Bien le holà !
Ça y est... le dernier chapitre est livré ; punaise... Je ne vais pas m'étaler (pour une fois) et juste vous laisser lire.
Bonne lecture !
13
Il faisait bon.
Le crépuscule était doux. Pas de vent brutal ou d'humidité criarde. Là-haut, les billes scintillaient sans éclat ; comme de normale, elles tapissaient le ciel. Le son lui aussi dormait dans cette obscurité docile. La lune faisait sa discrète à ne pas défiler en plein centre ; se faisait-elle désirer ? Peut-être. Elle aurait souhaité la trouver à cet instant, juste pour s'y perdre dedans ; cette rondeur blanche, si nette et délassante. Parfois, ses pensées mourraient dès que ses yeux s'y posaient. Quel bien ; la paix, une seconde.
À défaut de s'oublier dans l'astre du soir, Jubia pouvait compter sur le calme ambiant. Pas de vie, pas de bruits, pas de mouvements ou de quoi que ce soit d'autre si ce n'était la brise, toute légère et de passage. Un silence religieux régnait. Tant mieux. Il n'y avait plus ce tiraillement autour — lui et toutes ses stimulations qui n'en finissaient pas d'opprimer l'organisme. C'était pareil pour l'esprit, il ne gambergeait plus.
La nuit apaisait, l'adoucissait.
Cette solitude lui faisait du bien, c'en était presque nécessaire. Se couper des autres, du reste, de la mécanique du monde. Revenir sur elle, uniquement sur elle – ce qu'elle fit, éprouva, en pensa. Ça permettait de mettre de l'ordre, dans cette cohue. Elle était comme ça : nourrie et dévorée par l'émotion. Et c'était épuisant, écrasant d'être ainsi soumise, ça ne laissait pas de place à la tranquillité ou au repos. Or elle avait besoin de ce moment où il n'y avait plus qu'elle ; seule à respirer, à être là, à écouter et à ressentir sa propre existence. Éprouver celles des autres lui pesait, surtout en cette journée, surtout après ce qu'il s'était passé – ce qu'elle avait fait.
Une fois Ekiko mort, Jubia n'avait pas pu se couper de cet espace commun, elle y était restée ancrée le temps de faire les choses comme il fallait ; enterrer le défunt, décider quoi faire, se rendre à l'hôtel, prendre les chambres, soigner les contusions. Prise dans la machine sociale, il n'y avait pas lieu au retrait, à ce retour en soi. C'était pour plus tard – pour maintenant. C'était un moment à part, celui qui venait après et qui ne se réalisait sans plus personne autour.
C'était un temps pour elle.
Sa douleur n'avait plus à se livrer à la face terrestre, elle restait dans son intimité. C'était précieux – vital – qu'à un moment l'intérieur ne se déversât plus en trombe à l'extérieur. C'était lourd de sentir leur regard sur elle, sur son geste, sur son histoire – en particulier celui de Grey qu'elle ne souhaitait plus savoir là. Il y avait un besoin de souffler, de les exclure rien qu'un instant ; elle s'allégeait d'un poids ; le pus pouvait sortir pour de bon sans être freiné ou retenu par la morale, la pudeur, la gêne.
C'était pourquoi Jubia se trouva ici une heure durant, sous ce porche, assise.
Dès les premières minutes, les larmes jaillirent à nouveau ; s'écoulèrent d'un coup et une bonne fois pour toutes. Rien d'autre ne vint ; juste les flots, ceux-là délivrant, ceux-là soulageant.
Trop longtemps, l'émotion avait été gardée dans sa niche ; un mal pour un bien, car à aucun prix le ressenti ne devait briser ses chaînes et se répandre n'importe où, n'importe quand. Après tout, ces perles d'eau contenaient en leurs gouttes toute la faiblesse et la vulnérabilité de la mage. C'était une part d'elle – des fragments de vie ; qu'à elle cela appartenait et la jeune femme ne voulait pas d'autre chose que du « vide » alentour pour les accueillir.
Ça fit du bien de tout lâcher sans plus se retenir.
Cinq minutes, ça dura.
La mutité du paysage l'enlaça.
Rien ne se bouscula ni dans la tête ni dans le cœur.
Seulement le silence, bienfaisant et agréable.
Puis les pensées se nouèrent à Grey, à Ekiko, à Haiko, à Kimura Akito. Chacun à leur tour et à leur façon ils la chamboulèrent. Par leurs mots, par leurs gestes et par leurs actes passés ils déclenchèrent un séisme. En à peine quelques jours, son tracé biographique bascula ; le chemin entrepris dérapa violemment : d'un coup, il fut bloqué ou à l'inverse poussé vers des voies jusqu'ici inaccessibles et invisibles.
D'abord, il eut le rejet du maître des glaces. Rarement Jubia s'était donné la peine de penser à ce qui arriverait, à ce qu'elle ferait s'il venait à la repousser. Dans un coin reculé – très reculé –, elle exila cette possibilité, ne l'envisageant quasiment jamais. Pourtant ça avait bien eu lieu, ça s'était passé et sur le coup elle avait eu l'impression que tout s'était écroulé, que sa course s'était figée, que son champ de vue – de vie – s'était bouché. Depuis qu'elle l'avait rencontré, Grey était devenu comme sa boussole, orientant ses pas, aiguillonnant ses désirs, dessinant son existence.
C'était d'ailleurs lui qui l'avait amenée à choisir cette mission, celle-là qui fit surgir ses origines, ce morceau de puzzle si important et demeurant cependant non trouvé. Dès lors, un autre chemin se présenta : celui qui en fin de compte n'avait cessé d'être là, mais qui était resté indécelable. Il avait suffi de quelques phrases pour que ça réapparût et que ça balayât – effaçât – tout le reste. Il n'eut désormais plus que ça, à l'esprit ; cette quête d'elle-même. Ça se fit non sans mal ou non sans peur, ce retour aux sources. Elle ne voulait pas y revenir et faire face de nouveau à ce passé douloureux qu'elle avait longtemps (voulu) dépassé. Pourtant elle s'y replongea dans cette mare d'antan et ce qu'elle y trouva dépassa tout ce qu'elle avait pu imaginer ; ça la bouscula complètement. En quelques secondes, ses représentations sur ce qu'elle croyait être furent démolies ; c'était tout un pan de son histoire qui chavira en un claquement de doigts – de paroles.
Et quelle étrange coïncidence qu'au moment même où présent et passé se renversèrent mutuellement, cet homme d'autrefois déboula avec la brutalité d'un éclair ! À lui tout seul il remonta beaucoup (trop) de choses ; désirs, blessures, ressentiment. Elle savait qu'un jour ou l'autre ça arriverait, qu'en réalité ce n'était pas totalement enterré ; Jubia n'avait pas fait la paix ni avec lui ni avec elle-même. Tous deux avaient préservé cette amertume agressive et toxique, lui en brisant leur relation et elle en le laissant faire. Le même scénario, la même rengaine ; c'était ça, cette acerbe fatalité qui au final faisait le plus mal. Le revoir raviva ce défaitisme et pourtant... autre chose fut ranimé : son feu de vie.
Ça avait toujours été ça, c'était uniquement pour ça qu'elle respirait et menait sa barque, pour trouver et éprouver ce sentiment d'aimer. Malgré tout, il fallut l'assassiner pour à nouveau ressentir ça. Ce fut terrible, mais tous à la fois ça lui fit un bien fou de voir cet éclat dans ces orbes, de sentir ce baiser profondément amoureux. Depuis trop longtemps elle n'y avait pas goûté et même si ça avait lacéré son cœur, Jubia s'était sentie à ce moment si vivant.
Ekiko le lui rappela — lui montra — jusqu'à son dernier souffle à quel point elle était une femme ardemment désirable et estimée. Elle avait oublié ce que c'était, ce qu'elle pouvait être aux yeux d'un homme. Ce réel n'était pas un fantasme, ça ne l'avait jamais été ; c'était tellement idiot et surtout douloureux d'en être arrivé là pour s'en rendre compte. Une part d'elle à jamais s'en voudra, à lui, à elle d'avoir fait ça ; tuer le seul homme qui l'avait jamais aimée, avoir laissé les années et l'aigreur ensevelir dans l'oubli leur liaison. À eux deux elle en voulait, ils ne s'étaient pas battus ou n'avaient tenté de préserver cette réalité pourtant si importante et chère à la psyché. Non, ils avaient fui, l'avaient laissée (mourir) de côté alors qu'au fond ça n'avait tenu qu'à eux de la (re) faire exister ici et maintenant.
