YOUHOUUUUUUUUUUUUUUU mes cocos et cocottes !

Savez quoi ? Les VACS, c'est ici et maintenant, pour MWAAAAAAAA ! Les examens se sont barrés, OH OUI, et pour fêter ça quoi de mieux que de vous livrer un chouïa en avance cette pépite de chapitre 8 !? Oui je dis pépite car j'adore énormément ce chapitre qui je le sens, va vous surprendre… Hi hi.

INFOS IMPORTANTES À LIRE : le passage en italique, celui du tout début là que vous allez parcourir, il est écrit dans des tons lubriques… Ouuuuuh, qu'est-ce donc que cela !? Ha ha, mystère et boule de gommes ! Jusqu'à ce que vous le lisiez, ou pas ; car pour ceux que ça dérange ou qui n'aimeraient pas trop ce genre d'écriture, vous pouvez tout à fait le sauter, ça n'entachera pas votre compréhension du chapitre.

Si j'ai une chose à vous dire avant d'entamer votre lecture, c'est d'apprécier et ce avec lenteur… Vous comprendrez pourquoi à la fin.

Bonne lecture à vous !


8

Bouche vorace.

Ses lèvres humectent, tièdes. Lentes à glisser. Touchent, caressent, dominent. La peau fume ; nuage de délice électrique. Une exploration, gourmande ; brûle de partout. Au tour des doigts de rosir l'épiderme ; jambon de carne, si appétissant et doré de luxure. Va, le mouvement indolent de la sensualité. Trace tes lignes de braise, celles qui portent à ébullition le fleuve veineux. Bouillon fou, frémissant de mille degrés. Et encore cette langue, démon délicieux. Elle joue de fièvre, fend la raison à présent invalide. Pensées retournées, à l'envers et en dessous. L'esprit tombe dans l'abysse du plaisir ; chute vertigineuse. La nudité n'est qu'offrande à Aphrodite, hommage au péché de la chair. Nulle privation, que délectation. Toujours plus loin, plus flâneur à descendre le long de l'écorce naturelle.

Lippes gémissantes ; une gloutonnerie à licher.
Joues grisées ; la chaleur contagieuse et divine.
Cou s'abandonnant ; un espace voué à la moiteur des baisers.
Seins gondolés ; une vue excitante de leur bout tendu.
Ventre tordu ; la sueur succulente qui s'égoutte.
Cuisses tremblantes ; la paroi de l'absolue ardeur.

Arrêt, mains et suçoir suspendus en l'air ; cet air étranglé d'effluves impurs. Ce feu d'ivresse calcine deux fois plus, impatient d'à nouveau obséder l'âme. Frustration, aussi, à figer pareille pente de volupté juste au moment où l'extase attend sa liaison farouche et ô combien sauvage. Ce n'est plus alors le contact qui exalte mais ce regard. Passion s'y lit, celle rutilant d'éros. Cogne la bestialité de l'avidité. Déferle en véritable ouragan le péan du charnel. Puis flambe, flambe de mille et une étincelles d'amour. Tant d'appétence dans l'orbe. Lui qui dit et divulgue tout, tout de ce tourbillon affectif. Mots inutiles, voleurs de libido. Non, pas d'oral raisonné, juste le son de l'érotique. Et ce nœud des yeux.

Ça et seulement ça.

La pulsion gémie.
Le cœur pilonnant en fureur.
La proximité si enivrante.
L'emprise abusive et jouissive du sentiment.

Le tracé lascif reprend ; corps cambré. Peau léchée, dégustée en toute onctuosité ; voix amputée. Seulement un souffle déréglé, rythmé sur la frénésie du désir. Enfin l'antre est parcouru ; douceur explosive. Perfides doigts qui fouillent chaque recoin humide. Chaude, si chaude à l'intérieur ; une invitation à la combustion. Mais avant, l'œil une fois encore se lève de ce corps enfiévré et échoue sur le visage. Ne se peint sur celui-ci qu'une furieuse transe.

Sa tête part en arrière, comme poignardée par l'étreinte infernale de sa forêt tropicale. Son dos est arqué, comme à jamais soumise et prisonnière d'un tel doigté de son intimité. Sa respiration presse le chant du consumé, comme si respirer en saccade exacerbait son vertige sexuel. Ses cuisses se resserrent, comme éprise d'un violent pique volcanique. Sa main elle contracte sur une crinière masculine, comme pour mieux le sentir et le pousser au fond de sa cavité mouillée.

Et lui la contemple, excité jusque dans l'âme.

Veloute d'amour.

Il n'y a qu'euphorie. Nul autre.

Qu'elle.

Il la caresse, s'enfonce un peu plus en elle.

Jouissance tyrannique.

Leur sexe se bombe ; il brûle.

Il la détient, la fait sienne tout entière.

Cette nuit et rien qu'à lui.

Pure fougue magnétique.

Elle ne résiste plus ; succombe et éclate.

Et jouit sous ses doigts.

Les prunelles déboutonnèrent l'obscurité du sommeil. Ouvrir puis fermer l'œil, mouvement de la conscience s'éveillant. La pâleur lumineuse glissa jusqu'à la rétine. Et la vue tissa la toile du décor : une chambre, la même que celle campée depuis plus d'un an. Tout comme résidait ce corps à ses côtés. Une respiration douce, rythmée sur la cadence du rêve sage. Nul besoin de tourner la tête, ni même de voir. Chaque nuit dépliait le drap du coutumier : elle, emballée dans la torpeur et lui, ballotté par l'éveil sensitif. Toujours, ou presque, à cause de ce film à la bobine lubrique.

L'œil égara son tilleul sur la prune plafonnière. Regarder sans voir ; juste le geste. Ailleurs se déportait la pensée, dans cet entre-deux de l'ici et du là-bas ; cet avant à la déroute lointaine. L'alentour s'écartait de sa perception ; il savait par habitude quel stimulus se jouait. L'attention tout entière coulait dans la flaque du passé. Entêté à y demeurer prisonnier, la torsade du visionnage tournait en boucle. Au départ pourtant ne subsistait de cette projection charnelle qu'un flou incommodant. Des bribes d'images qui, éprises d'épilepsie, le bombardaient. Un flou désagréable par lequel s'étendait le fouillis sensoriel où nulle représentation ne divulguait le précieux sens des choses. À chaque nuit un inédit pas se faisait, dans ce ballet chaotique. Une fiction éclatée, moulinée par l'inconscient névrosé ; rien d'autre. Or les mois, déposant leurs baisers du soir, ébauchèrent un ordre ; puzzle reconstruit. La folie dansante de ces figures mentales édifia la chorégraphie du vécu. Non plus le songe aliéné mais bien une revenante : la mémoire, celle fracturée quatre années durant. Elle revint, elle et ses bagages douloureusement affriolants. S'y déroulait l'air chantant d'une époque à jamais incrustée dans l'âme. Mensonge que de croire ou de vouloir l'entériner. À travers ce souvenir y jaillissait toute une fresque de vie ; des sentiments insubmersibles. Poison se diffusant, ouvrant plus grandes les cicatrises. Une liqueur au parfum de tourment qui malgré tout ne cessait d'être bue, comme engloutie en une gorgée. Car il n'y avait que là, dans cet intouchable recommencement du temps, que tous deux devenaient un ; ce nous jubilatoire, tant et tant désiré. Union morte. Liaison d'antan qui le hantait et torturait son repos pour éventrer le calme chimérique du présent. L'oubli demeurait un luxe ; privilège dont le pêcheur n'avait droit.

