HOLÀ HOLÀ !

Je suis très contente de vous livrer ce chapitre 11 aussi TÔT ! Ouais parce que deux mois entre ce postage et le précédent, c'est court pour moi :)

Petite précision : j'ai coupé en deux parties le chapitre car il était un "peu" gros, genre 11 000 mots donc j'ai pensé que ce serait moins lourd pour vous si je le divisais. C'était pas prévu au départ mais quand j'ai vu que le compteur de mots n'arrêtait pas de montrer en flèche j'ai eu cette idée (lumineuse, oui oui !) donc voilà — pour le blabla merdique.

Ah et une dernière chose (après je vous laisse tranquille) : MERCI à Achrome pour avoir pointé ce qui pouvait faire défaut sur cette partie ! Grâce à toi, j'ai coupé dans le vif et fait perdre quelques 1800 mots... Du régime sec ouais mais ça lui a fait du bien je crois :)

Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture !


11

Première partie

L'émotion et les souvenirs (re)montèrent.

Juste là, à l'entrée, près de cette chapelle creusée dans le roc depuis tant d'années. Un moment (quelques minutes) les jambes restèrent enracinées sur place sans rien faire d'autre. Dans un état similaire la pensée s'empâtait. Le regard quant à lui se posait, s'étendait, s'enfonçait dans ce paysage connu par cœur et qui pourtant, en cet instant, semblait être si différent d'avant.

Ça pulsait avec tonus — bizarrement — dans la cage thoracique.

Difficile c'était de clairement dire, de clairement mettre des mots sur ce ressenti. Tellement étrange d'être là, à revenir alors qu'auparavant l'unique et vif désir avait été de partir — s'extirper, enfin, de ces ronces enfantines, eux qui la saignaient par leur dogme normatif. Toujours on l'y refusera, toujours une place autre elle aura ; la conformité ne l'avait jamais voulue ou prise dans ses bras. Un poids oppressant, si lourd à porter étant gamine.

Ce panorama le lui rappela ; réveilla en sa coque de femme des eaux le poison du rejet. Une exclusion guère propre à une époque : pas plus tard qu'avant-hier la psyché se reçut une balle en pleine tête, sûrement la plus foudroyante et douloureuse parmi toutes celles l'ayant déjà trouée — son rejet à lui. Au final le passé rebondissait dans le présent : il n'y avait pas de fracture mais bien une continuité.

Et peut-être était-ce parce que l'aujourd'hui n'avait en définitif jamais vraiment quitté cet autrefois que Jubia se retrouvait ici, face à ce décor d'enfance.

Au-devant s'exhibait l'exacte roche abîmée d'antan. Les mêmes maisons anciennes gisaient au bord de la rue en terre. Des collées, des écartées, des isolées en hauteur ou en contrebas, la plupart rangée en ligne tel un peloton sur le départ. De nouvelles constructions à la pierre plus moderne et neuve accentuaient le décrépit des plus vétustes, celles qui à un âge lointain reluisaient le jeune, le beau, l'attractif. Toujours ces toits de lauze, ces arbres qui poussaient n'importe où : entre les chaumières, sur les collines du nord, juste au bord des petits murets longeant la route. Pas de fleurs (ou si peu) mais incessamment cette nappe de gazon, si vert et agrippant. Partout ça dominait, encerclait ; ce n'était pas le chez soi de l'Homme mais bien celui de la verdure, elle qui surveillait et logeait ces étrangers peu à peu devenus les habitants de son domaine.

Plusieurs minutes la mage demeura ainsi, immobile, observant, respirant docilement, se sentant prise dans un entre-deux insolite : le connu, incisif, et l'inconnu, tout aussi percutant.

D'abord ce ciel qui de tous fut ce qui la déstabilisa le plus. Poignant que de le voir si dépourvu de gris et de tristesse. À la place siégeait tel un roi glorieux l'azur plénier dont l'étendu n'avait aucune limite ; qu'était devenue cette pluie infernale, tyrannique, agressive ? Partie, évaporée, disparue en même temps qu'elle… La ville ne couvait plus en son sein la paria des pluies, cette humidité réputée si criarde et disgracieuse faisant fuir les non-natifs.

Était-ce sûrement à cause de ça qu'aujourd'hui cette cité de Bosco avait enfanté plusieurs générations : les bambins gavaient la vue. Ils répandaient leurs cris d'amusement, leurs plaintes stridentes, leurs rires tantôt bruyants tantôt discrets ou encore leurs piaillements. Cette colonie de marmots surprenait pour qui jadis le hameau ne regorgeait que d'une trentaine de chérubins. À l'heure actuelle cela paraissait tout à fait ordinaire d'en voir le double (si ce n'était plus) éparpillé de part en part comme ces morceaux de gâteau qu'on distribuait à chaque coin de table.

Une vraie fourmilière qu'était devenue Kanta, de quoi ébranler pendant plusieurs secondes les représentations cloisonnées de la récente fée.

Ce neuf qu'elle ne connaissait pas mais découvrait la frappait, la remuait même. En définitif, un trou venait d'être fait : dans l'air se sentait un quelque chose de manqué, ce renouveau qui l'éloignait de ses marques. La magicienne éprouvait une certaine fissure dans ses souvenirs et tout à la fois demeuraient intacte certaines sensations, celles-là inébranlables que pas même le couloir du temps n'altérait (ou si peu).

Toujours ce même sentiment qui pique, qui pèse, qui reste.