Or de nouveau ça arriva, ça revint.
Pendant quelques secondes.
Sous cette funeste pluie.
À travers ce baiser éperdu.
Violemment l'amour se réimplanta et l'embrocha.
Les yeux s'égarèrent au loin ; ils ne scrutèrent rien en particulier, se perdirent juste dans l'immensité sans points d'attache, sans autre chose que le vent frais à leur côté.
À nouveau, les pensées se turent et laissèrent l'esprit être couvé par le silence.
Elle respira normalement, la tête vide et les sens sollicités.
Dans l'air, il y eut comme un goût de nicotine.
Les bruissements étaient restés dans leur grotte, mais pas les odeurs, une en particulier semblait être sortie de son trou : elle envahissait aussi bien les narines que la stratosphère. C'était d'ailleurs assez brutal, car Jubia ne se souvenait pas d'avoir jusque-là palpé cet effluve. Ça piquait la gorge, le nez ; une sensation bien connue et qui accapara l'attention du mage.
Yeux plissés, l'orpheline se releva et avança tout droit.
N'étant plus abritée sous le vestibule, elle put lever la tête et voir qu'en effet au deuxième – leur étage – de la fumée se dégageait du balcon. Pour autant, Jubia ne perçut que ça, cette vapeur cancérigène, car avant même qu'elle n'eût le temps de réfléchir au qui, des sons de planches grinçantes la firent aussitôt se retourner – et se détourner de cette stimulation aérienne.
Gajeel s'approcha, tranquille, la mine tirée.
Jubia l'observa prendre place et s'accouder à une des poutres en bois d'acajou.
« Toi aussi tu n'arrives pas à dormir, remarqua-t-elle plus qu'elle ne questionna.
— Je crois qu'aucun d'entre nous ne trouvera le sommeil ce soir. »
Lui aussi ne fit que constater et malgré la simplicité des mots, ces derniers n'atténuaient en rien la situation, au contraire, ils étaient révélateurs du poids porté et vécu.
S'amena à nouveau l'insonorité alors que la bise refit un tour, bousculant mèches et branches fleuries.
Jubia revint à sa posture initiale : elle s'assit sur les marches.
Gajeel la rejoint.
Plusieurs secondes ils restèrent ainsi, côte à côte, à ne rien se dire, à juste faire comme de coutume lorsqu'ils se trouvaient ensemble ; silence nourrissant, silence doux et aux effets adoucisseurs.
« Je suis désolé. »
Ce n'était ni de la pitié ni quelconque lamentation.
Il était sincère, grave oui, mais en aucune façon en train de la plaindre. Sa déclaration n'avait rien de superficiel ou de faux ; elle ne se donnait pas pour panser la plaie ou pour rassurer, du tout. Il le pensait vraiment ; dans son ton et dans son regard, ça se voyait, ça se sentait. Lui aussi avait du remous, non pas tant à cause de la situation, mais plus du fait de ce que cette situation avait provoqué en elle, de ce que ça lui avait fait. Cette phrase, banale au premier abord portait en elle son amitié et son attachement. Ça en avait toujours été ainsi avec lui : bref, sobre, sans expansion, mais toujours vrai. Nul besoin de s'étaler, de verser des litres de laïus ou de faire déborder l'émotion.
De l'authenticité.
Dans la parole.
Dans le sentiment.
Dans la présence, réelle et permanente.
Comme ce soir, comme à cette époque, comme toujours.
Ça lui fit du bien.
Il ne se forçait pas, pas plus qu'il agissait sous couvert de règles sociales. Ça partait de lui ; de son propre chef il lui témoigna son affection. Du cœur ça venait et rien n'était attendu en retour ou suscité ; juste montrer que ça ne le laissait pas de marbre, tout ça, ce qui s'était passé, ce qui avait été traversé – ce qu'elle éprouvait. Ça ne changeait rien, les blessures ne se refermaient pas, les regrets demeuraient, tous deux le savaient, mais qu'importait.
C'était là.
C'était eux.
Du lien, le leur.
« Je n'ai jamais aimé un homme comme j'ai aimé Ekiko, avoua la jeune femme en contemplant le paysage devant elle. L'avoir tué, ça va me laisser à jamais une marque pourtant si je pouvais revenir sur ce que j'ai fait ce soir, je prendrai la même décision. »
Jubia laissa le temps s'égrainer avant de poursuivre son discours, non pas pour provoquer une réaction ou quelconque réplique ; elle parlait plus pour elle-même que pour lui, comme si elle expulsait ce qui était resté trop longtemps sous terre et dans l'ombre.
La gangrène s'arrêtait ; premier pansement.
« Je croyais qu'après toutes ces années, qu'avec Fairy Tail, qu'avec Grey j'avais tourné la page... mais j'avais tort. »
Gajeel ne répliqua pas, il se contenta d'écouter et de la scruter.
Elle poursuit, posée, le verbe confident, les dessous se dévoilant.
« En fin de compte, je lui en voulais encore beaucoup de m'avoir aimé et fait aimer avec tant d'ardeur pour avoir ensuite tout brisé. J'ai toujours voulu qu'il paye et souffre pour ça. »
Il n'y avait pas d'acidité, de colère, de tristesse.
Elle disait son émotion, la déversait sans maquillage, sans fuites et sans tapages. Une calme confession qui ne cherchait pas de réponses ; juste sortir. Avec elle survenaient ces non-dits rongeurs — eux les confinés dans l'âme, cependant ils n'allèrent pas plus loin : ils n'imprégnèrent pas sa voix, ses orbes. C'était seulement l'encre, la plume de son côté adoptait des mouvements tranquilles et simples.
« Cette rancœur, douloureuse, n'est jamais partie, elle a toujours été là quelque part, mais ce soir, j'ai l'impression qu'elle fait moins mal, qu'elle brûle moins. »
En le tuant elle avait peut-être engendré une nouvelle plaie, mais tout à la fois cela en avait cautérisé, voire refermé une autre beaucoup plus grosse et importante ; deuxième pansement.
Ce décès, ces mots à lui, ce baiser signèrent la paix, entre eux.
Le venin à présent pouvait se diluer et laisser les veines se répandre sans lui.
L'accalmie du cœur.
« C'est comme si sa mort m'avait en quelque sorte soignée de lui et de moi-même... »
La phrase sembla rester dans l'air, comme figé.
Ce n'était pas n'importe quel aveu : il était de ceux propices au jugement et à l'abjection, il était de ceux qui divulguaient ces sentiments qu'on se cachait et qu'on refrénait par peur de ce qu'ils disaient et affichaient de nous-mêmes. Elle avait tué et n'en éprouvait pas que remord et culpabilité, de l'intérêt et du bon s'en retiraient alors même que la morale et la conscience réprouvaient pareil acte.
Une gradation de gris ; non d'un côté l'obscur puis de l'autre le lumineux. Le bien n'était pas dénué de mal, ils n'étaient pas si séparés, si distincts et si indépendants l'un de l'autre ; une danse ils menaient. Très tôt elle le sut. Dès son plus jeune âge Jubia expérimenta et se rendit compte d'à quel point ces deux frontières s'entrelaçaient souvent ensemble. Il n'y avait pas de démarcation nette, son passé de Phantom tout autant que sa personnalité et ses fréquentations de l'époque en attestaient. Gajeel en était d'ailleurs la preuve unanime. Tous les deux avaient baigné dans des eaux troubles, voire à certains moments dans une mare noire où il était malaisé de remonter à la surface une fois immergée dedans...
Pour ça aussi qu'elle n'hésitait pas a vidé son sac ; jamais ils ne s'étaient jugés, pas seulement parce qu'ils fonctionnaient ainsi, mais surtout parce qu'eux-mêmes avaient fait preuve dans leurs conduites, dans leurs idées et dans leurs désirs de cette noirceur. Lui déballer le fond de sa pensée révélait de la confiance, réelle, qu'elle lui accordait. Ça pouvait sembler commun de se livrer de la sorte à un ami or pour Jubia ça ne l'était pas. Sur une main se comptait les jours où la mère des giboulées se confiait totalement et sans plus aucune réserve. La plupart du temps ça se conservait et fermentait dans un coin, bien à l'abri des regards prêtant à ouvrir le pot et à y entamer la confiture. Elle ne déballait pas ses sentiments, pas ceux-là en tout cas, les intimes et les nuancés.
