alors explique-moi, commença celle-ci un brin excitée, qu'as-tu de si spécial à me dire pour que tu m'invites chez toi ?
— Eh bien, Jubia compte faire une mission avec Grey-sama ; seule. », ne manqua-t-elle pas d'appuyer, l'expression semblable à celle d'une prédatrice.
Un second sourire fendilla l'expression tranquille de la blonde.
« Toujours aussi déterminée à lui mettre le grappin dessus hein ? railla la compère du fils d'Igneel. Bon courage en tout cas car avec ce bourrin, ça ne va pas être de tout repos, assura-t-elle en prenant une nouvelle gorgée.
— Lucy-san oserait-elle critiquer Grey-sama ? », menaça la déesse des eaux, l'œil noir.
Tonalité dangereuse qui se propageait et qui fit grimacer de nervosité la constellationniste.
« M-mais non voyons, affirma cette dernière la sueur coulant. J'dis juste que Grey est assez… particulier dans son genre. »
En fin de compte le plus bizarre des deux restait sans nul doute l'ancienne membre des Phantoms Lord. Impressionnante et non des moins dérangeante était sa sensibilité vis-à-vis de l'exhibitionniste. D'une mûre réflexion les lettres se devaient d'être accoutrées avant que chacune d'elles ne soit annoncée à son propos. Il suffisait d'un rien, juste d'une parole jugée déplacée ou dégradante pour que de suite la flamme s'embrase comme de l'huile sur le feu. Un caractère extrême et un poil maniaque sur les bords, en somme. Avec du temps et de l'endurance la blonde s'en accommodait tant bien que mal. Toujours cependant un frisson glissait sur l'épiderme à chaque fois que germait dans la prunelle cette étincelle sanguinaire. La mère des océans avait beau déployer dans l'être placidité et tranquillité, cela n'empêchait guère à celle-ci de paraître aussi dangereuse et terrifiante qu'Erza Scarlett. Ce même grain de folie nichait en son être. Pour preuve : quelques mots, simples mais justes il fallait pour que surgisse des tréfonds marins le Nessie (5), monstre du Loch Fairy.
« Hm, Jubia préfère ça. »
Une chose en revanche la différenciait foncièrement de la reine des fées : la pression qui alors ayant tonné avec toute la fureur du cœur pouvait dans la seconde suivante s'écrouler aussi abruptement qu'un château de cartes. Une différence que chérissait non sans démesure l'adoratrice de l'écriture. Par elle toujours sa santé aussi bien mentale que physique en ressortait indemne. C'était l'exacte réalité qui se jouait en cet instant et Lucy en remercia le dieu aquatique, Poséitail.
« C'est bien beau tout ça mais je comprends toujours pas ce que je viens faire dans cette histoire, précisa la stellaire en ingurgitant d'une dernière lampée son thé.
— Lucy-san pourrait gêner Jubia. »
Au moins cela avait le mérite d'être aussi direct et brute qu'un crochet du gauche made in Natsu Dragneel. La maîtresse des clés n'en fut même pas étonnée tant l'agir et l'être de la jeune femme se jouait dans ce genre d'attitudes ; toujours à courir derrière son bien-aimé, toujours à voir dans les autres femmes une redoutable prétendante. Quand donc cessera-t-elle de lui accoler cette étiquette de rivale d'amour ? Jamais, qui sait. Bien que ce type d'acte et de paroles façonnait l'individualité de celle arpentant la mer salée, cela n'en demeurait pas moins lourd par moment – fallait l'avouer.
« Il faut donc empêcher Lucy-san de gêner Jubia. »
Encore un délire. Encore des paroles biscornues. D'ailleurs, la voix commençait à devenir moins légère. Une note grave et tout à la fois flottante y résonnait, comme si tout à coup les sons se décomposaient un à un.
Bizarre.
La mage céleste leva avec une étrange lenteur son regard vers la propriétaire des lieux. Elle n'y vit que des traits pliés, imprécis. Le visage semblait peu à peu se fondre dans le décor ; il disparaissait presque.
Bizarre, très bizarre.
« Ju… Jubia… »
Sa propre tonalité vibrait en un écho hachuré, il martelait tel le tambour des fanfares les pensées. Du bruit vrombissait, un bruit qui saignait l'ouïe en tout sens. Dans la bouche un goût pâteux couvrait les papilles. L'arôme de l'orge grillée étranglait la gorge tandis que tout autour le tourbillon du mouvement dansait. Sol, mur, plafond, tous semblaient soudain si proches et si oppressants à la fois.
Bizarre, trop bizarre.
Flou, tout était flou, instable, impalpable. Rêvait-elle ? Elle ne savait plus ; ce qui se passait, ce qu'elle faisait. Les sens peignaient la démence et l'impossible du Monde. Plus rien de rationnel, que de l'irréel.
Elle n'y voyait plus, n'entendait plus, ne goûtait plus.
Tout devenait fou.