Il y avait comme une main autour de la gorge, autour du muscle cardiaque. Une main qui émergea dès qu'un pied elle posa sur ce sol ; une main n'étranglant pas mais qui la tenait, juste ; une main ni froide ni brûlante ; une main simplement là pour faire son travail, celui de faire mal. La même main d'autrefois qui jamais ne s'enlèvera — toujours reviendra — car c'était ici, à Kanta, que la graine du mal avait germé, poussé, fleuri. Toujours, elle y sera.

Et ce fut avec cette main qui enserrait son âme que Jubia pénétra la ville.

Elle marcha d'abord tout droit, sur cette longue et épaisse route bétonnée dont l'extrémité (bien loin de là, à au moins cinquante mètres) resplendissait par sa céleste et poilue montagne. Avançant tranquille, la prune fit des ricochets entre ces visages aux mille expressions, ces têtes à la diversité étourdissante ; des tignasses en bataille ou coiffée avec rigidité, des blonds vénitiens devenant pour certain le bâtard châtaigné, des peaux bronzées dédaignant la pâleur des autres, des grimaces sur tous les visages, des coupes disparates, l'admirable gradation du bleuet ou de l'olivier rétinien.

L'invariable disparité de l'Homme, celle guère autant omniprésente (voire étouffante) qu'à l'époque.

À mesure que l'œil glissait d'une personne à une autre, Jubia se sentait comme une étrangère du présent mais aussi du passé, comme si en fin de compte les souvenirs s'étaient travestis ; ses repères elle ne trouva, du moins pas tout de suite. Il fallut attendre de tourner à la troisième intersection, à droite, pour enfin retrouver — ressentir — ce chez soi qui fut le sien pendant neuf années.

La voie fraîchement arpentée, plus étroite et freluquet, était un peu moins bondée mais pour autant ça n'atténuait pas cette impression d'excédant surtout lorsque la jeune femme, déambulant, se rendit compte de la prolifération des magasins — eux qui auparavant étaient une perle rare à Kanta. La ruelle ne donnait à voir que ça : des infrastructures essayant par tous les subterfuges possibles de vider les écus. Les gens enlisés dans ce gouffre du consommable ressortaient avec des sacs, une satisfaction outrancière arrimée sur leur minois.

Ça dépaysait, accentuait la sensation d'être dans un autre part, jusqu'à ce que le regard percute une vitrine.

Cette échoppe, devant laquelle Jubia s'immobilisa dès l'instant où ses prunelles la captèrent.

Les anonymes passèrent à côté.
Le vent batifola avec les mèches turquin.
L'air, inhabité par un quelconque parfum, emplit les poumons.

Tous ils glissèrent sur elle ; des gouttes sur un imperméable, bien présentes mais qui n'entrèrent pas, qui ne mouillèrent d'aucune façon.

Juste ce bric-à-braque et ces mémoires écoulées telle une cascade dont le déluge, incontrôlable, enfonça la jeune femme dans un bain chaud.

L'orpheline se rapprocha un peu plus, scruta cette façade ou plus exactement ses squatteurs couchés, debout, ouverts ; ceux-là fixés au mur, exposés en vedette, plantés dans un coin ; ceux-là petits, moyens, grands, en bois, en fer, en bandoulière ou avec béquille ; ceux-là automatiques, télescopiques, à double couche, manuels, droits, longs, transparents, pliants.

Ils y demeuraient toujours.

Tous étaient là.

Ses parapluies.

Des heures entières et innombrables avaient été passées dans ce commerce prénommé encore aujourd'hui « Cache-eau ». Admirer sans jamais se lasser. S'amuser sans jamais s'ennuyer. Toucher sans jamais regretter. Fascinantes ombrelles, lesquelles furent pendant (trop) longtemps ses amies : elles seules qui l'avaient emplie de joie, elles seules qui lui avaient réchauffé l'âme, elles seules avec qui elle avait joué, elles seules qui l'avaient protégée et non pas menacée (contrairement à eux, mouflets détestables).

À force d'y flâner, la gérante Mégumi fut à son tour chérie par celle au corps aqueux. Cette dame bien en chair et au sourire aussi nitescent qu'un tournesol lui offrit son tout premier parapluie, celui-ci demeurant de longues années son unique compagnon de route. Bien sûr la bleue avait aussi eu ses préférés, eux dont un quelque chose — la forme, la matière, la couleur, l'attrait, l'ensemble — l'avait de suite charmée. Un de ceux-là se trouvait dans sa chaumière. L'objet, cher à l'amoureuse déchue, était une de ces bricoles reliant l'actuel et l'avant comme pour dire (graver en mémoire) l'irrévocable résonnance de l'un dans l'autre ; même ligne conductrice se perpétuant et se (pour)suivant…

Ça lui souleva le cœur, d'être à nouveau si proche de cette tant aimée boutique.

Ses plus inestimables et agréables moments, elle les avait vécus ici, avec ces parapluies, dans cette échoppe. Pas une ride celle-ci ne semblait avoir prise, pas plus que son chêne ne pourrissait ; Jubia mettait sa main à couper que le bois, tenté qu'on serait de l'effleurer, offrait un touché toujours aussi rugueux. Plus qu'une supposition, une certitude qui souleva les lèvres. Était-ce pareil à l'intérieur ? Y avait-il cette addictive impression d'être dans un ailleurs à part, dans l'envers du quotidien, là où on se sentait immunisé de tout, là où aucune once de peur n'emmitouflait la psyché ? Un cocon, sécurisant, rassurant, chaleureux, bienheureux — un cachot…

« Je peux vous aider mademoiselle ? »

Cette voix, conviviale, extirpa de sa contemplation l'invocatrice des flots.

Une jeune femme coiffée en une tresse brune, dont le ventre arrondi annonçait l'entrée dans la vie parentale, se tenait à l'entrée de l'office, la porte entrouverte — une occasion rêvée pour l'alizé de s'introduire tel un ninja afin d'engloutir la chaleur casanière du lieu.