Gajeel non plus ne partageait qu'à d'exceptionnelles occasions son branle-bas et lorsque ça se produisait, Jubia mettait sous silence son existence, la gommant un instant pour donner toute la place à celle de son partenaire ; exactement ça qu'était en train de faire le dragon stayer.
Corps et psyché s'allégeaient.
Plus apaisée.
L'esprit et l'affect déchargés.
Relâchée.
L'être respirait mieux.
Ce répit dura un moment.
Tout du long de sa confidence, la mage d'eau ne quitta des yeux l'au-devant, cet étendu tapis bleu nuit.
Ce n'était pas ces veillées ténébreuses où les astres manquaient à l'appel ; ils miroitaient là-haut, sur la toile, leur lustre ayant fière allure. C'était de ces douces nuitées qui poussaient à l'observation, parfois à la réflexion.
Envie de seulement scruter l'éden ou les arbres, cette végétation aussi sereine que les sages d'antan. Ça anesthésiait et arrachait au mental ; retour aux sens, aux stimulations, à ce qui entrait et ressortait, faisait du bien puis partait. De l'éphémère. Du présent. L'ici où nul ne rongeait et n'était rongé. Juste sentir les présences.
« Tu comptes faire quoi à présent ? »
La question détourna les orbes azur de leur contemplation ; dans le rubis ils s'enfoncèrent.
« À propos de quoi ?
— De toi. »
Deux trois secondes elle le sonda pour de nouveau clouer son coquillard sur le panorama.
« La mission que j'ai faite avec Grey a révélé des choses sur mon passé, des choses que je ne soupçonnais pas. Des enfants ont été enlevés pour qu'on fasse des expériences sur eux et j'en fais partie.
— Comment ça ?
— Ces enfants avaient tous le même tatouage sur la nuque, un nœud défait. J'en ai un aussi, mis à part que le mien est noué, avoua-t-elle en revenant le fixer. On a également trouvé des tuyaux en verre lors de la mission, c'était là qu'ils mettaient les gamins et j'ai appris qu'on m'avait moi aussi trouvé dans un de ces tubes. J'ai affronté celui qui a commis ces enlèvements. Il m'a confié que ces expériences servaient à produire une sorte de sérum qui donnait des pouvoirs à ceux qui le buvaient. C'est ce qu'il s'est passé avec Ekiko et qui explique pourquoi il a soudain pu se cloner.
— Ce type que tu as combattu, c'est lui qui t'a enlevé quand t'étais gosse ?
— Non, c'est Kimura Akito. C'est lui le premier à avoir fait ces expériences et il semblerait que je fasse partie des premiers enfants qu'il ait enlevés. »
Jubia ne déroula pas aussitôt la suite, laissant le temps à l'antisocial d'assimiler les informations une à une. Ce dernier d'ailleurs l'écoutait avec attention, l'expression grave et solennelle.
Ce mini interlude lui permit de reprendre un certain souffle.
Elle avait beau raconter ça sans difficulté, elle cogitait à ce sujet. L'épisode avec Ekiko avait peut-être durant un bref instant mis en suspens cette histoire, mais en aucun cas ça ne l'avait éclipsé de l'esprit. Au contraire, c'était ancré en elle à un point que dès l'instant où on lui avait rapporté toutes ces choses, ça s'était sur-le-champ gravé au fer rouge sur son âme ; incandescente empreinte que ça laissa.
« Il est enfermé à la prison de Bosco, c'est là où je compte me rendre et avoir les réponses sur qui je suis. », garantit Jubia, résolue comme jamais.
L'aube pointait.
Les punaises clinquantes du crépuscule passèrent chacune leur tour dans les coulisses. Leur remplaçant ? Un soleil en forme, bien rond et rutilant dont personne ne doutait qu'une fois l'après-midi venu, ses rayons chaufferaient plus que de mesure.
Une belle journée s'arrimait, avec ce ciel parfaitement lisse, sans bout de cotons dispatchés de part et d'autre. Une sorte de prairie céruléenne, avec rien dedans, autour ou à côté. Une étendue bleue.
Sept heures et déjà la clarté.
Les couleurs de vert, de jaune doux et de châtaigne ressortaient, ils agrippaient l'œil dès le moment où un pied était mis dehors. Venaient ensuite les bourgeons fleuris de quelques arbres. Dans quelques points précis du paysage ces coloris avaient élu domicile. Le printemps se déployait à petite dose, il ne gavait pas les alentours. Sa retenue allait d'ailleurs bien avec ce recoin urbain guère trop envahi par l'urbanisation, mais pas non plus retiré dans la verdure.
Il était tôt pourtant ça n'empêchait pas à certains d'arpenter les rues en terre. Rien qu'à la tenue on devinait qui partait rempiler pour une journée de travail de celui qui comptait se promener en fidèle flâneur. Les effluves également s'accordaient une balade dans l'au-dehors. Plus que ça : ces derniers partaient à la conquête des narines ; quoi de mieux pour réveiller et soulever l'appétit de bon matin ? Leur excursion se mêlait à celle entreprise par la routine sonore. D'abord un toutim pour que par la suite se formât un accord plus ou moins équilibré entre les phonèmes de l'Homme, ceux des tétrapodes (la plupart exerçant leurs vocalises) et les bruits désaccordés de la cité.
Dans cette stratosphère éveillée et tonique que Jubia pénétra, des cernes sous les yeux.
À ses côtés Grey et Gajeel affichaient la même fatigue.
Le sommeil ne semblait pas les avoir enveloppés ou alors très peu. Pour ça d'ailleurs qu'ils étaient partis au potron-minet de l'auberge. La veille ils avaient décidé de décamper aux aurores ; quel intérêt à s'éterniser ? L'humeur ne s'y prêtait pas certes, mais c'était surtout parce qu'il y avait déjà un plan de prévu : se rendre à la gare, prendre leur train respectif, un à destination de la guilde et l'autre vers ailleurs.
Grey n'était pas au courant qu'elle comptait faire route à part.
Depuis leur dernière conversation, laquelle datait de leur quête à Seven, ils ne s'étaient pas reparlés. Quelques mots bénins ils échangèrent ; pas de retour sur ce qui avait été dit, sur ce que ça avait fait l'un à l'autre, sur ce qu'était à présent leur relation. Y avait-il encore une relation, du reste ? Jubia ne souhaitait pas tellement le savoir. À vrai dire la mage ne se sentait plus de vouloir être en présence de l'exhibitionniste. Juste le regarder raviver la blessure, ça rameutait aussitôt ses mots, la mettait face à son manque et à sa douleur ; elle avait encore mal. Le désir s'était transformé : non plus l'avoir auprès de soi, mais bien l'éloigner au plus loin. C'était encore trop frais, trop présent, trop visible. L'absence d'interactions entre eux rendait compte d'à quel point c'était différent d'avant ; le rejet était là, en plein centre de leur silence, si fort du fait de leur présence à tous deux. Ils n'agissaient plus comme auparavant ; c'était froid, distant, sans éclat... Même lui ne semblait plus pareil ; moins décontracté et nonchalant, plus troublé et taciturne.
Jubia ne comprenait d'ailleurs pas ce qu'il faisait là, ce qu'il était venu faire. Quand elle l'avait aperçu au bord du quai, sur le moment elle crut halluciner et lorsqu'elle avait réalisé qu'il était bel et bien là, elle eut une envie terrible de le gifler, de l'éjecter – de lui faire mal. Il était sûr à présent qu'elle ne viendrait plus lui rôder autour, que plus jamais elle ne l'importunerait d'une quelconque façon, alors pourquoi !? Qu'attendait-il au juste ? Qu'est-ce qui l'avait poussé à venir ici ? Ça suscitait beaucoup d'interrogations et surtout de l'agitation – comme si elle n'en avait déjà pas assez... Pour autant la faiseuse de pluie n'alla pas chercher les réponses ; elle avait plus de volonté à l'écarter qu'à tempérer ce tumulte. Oui, elle en était arrivée à ce point-là et même si ça la navrait, elle jugeait cela nécessaire. Il fallait plus que du temps pour que la cicatrice se fasse, ça devait aussi passer par de la mise à distance.