Châtiment.

Revivre ce qui ne pourra plus.

Ressentir ce qui n'existait plus.

Jouir et souffrir.

Le corps troua sa forme de statue ; du lit il se leva. Dans un silence total le nu d'en bas s'affubla d'un tissu en toile, les nombreux stigmates du haut laissés à l'air libre. La pièce fut désertée de sa présence, ses orbes pas une fois ne s'arrimant sur la chute de reins de l'endormie. Les pieds caressèrent la dureté du parquet tandis que les jambes traversèrent le couloir en bois de chêne. Parcours du solitaire, sans bruit du vivre environnant. Uniquement son existence d'homme qui tiraillait le présent de son mouvement. La marche sema quelques secondes encore sa sobriété avant de taire son écho sonore. À sa droite une porte pigmentée d'un jaune vénitien coulissa ; le dojo s'ouvrit à lui.

D'un sol rigide, la plante des pieds passa à une surface lisse, propre au confort des tatamis. Les murs n'arboraient plus le vierge pictural. Sur chacun une fresque singulière régentait. Parfois, un dessin aux tracés gracieux dont la symbolique pleurait d'absence ; juste des traits assemblés, des couleurs unifiées dans l'harmonie du beau. D'autre fois, la représentation esquissée chatoyait de clarté, ses contours nacrés et maniaques lui prodiguant ce pouvoir de séduction. Le tout sous un fond de beige douceâtre qui, de par sa teinte tamisée, soulignait leur relief ornemental.

Le cheminement reprit en ligne droite, le cocon de quiétude à nouveau renfermer sur lui-même. Les pas, étouffés, purent goûter au bouquet solaire du petit jour. Ses pétales diffusaient le parfum luisant, celui épuré par les baies vitrées. L'une, à gauche, révélait l'éclosion des cerisiers roses et blancs alors que celle, plus loin à droite, donnait accès à un sous-bois envahi à la fois de mousse et de feuilles d'automnes ; un espace d'arbres de pins, au long cou et à la rutilance verdoyante où trônait, tel l'empereur des dynasties, une statue Bouddha qui s'élevait d'une hauteur majestueuse.

En plus de revêtir le manteau de l'esthétique, la pièce ajoutait à son arc la fonction du combat. En effet, sa qualité première était de sculpter, de façonner, d'endurcir ; entraîner l'organisme. Le psychisme tout autant que l'acte était mis à rude épreuve. L'être en intégralité endurait le martyre de l'équipement ; par ce sac de frappe, suspendu tout près de l'entrée et marqué d'attaques au sang séché ; par ces bâtons escrimas, alignés en parfaits soldats, attendant d'affliger le choc cinglant de leur percussion ; par ce tas de nunchakus, rassemblés aux côtés des sabres aiguisés de l'art guerrier japonais ; par ces tonfas, au maniement vif et précis ; par ce mannequin en bois wing chu pour lequel le choix fut fait.

À nouveau l'immobilité déplia sa posture ferme et contenue. Pouls doux et monotone dans ses battements. L'oxygène afflua en trombe ; prémisse de la rigueur du muscle. La position correcte, inlassablement déroulée s'affirma. Puis il cogna ; éclat violent du son et du coup. S'enchaîna plusieurs autres ; l'échauffement. Une constante assonance pinça l'ouïe où y ronronna la brute réverbération des heurts. Mêmes gestes qui peu à peu gonflèrent en puissance. La répétition se retira. Place à la combinaison frénétique.

À chaque assaut, une gymnastique différente. Le tissu cellulaire n'en fut que plus brûlé, l'hémoglobine toujours plus folle à courir après les organes en pleine soif. Les bras rugissaient ; la peau frottait le bois crieur. Quelle force délicieuse perlant le long du métabolisme ; divin nectar dégusté au prix du martèlement assidu de la plaie. Toujours cette condition coutumière, ce calice nécessaire, ce bienfait musculaire. Éternelle ritournelle. Sans plus de pensées. Juste brutaliser. Encore et seulement ça ; se figer dans l'action. Nul corridor de la durée. Se vider la tête, de toute cette merde identitaire. Effacer la craie du passé. Pendant un instant, l'extraire ; elle et son visage obsessionnel. Ne pas y réfléchir ; frapper, frapper, frapper !

« Ne te mets plus en travers de mon chemin. »

Première rencontre, dans le froid hivernal des iris. Une voix tranchante, propre à l'ordre ; menace en vue.

Respirer, docilement.

« Veux-tu…Veux-tu nous rejoindre ? »

Rougeur ; l'hésitation du cœur. Gêne des yeux, comme calcinés par la timidité.

Suer, doucement.

« Pourquoi me le donnes-tu ? Il t'appartient. »

Regard de l'incrédule ; l'oeil vissé. Quête à trouver réponse au trouble implanté.

Cogner, posément.

« C'est… c'est ma première fois. »

Tremblent les dires de la peur. Brûlée, sur les joues. Incertaine mais désireuse.

Respirer, sans plus de régularité.

« Je… Je vais finir… par …m'embraser…tout entière… »

Une sensualité dégorgée. Mots croqués, leur fièvre coulant et rôtissant. Sentiments.

Suer, sans plus d'uniformité.

« Je t'aime. »

Sincère. Transperce. Afflue le bonheur fou et vrai.

Cogner, sans plus se réprimer.

« Ne fais pas ça. Ne m'oblige pas… »

Supplice de l'âme scindée. Des perles mouillées ; terrible et douloureuse impuissance.

Respirer, affolé.

« ARRÊTE ! »

Cri de l'enragée. Folie émotive, celle crevant l'éther et la chair de son éclair hurleur. Un choix qui déchire.

Suer, dépassé.

« Ekiko… »

COGNER !

Détraqué.