Jubia l'observa plusieurs secondes, sans rien dire, sans bouger, juste la scruter.

L'amabilité se lisait sur ce faciès inconnu, tout comme cet intérêt porté à son égard. Question du vrai, non du faux-semblant pour montrer que le rôle de l'avenante employée (directrice ?) s'endossait. Ça soulagea la charmeuse des flots de savoir sa boutique dirigée par l'authenticité. Pour autant, cela ne la poussa pas à s'ouvrir ou à répondre à l'accueil.

Préserver sa bulle, ces barreaux enchanteurs desquels les souvenirs se paraient ; ne pas casser ça, cette image d'antan si vivifiante. Il était inconcevable, pour elle, que cette teneur lénifiante se pervertisse avec celle (sûrement) amère d'aujourd'hui. C'était comme si par la perforation du réel l'envoûtement se briserait, révélant ainsi la morosité tapie dans ce « Cache-eau ». Et ça, la solitaire ne le voulait absolument pas ; assez de voir le plus précieux se déchirer en quelques secondes.

« Non… Ça ira. »

Des paroles au timbre impassible, un regard tout aussi insensible ; froideur d'antan, froideur de ce temps.

La native de Kanta reprit sa route, l'impavidité en guise de masque expressif.

Elle chemina normalement, sans s'empresser, sans lambiner, l'œil déployé dans la foulée sans s'attarder sur quoi que ce soit. Seulement égarer sa lucarne.

Puis elle les vit ; l'affect se tordit alors lorsque ce deux langoureux passa, juste comme ça, devant elle.

Là ça cognait, violement.

Là ça attisait, cruellement.

Suffisait de distinguer ces mains entrelacées, cette taille enlacée, ce nœud passionnel dans leurs yeux pour que la plaie se fende à nouveau. Les larmes ne montaient pas, pas plus que le chagrin ne dégoulinait. Plutôt la jalousie suppurée, plutôt la tortueuse convoitise, plutôt l'animosité.

Les frapper, les séparer ; les faire seuls, comme elle.

Voir ces couples de pré-pubères, d'adultes, d'ados boutonneux, d'octogénaires s'aimer, s'embrasser, s'enliser l'un dans l'autre avec tant de simplicité et de normalité… ça enfonçait plus loin encore le poignard. Son coquillard s'accrochait à eux avec une rage éventrée ; saisir leur amour pour le broyer, le pulvériser, le déchiqueter, l'annihiler.

Ça remontait, dans la gorge.
Ça inondait, dans le cœur.
Ça s'humidifiait, dans la rétine.

À mesure que l'écorchée épinglait ses prunelles sur ces amants, la noirceur gonflait, montait, s'élevait encore et en parfaite montgolfière.

Se jeter sur eux.
Leur hurler dessus.
Cracher sur leur bonheur mystificateur.
Étriper ce prétendu béguin.

Les crever, eux et leurs purulents sentiments, comme on avait crevé les siens.

Première goutte.

Que le monde entier en soit privé, destitué ; qu'on arrache pour de bon ces racines et autres plantes amoureuses. Ainsi elle n'en sera plus l'éternelle exclue — celle qui n'avait droit, celle qui ne goûtait pas mais qui inlassablement regardait et enviait. En fin de compte, c'était ça le plus douloureux : sentir chez ces autres ce qui ne lui saura jamais donné.

Deuxième goutte.

Qu'ils s'étouffent avec et ne s'en relèvent pas ; jamais.

Troisième goutte s'échappant, coulant, s'écrabouillant tout en bas.

La main prestement essuya d'un revers de manche la prochaine coulée, l'avancée toujours en mode automate tandis que les iris se vissèrent dans un quelque part, là-bas, dans le lointain ; regard moite dans le vague.

Rien de l'alentour ne s'imprimait, ne se capturait par l'iris. De même il en allait pour les sens : la fidèle caresse du vent ne touchait pas, le balayement des cheveux n'éveillait la conscience et malgré l'entrée en trombe d'innombrables effluves, le nez ne frétillait. L'organisme avait beau être taquiné, ses stimulations ne rivalisaient pas avec le tourment mental, acéré.

Difficilement mis en stand-by depuis son départ, voilà que le calice refaisait à nouveau surface — dardant, empoisonnant, l'empêchant de ne pas y penser, l'entraînant tant et si bien à réciter ces paroles avariées que ça claironna, martela, pilonna dans la tête.

Désolé de pas pouvoir. Pas pour lui cette relation. N'est pas l'admirateur épris.

J'peux pas. C'est pas pour moi. Je ne veux pas.

Pas possible, tous deux. Pas de ça, entre eux. Pas d'elle, il veut.

Lancinante litanie qui tapa, tapa, tapa jusqu'à la voir, elle.

D'un coup ça se tut, d'emblée les billes ardoisées furent avalées.

La marche continua.

Située à dix mètres devant, la petite chapelle était plantée au milieu de l'océan herbu, en retrait sur le côté gauche du paysage. Un chemin de terre, long d'à peine cinq mètres, la raccrochait au ciment urbain. Une couverture en poils végétaux recouvrait en quasi-totalité son caillou, quoique la fourrure semblait plus massive que naguère. Seule l'entrée, taillée dans une pierre esthétique et polie, échappait à la colonisation du vert printanier. Un fer, au bleu pétrole rouillé, faisait office de porte et comblait les ouvertures ornementales de la façade. Au sommet trônait en parfait miséricordieux l'illustre statuette du presque Corcovado (1).