En vingt minutes ils arrivèrent à destination, le trajet s'étant déroulé tout du long dans le mutisme – c'était devenu machinal cette insonorité lorsqu'ils étaient tous les trois.
La station était à l'image du bourg : sommaire, pragmatique, utilitaire. Pas de grands ou de nombreux commerces, juste le minimum syndical. Ainsi ils trouvèrent presque automatiquement le guichetier, le seul dans les parages.
Gajeel fut le premier à passer commande.
« Un billet pour Magnolia. »
L'employé grimaça face à ce manque flagrant de courtoisie.
En plus de ne pas avoir déployé la parole polie, le malappris n'en fit pas plus usage une fois qu'il eut son ticket en main. Celui-ci le prit comme de normale et alla consulter le panneau des départs situé à deux mètres de là.
Ce fut au tour de Grey de s'avancer.
« Bonjour. Un billet pour Bosco. »
Cette fois ça sembla mieux passer au vu de l'air un peu moins pincé qu'arborait l'agent. Seulement, ça ne convint qu'à lui.
Jubia réagit sur-le-champ ; ça lui fit l'effet d'un coup de jus la ranimant tout de go.
« Qu'est-ce que tu fais !? »
La surprise – l'effara – fut-elle que la mage fit sans le vouloir abstraction de sa formulation coutumière. Plus que ça, son exclamation attira quelques paires d'yeux, dont celles de la fée percée d'anneaux.
L'apprenti du froid ne donna pas de suite des explications, il attendit d'échanger sa monnaie contre son passe pour qu'enfin il la considère dans le blanc des yeux.
« Je viens avec toi. »
Sur le moment Jubia en resta coite ; il était absolument impératif.
Son regard tout autant que son timbre dégageait une résolution écrasante. C'était déconcertant, car pas une seconde l'orpheline n'avait imaginé ça. Ce n'était pas ce qui était prévu ! Non, il n'était pas du tout compris dans le voyage.
Passée la stupeur, offense et colère s'amenèrent – se plaquèrent sur les traits auparavant stoïques ; ils piquèrent la langue et alors qu'elle s'apprêtait à désapprouver – lui cracher son fiel –, il la devança.
« J'irais avec toi que ça te plaise ou non. Tu n'as pas ton mot à dire. »
Il commandait tel un despote, l'enfourchant de sa réglisse de spartiate.
« Bien sûr que si ! contesta-t-elle le feu dans les yeux et dans le larynx. Ça ne te concerne d'aucune façon, c'est mon...
— Si ça me concerne. »
Pas juste une affirmation, mais bien une évidence, inflexible et incontestable. C'était cette conviction, semblant tant inébranlable qui lui fit perdre toute répartie.
Jusqu'à présent le fils de Silver avait demeuré effacé et s'était bien gardé d'intervenir or d'un coup le voilà qu'il déboulait avec la violence du tonnerre ; ça ébranlait, ça bousculait. Non plus celui qui se tenait à l'écart, mais celui qui s'implantait dans le noyau sans laisser quiconque ou quoi que ce soit aller à l'encontre de sa volonté.
Il s'imposait.
Et le phrasé avait de quoi rester bloqué dans sa tranchée (tout comme la pensée) face à ce regard perçant, si grave, tellement... viril.
Il la dominait.
Frisson.
Chaleur.
De brèves secondes.
Attisée.
Assoiffée.
Durant un maigre instant.
Le corps réagit comme autrefois.
Le cœur éprouva comme autrefois.
Tout du long qu'il s'enfonçât de pareille manière dans son cobalt.
Jubia se sentit soumise – excitée – par cette emprise, la même qu'au début, celle de toujours lorsqu'il avait été question de passion et de dévouement. Ça réapparut inopinément, mais ce fut là, en elle, entre eux, imprégnant l'air et la chair.
Cette fièvre.
Ce désir.
Ces sentiments...
Juste un instant.
Juste brièvement.
Juste comme avant.
Tout ce qu'il y avait eu et ce qui était désormais s'estompa ; mis en suspens, n'existant et n'infestant plus. Toutefois ça ne fut que du provisoire : très vite, voire aussitôt le bon sens et sa sœur l'affliction reprirent du galon. Ils récupérèrent leur place et exécutèrent l'incandescence. Retour à une respiration plus raisonnable, à une hémoglobine moins portée vers l'ébullition, à une libido en chute libre.
C'était terminé, tout ça.
Elle n'était plus celle qui s'amourachait.
Jubia se reprit ; elle durcit ses traits, le sonda avec sévérité.
« Et de quelle façon ça concerne Grey ? lança celle-ci d'un ton sec.
— Car je tiens à toi. »
L'annonce la cloua sur place.
Arrachée, son ire.
Tranchée nette, son animosité.
Surgit alors telle une brutale et fulgurante claque la stupeur, l'effervescence mais aussi cette ferveur incontrôlée et non convoitée. Elle ne s'était pas envolée mais avait attendu, patience comme tout. Plus exactement, elle avait hiberné jusqu'à ce qu'à nouveau des verbes, des actes, des affectes l'appelèrent et la firent gicler telle la lave pétante d'un volcan en éruption. Contre son gré Jubia la ressentit et la subit. C'était à bannir, à proscrire, à crucifier sur la croix ! Ô combien ça n'aidait pas, cette combustion qui lentement et impétueusement reprenait du poil de la bête ! Pour sûr que ça entravait sa décision quant à tourner la page, ça la retardait, la retenait même.
Oui, la lucidité s'alarma mais pas la psyché, non. Toute entière cette dernière fut avalée. Dans le ventre d'abord elle afflua pour qu'ensuite elle se propageât dans toute l'écorce. Pas moyen de l'endiguer, de l'amortir ou de la contenir. Jubia aurait dû l'abolir mais la jeune femme n'y parvint pas, pas plus qu'elle ne put s'empêcher de s'y jeter corps et âme, dans cette vague de chaleur.
C'était plus fort qu'elle, plus fort que sa raison et conscience ; plus fort que tout.
Par ailleurs ce qui s'ensuivit n'arrangea rien à l'affaire...
« Et aussi parce que je veux mieux te connaître. »
Bien que la franchise ne chuta pas d'un iota, le propos sembla en revanche moins autoritaire.
Grey composait toujours avec la même assurance mais n'affirmait plus afin qu'elle s'inclinât. Il l'informait de ses intentions – les lui livrait – et une fois ceci fait, le roi du nu ne permit pas à la charmeuse des flots de rétorquer quoi que ce soit : il s'affaira à rejoindre le dragon stayer, lequel n'avait pas une fois décroché son coquillard de la scène.
Ainsi Jubia resta deux, quatre, six secondes plantée dans le hall, en mode statue, à suivre des yeux ce foutrement désarçonnant mage de glace ; elle eut du mal à retoucher terre.
Elle n'en revenait pas de ce qui venait d'être dit, de ce qu'il venait de se passer. En à peine trois minutes et en quinze syllabes, son projet de l'exclure de sa route avait été mis en déroute. Elle n'avait pas même eu son mot à dire, elle n'avait même pas pu l'empêcher tellement c'était... impensable. Oui, pas un instant Jubia ne s'était attendue à pareil revirement, du tout. Depuis qu'elle était repartie de la guilde elle s'était résolue : elle avait commencé à se préparer mentalement à prendre ses distances avec le maître du givre, mais voilà que ce... cet imbécile ! venait tout faire capoter avec son baratin.
Sauf que ça n'avait rien eu d'un discours de bonimenteur.
Grey avait été des plus sincère et ce fut ça qui la déboussola et rameuta un tel désordre dans les émotions et dans l'esprit.
C'était du sentiment, du vrai, le sien.
De l'authentique.
Et ça lui fit terriblement peur, sur le coup.
Son rythme cardiaque s'emballa.
Son fleuve veineux s'enflamma.
Son affection se raviva.