La beigne percuta d'une frénésie inouïe, l'irraison y flamboyait. Une collision démentielle qui écartela les cellules, le dard du mal physique irriguant le canal veineux de sa toxine. Ça mitraillait, grondait, rugissait ; le marteau piqueur de la clameur. Guère de contrôle ou de juste dose. Seulement l'excessif, l'absolue et déchaînée émotion dont la camisole explosa. Puis il y avait cette respiration, véhémente, comme si le marathon du cent mètres venait d'être parcouru. Désordre du corps et du cœur, sans quelconque possibilité de glacer la ruée du conte fini.

Son histoire à lui, à elle ; leur histoire.

Telle l'eau de cascade cela coula en toute naturalité ; pourquoi stopper ? Alors que ça demeurait l'authentique ; pure et dure réalité. Une vérité empoisonnée ; la mélancolie de son noyau affectif. Comment arrêter ce qui se ruait à s'ouvrir à l'air ? Pour mieux saigner. Pour mieux tout déterrer. Tant il aurait voulu décimer ; gommer ces résidus. Effacer les traces, les sentiments. Mais l'âme ne semblait guère en accord avec la lâcheté, comme si elle le maudissait ; sa sanction. Des mois cela durait sans qu'une fois cette hantise ne se tempère. Au contraire, ce spectre l'étranglait toujours un peu plus ; ça le pourrissait.

Assez !

Il devait l'arrêter, s'en détacher, se libérer ; d'elle.

« Tes coups sont impulsifs, tu n'es pas concentré. L'émoi te contrôle. »

Des mots identiques ; la mélodie de la lucidité, celle aujourd'hui acceptée mais qui, un temps durant, suscita l'incorrigible déni. Aucun mouvement ne se fit auprès de l'arrivé(e). Quelle utilité ? Il connaissait cette individualité dont la voix seule suffisait à tracer le portrait. Un timbre sans position émotive ; sage neutralité. Un peu une sorte de porte parole de l'objectivité : exprimer le réel en y soustrayant un quelconque jugement. Dire juste ce qui était, rien d'autre.

Comme s'il résidait l'unique présent en ce lieu, Ekiko partit comme de normal à sa droite. Ses mains se saisirent de l'une des serviettes blafardes, celles nichées sur le porte manteau à trois branches. L'émanation toute puante du faciès ne dégoulina plus ; cette dernière fut absorbée par la matière duveteuse du tissu. Relaxant. Vint le tour de la nuque, du cou. Jusqu'ici le linge ne se confronta à la rudesse forgée de l'épiderme. Une peau lisse, quoique rugueuse sur les pommettes. Puis le frottoir soyeux rencontra ces bosses du torse dessinées dans l'épreuve et la moiteur. Non pas tant que l'épiderme demeurait râpeuse, juste que sur ce buste en costume d'Adam les entailles demeuraient profondes. Rares et saillantes balafres, vestige de la sauvagerie parfois implacable de la vie. Une toutefois sortait du lot, s'emparant d'un coup d'œil des globes oculaires. Située au bas du dos, sa couture tressait une laideur prononcée qui en imposait de par sa dimension et son aspect. L'imaginaire se plaisait à y voir la trace ineffaçable d'une fêlure incorporelle, celle qui jusqu'au terminus de l'existence restera ouverte et ensanglantée.

Un dernier frottement dans la châtaigne des cheveux avant que l'éponge de la sueur ne se repose autour du col. La respiration ne se trouvait plus dans l'excès ; moins délirante, plus modérée. L'attitude désinvolte quant à elle s'estompa. Le regard pivota ; l'Autre il considéra.

Il se tenait droit, les bras croisés derrière le dos. Ce dernier, planté à l'entrée du dojo, déposait sur lui l'orbe patient. À travers ses quelques traits affaissés son âge avancé se livrait sans honte ni sans faux. Le gris de perle prenait dominance sur la tignasse malgré la rébellion insistante de plusieurs mèches brou de noix. Sa taille, menue, trompait. En dessous de ces vêtements en toile de réglisse une anatomie robuste dilapidait la graisse. Une longue vie de rixes et de perpétuelles aspirations sanguinaires avait dessiné son ère sur cette pulpe corporelle. Homme habillé de l'ordinaire apparence, jusqu'à ce que se libère l'élan musculaire qui, à son tour, dépliait une vélocité déroutante. L'empreinte universelle des saisons n'avait guère muselé ou atrophié la vigueur des sens et du corps. Au contraire, l'heure n'était plus à la fougue, rustre et immodérée, mais à l'habilité juste dosée et décuplant la juste nécessité. Ainsi s'obtenait cette faculté, riche de force, à instruire ; apprendre à posséder l'entière de son énergie. Pareil enseignement il avait eu, naguère. Autre temps, autre régent ; autre présent.

Ce n'était pourtant pas si reculé, cette époque d'enfance et d'identité. S'y bâtirent les socles de l'être et de l'agir ; ces morceaux, pour certains fissurés, qu'Ekiko traîna avec lui. Quelques uns il avait voulu abandonner, voire casser pour de bon alors que pour d'autres, l'infinie et vaine tentative de recoller s'était jouée. Tant de choses qui tombèrent, poussèrent, changèrent ; passèrent. Aujourd'hui il y voyait un gouffre, entre cet avant et ce maintenant. Comme si ce sommeil, involontaire et d'une tortueuse longévité qu'on lui fît subir, lui avait volé puis détruit ces restes. La mémoire, elle aussi attaquée, demeura l'unique couloir par lequel allait et sortait le passé ; ce passé morcelé, perdu et saigné. Pas de magie pour trafiquer la Loi de vie. Pas de possible retour en arrière. Juste le rappel d'autrefois qui s'endurait, se mêlait à un aujourd'hui qui n'avait plus rien à voir avec ce qu'il était et fut.

« Tant d'années et de volonté il m'a fallut pour les maîtriser. Jusqu'à l'aurore je continuais, la fraîcheur du vent pour seule couverture du soir. Chaque jour je ne faisais que ça, m'exercer encore et encore pour qu'ils ne soient plus que des outils comme il disait. La raison était la seule arme fiable, la seule force véritable de l'homme. Son discours bourdonnait à mes oreilles. Seulement se concentrer sur soi et uniquement sur soi. Seulement moi et moi seul le souverain du combat ; non les émotions. »

Sa tonalité adopta le tempo élancé de la placidité. Des notes sans fracas émotionnel ; un simple conte de l'ancien vivre. Se replonger dans un épisode achevé et pourtant terriblement existant, dans le cœur naufragé.