Plus un monticule rocheux qu'un cénacle, en apparence. Una attraction singulière s'y dégageait et cela dû à son écorce ; brute, originaire du ventre de Gaia, guère pourvue d'une quelconque propreté ou architecture bourgeoise. Précisément ça, cette nature divergente qui jadis l'avait attirée pour tout aussi instantanément la conquérir. L'au-dehors s'apparentait à une colline anodine si on faisait fit de sa figurine d'abbé ; une grotte, un terrier mais guère une bâtisse d'Église, non, pas quand l'œil se contentait du revêtement pour juger.

D'une netteté frappante Jubia se souvint de ces sensations lorsque, pour la première fois, elle entra dans ce lieu.

Une fois engouffrée dans l'antre, l'émotion avait frappé : une fascinante accalmie l'avait agrippée et perforée à la seconde où le pied eut été posé. De suite elle s'était sentie bien, enveloppée, choyée par le silence. Plus de ce jugement despotique. Plus de ces doigts accusateurs. Plus d'averse (l')écrasant. Seulement deux colonnes de bancs au bois ambré. Seulement plusieurs sculptures et autres emblèmes du clergé. Seulement des bougies aux senteurs d'agrume. Seulement l'autel rédempteur. Seulement une roche râpeuse. Seulement un espace confiné.

Son confessionnal, là où les maux s'exorcisent le temps d'une parole.

Au fur et à mesure de la déambulation, Jubia s'enroula dans ces jours d'antan où sa haine elle vomit, où sa liesse elle conta, où ses sanglots elle versa, où ses chimères elle broda, où sa fureur elle cracha, où ses déceptions elle proféra ; se déchaînait sans moral ou limite l'affect, là-bas, dans ce repaire où nul autre que le vide l'entendait. Une telle sérénité ça lui apportait, la lave pendant un court mais galvanisant moment n'incendiait plus — n'était plus qu'un résidu refroidi et solidifié, abandonné sur la terre sèche.

L'explosion. L'effusion. La libération.

N'être plus gangrénée. S'arracher à sa morne réalité. Se sentir exister.

Aspirations risiblement banales mais en aucun cas simples, dans son cas. Un vrai parcours du combattant que c'était pour éprouver ce genre de choses ; si peu de lieux ou de personnes étaient parvenus à enfourner dans sa coque pareils états, ceux-là qui faisaient du mort le (re)vivant. Était-ce d'ailleurs pure coïncidence de tomber sur ce refuge monolithe, lui l'extirpateur du mal-être, à l'instant où le venin se répandait ?

Une suture, encore...

Elle dépassa la chapelle, progressant en solitaire sur le chemin devenu à mesure de l'avancée une pente raide.

Deux ou cinq oiseaux baignaient leurs ailes dans l'azur uniforme, plusieurs nuages épais engloutissant les chauds rayons d'en haut.

Le quartier sud exposait l'identique toile d'autrefois avec cette absence de populace et de champignons urbains, cette montée dont l'escorte se composait en tout et pour tout d'un gazon de prairie, de bosquets, de trois-quatre érables feuillés en vert hooker et de divers rassemblements ou isolements de roches.

Le paysage ainsi engorgé dans ce mutisme maternel, agréablement ça enlaçait la psyché ; esprit apaisé, emballé dans une couette, celle-là propre au repos apathique.

Jubia se sentait enfin chez elle.

Tandis que les poumons se gavaient de molécules fourrées à l'O², les mirettes aperçurent plus loin, là où se terminait la pente, l'une des plus imposantes constructions de la cité — bâtisse pour laquelle ce retour aux sources fut entrepris. Au bout siégeait un rectangle empâté dont les murs de plâtres juraient affreusement avec ceux des alentours, beaucoup plus coquets et authentiques.

À mesure que la mage s'approcha, celle-ci constata une certaine dégradation : des fêlures — une dizaine au total faisait fissure neuve —, du blanc grisonnant, une moisissure grandissant telle une graine en pleine croissance, des fenêtres brisées, des portes automatiques déficientes (lentes à céder le passage). Déjà à l'époque l'édifice ne reluisait l'étincelant, pour autant Jubia ne s'attendait à un délabrement aussi marqué, surtout lorsque l'immeuble en question demeurait l'unique bâtiment de soin de la ville.

Dès que l'ex-Phantom s'introduisit dans le bâtiment, le friselis des interrogations cessa, les synapses toutes excitées par la vision.

La configuration n'avait pas changé : à droite des couloirs acheminant vers des bureaux, des lits et autres salles alors qu'à gauche des sièges campaient l'angle. Une fontaine d'eau à l'entrée, une table basse ovale garnie de magazines, une teinture murale livide, une vieille dame aux lunettes sales maugréant son impatience, une insonorité coutumière, un fort parfum aseptisé et l'indémodable zone d'accueil, tenue au centre par une brunette au chignon déplorable. Clouée sur sa chaise, l'employée avait la tête plongée dans des dossiers fastidieux — à en juger par ce lourd soupir échappé des lèvres et ce stylo rongé jusqu'à l'os.

Jubia se traîna jusqu'à elle non sans jeter au passage une œillade à la mère-grand, laquelle s'employait à lustrer son dentier sorti de la bouche — de quoi tirer une grimace de dégoût à la bleue.

À l'entente des pas, la jeunette leva sa vue brou de noix pour l'entrelacer avec celle du klein impassible.

« Bonjour, formula en une politesse machinale l'orpheline. Est-ce que l'infirmière Atsu Chôko travaille toujours ici ?

— Oui en effet, pourquoi ? réclama celle-ci plus par formalisme que par curiosité à en croire son timbre désintéressé.