Elle fit un mouvement, un seul puis s'immobilisa ; une violente sensation de vertige l'empoigna.
« Tu ne devrais pas bouger Lucy-san. »
Sa tête se tourna de cette même lenteur exécrable vers la porteuse des ondes sonores. Elle scruta ces formes ondulantes, une fatigue vertigineuse tombant sur ses épaules. Une lutte s'engagea alors : préserver l'éveil de la conscience.
Le temps d'une pensée.
Résister.
Le temps d'une parole.
Tenir.
Le temps d'une réponse.
Agir.
« Qu'est ce que… tu m'as fait… »
Victoire des dires qui parvinrent à sortir.
« Ce qu'il fallait. »
Défaite pour l'esprit qui s'engloutit dans le vide.
Un silence dorlotant passa, l'odeur déclina et la respiration doucement composa sa rythmique de l'endormie.
Quelques bruits de pas rebondirent dans l'air.
Une bouche ouvrit ses lèvres et y déversa son murmure d'explication.
« Je suis enfin prête à tout lui dire. Cette mission est l'occasion idéale pour ça et je ne laisserais personne, même pas toi ma chère Lucy, entraver ce dessein. »
Oui, Jubia Loxar restait une éternelle adepte du principe selon lequel la fin justifiait les moyens.
(1) : le mugicha, aussi appelé café d'orge, est une tisane d'orge grillée. C'est une boisson que l'on peut boire aussi bien froide en été que chaude en hiver. Lorsqu'elle est peu infusée son aspect s'apparaît à un thé glacé tandis que son goût demeure très léger et doux. C'est une boisson qui peut avoir le goût du café si cette dernière est totalement infusée.
(2) : http( deux points)/zupimages(point)net/viewer php?id=14/03/u0gu(point)jpg, voici un lien vers le plan que j'ai dessiné de la maison de Jubia. C'est très « rudimentaire » et « brut » comme dessin puisque je l'ai réalisé en même temps que je décrivais le logis. Ça m'a été très utile de l'avoir car j'ai pu me faire une idée très précise et concrète de l'habitat et donc de « mieux » décrire ce dernier. Je pense qu'il en sera de même pour vous, le fait d'avoir une structuration visuelle de cette maison vous aidera, je suppose, à mieux digérer ce pâté de descriptions :) M'enfin je dis ça mais ça se trouve, je me goure total… N'hésitez pas à me dire si vous trouvez ça pertinent ou non que je vous glisse des liens pour mieux « voir » les différents objets ou lieux que je décris.
(3): http (deux points)/www (point)google(point)fr/imgres?start=192&sa=X&biw=1280&bih=674&tbm=isch&tbnid=s9QWB-jynrzSnM%3A&imgrefurl=http%3A%2F% .com%2Fp% &docid=xQmUDWdwkr6lyM&imgurl=http%3A%2F% . %2F-4-doC0p3pHY%2FTwMC5AjhO3I%2FAAAAAAAAA5A%2FjPfnT-r7Eas%2Fs1600% &w=589&h=600&ei=0vXaUpfQOuuV0QX91oCgAQ&zoom=1&iact=rc&dur=1019&page=8&ndsp=28&ved=0CCMQrQMwCjjIAQ.Voici un lien qui vous montrera concrètement à quoi ressemblent les 2 parapluies que j'ai décrits.
(4) : le kaiken est un petit sabre japonais dont la taille varie entre 15 et 20 cm. Ce dernier était porté par les femmes de samouraïs et pouvait être soit caché dans leurs manches de leur kimono, soit attaché à leur ceinture. Ce type d'arme blanche était surtout utilisé dans un but d'autodéfense. Je vous mets un lien vous permettant de voir à quoi ça ressemble : http (deux points)/www(point)ksky(point)ne(point)jp/~sumie99/kaiken(point)html
(5) : le Nessie est l'un des surnoms donné à la légende du monstre du Loch Ness. D'ailleurs, si je fais référence à ça, c'est juste pour délirer, comme avec ce « Poséitail » que j'évoque juste un peu plus loin. De la connerie neuronale, voilà tout ce que c'est – et j'aime bien ! Digne d'une vraie blondasse :)
Alors, toujours là ? Vous êtes allé(e)s au bout du bout malgré ces pavés ? Je sais, y a rien qui se passe mais faut laisser le temps à la mayonnaise de prendre, vous le savez bien… Oui oui, c'est une autre de mes spécialités que de sortir des justifications aussi pourries.
J'espère quand même que ça n'a pas été trop ennuyant ni trop lourd à lire – et si c'est le cas, ben… c'est la vie ! Bon ok j'arrête. Non sincèrement, si vraiment vous avez éprouvé une lecture pesante ou désagréable, n'hésitez pas à me le dire car pour ma part, je ne ressens pas ça quand je me lis.
Prochaine publication pour le week-end du 31-02, dans deux semaines quoi.
Merci pour votre lecture mes cocos et à la revoyure sur le chapitre 3 !