« Ces mots résonnent à présent avec une violence beaucoup plus forte que lorsqu'il me les disait de vive voix. Leur sens n'est plus le même ; tout n'est plus pareil. Ce qu'avant j'accomplissais et étais parvenu à faire, aujourd'hui je n'y parviens plus. »

L'animation ne passait que par la bouche. L'affect d'ailleurs ne transpirait qu'à travers cette chute orale. Des vocables plus corsés en ressenti ruisselaient ; lettres acides, au goût défraîchi d'amertume. Quant à sa pupille, diluée dans celui de l'aîné, cette dernière errait entre deux âges : l'un propre à ce qui disparut et l'autre cloué à ce qui impitoyablement demeurait.

« Un coma a suffi pour que je perde tout ce que j'avais acquis. »

Le ton ne pinçait guère la corde de la fureur. Y découlait plutôt une aigreur, apprivoisée à mesure des lunes écoulées. Depuis son réveil, cette exécrable évidence fut avalée mais non complètement digérée. La première réaction s'inscrivit dans une profonde dénégation. Inacceptable. Insupportable. Une année de bataille journalière, entre le réel et le psyché, pour amorcer un pas vers la reconstruction ; l'ébauche d'un autre continuum de vie. Il fallut réapprendre ce qui fut obstinément établi dans l'esprit et dans le vivre quotidien. Il fallut incessamment dépoussiérer les traces mnésiques. À nouveau il dut façonner et cimenter son mur d'être. Seulement, les briques avaient beaucoup plus de mal à s'empiler, à consolider un tout unifié et solide. Impossible de rénover sans penser ni même sans considérer ce fossé béant, entre ses deux maçonneries. D'un côté résidait les débris d'un rempart identitaire démoli, de l'autre s'élevait un muret avec des soubassements fragiles et instables. Et au final ne revenait que l'intarissable oraison du tourment. Des moments, des actes, des souvenirs, des sentiments ; une existence s'était égarée.

« Pourquoi t'acharnes-tu à redevenir ce que tu ne seras plus ? argua l'ancien.

— Peut-être parce qu'en essayant de retrouver cette réalité révolue, je peux m'échapper de celle-ci. »

L'explication flirta avec une certaine douceur, dans les syllabes. Une sorte de narcotique ; un poison bienfaisant. L'effet, propre à celui d'un tranquillisant, internait la conscience dans la tromperie du bon. Échapper au jeu immuable de la vie qui à tour de rôle contentait et fracassait. Lui ne voulait pas s'enliser dans la brèche mais bien prolonger, encore et encore, le peu d'illusions qu'il lui restait. Tant pis si au long terme cela ne provoquait qu'une infection plus grande. Il y avait un besoin, vital, de se projeter, de se croire et de se sentir un instant le même.

Moins crier. Moins pleurer. Moins survivre.

Plus rêver. Plus espérer. Plus vivre.

Juste comme avant ; comme toujours.

Juste outrepasser, un instant, cette vérité pourrie.

Et regagner ce qui avait été défait.

« As-tu trouvé ce que je t'ai demandé ? », requit le puncheur, ses décibels trempées d'un oral grave et non plus ouvert au défilé de sa vulnérabilité.

En guise de réponse, le vieil homme lança une petite fiole, le liquide malmené tel un jus de shaker en train d'être mixé à tout va. Une fois le flacon saisi, celui-ci écopa d'une observation brève et sans plus d'intérêt avant de se retrouver cloîtré dans l'épaisse opacité du tissu.

Quelques miettes d'insonorité tombèrent ; puis la parole redevint actrice de vie, dans ce dojo accoutumé aux intonations offensives ou muettes plutôt qu'au verbal de l'homme.

« Tu ne reviendras pas sur ta décision, n'est-ce pas ? »

La question demeurait fausse, la voix elle-même traduisait le regret épinglé à cet incontestable fait. L'impuissance, elle nichant en son pot individuel.

« Pourquoi tu me demandes si tu sais la réponse ? interrogea quelque peu perplexe l'apprenti qui étancha d'un coup d'essuie-main sa fraîche suée.

— Peut-être parce que je veux croire qu'un autre devenir est possible et qu'ainsi, quelques secondes durant, il n'y ait plus de fatalité. »

Ses prunelles, tout autant que son timbre, révélaient le sérieux de l'alphabet vissé. D'habitude l'impartialité moulait l'expression émotionnelle. Ce maître d'armes subissait pourtant l'embroche parfois impétueuse de l'émoi. Simplement, ce dernier veillait à leur régulation constante. Non pas les ignorer ou les cloisonner mais plutôt déterminer le moment propice à leur jaillissement ou, au contraire, à leur modération. L'équilibre entre corps et coeur fleurissait alors. Ainsi se cultiver l'époustouflante force d'attaque. Ainsi l'unité perdurait. Or cette fois-ci il y avait bien le tiraillement de l'affect sur l'esprit. Certes pas d'une grande ampleur mais cela demeurait bien tangible ; chose qui ne le surprit pas mais qui étonnement lui fit du bien.

Une attache s'était faite, des deux côtés. Lien précieux qui pansait les plaies. Pourtant, il y avait une incroyable difficulté à afficher l'affection ; cette chaleur humaine qui le noyait et le calmait. Cette dernière ne s'évadait pas de son trou, comme si quelque chose la bloquait. Tout au long de son graphique existentiel sa personne ne cessa de boucher cette grotte : il la remplissait d'une terre pâteuse et lourde pour que l'évasion des sentiments n'en soit que plus dure et inutile. Il savait sa connerie mais ne pouvait s'empêcher de la faire ; d'enterrer toujours plus.

Puis il eut ce combat ; ce coma.
Puis il arriva, cet homme envoyé par son père.
Puis il lui réapprit, non pas à vivre mais à continuer de vivre.

Les fractures demeurent ; elles pressurent toujours.
Le mal ne s'est pas terni ; il frappe incessamment.
La déchirure n'est pas recousue ; jamais elle ne le sera.

Mais un peu de terre a été enlevée.
Mais un peu d'affection s'est échappée.
Mais un peu de bien-être a été partagé.

Du lien ; formé, maintenu, chéri, sans lequel sa raison et conscience auraient plongé tête la première dans sa folie douloureuse. Sa lutte, impérissable, l'engluait et le poursuivra jusqu'aux confins de sa fin. Quatre ans à éprouver cette guerre intérieure et furieuse qui à nombres reprises faillit l'emporter ; le tuer. La solitude, voire parfois l'abandon vint le gangrener ; inévitable détérioration de l'effort. Cependant, la muraille tint et s'édifia à plusieurs ; à deux, à trois. Il ne fut pas seul à lui faire face. Pas seul à l'endurer. Pas seul à s'écrouler. Une main — ou deux —, constante(s), avai(en)t été là ; pour le gifler. Le secouer. Le relever. Toujours se relever et continuer ; à lutter, à vivre malgré tout ça. Persévérer malgré ses blessures et sa déroute. Et bâtir — finir — ce nouveau mur de demain et d'aujourd'hui.