Elle redoutait tout ça, le craignait car elle sentait tout son être retomber – s'embusquer – dans ces stimulations d'amoureuse et elle ne le voulait plus ; ça faisait trop mal, elle avait eu trop mal.
Malgré le chambardement interne, Jubia n'oublia pas qu'elle avait un train à prendre ; elle se reconnecta aux environs. À son tour elle se présenta au guichet et à la différence de ses deux compagnons, elle salua et remercia, ce qui soutira un sourire à l'employé – elle n'y fit pas attention.
Son titre d'excursion en main, elle regagna le duo de muet.
« Mon train est au quai trois, indiqua le Kurogane en se tournant vers la jeune femme. Ça va aller ?
— Oui. Ne t'inquiète pas pour Jubia Gajeel-kun, ça ira. »
Ni le mensonge ni la persuasion ne déguisèrent l'alphabet ; elle était certaine.
Ceci vérifié, le dragon stayer s'éloigna. Il ne se retourna pas, il fit juste un signe de main alors qu'il descendait des escaliers.
Une fois le mangeur d'acier hors de son champ de vision, celle orchestrant la saucée reporta son attention sur celui s'étant invité à son expédition personnelle.
Leur mutisme dura une bonne longue minute, chacun affairé à ne pas s'enrouler dans la pupille de l'autre ; regarder ailleurs, fixer un point précis pour faire mine d'être concentré sur quelque chose.
Ça pouvait paraître court sur le papier soixante secondes or là tout de suite Jubia aurait préféré être ailleurs.
Plutôt à Grey de partir avec le fils de Metalicanna ; c'était ça le plan, au départ. Il y avait moyen pour que ça se déroulât de la sorte, suffisait d'être plus péremptoire que lui ; ne pas lui laisser le choix, déchirer son billet et lui ordonner de ne pas l'accompagner. Seulement, le monarque du déshabillage avait tant et si bien interprété les despotes que ça en avait coupé toute tentative et capacité à la jeune femme de jouer elle aussi au tyran. Puis au-delà de ça, autre chose l'y empêchait.
Malgré toute sa bonne foi, au fond Jubia avait envie qu'il vienne.
Retrouver un peu ce goût d'avant ; qu'il y ait de nouveau une relation, pas celle semblable à autrefois, mais juste quelque chose. Elle ne souhaitait pas que ça redevienne comme au début, non, elle avait dépassé ça. Ce qui résonnait contre son gré était le désir de ne pas demeurer de simples connaissances l'un pour l'autre ; ça plus qu'autre chose que le laïus de l'Ice Maker avait insufflé, non l'aspiration fanatique – Jubia la freinait absolument. Ses propos avaient beau l'avoir touchée dans son for intérieur, ça n'entraîna pas d'envolées fleur bleue.
Il y avait trois jours de ça la mage se serait emportée et aurait en effet imaginé tout un tas d'interprétations entichées or aujourd'hui ce n'était plus le cas. L'espoir avait été crevé, Grey l'avait éventré et rien (ou presque) ne pourra changer ou rattraper ça. L'attente ne se créa donc pas à la suite de ses paroles, pour autant il eut bien quelque chose : ça pansa un bout de l'énorme plaie qu'il avait ouverte ; troisième (petit) pansement.
« Notre train part dans dix minutes, on devrait y aller. »
Une fois sa recommandation partagée, le semi-nudiste emprunta la même voie que celle prise par Gajeel.
Jubia jeta un rapide coup d'œil à son ticket.
Décollage à sept heures quarante-cinq.
Quai numéro deux.
Affectation Bosco centre.
Arrivée prévue à onze heures dix.
Un aperçu à la pendule, sept heures trente-huit et la voilà marchant dans les pas de Mister Freeze sans guère s'empresser ou le rattraper.
Peu de monde croisa son chemin, pas de famille, de couple et encore moins des conducteurs, seulement des personnes seules. Les véhicules en revanche se montrèrent plus prégnants. Il fallait dire aussi qu'il y avait six quais et qu'à l'heure actuelle, trois d'entre eux disposaient de leur locomotive. Aux premiers abords cette gare apparaissait vide, mais en y regardant de plus près et au vu de sa surface, celle-ci ne semblait pas chômer tant que ça ; il y avait du mouvement.
Une fois parvenue à destination, Jubia monta dans le convoi à la suite d'un vieil homme plutôt en forme – si elle en jugeait par l'absence de canne et la relative facilité avec laquelle il se hissa.
L'intérieur ne reluisait pas le neuf, pour autant, du peu que la jeune femme apercevait ça semblait correcte et confortable. Les fauteuils peints dans une nuance douce de gris s'accordaient bien avec le rouge bordeaux et le blanc cassant. Ce n'était ni pétant ni agressif ; juste dosé pour susciter une impression d'harmonie. Les sièges, agencés soit côte à côte ou soit en deux paires mises face à face demeuraient en bon état : pas de déchirures, de rayures ou de bouts manquants. Les allées paraissaient propres. Certes Jubia avait eu l'occasion de voir des engins plus performants, mais ça n'en rendait pas plus désuète ou délétère celui-ci.
Trois à cinq minutes se dépensèrent pour chercher le sculpteur des glaces.
Il s'était installé vers l'avant, à un emplacement quatre place, côté vitre, la prunelle posée dessus, le regard évasif et reflétant probablement une pensée à la dérive ; même allure, même espace, même impression, même configuration que lors de leur précédente mission.
Personne autour.
Seulement lui, eux.
Elle resta immobile et l'observa ; la scène jumelle à celle-ci lui revint.
À voir comme ça les choses semblait pareilles, donnant cette étrange impression que le passé avait moulé le présent, ou bien était-ce l'inverse ? Deux couloirs qui sur le moment eurent l'air de se croiser puis de se superposer – n'être qu'un. Pendant un moment le sablier de la durée se figea.
Un instant, chétif, succinct, Jubia crut être revenue comme naguère, comme toujours, comme ça supposait et était prévu que ça reste.
Puis le cours normal – actuel – des choses reprit ; la sensation s'évapora tels ces objets ou autres babioles disparus en un tour de magie, ne laissant derrière eux qu'une fumée passagère.
Elle traça vers lui.
Dès qu'elle s'assit en vis-à-vis il lui concéda un bref intérêt : il la regarda pour tout aussitôt reporter son attention à l'extérieur. Ses aises prises, elle l'imita.
Le tas de ferraille se mit alors en route, son démarrage chaperonné par le message traditionnel et rasoir du pilote.
Au début la poussée fut engourdie puis à mesure de l'avancée, le véhicule prit de la vitesse et se stabilisa à plus de 100 km/h. Il n'eut dès lors que ces bruits mécaniques perçant les molécules ambiantes. Parfois y résonnaient les sons caractéristiques du train fusant dans un tunnel ou celui propre au ballottement du compartiment.
Le silence choyait ; Jubia put s'enrouler dans un drap bien agréable, la trêve.
Elle s'enfonça dans son fauteuil tandis que ses prunes oculaires s'agrafèrent au paysage défilant.
La régente des ondées se laissa aller.
En arrêt, la pensée.
Au repos, l'émotion.
Cette végétation l'engouffra ; un puits lénifiant où ne se succédaient les unes après les autres que des photographies fugaces. Il y avait suffisamment de temps pour voir, mais pas assez pour que ça s'imprime dans la lucarne.
Ça filait en ligne droite, traçait sans aucun retour en arrière ; il fallait suivre ce mouvement continu et vif, il n'était pas possible de ne pas être à son tour tiré – emmené.
Ça faisait taire, ça faisait oublier ; ça déportai, ça berçait.
À mesure que Jubia restait capturée par cet au-dehors qui courrait, une impression d'affaissement naquit ; les paupières parurent lourdes. Pas longtemps l'orpheline lutta contre son envie ; doucement ses orbes elle ferma. La fatigue en profita pour débouler de son terrier ; elle envahit les organes, les nerfs, la tête. Peu à peu elle emmitoufla son hôte qui ne lui aurait pour rien au monde résisté.
Ça faisait un bien fou ; elle relâchait tout.
Dans une sérénité abyssale Jubia faillit toute entière tomber... mais c'était compter sans un certain homme au torse dévêtu.
« Que s'est-il passé entre vous trois ? »
D'emblée, mais sans brusquerie, la questionnée rouvrit sa vue.