— Jubia est une vieille amie et elle aurait aimé la saluer. »

Durant plusieurs secondes elles restèrent ainsi, debout et assise, à se scruter dans le blanc de l'œil. Suspicion chez l'une, indifférence chez l'autre.

La jeune femme-à-la-coiffe-dépenaillée se leva enfin (après un bref mais prononcé échange visuel), s'engouffra dans le couloir puis disparut du champ optique.

La mage demeurant à nouveau seule, ses yeux en profitèrent donc pour parcourir (sans entrain ou attention cependant) ce qui n'avait pas été repéré par ses prunelles. Cela dit, la lucarne ne put malgré tout s'empêcher de retourner jeter un coup d'œil à la rombière, laquelle vérifier l'impeccable brillance de sa denture.

Trois bonnes minutes s'écoulèrent avant que ne tintent dans cette froideur aphone le bruit de deux foulées.

« Oh mon Dieu… Pincez-moi j'hallucine ! »

L'effarement était tel, dans ces lettres prononcées d'une voix chaude qu'on aurait pu sans mal imaginer la main se mettre devant la bouche, peaufinant alors la présente expression de stupeur peinte sur le minois ; un visage jonché par la vieillesse, ces cernes creusées, ces fossettes infestées de rides déjà bien installées, cette fatigue non plus de passage mais à la longévité dorénavant immuable. Il y avait toutefois une chose qui passa entre les mailles du filet temporel : le regard.

Ce regard.

Noisette. Pétillant. À l'iris toujours aussi vivace. Gorgé d'affects.

Sa bouée, à laquelle tant de fois Jubia se raccrocha lorsque la pluie devenait trop lourde à endurer, trop affligeante à porter, trop intarissable, trop là, en elle.

Revoir cette lueur, la même qu'auparavant, ça lui fit l'effet d'une vague s'écrasant de plein fouet ; violent et fracassant impact qui une fois passé laissait place à une sensation délassante, semblable à celle éprouvée lorsque l'être et la chair s'abandonnaient dans l'étreinte. Peur disparue. Tourment envolé. Le réconfort, l'insouciance, la paix nichée confortablement au creux des seins.

Lorsqu'elle la vit, Jubia pendant un pittoresque instant voulut tout entière tomber dans ces bras.

Féroce envie de tout lâcher, de péter cette retenue qui gangrénait plus que ne soulageait. Tant l'amoureuse aurait souhaité redevenir cette enfant geignarde, celle dont les sanglots cascadaient à n'en plus s'arrêter et dont les plaintes s'étouffaient dans une embrassade divinement tendre. Un tel bien ça procurait d'être ainsi enserrée, rassurée, apaisée. Tout dans la tête s'évaporait ; ne gisait dès lors qu'un sentiment terriblement bon d'affection et de protection.

Ne plus penser.
Ne plus se soucier.
Ne plus dire ou comprendre quoi que ce soit.

Juste pleurer un bouillon.
Juste évacuer tout cette tension pernicieuse.
Juste faiblir.

Qu'on l'enlace, la réconforte, l'aime.

Comme lorsqu'elle avait neuf ans. Comme jamais personne d'autre qu'Atshu Chôko ne l'avait fait.

Pour autant Jubia ne se jeta à corps perdu sur la garde-malade, pas plus qu'elle déversa son litre de larmes.

Elle n'avait plus neuf ans ; elle n'était plus une enfant, cette enfant et durant un instant, la Femme Pluie le regretta profondément.

À la place la native de Kanta retint avec peine l'énième montée en train d'inonder sa gorge ; s'acharna à enterrer la dépouille encore bien trop fraîche de sa vulnérabilité.

Un sourire, un vrai, fendit l'austérité de ses traits lorsque celle quémandée la rejoignit pendant que la secrétaire retournait à son poste — son attention portée au bavardage de ces dames, sa disgracieuse corvée laissée de côté.

« Je suis si contente de te revoir Jubia ! »

À la réplique se joignit une étreinte saturée d'émotion. La soignante en blouse blanche la serra fort, ses prunelles caramel suintant d'une eau au bord de la chute.

Grisant contact, si nourrissant.

Bien que les gouttes ne sortirent, l'affect tout entier tambourina chez la maîtresse des nuées marines.

La main ceinturant le myocarde se retira.
La pompe cardiaque battit du tam-tam.
Les globules rouges gavèrent comme des oies les organes.
La peau frissonna de plaisir.
Les narines s'emplirent de ce relent mentholé, tant inhalé jadis.
Le chaud embrocha jusque dans la caboche.

De nouveau le cœur se souleva, ce dernier emmitonné dans un nuage cotonneux de douceur.

Jubia l'enlaça tout aussi ardemment, yeux fermés.

Des heures l'ex partisane d'une guilde noire aurait pu rester comme ça, dans cette position, en jonction avec cette femme. À chaque fois qu'elle se retrouvait ceinturée de la sorte par l'infirmière, la mère des flots n'était plus bousculée ou fracturée par la marée du monde, et cette fois-là ne fit pas exception à la règle. À dire vrai, ce fut encore plus cuisant et galvanisant que dans ses souvenirs tant cela faisait une éternité que l'ex-traqueuse n'avait éprouvé ça. Cette tendresse maternelle, plus que jamais la récente fée en avait besoin et peut-être était-ce aussi (surtout) pour ça qu'elle fut à ce point touchée par ces retrouvailles.

« Moi aussi Atsu, tellement. », prononça celle-ci dans un murmure à la sincérité lancinante.

La plus âgée se dégagea après deux minutes d'intense embrassade ; elle plongea son iris dans celle de sa protégée, essuyant au passage ses deux perles humides.