« Est-ce là ta façon de dire que je vais te manquer ? »

Une discrète raillerie serpentait entre les phonèmes ; le regard d'Ekiko brillait, fringuant.

« Qui sait. »

Lettres joueuses, faussement incertaines. Un sourire, en coin, démasquait la résonance du cœur vieilli. Son attachement s'y échappait : clair, sans réserve ou blocage. Une mise à nu voulue, pas entière certes mais consciemment désinhibée. Le doyen ne déployait guère une flopé de phrases : il était de ces personnes dont l'intention, la compréhension et l'émoi prenaient le chemin du corporel pour s'exprimer. Une lueur, une intonation, un geste, une parole. Bref et tout à la fois si transparent ; le ressenti perlait et se palpait. À mesure des années passées à ses côtés, Ekiko avait pu déceler ce trait de caractère. Pas facile de distinguer, sous cet apparent flegme, l'omniprésence d'une réelle sensibilité. Sa placidité demeurait un pinceau qui jamais ne changeait mais qui, constamment, demeurait trempé par toute une palette de teintes : les émotions. En définitif le verbal restait souvent dans les loges et ne se montrait qu'à d'exceptionnelles occasions ; comme aujourd'hui, ce jour décidé comme étant la rupture d'un parcours sans bout. Tous deux savaient qu'aucun autre chemin ne pourrait être arpenté. Depuis le début — son réveil —, le vieil homme le comprit. Pas une fois d'ailleurs celui-ci tenta la dissuasion ou la défiance. Savait-il l'inutilité d'un tel agir ? Le boxeur ne saurait dire. Peut-être n'était-ce que le respect de sa volonté ; respect de sa souffrance.

Son choix il avait fait. Qu'importait l'issue ; plus question d'attendre. À quoi bon, de toute manière ? L'astre rayonnant pouvait tourner trois cent soixante-cinq jours de plus ou de moins que cela n'y changerait rien. Le temps ne jouissait d'emprise ; l'épilogue passait au travers, il se mutait en cette chose éternellement rejetée et sacralisée : le destin. Son trajet pointait en un seul et unique sens : s'enfermer dans l'irrévocable. Faux prétexte pour ne pas se confronter aux possibles divergents et accessibles. Tout lâcher pour tout reconstituer ; un nouveau départ, ici, auprès d'eux. Rien qu'eux. L'idée, à tort utopique, avait infiltré la pensée pour que très vite toutefois celle-ci soit canardée et exécutée par la crainte. Il ne pouvait — ou plus justement ne voulait — pas reconstruire autre chose. Ni faire table rase. Le passé tyrannisait ; le présent demeurait son fou interné.

Nul récital des syllabes ne fora le silence diffus. Rare parfum de paix qui émanait. Les orbes s'enfonçaient, inlassables, dans la complicité. Lente respiration. Pas de place aux dires pour traduire. Le ressenti parlait à travers l'œil et un paquetage de souvenirs communs. Ici et maintenant ; ils la comprenaient. Hier et demain ; ils l'entendaient. Encore et toujours ; ils la ressentaient. Cette fibre du lien que tous deux tissaient.

Tranquilles.

Paisibles.

Le cœur entrouvert.

Ekiko s'avança. Écho sourd résonnant, sans perpétuer son règne sonore. Leur regard se tenait. Même lueur. Même affect. Le pouls battait, calme. Air serein ? Un peu, beaucoup ; malgré la suite, le devenir. Pendant ce moment, juste ce moment, ça n'infecta pas. Ne se respirait que l'actuel perçu et vécu, rien d'autre. Précieux instant.

Il s'arrêta.

Côte à côté.

La chaîne des yeux incessamment tenue.

« Merci Atsuhiko. »

La reconnaissance, magnifique dans sa sincérité.

Sa main, posée sur l'épaule vieillissante.

La chaleur humaine, sortant enfin de sa tanière.

Sa gratitude, première et dernière fois libérée.

Le salut, définitif.

Il reprit sa marche ; le quitta, un œil sage posé sur son échine.

La direction sillonnée à l'allée ne fut pas de nouveau empruntée : il tourna à sa droite, longea quelques piteux mètres le même couloir puis déboucha sur une vaste salle. Du côté gauche s'étendait plus en profondeur la cuisine avec l'espace prise de repas : une table très base dont la matière ripée du breuil lui donnait un aspect usé. Sur cette dernière trônait telle une royauté une théière en fonte — ses deux yunomis au touché céramique en guise de réceptacle. Son écorce noirâtre contrastait avec le blanc livide des coussins plats et massifs, ceux assiégeant le meuble. Deux opposés qui par leur accord confectionnaient une remarquable harmonie avec le reste de la pièce. En effet, le coloris miel des tatamis infusait le chaud tandis que la pâleur des panneaux coulissants apportait le ton du froid. Couleurs des différences où nulle anarchie n'asservissait. En réalité un teint neutre dominait et ce notamment grâce aux effets de l'éclat solaire. Filtré par ces parois coulissantes, il plongeait la résidence dans un puits de lumière doux et maîtrisé. Sa chaleur nitescente atténuait l'agressivité des nuances. Certains jeux d'ombre également s'invitaient dans cette festivité rutilante, ne donnant que plus d'authenticité au lieu.

Les pas poursuivirent leur cheminement. Une odeur de thé enivrait les narines ; essence entêtante et fruitée. Sa teneur tranquillisante berçait l'odorat puis se jetait dans les bronches pulmonaires. Sentiment relaxant qui alors s'amenait. Cette senteur ne demeurait guère l'unique responsable de pareille éclosion sensitive : la décoration, certes épurée, y mettait du sien. À droite du marcheur se trouvait l'espace propre à l'exposition d'objets. Majestueux, baroques, traditionnels, anodins ; alliance entre paraître et fonctionnalité. Comme ce panier à riz exposant son bambou de sauge. Juste derrière, dans le coin droit s'élevait de toute sa grandeur un paravent nippon à quatre panneaux et en lamelles de bois. Placé plus en avant et à quelques centimètres des murs, un bonzaï de pin blanc orientait son tronc en semi-cascade. D'une taille pour le moins imposante, le végétal avait à ses côtés un cousin rond et rembourré, le zafu, ainsi qu'une table base où y gisait son attirail : un brûle-encens dont l'émail était pomponné de plusieurs calligraphies, et une boîte rustique conservant précieusement ses bâtons. Au centre, suspendue au plafond, une lampe en papier de riz diffusait son éclairage sophistiqué.