Grey interrogeait et sondait avec sérieux. Il n'ordonnait pas, sur son visage s'y déchiffrait plutôt de la curiosité.
« Pourquoi Jubia devrait-elle répondre ?
— Parce que ça m'intéresse d'en apprendre plus sur toi. »
Le plaidoyer était plus ou moins potable... Maigre oui, mais véridique.
La jeune femme hésita – pour la forme – puis concéda à satisfaire sa requête. Il mettait cartes sur table et au final cette attitude valait plus que n'importe quel argument.
« Jubia a rencontré Ekiko à seize ans, au cours d'une mission avec Gajeel kun, débuta-t-elle son récit en reportant ses iris sur le carreau. Il a tenté de nous voler notre cible, ce qui a engendré un combat entre lui et Jubia. On s'est par la suite revus plusieurs fois. Au début on était plus ennemi qu'autre chose puis à force de se battre l'un contre l'autre, d'en venir à discuter entre deux assauts, on a commencé à se voir régulièrement. »
Avec fluidité la conteuse relatait ; elle s'en souvenait comme si c'était y hier.
« Jubia a fini par lui proposer d'entrer chez les Phantoms Lord, il a accepté. Pendant un an il a été son coéquipier et bien plus, se contenta-t-elle de sous-entendre, car il n'y avait pas à en dire davantage. Un jour il est parti seul en mission et c'est après ça qu'il n'a plus été pareil. Il était devenu beaucoup plus froid et renfermé. Un mois après on a été tous les trois envoyés en mission. Ça a tourné en règlement de compte, expliqua-t-elle, l'intonation plus austère. Ekiko avait appris par les membres de la guilde qu'il avait exécutée que c'était Gajeel kun que José avait envoyé pour assassiner son père. C'est à ce moment que Jubia a compris qu'il était le fils d'Iwao Katachi, l'un des ennemis jurés et le plus recherché des Phantoms Lord. »
Sa rétine s'assombrit alors que son ton devint plus mélancolique, le verbe empreint du « je ».
« Il a plu des trombes d'eau ce jour-là. Beaucoup de sang a été versé ; Ekiko avait une telle haine... Jamais je n'avais vu quelqu'un avoir autant d'aversion et de douleur en lui. J'ai essayé de l'arrêter, mais ça n'a pas marché. Alors je suis intervenue. »
La fin de sa phrase résonna avec plus de tristesse – de regret.
« J'ai utilisé une technique qu'il m'avait apprise. Selon les points d'acupuncture visés, ça provoquait soit la mort, soit le coma. Je... Je n'ai pu me résigner à le tuer, je n'y arrivais pas. On l'a donc laissé pour mort et depuis nous ne l'avions plus jamais revu, jusqu'à maintenant. »
Elle replongeait dans ces vieux souvenirs ; depuis trop longtemps ces derniers n'étaient pas remontés à la surface. Ce n'était d'ailleurs pas pour faire plaisir à Grey qu'elle déballait une bribe de sa mémoire ; pour elle qu'elle le faisait. Parler de son ancien amant, de leur relation – d'eux – atténuait les blessures. C'était comme de la pommade qui en plus de soulager permettait surtout à la croûte cicatrisante de prendre forme ; tourner définitivement la page et en écrire une autre avec une encre nouvelle.
« L'aimais-tu encore ? »
Aussitôt Jubia reporta sa membrane arc-en-ciel sur l'esquimau ; l'œil noir de jais l'infiltra de son iris grave, concentré.
Grey dépliait une oreille attentive. Ce qui était raconté ne se prenait pas à la légère ou serait oublié d'ici plusieurs semaines. Dans son regard, imposant et déterminé se déployait un intérêt, réel, à son autobiographie. C'était bien plus que de la simple curiosité – ses prunelles l'indiquaient ; ça l'intrigua. Jubia ne saisissait pas vraiment l'attitude du brun ; qu'avait-il en tête ? Elle aurait aimé percer à jour ses motivations, mais ça viendrait ; lui aussi devra se mettre à nu, au moins un peu.
« Non.
— Tu regrettes ?
— Regretter quoi ?
— Votre histoire. »
Un certain temps se prit avant que l'impératrice des mers ne cédât une réponse ; elle le fixa puis se replongea dans le décor – celui-là se ruant telle une horde sauvage.
« Non, ce que Jubia regrette c'est qu'il y ait eu plus de passion que d'amour ; on s'est aimés furieusement, tant et si bien que ça nous a consumés. Il n'y a dès lors eu plus que ça, des brûlures... »
Une leçon de vie apprise à ses dépens et avec douleur ; un trop lourd prix qu'elle dut payer pour comprendre...
Quelques grains du temps s'écoulèrent avant que la parole ne se reprenne ; Jubia se tourna vers lui.
« Pourquoi d'un coup ça préoccupe tant que ça Grey de sa...
— Le –sama. », l'interrompit-il, abrupt.
Interloquée. Muette.
Celle à la touffe bleuet mima l'incompréhension : ses orbes dirent « qu'est-ce que tu racontes » tandis que ses sourcils se froncèrent comme jamais.
« Ne l'enlève pas. »
En même temps que la requête – c'était loin d'être un ordre au vu du ton contraint –, Grey détourna les yeux ; il fixa à son tour la fenêtre, une ridicule mais apparente rougeur sur les joues. Quelque peu gêné, le Mister Freeze ? Il semblerait oui.
Jubia resta interdite plusieurs secondes ; qu'était-ce au juste ? Ces mots. Cet inhabituel attrait porté à son égard. Cette conduite.
Décidément, elle ne parvenait pas à déchiffrer quoi que ce soit du comportement ou des intentions de cet homme-caleçon. Ça la rendait à ce point déconcerté qu'elle ne réalisât pas vraiment ce que signifiait pareil agir. À vrai dire Jubia se demanda même si Grey n'avait pas occulté de ses souvenirs l'adorable rejet dont il avait fait preuve ; que croyait-il franchement ? Et puis surtout, n'était-ce pas ce qu'il recherchait en définitive, qu'elle le laissât en paix ? Tant – trop – d'interrogations qui la rendaient des plus confuse ; il fallait régler ça, ici et maintenant.
À son tour de la mettre au parfum et de lui dévoiler le fond de sa pensée.
C'était on ne peut plus légitime – un droit – au vu de ce qu'il lui avait fait (enduré et éprouvé).
« Ce n'est pas à Grey d'en décider, mais à Jubia, certifia-t-elle, intraitable. Et avant que Grey exige quoi que ce soit, il doit d'abord répondre à des questions.
— Très bien, je t'écoute. »
Sur le coup ça l'étonna cette prompte abdication mais elle ne s'en formalisa pas ; c'était ce qu'elle espérait, qu'il n'essaya plus de porter le masque.
« Qu'est-ce que Grey cherche, à la fin ? Il n'a jamais porté un quelconque intérêt au passé de Jubia, pas plus qu'il ne s'est réellement intéressé à elle, relata cette dernière plus qu'elle n'accusa (même si une pointe de rancune perlée dans la voix). Ça a toujours été plutôt l'inverse : Grey a toujours maintenu ses distances, il a toujours veillé à ne pas montrer ni à dire ses sentiments. Il n'a même jamais confié quoi que ce soit de son histoire à Jubia. »
Ce n'était pas seulement des faits qu'elle rapportait : elle réglait ses comptes. Les phrases avaient beau s'enchaîner sans accroc, ça n'en balayait pas pour autant le ressentiment. Ce qui avait macéré pendant ces deux ans débordait enfin du couvercle. Les pupilles ne fusillaient pas, le timbre ne sermonnait pas mais les papillons noirs étaient là ; ils crevaient leur cocon et volaient au grand jour.
« Alors pourquoi ? »
Tu veux à nouveau du Grey-sama alors que ça t'a toujours saoulé.
Tu souhaites me connaître alors qu'auparavant ça ne t'a jamais préoccupé.
Tu dis tenir à moi alors que tu as toujours montré le contraire.
Tu t'insinues dans ma vie alors que tu t'en es toujours écarté.
Tu es là alors que tu m'as repoussé.
« Parce que je veux rectifier ça. »
La déclaration ne démêla pas les nœuds, elle ne fit qu'accentuer la mécompréhension ; le faciès se fripa plus que nécessaire, intimant par-là d'apporter des éclaircissements à pareil nuage.