Un sourire aussi nitescent qu'irrécusable cette dernière offrit à la magicienne.

« Laisse-moi te regarder. »

La soignante à la couette boudinée s'écarta quelque peu de l'observée et la sonda des pieds à la tête.

Jubia mima sa conduite et s'aperçut, à ce moment-là, à quel point le labeur avait laissé son empreinte sur cette crinière dont le blond s'encanaillait, sur ces mains racornies, sur cette corpulence fricotant avec la taille allégée plutôt qu'avec l'embonpoint des jeunes années, sur cette mine usée quoiqu'en permanence fringante, sur ce front fripé, sur ce teint défraîchi.

Personne n'échappait à la lame chauffée à blanc du temps, pourtant Atsu préservait l'éclat de sa rétine, celui-là qui en un coup d'œil distinguait illico le bon vivant du pisse-vinaigre. Parmi toutes ces confrontations d'antan c'était indéniablement le fait de retrouver ce regard, immortellement intact, qui fit le plus de bien à l'amante du bleuet.

« Tu as tellement changé… constata, terriblement nostalgique, l'aînée. Y a neuf ans de ça t'étais haute comme trois pommes et aujourd'hui… Tu es une vraie femme, admira-t-elle, émue, en prenant les mains de la bleue. Tant de choses se sont passées depuis ton départ, il faut absolument que je te raconte ça ! s'exprima sans contrefaçon l'excitation débordante de la décolorée.

— Ça sera avec grand plaisir Atsu mais Jubia aimerait avant que tu lui en dises plus sur un dénommé Akito Kimura. »

Malgré la franchise distillée dans les premières lettres, les dernières en revanche furent teintées d'une note beaucoup plus sérieuse.

L'air grave derechef se plaqua sur le visage de la soignante. Subitement celle-ci prit un coup de vieux, faisant tout de suite son âge, voire plus ; la pétulance de l'orbe déclina, grignotée par une ombre insoupçonnée et soudaine.

« D'accord mais pas ici, consentit-elle, sentencieuse. On va allez chez moi se poser et discuter de ça en tête-à-tête, tranquillement. »

La matrone du déluge acquiesça ; Atsu, en quête de prendre sa pause, se dirigea vers sa collègue — qui à la vue de cette approche inattendue reprit recta son travail comme si de rien n'était (comme si pas une miette de la conversation ne fut chipée). L'affirmation obtenue après consultation des plannings, l'auxiliaire fit signe à l'ancienne rôdeuse de la suivre tandis que la mamie avait enfin remis en place son dentier fraîchement lustré.

Une fois à l'extérieur, la marche du lent s'adopta alors que la langue déroula ses contes piailleurs. De cette façon la benjamine apprit tout un tas de nouvelles.

D'abord la fermeture de l'orphelinat Loxar, jugé bien trop caduc et usé jusqu'à la corde pour qu'une rénovation soit envisagée. Il y avait un an de ça, un tout neuf fut mis en chantier avec son lot de panoplies modernes. L'asile semblait susciter un regain d'intérêt et non croupissait dans sa dépréciation (contrairement à l'époque). Les dirigeants actuels tout autant que la populace avaient « à cœur » (expression soigneusement choisie par les baratineurs) de donner aux pupilles du pays un refuge « digne » — une langue de bois critiquée pendant plusieurs minutes par la citoyenne.

L'expatriée dépliait une oreille distraite ; elle n'écoutait pas, son esprit accaparé par le devenir de ces autres, eux les cogneurs qui avaient partagé avec elle ce toit aujourd'hui laissé à l'abandon (comme il était convenu de le faire pour toute chose périmée). Quoi de plus normal que de déserter le moisi pour du sain ? Le problème n'était pas là, non. En fait, c'était une question d'attache : dix années furent semées sur ce lieu et même si plus de la moitié des graines donnèrent des épines, c'était les siennes, plantées et enracinées là-bas.

Cela la replongea une fois de plus dans ses fonds marins.

Elle repensa à ce gamin.

Lui qui durant un instant n'eut pas peur.
Lui dont la voix fut agréablement neutre.
Lui au regard sans mal.
Lui dont les mots ne furent la morsure d'un serpent mais un calmant.

Ce marmot, l'un des seuls à l'avoir approchée de près, de très près, sans plus jamais avoir recommencé.

Kazuko ne lui avait plus reparlé depuis ce fameux soir. Leurs pantomimes il adopta, la crainte dans ses yeux et la méfiante cousue-main dans son timbre ; ce fut l'une des choses qui lui fit le plus de mal, à cette époque, ce lien qu'elle avait presque touché pour que tout aussi farouchement on le lui arrache — l'en prive, définitivement.

Une plaie dont aujourd'hui encore quelques égouttures perlaient. Pas grand-chose coulait, s'extrayait de la cicatrice et pourtant, ce juste « un peu » rameutait pour l'heure le remous, celui guère désiré et mit sous silence ; écrabouillé comme une crêpe au fond de la poêle en émoi, par l'oral.

« Pourquoi le centre de soin est dans cet état ? demanda subito l'étonnée en coupant court au monologue et à sa tourmente. Les gens ont-il à ce point si peu de considération pour ceux qui les maintiennent en vie ? vilipenda-t-elle, interdite et sourcils froncés.

— Tu n'y es pas du tout ma p'tite Jubia, assura la contadine. Un tout neuf est en train d'être construit à l'autre bout de la ville. Je présume que tu es passée par l'entrée nord non ? Pas étonnant alors que tu ne l'es pas vu. », expliqua celle-ci après l'acquiescement de la fille adoptive.