Deux des portes coulissantes, situées à droite, ouvraient la pièce sur le jardin ; vue imprenable qui suscitait un irrésistible désir à s'engouffrer dans cet éden naturel. Tout autour s'éparpillaient des arbres cisaillés de manière à laisser l'iris s'y enfonçait. Leur pousse, entretenue, parfaisait leur tenue impériale. Nombreux prunus mumes penchaient leurs branches fleuries ; posture inclinée, celle-la même adoptée par les bambous et les érables aux feuilles rougeoyantes de l'arrière-saison. Les cèdres du Japon prenaient quant à eux une allure d'aristocrate ainsi raides et régaliens. Tout l'inverse de la masse volumineuse des saules qui justement valdinguait, frénétique, dans les bras du vent. La vénusté du champ sylvestre se peaufinait également par la présence de carillons et de lanternes de pierre. Véritables éléments décoratifs, ces derniers campaient parfois auprès d'un rang multicolore d'azalées. Cette famille d'éricacées partageait une certaine concurrence avec les diverses espèces de camélias qui sertissaient ce jardin de couleurs généreuses.

Le chemin menant au noble verger se déclinait par la voie conventionnelle : un sentier en terre battue, recouvert de dalles qui partait de l'entrée — elle aussi positionnée à droite — pour faire déboucher sur l'espace verdoyant. À l'inverse, ces pavés, encerclés par la flore et dissipés dans cet étendu forestier, pouvaient également conduire jusqu'au seuil du domicile, ce dernier caractérisé par l'accroche au devant de la porte d'un court rideau — le kanji Ikeda inscrit sur ce tissu fendu. L'autre accès à la ballade se faisait par certaines cloisons qui en un glissement dépliaient ou clôturaient la contemplation. Une invitation à la méditation et au repos intérieur ; ambiance si typique d'Ikeda Atshuhiko.

Ekiko chemina jusqu'au fond de la salle, fit coulisser le mur puis entra dans sa chambre. De petite taille, celle-ci exhibait une sobriété exemplaire ; pas de parures, juste un futon et une commode. Il se dirigea d'ailleurs vers cette dernière installée sur l'angle gauche du lit. Le tiroir du milieu se tira ; une veste de coton blanc drapa les pectoraux tandis que le pantalon en toile permuta avec un hakama uni et indigo — sa fiasque non oubliée abritée dans la nouvelle défroque. Un ruban de tissu noir, le obi, vint ceinturer le vêtement en enserrant les hanches de plusieurs tours pour terminer avec le nœud fait sur l'avant. La nudité des pieds quant à elle s'emmitoufla dans des chaussettes opalines montées jusqu'au mi-mollet, le gros orteil ainsi séparé des autres doigts.

Une fois totalement vêtu, le disciple déposa son attention sur le présentoir ; support installé sur le meuble servant d'armoire à linge. Taillé dans de l'acajou au style drapé, ce dernier soutenait deux sabres. Le plus petit, disposé au premier rang, ne mesurait pas plus de quarante centimètres. Son fourreau, sculpté dans du bois de magnolia, était recouvert d'une laque vert sapin. L'aspect lisse de l'arme apportait étanchéité et rigidité, deux vertus salutaires. Un laçage de natte en cuir ligotait la poignée, celle-là même dépouillée de motif ou de figure burinée. Le cogneur le saisit et l'attacha au obi à l'aide d'une corde unie en soie — préalablement fixée à la gaine par un petit anneau. La deuxième lame représentait un katana dépassant les soixante centimètres de long. Tout comme le wakizashi, le tranchant et la pointe étaient rentrés dans l'étui cette fois verni d'un vif bleu marin. Également sur cette protection en alliage de zinc miroitait avec férocité une gravure incrustée en or ; tigre bestial qui rugissait en parfait enragé, griffes et crocs exhibés. Le même tressage ornait la garde, à la différence qu'une peau de requin enveloppait chacun de ses flancs pour optimiser le plus possible sa fermeté. Les mains ne le glissèrent pas de suite dans la ceinture ; le regard s'y accrocha.

Il le scrutait, les traits austères ; hostile face à elle, cette arme qui soulevait une poussière sale et malodorante pour sa mémoire. Sa faucheuse à lui. L'objet transmis, génération après génération. Lame de sang, le sien et le leur, celle tachée de sentiments crevés et éraflés ; perpétuant la fable familiale, la pourrissant un peu plus. Le défouloir du péché humain ; symbole de son histoire, noircie et dessaisie.

Il la prit, l'enfermant dans l'obscurité du fourreau, là où sa pointe n'éventrera la vie. Ses doigts fouillèrent une dernière fois dans l'un des tiroirs puis s'emparèrent d'une bourse gavée de joyaux. Une fois celle-ci attachée à la ceinture, l'hébergé abandonna la pièce pour définitivement se retirer du logis. La paire dezōri enchaussée, l'entrée fut franchie ; l'au-dehors salua sa venue d'une bourrasque traînante.

Un coup de vent qui passa sur lui pour ensuite filer entre les branches d'automne. L'air sentait bon le petit jour, celui à peine embrassé par les lèvres empourprées du soleil. L'environ, pour quelques minutes encore, dormait dans la fraîcheur silencieuse. Nul chant animal. Nul Homme en travers. Ne respiraient que ces éléments de la Terre, les premiers à l'avoir fait naître. Seulement eux qui en l'instant jouissaient d'omniprésence. Cet ensemble, dépouillé d'humanité, ne se remplissait guère de fioritures. Une affaire de sensations, de goûteur avec le moment se déroulant.

Voir ce feuillage se trémousser sur son perchoir.
Entendre cette brise défiler sans aucun zèle.
Sentir l'odeur épurée de la rosée.

Toucher ce temps brut où rien ne s'attendait mais qui simplement coulait et se prenait.

Le chemin du non-retour traça ses pas, la souvenance en guise de compagnon de route qui, selon le panorama, rameutait des images, des actions et des paroles de l'ici. Des instants enracinés en ce lieu offert comme un chez soi.

« Arrête-toi. »

Un ordre, spartiate. Le corps obéit, bien malgré lui.

Autour l'air s'agita. Souffle pressé, effréné qui vint le gifler.

Il ne dit rien ; attendit la suite, connue, non désirée. Les prunelles s'échappèrent vers ce lointain paysage. Pas l'esprit qui, lui, resta cloué à cette voix ; ce timbre à l'habituelle rudesse.