« Depuis notre mission à Seven je n'arrête pas de penser à ce que je t'ai dit et... en fait... je crois que je... chercha-t-il ses mots. Que... que je ne veux pas qu'on arrête de se voir et de se parler. J'me suis rendu compte que malgré tout t'as pris de la place dans ma vie et... et j'crois que je n'ai pas tellement envie que ça change. »
L'aveu ne se divulgua pas sans un mince embarras ; Grey la fixait, d'un regard sans écart certes mais ça ne rendait pas l'affaire plus facile à vivre et à faire. Il y avait de la gaucherie dans sa manière de parler, l'hésitation dans son timbre démontrait qu'il ne semblait ni familier ni habilité avec ce genre de chose. Un monde peu investi par Grey Fullbuster, la mise à nu sentimentale ? Assurément.
« Ce n'est pas une déclaration ou quoi, jugea-t-il bon de clarifier avec hâte. Mais ces derniers jours m'ont fait prendre conscience que je tenais à toi plus que je ne le pensais et... j'aimerais qu'on reparte à zéro. »
La réponse ne vint pas dans l'immédiat, pas plus que la mage ne sut quoi rétorquer.
Elle ne pouvait nier que sa franchise l'avait percée, que son discours l'avait pénétrée contre son gré.
Ça lui fit quelque chose.
Un coup de chaud.
Un ventre qui se tordait délicieusement.
Un rythme cardiaque accéléré.
Des picotements sur la peau.
Aussi bien son métabolisme que sa psyché avaient réagi cependant Jubia ne s'emballa pas outre mesure. Le bon sens, la blessure, l'amertume, ce noyau d'affects (noirs) endiguaient l'euphorie ou l'espoir ; ils tiraient la sonnette d'alarme et la rappelaient à l'ordre – ne pas retomber dans le traquenard, ne pas se laisser ensorceler par ces roses au paraître trop beau et qui par la suite révélaient leurs épines ô combien cruelles, ne pas boire la parole de ces hommes qui au final la meurtrissaient d'une façon ou d'une autre.
Remettre les compteurs à zéro ? Avait-il seulement conscience de ce qu'il lui demandait ?
Jubia le scruta – s'enfonça dans sa réglisse attractive ; son cœur battit, fort.
Oui, il savait.
Oui, il y avait du regret.
Dans les prunelles.
Dans la voix.
Sur le visage.
La détermination. Le grave.
Mais aussi et surtout de la vulnérabilité.
Grey ne se cachait plus : il se livrait – à elle – et quoi que Jubia en pensât, ça la touchait, ça l'ébranlait elle et ses remparts, car les sentiments l'imprégnaient toujours. Certes ils avaient perdu de leur éclat et de leur couleur chatoyante, mais ils demeuraient encore là. Même la plus intransigeante des raisons ne faisait pas le poids face à eux ; impossible d'être hermétique, impossible de rester de glace, impossible que ça ne se réveillât pas.
Pour autant...
… devait-elle passer l'éponge ?
… pouvait-elle lui pardonner ?
… parviendrait-elle à repartir à zéro ?
… voulait-elle – leur – donner une seconde chance... ?
« Jubia va y réfléchir. Quant au –sama... Ça dépendra de l'attitude de Grey. »
Exprès la clause demeura dans le flou.
D'une part parce qu'elle-même n'était pas sûre de vouloir user à nouveau de ce diminutif si empreint de leur précédente relation – elle l'amoureuse qui courrait après du vent. Jubia ne désirait plus d'être à ce point soumis et prisonnière de son affection, elle avait tiré un trait sur cette ère-là. D'autre part parce qu'il y avait aussi l'envie de ne pas céder : lui résister. Ne plus être à sa botte, ne plus se plier à ses demandes, mais plutôt inverser la tendance : à lui de faire comme bon lui semblait à elle, à son tour de lui courir après. C'était une sorte de revanche sur ce qu'elle avait été autrefois – l'éprise et l'esclave de l'autre. Aujourd'hui ce rôle ne tenait plus lieu.
Alors oui, peut-être pourront-ils repartir sur de nouvelles bases si cette fois ça se passait autrement, à commencer par moins de dérobade et de détachement – choses produites en l'instant au vu de la conduite du semi-nudiste : il ne fuyait plus, mieux, il levait enfin le voile sur ses affects et n'agissait plus en parfait indifférent vis-à-vis d'elle, il lui prêtait une réelle attention, mais peut-être était-ce trop tard pour tout ça... ou pas ?
Ces élucubrations mentales se figèrent d'un coup ; ça disparut en un claquement de doigts – en un soulèvement de lippes.
Il y avait ce sourire, celui-là éclos sur le minois masculin.
Pas de suite que ça survint, non, d'abord il eut une grimace pour que la bouche, mutine, s'étirât par la suite et le dessinât, ce foutu sourire qui dans l'instant injectât une chaleur incontrôlable dans le bas-ventre. Au-delà de ce simple mouvement se dissimulaient des intentions : une idée, bien précise, trottait dans la tête mais surtout il y avait ce coquillard... malicieux, perçant, viril.
Grey la scrutait d'une façon qu'elle ne lui avait jamais vue.
Ça l'intimida et sans qu'elle le veuille ou le tempère, sa fièvre d'antan réapparut ; brûla ses joues, mit en surchauffe ses veines.
« Pourquoi Grey sourit-il ?
— Pour rien, répondit l'apprenti d'Ul tandis que ses lippes s'élevaient plus encore.
— Et c'est pour rien aussi que Grey a écouté aux portes, hier soir ? », lança de but en blanc l'orpheline, mordante.
La question sonna comme une réprimande ; illico les lèvres s'abaissèrent.
Plus que ça, l'incriminé fit profil bas : les perles onyx se détournèrent – fuirent ; parfait. Rien de tel que de mettre à mal pour détourner les idées et pour modérer cette fournaise des sens bien trop réactive et vive.
« Ce n'était pas voulu. J'étais sorti sur le balcon et j'vous ai entendus, c'est aussi con que ça.
— Grey aurait pu tout aussi rentrer dans sa chambre et ne pas tendre l'oreille.
— Et pourquoi j'aurais fait ça ?
— Par décence ? Par respect ? Parce que ça ne te regardait pas, lui jeta-t-elle la pierre, farouche.
— C'est pas faux... mais si tu croyais une seconde que j'allais laisser passer l'occasion d'en apprendre plus sur toi, c'est que tu n'imagines pas à quel point je suis déterminé à ne plus refaire les mêmes erreurs qu'avant. Puis t'as beau jeu de m'accuser, mais tu ne nous as pas tout dit sur la mission qu'on a faite. Et ne me sors pas ton argument du "ça ne vous regardez pas", lui coupa-t-il l'herbe sous le pied en la voyant parée à répliquer. Ça nous concerne ; t'es un mage de Fairy Tail Jubia et quand un des nôtres est touché, ça regarde de près la guilde.
— Mais si Jubia ne veut pas qu'on sache, c'est son droit !
— Alors pourquoi t'en as parlé à Gajeel ? », lui lança-t-il du tac au tac.
Pas une question, une remarque imparable.
Plus que ça, Grey mettait à nu sa conduite contradictoire : ça ne voulait pas se garder pour soi. C'était un simulacre, toutes ces paroles. En quelques mots il l'avait désarmée : plus de cartouches, plus de bouclier ; terminé, la parade. Il la confrontait sans plus aucune défense à la vérité, la sienne – celle-là qu'elle s'acharnait à maquiller et surtout à mettre en terre.
Ainsi, alors que la mâchoire s'ouvrit, prête à déverser ses vocables hypocrites, rien au final ne s'échappa.
Jubia demeura la muette, sa rétine turquin aspirée par l'inflexible et magnétique prune aniline.
« Ce que tu vas trouver dans cette prison ne va pas être facile à encaisser, tu le sais mieux que moi mais, et je sais de quoi je parle Jubia, ce sera encore plus douloureux et difficile d'affronter ça toute seule. Je comprends que tu veuilles pas de moi mais je partirai pas ; je resterai avec toi, quoi qu'il se passe et quoi que tu dises. »
Ils restèrent comme ça plusieurs secondes, se scrutant du fond de leur pupille.