Les deux jeunes femmes terminèrent leur descente ; tournèrent à droite dans une rue en grande partie désertée par la horde humaine. Les senteurs en revanche s'étalaient comme des phoques, surtout celles du pain cuit au four et de ces autres pâtes levées ; odeur maline, exquise, usurpant les narines.

« Mais entamer un autre chantier en plus de celui du nouveau orphelinat ça a dû coûter une fortune à la ville, remarqua perplexe la récente fée. Kanta n'a jamais roulé sur l'or et m'était dit que c'est toujours le cas alors comment les fonds ont été trouvés ? Ça étonnerait beaucoup Jubia que les habitants aient soudain été pris d'une frénésie de dons… Ce n'est pas leur genre. »

Les cordes vocales avaient beau tinter dans la neutralité, en fond sonore résonnaient malgré tout des ondes acrimonieuses, voire accusatrices.

« Le tourisme Jubia, le tourisme… », révéla la sœur de charité sur un ton d'évidence absolue.

La porteuse de soin délivra la seconde « grosse » information, à savoir ce véritable prodige de repeuplement permis par la météo : en un tournemain se rameuta une flopée de touristes et de futurs villageois — de quoi occasionner un mince pincement au cœur chez la fomantrice des tempêtes navales, celle-ci sachant pertinemment que son départ avait sans aucun doute joué un rôle là-dedans. L'infirmière sentant d'ailleurs cette raideur ne s'étendit pas plus sur le sujet.

L'adulte aux cheveux couleur chamois poursuivit son bagou sur un terrain moins glissant ; étala avec un enthousiasme presque contagieux les « grands » ou à l'inverse frivoles changements survenus dans la modeste vie d'Atsu Chôko : l'acquisition d'une nouvelle et beaucoup plus spacieuse bicoque, le décès de son paternel, son inopiné statut de tantine, sa virulente prise de bec avec ses voisins qui, lui avait valu nombreuses nuits d'insomnies et une prise constante de calmants (pour ne pas « aller leur refaire la tête au carré »), sa promotion marchandée tel ces vendeurs à la sauvette, la rupture dite « définitive » avec une de ses plus chères amies, cette rencontre qui chamboula tout le reste, son union non pas tant par l'Église mais plutôt par le sentiment, cet homme effarant lui donnant deux marmots.

Le conte s'acheva sur ce dernier évènement, le plus inattendu et éminent d'entre tous.

La biosphère profita du répit sonore, un chuchotis échangé entre les feuilles d'en haut.

Un ciel clairsemé d'après-midi, sans le tapage du diablotin ni sans son orchestre diluvien.

Et la déambulation, toujours de mise, raccordée à la tranquillité ambiante.

Un moment ça dura, jusqu'à ce que la pensée ne parvienne plus à résonner en solitaire.

« Il s'en est sacrément passé des choses en cinq ans, pour toi…, reconnut la mage élémentaire, ses orbes posés sur l'horizon alors que sa voix, un instant, flirta imperceptiblement avec la convoitise.

— Parce que tu vas me faire croire que pour toi ça n'a pas été le cas, peut-être ? », reprocha lestement la plus âgée en la dévisageant.

À trois-quatre mètres au-devant, sur le flanc gauche, entouré de conifères et d'un chêne vert, un important parc d'enfant gisait.

Ceinturé sur les côtés et à l'arrière par des barrières blanches en plastique, plusieurs galopins jouaient. D'abord intrépides, eux dont rien ne les arrêtait au vu de leurs acrobaties de casse-cous : leur suspension au bout de rondis en bois, leur ascension toujours plus haute vers les cieux (balançoire de l'envol) ou encore leur course effrénée du cinquante mètres. Puis il y avait les moins audacieux (les plus jeunes), ceux-là qui préféraient les inoffensives glissades du toboggan, la sérénité du bac à sable ou la cajolerie rassurante ; des mères et des pères dispersés autour, l'œil aux aguets pour les uns (sagement assis sur les bancs, à piailler) et une participation aux jeux pour les autres (les patriarches, majoritairement).

Les promeneuses les dépassèrent et prirent à droite, une taciturne allée offerte toute à elle et à leur balade.

Une brise, légère, souffla ; il faisait bon.

C'était calme ; ça sentait le repos terrestre.

Le poison envieux (déception collée à la langue), resta là, présente, quelque part, à l'intérieur mais se mit en suspend — pour le moment.

« Non, avoua doucement la bleue après un court et confortable silence, Jubia n'a elle aussi pas été en reste question chambardement. »

La mage élémentaire dévoila à son tour les zigzags de sa route.

S'évoqua ses deux années d'errance, période de survivance, ère de quête sur ses pouvoirs.

Lâchée en pleine nature à treize ans, sans endroit précis où aller, avec pour seule certitude cette magie dont elle ne savait rien, mis à part que ça faisait pleuvoir toute la sainte journée et que ça frappait, fermement, durement dans la poitrine. Les premiers mois furent les plus difficiles (et tout à la fois formateurs) d'entre tous : des jours et des nuits passée à apprendre comment survivre, seule. L'abandon, parmi l'effroi et la détresse, fut l'un de ses premiers compagnons de traverse : dès que cela lui en était possible, de suite ce sentiment rappliquait, s'introduisait puis lui susurrait tel un beau-parleur les justes mots, si tentateurs, si séducteurs. Pour autant jamais l'apprentie adulte ne céda ; elle se rappelait d'eux et alors cette solitude-là semblait beaucoup plus supportable que celle subie en leur présence.

La première année fut celle de la subsistance, la deuxième celle de l'initiation.