« Tu comptais réellement partir sans rien dire ? »

Fausse question car la réponse indubitablement se savait. Y tintait plutôt l'entrain revêche ; son de la réprobation, celui qui démangeait, voire lacérait la gorge. Il y devinait l'expression froissée du visage féminin, sa généreuse gaieté emportée. Cet éclat révolté, par cœur il le connaissait ; typique d'elle. Les gonds très vite sortaient pour griffer le Monde de sa bile jaune. Sang chaud, des nerfs à fleur de peau. Dès leur première rencontre ce même couplet courroucé fut composé. Une impulsive, imbibée d'émoi ; tout son contraire.

« Réponds-moi ! »

Une injonction, pénétrée par la plainte. Derrière la fureur incontrôlée des lettres s'étirait la cause de son échappée : la saignée affective.

La chaleur de l'éther éclaboussa alors. Un rayon courut jusqu'à la résidence. D'autres en revanche descendirent avec plus de retenue et d'élégance sur la vie. Les premières mélopées enlacèrent le calme réchauffé du matin. Peu à peu l'odeur de la verdure mouillée s'effaça, inhalée tout entière par la caresse asséchante du jour levant.

Il se retourna.

Le rideau astral tombant dans son dos.

Et une humidité du cœur au devant de ses yeux.

Sur le pallier, un corps élancé et entouré d'un trop large tee-shirt carmin se tenait. Nudité des cuisses et des pieds. Une tignasse châtaigne en bataille alors que le regard olive perçait la pupille masculine. Des poings refermés dans leur fiel ; une émotion vive, se craquelant. Maux du lien. L'attache inattendue qu'aucun ne pressentit. Ça se fit, juste comme ça. Une relation de quelques mois, une année. Mais c'était déjà trop, beaucoup trop. Rien de nouveau ne pouvait éclore ni durer ; les fantômes n'étaient pas exorcisés. Pourtant une brèche avait été entrouverte ; l'affect croqua et goûta une fois de plus à cette union du deux. Un doux poison. Trop mutilé, cloîtré dans son histoire pour que ne s'installe une toute autre et différente biographie. Prisonnier de sa mémoire, l'inaccoutumé ne pouvait s'établir dans sa croûte individuelle.

Il enfouit son regard dans le sien, désenchanté.

Belle.
Fragile.

Symbole de sa propre faiblesse.

Sa peur.
Ses sentiments.

Auxquels il ne voulait faire face.

« Je fuis Chisame ; car tu pourrais me retenir, me faire rester ici, avec toi et avec ton père. Et je ne le veux pas. »

Les vocables, cajolés par une tranquille énonciation n'en furent pas moins claquants ; douloureux par leur teneur. Pas de réplique de sa part mais une lueur vénéneuse. L'amertume obstruait la trachée, grossissant, compressant l'oxygène. Il n'y avait pas d'implosion, pas cette fois. Elle se laissait gangrener de l'intérieur, les larmes s'arrêtant au bord. Juste à le fixer, à s'étioler lentement et devant lui. Lui qui ne bougeait pas ; il éprouvait les deux fissures. L'insensibilité le désertait ; l'âme avait quelques aiguilles plantées à la racine. Ce bout de femme lui fit un trou dans sa coque ; une entaille dont il sous-estima l'importance. Ça retentissait, dans la fibre. Les cordes émotives se pinçaient sans toutefois expulser leurs notes en-dehors de cette cage organique. Pour le mauvais spectateur elles jouaient leur hymne.

« Pourquoi !? »

Crachat de l'incompréhension, geyser de l'aigreur. L'œil calcinait ; brûlure du soi. Quête du sens, d'une explication à la morsure. Qu'y avait-il à donner, à répondre ? Hormis le même refrain, l'éternelle résignation maladive. Depuis le temps, elle aurait dû s'y faire mais… non. La raison crevait sous le poids implacable de l'émoi. Dès le départ elle connaissait la chute, son choix. Pas de mensonges ou quelconque faux-semblant. Bruts, clairs et sans rien demander ou attendre d'autre de ce qu'ils avaient noué entre eux. Chacun savait pertinemment comment le tout s'achèverait. Or la jeune femme n'acceptait pas ; se trouvait là, esclave de sa blessure. Et il n'aimait pas la voir se suriner pour lui ; elle ne devait pas, il ne le méritait pas.

« Je vis dans mon passé, depuis le début et il n'y a pas de place pour autre chose. »

Les dernières paroles, pinacle de l'écorchure, se joignirent au ballet fringuant du vent. Quelques mèches de la crinière voltigèrent en parfaites fanatiques pour, dans la seconde suivante, se rabattre aussi sec dans l'inertie. Une rafale impulsive qui n'épargna pas la peau, celle-ci enduit d'une fraîcheur tantôt grelottante, tantôt tempérée.

Des mots évidents, laqués d'une cuisante honnêteté. Leur rudesse brillait dans l'oral, par cette œillade ; ce ton sans détour. Mais leur sévisse rugissait surtout par la signification cousue à cette phrase. Ultime coup de poignard, celui dilatant l'éclat de l'ire, celui raffermissant sa grimace assombrie, celui par lequel les ongles se logeaient dans la carne ; celui qui vint à bout du barrage des eaux.

La première goutte à perler, à tirailler l'âme.

« Alors quoi !? Ces trois ans à réunir l'argent nécessaire pour te sortir de ton coma, ces quatre années à vivre ensemble, à s'éprouver, à te reconstruire avec nous ; tout ça, ces liens, ce quotidien, ça ne signifie rien !? déferla la vague intempestive mais libératrice de l'humeur mouillée et éraflée. Tu ne peux pas nous rayer comme ça, jeter ce qui s'est passé, ce qu'on a vécu ! Qu'importe tes excuses, tu ne détruiras pas nos souvenirs, ces moments ; mes sentiments ! »

Malgré le faible ruisseau qui longeait ses pommettes, la ferveur flamboyait au travers de la colère. Butée dans son affection, elle écrasait sa résolution. L'attitude pouvait autant que possible s'habiller dans la lâcheté, l'égoïsme, le rejet ; rien n'y faisait. Elle ne le lâchait pas, ne ployait guère face à la fatalité qu'il lui assénait. Au contraire, cette dernière se dissolvait au contact de cette conviction féminine forgée dans l'impérissable : celle où en eux s'implantait à jamais l'existence de l'autre. L'immortelle trace de vie laissée sur son passage, sur quelqu'un ; ce quelqu'un de cher, de précieux — celui qui constituait un bout de l'être.

Un caractère de feux.

Un regard aqueux.

Une volonté impérative.

Une voix incisive.

Comme elle.

Une rencontre, dans la froideur.

Un mépris, long et s'éparpillant.

Un rapport, houleux.