Au fur et à mesure du périple, Jubia se familiarisa avec sa magie. Les quêtes l'obligèrent à se confronter à cette chose, en elle, qui grondait. Ainsi la fraîche émigrée perdit une ribambelle de semaines à faire sortir cette eau, à la dompter, à la comprendre. Sueur, labeur. Sang, fierté. Épuisement, persévérance. Souffrance, réussite. Un vrai parcours du combattant mais au bout d'innombrables exercices, elle parvint à faire corps avec cette énergie et dès lors, la défiance petit à petit fit place à la puissance, redoutable.

De missions en missions, sa force s'accrût tant et si bien qu'elle se créa une réputation, celle de « La Femme Cataracte ». Ainsi sa « notoriété » l'abreuva d'interactions beaucoup trop affluentes à son goût ; ô combien elle évitait cette communication tant à cette époque il y avait une farouche volonté quant à revêtir sa robe d'asociale et d'isolée. À aucun moment ce « contact », imposé tout autant que bref, n'aboutit à du lien ou à une simple entente ; aussi froide et hermétique qu'une chute d'eau, ce qui lui convenait tout à fait à l'époque (du moins se le faisait-elle croire). Juste des rencontres fugaces, semblables à des coups de vent qui n'accrochaient pas ou qui ne piquaient de curiosité ; toutes se roulèrent dans l'inintéressant et dans la désaffection, sauf une.

Sa rencontre avec Gajeel Redfox ; plus qu'un banal face à face, un pur et dur accrochage (brutal, ensanglanté).

Sa vie ce-jour-là elle aurait dû perdre mais il ne lui avait prise ; s'était plutôt arrêté dans son mouvement, avait plutôt enfoncé la profondeur de ses prunes dans les siennes.

Dès leur premier accrochage le dragon slayer l'intrigua — l'eut considérée comme aucun de ces autres ne le fit jamais.

Trois mois plus tard elle le retrouva chez les Phantom, guilde noire dans laquelle elle fut recrutée par le Maître José. Un duel implacable ils menèrent ; tester ses pouvoirs, vérifier la rumeur, confirmer son soi-disant fracas des eaux pour décider si sa place fut-ce parmi eux, les écorchés renaissants. Bien ce que cette communauté de mages eut une renommée tissée dans le sang et dans le calomnieux, Jubia révéla (à mi-voix) qu'elle ne regretta pas son affiliation à ce groupe car au-delà d'y trouver une famille, elle eut pour la première fois un ami, un vrai.

Plusieurs nuages épais patinèrent sur le dôme.

La parole un moment se glissa sous le drap du mutisme.

Les corps inlassablement s'entrelacèrent dans la balade du lent.

Un instant suspendre le laïus puis le reprendre, tranquillement.

L'experte du déluge embraya sur Fairy Tail et le sourire dégrafa les lippes lorsque s'évoqua cette hanse réputée dans tout Fiore : sa confrontation avec eux, toutes ces folles et si revigorantes personnalités la constituant, sa rude hésitation quant à y entrer ou non, le sentiment d'avoir trouvé pour de bon son foyer, les incroyables péripéties menées.

Un certain entrain moulait la narration, une chaude voix en guise d'encre. Les orbes aussi brillaient d'un quelque chose. Dans la façon de dire, dans le regard et dans l'expression ça se voyait, se montrait que le bonheur, l'authentique, avait enfin été savouré.

Psyché réchauffée, cœur allégé, être vivifié.

Jubia ne nuança pas cette réalité, pas plus qu'elle l'appauvrit. L'affect ruisselait et il n'y avait lieu de l'arrêter ou de l'amoindrir, surtout pas lorsque ça les concernait, eux les pourfendeurs du spleen.

Bien que la benjamine s'étendit en long, en large et en travers sur ce qu'elle traversa à cause et par ces branques de la folie du bon-vivre, pas une fois, une seule, la régente des ondées ne fit allusion à celui ayant éventré sa fièvre fanatique. Pas même son nom ne fut prononcé, fantôme d'un réel crucifiant. Une véritable omerta, comme si en le taisant elle le rayait de son tracé biographique.

Séquestrer, tasser, refouler ce qu'elle avait toujours et tant redouté, fui : une solitude amoureuse, cette absence d'homme à chérir, ce désir fougueux retrouvé démembré (en miettes), ne lui permettant plus dès lors de se reconstituer. En le bannissant de son discourt, c'était à cette peur viscérale à laquelle elle échappait ; une défense psychique, une barrière retenant cahin-caha l'opulent èbe formé à mesure des morceaux non recollés.

Grey Fullbuster n'exista pas ; elle le fit disparaître de sa vie, le temps d'un récit.

Alors que la discussion tournait autour du périple de l'Île Tenrô, Atsu signifia à la conteuse leur arrivée ; Jubia se tut (interrompant l'anecdote de son harassant combat contre Meldy) et cloua sa lucarne sur la bâtisse.

« Bienvenu à la maison. », sourit toute fière et chaleureuse la décolorée.


(1) : si vous voulez voir concrètement à quoi ressemble cette chapelle avec ce « Corcovado » comme j'aime le nommer, voilà le lien (suffit de remplacer le mot "point" par ".": http(deux points) /zupimages(point)net/up/15/25/th6x(point)jpg


Ouais j'avoue, cette fin de partie n'est pas très folichonne mais j'ai pas trouvé mieux pour tenter d'équilibrer les parties entre elles.

La seconde partie sera postée dans une semaine je pense (elle est déjà écrite alors pas d'inquiétude !).

J'vous remercie en tout cas d'être encore et toujours là, à lire cette histoire ! J'espère que ce chapitre a été plutôt sympa à parcourir.

À la revoyure !

Bonne écriture et lecture à vous !