Comme pour elle.

Puis l'éclosion d'une liaison.

Qui dura, qui s'ancra.

Rengaine d'autrefois.

Comme avec elle.

« Je n'efface rien Chisame, ni ces années passées à tes côtés ni mes sentiments pour toi. »

Sauf qu'elle demeurait là, incrustée jusque dans sa chair.

« Mais je ne peux pas tirer un trait ; tout recommencer. »

Car elle l'infectait, le dévorait.

« J'ai besoin des les rejoindre, de les affronter. »

Pour reposer en paix.

« Même si cela doit te coûter la vie !?

— Si c'est le prix à payer pour m'en délivrer, alors oui. »

Guère une résignation mais une croyance en une finitude du bon, du nécessaire. Presque dans cette possible mort s'y accolait une sorte de soulagement ; la délivrance. Ce n'était pas tant le discours qui étranglait leur cœur : une vérité incisive y résidait. Il avait raison, terriblement raison ; seule pareille confrontation permettrait une projection dans l'avenir et ce, quelle qu'en soit l'issue. Elle le savait et c'était pour cela que la lave giclait, se déversait avec tant d'intolérance. Juste, un instant, aplatir sans commune mesure l'impuissance ; croire que celle-ci tombera sous le coup de la volonté, furieuse et irrépressible. Tout vider, tout éjecter pour mieux encaisser. Une braise de l'espoir pour avoir un peu moins mal. Et le fuyard percevait pareille lucidité corroder la fille Ikeda.

Dans sa prunelle, dans ses larmes, sur son visage.

Partout la fêlure transpirait.

Il s'avança ; quelques pas lents qu'il fit vers elle.

En haut se tissait une toile de coton blanc. Des nuages, petits, effilés et troués par les dards lumineux. Chacun glissait sur la planche céleste du dôme. Le zéphyr encore et inlassablement larguait son souffle bien portant sur l'échine. Le chaud de l'environ également s'abattait sur le corps refroidi par l'inéluctable.

Un peu de chaleur naturelle, dans cet air rétif.

Il s'immobilisa ; une proximité retrouvée qu'il mit entre eux. Un geste, un seul et le touché se ferait. Mais rien de tel ne se fit, non. Sa bouche à la place il pencha aux creux de l'ouïe.

« Tu as été la paix, dans mon chaos intérieur et je ne l'oublierai pas ; je ne nous oublierai pas. »

Un peu de chaleur humaine, dans l'âme écorchée.

Pas de lèvres scellées.

Juste ces syllabes.

Qui disaient tout.

Les gouttes tombaient. Le regard se liait.

Une dernière fois.

Le cœur s'ouvrait.

Puis se referma ; il la quitta, elle et cette seconde chance. Sans retour et détour ; il traça, un horizon envahi par l'ardeur solaire cédant sous ses pas. Sa marche trempa dans cette mare incandescente alors que son dos caressa pour quelques secondes encore ce bout d'histoire auquel il renonçait.

Pour les retrouver.

Eux.

Pour les faire payer.

Eux.

Qui parasitaient l'existence.

Eux.

Qui demeuraient les seuls à importer.

Eux deux.

Lui.

Gajeel Redfox.

Et elle.

L'épine du cœur.

Jubia Loxar.


Vous vous y attendiez pas, hein, à ce Ekiko qui sort dont ne sait où… Si vous avez éprouvé une certaine incompréhension quant à ce personnage et/ou à la plupart des descriptions le concernant, c'est normal car j'ai écrit ce chapitre en fonction comme vous vous en doutez de son histoire et de ce qu'il s'est passé avec Gajeel et Jub'. Par conséquent, il y a des éléments que vous n'avez pas mais qui pour certains vous seront révélés plus tard, hi hi — oui je suis toute contente car vraiment, J'AIME goulûment ce chapitre. Il a été très difficile à écrire et j'ai mis du temps, putain, pour le terminer mais le résultat me plaît énormément ; j'espère que cela l'est aussi pour vous ; que vous avez apprécié ! Car malgré tout, je souhaite que vous aimiez ce que je vous donne à lire ; jouir en solo, ça va bien cinq minutes :)

INFOS IMPORTANTES À LIRE : j'ai une annonce à faire et ça va pas vous plaire, du tout. Le chapitre 9 sera publié entre deux et quatre mois (donc soit en juillet ou soit courant août-septembre)… KÔA !? C'est une putain de blague là !? J'aimerais, vraiment, mais pour tout vous dire, il n'est pas encore terminé malgré que j'y sois dessus depuis décembre… Ahem, ouais, c'est un peu beaucoup abusé mais c'est THE chapitre le plus ardu que j'ai eu à écrire jusqu'à présent. Aussi, je prévois ce colossal temps d'attente car j'aimerais reprendre de l'avance ou du moins essayer — l'espoir fait vivre — pour justement vous faire attendre le moins possible. J'suis vraiment désolée, j'ai essayé d'être dans mes temps mais j'ai pas réussi, avec tout ce que j'avais et j'ai à côté, c'est véritablement chaud du bouillon d'écrire tout autant que de clôturer les chapitres.

MAIS !

Je ne vous laisse pas sans rien, enfin pour certains du moins. J'avais prévu qu'à un moment donné j'aurais à allonger assez considérablement les délais de publication donc pour vous faire patienter, j'ai des choses en réserve, hé hé. Seulement (car oui, il y a un autre mais, comme si ça suffisait pas), ces choses-là vont surtout intéresser les gourmands du gruvia… C'est cruel de donner des os à ronger pour certains et pas pour d'autres — quelle injustice pourrie ! Vous avez le droit de me lapider pour ça. Au pire, si vous avez vraiment rien à faire, vous pourrez venir y jeter un œil, juste comme ça, pour voir et faire passer comme vous pouvez votre ennui… Une lilliputienne consolation pour TOUT ce foutu temps d'attente.

Donc gardez les yeux ouverts mes joli(e)s !

Avant de vous quitter pour un bon bout de temps, je remercie encore profondément cette bienfaitrice Satanas d'ainsi commenter à chaque nouveau chapitre ; t'es trop une perle ! Puis aussi, je remercie tout aussi sincèrement ceux qui suivent et lisent régulièrement cette histoire. J'espère que vous passez dans l'ensemble un bon moment de lecture et que cette histoire vous plaît autant qu'à moi !

Un grand courage à tous ceux et toutes celles qui ont encore ou qui vont passer leurs examens ! Ça va putain le faire pour vous ! Et sinon ben profitez bien de vos vacances si d'ici là on ne se retrouve pas et je vous dit à dans un « futur proche » bientôt !

Bonnes lectures et écritures à vous !