Les lettres s'imprimaient dans la tête, elles embaumaient l'air ; la psyché se faisait marquer par ce fer chauffé à blanc.
Il avait des mots si forts, si résolus, si... absolus. Ses yeux s'enfonçaient comme s'ils partaient à la conquête d'un espace, d'un territoire, d'une âme. Jubia avait l'impression d'être attrapée et que cette prise ne lâcherait pas ; ce n'était pas comme des menottes mais plus comme un nœud tressé, une attache qui liait ; le cœur battit du tam-tam.
Ce fut à ce moment que le train choisit de ralentir, ses rails crissant sous le chemin de fer.
L'annonce du terminus résonna tandis qu'ils entrèrent en gare. En à peine trois minutes, le véhicule s'immobilisa.
Grey fut le premier à se lever et à sortir. Jubia le suivit de près, le pouls toujours quelque peu battant.
Dès qu'elle mit pied dehors un brouhaha lui vrilla les tympans ; la foule était de rigueur. De suite ça se voyait et surtout se sentait qu'ils venaient d'atterrir dans une capitale ; les gens pressés, les ribambelles de commerces, les restaurants à la chaîne, le melting-pot de langues, la grandeur du lieu, les travaux sans cesse en cours. Jubia en eut presque le tournis tellement ça contrastait avec la précédente ville.
L'Ice Maker lui fit signe de la tête de le suivre, ce que l'orpheline fit sans se faire prier. Ils ne cheminèrent guère plus de cinq minutes avant de déboucher dehors.
Ce qui de suite frappa la mage d'eau fut ces montagnes ceinturant. Rocheuses et impérieuses, elles rendaient les infrastructures si petites à côté. Or jamais Jubia n'avait vu de bâtiments aussi hauts. Certains avaient même l'allure de tours. Et cette populace... c'était incroyable ! Un monde fou, avec des bruits venant de toute part – conversations, klaxons de vélo, huile grésillant... Il y avait même un tramway ! Pour sûr que pareille construction retenait l'attention, voire accrochait la mémoire.
Ils se dirigèrent vers un plan ; ils étaient au centre-ville.
Les yeux parcoururent la carte à la recherche de la bastille et la trouvèrent à l'extérieur de la cité. Pour s'y rendre il fallait user du tram et filer jusqu'au dernier arrêt de l'une des cinq lignes. Le duo ne perdit donc pas de temps et fit route vers leur destination.
En tout et pour tout le trajet dura une quarantaine de minutes, un temps investi à contempler le paysage défilant et à jeter de fois et d'autres une œillade éphémère aux autres passagers.
Au début ce fut blindé, à un point que les corps furent à deux doigts d'être collés-serrés. Heureusement pour Jubia ça n'arriva pas. Une part d'elle indéniablement en aurait été excitée, mais c'était justement pour ça que l'orpheline remercia le ciel de lui avoir épargné pareille situation. Au fur et à mesure des arrêts, le transport vit donc ses voyageurs s'amenuiser au fil de leur avancée vers le lieu-dit. Au final ils se retrouvèrent à six lorsqu'ils arrivèrent au bout de la ligne.
Ils n'eurent pas à chercher ou à marcher beaucoup pour se rendre au pénitencier : le tramway les avait desservis pile en face.
Contrairement aux habitations et édifices de la ville, le bâtiment était tout entier fait de pierres. De loin l'aspect paraissait vétuste et peu entretenu. Par contre la bâtisse en imposait de par sa taille et de par sa hauteur ; une vieille prison oui mais semblant plus vieille encore que la capitale. Sûrement que des générations d'Homme passèrent entre ces murs.
Ils s'approchèrent et la première impression fut renforcée au vu de cette ample végétation – de la mousse surtout – ayant germé de parts et d'autres sur la roche.
À mesure qu'elle progressait vers le bagne, Jubia sentit sa pompe cardiaque s'emballer ; l'appréhension revint au galop – la mordit tel un chien enragé – et la fit s'immobiliser à l'entrée. Ses orbes dévisagèrent de haut en bas, les pensées mises en branle.
Là-dedans qu'il était.
Là-dedans que les réponses l'attendaient.
Là-dedans que se trouvait le premier morceau du puzzle.
La mère des nuées avait cette étrange impression – angoisse – qu'en entrant dans cette prison, elle se ferait gober toute entière, que jamais elle n'y ressortirait ; qu'à son tour elle serait prisonnière non pas par des barreaux, mais de son histoire, de ce qu'elle révélerait sur ses origines, sur ses parents, sur qui elle était.
Ça l'effraya inexorablement, tant et si bien qu'elle eut tout à coup une foudroyante envie de rebrousser chemin.
Qu'allait-elle trouver ?
Et si ça fracassait tout ?
Comment ferait-elle ?
Qu'allait-il y avoir après ?
Que fera-t-elle une fois qu'elle saura ?
De la peur, pure et paralysante.
Une main vint se poser sur son épaule, un geste doux et tout à la fois ferme qui vint aussitôt capturer ses pupilles.
Sans qu'elle ne le vît venir ou ne l'aperçut, le maître du givre s'était rapproché à pas de loup. Sûrement avait-il perçu son malaise ; ses traits de femme devaient s'être odorés de ce parfum nauséabond or il sembla à la mage que cette proximité physique tout autant que ce regard l'adoucirent.
Grey dégageait une aura, de l'assurance – quelque chose – qui inexplicablement la fit se sentir plus en sûreté et plus apaisée. Sa présence était semblable à ces fondations de base si essentielles pour le bon maintien et pour la solide construction d'un rempart. Elle avait besoin d'un blindage résistant, celui-là qui prodiguait assez de force et de confiance pour faire face à ce qui allait suivre ; Grey l'en équipa.
Jubia le remercie de son klein outremer ; il retira sa main.
Elle posa de nouveau son iris sur l'illustre cachot ; elle inspira, expira puis entra, le maître de l'exhibition à sa suite.
Ils traversèrent d'abord un couloir loin d'être avalés par l'obscurité. De chaque côté de petites et rectangulaires fenêtres infusaient l'éclat solaire. Ainsi l'atmosphère ne hérissait pas les poils avec sa glaciale parure. L'air n'était ni humide ni saturé d'effluves malodorants. Ça ne sentait pas la rose certes mais les narines ne rechignaient pas non plus ; relent neutre, avec peut-être toutefois une arrière-senteur rance et fugace.
Leur marche quant à elle ne grondait pas, le repos des sons avait élu domicile jusqu'à ce qu'ils parvinssent à une porte close et matérialisée par des barreaux d'un blanc crasseux. Derrière s'y tenait un garde qui ne bougea pas d'un cil : il flâna (les pieds posés sur le bureau en fer, fesses et dos bien calés dans le siège en acier) et garda son nez dans le journal. Il ne se distinguait de ce dernier que son pantalon noir et ses mains légèrement pelucheuses – des poils bruns. Pas même sa tête dépassait.
Ainsi quand les deux visiteurs s'immobilisèrent, le portier ne leva guère les yeux sur eux, il se lécha un doigt et fit tourner comme de normal la page suivante.
Face à ce manque manifeste de savoir-vivre, Grey sonna leur présence d'un raclement de gorge. Il eut bien une réaction mais cela avec toujours autant d'inconvenance :
« C'est pour quoi ? », requit en grand blasé l'employé sans même leur toucher une œillade.
Le fétichiste du non-slip s'apprêta à lui envoyer une de ces verves salées, mais Jubia, d'un signe de main et d'un regard dissuasif l'arrêta avant même qu'il ne s'emportât.
« Nous aimerions voir Kimura Akito. »
Cette fois-ci l'attention fut attisée : le gardien (un brun à la coupe au bol et à la moustache hirsute) abaissa son papier et les dévisagea de sa lucarne malachite.
« Kimura Akito ? répéta-t-il, déconcerté. Il n'a pas reçu de visite depuis au moins douze ans. Qu'est-ce que vous lui voulez ? Et vous êtes qui d'abord ?
— Nous sommes des mages de Fairy Tail. Nous sommes actuellement sur une mission où des enfants sont enlevés et soumis à des expériences. Nous pensons que ça peut avoir un lien avec Kimura Akito, informa Jubia.
— Vous êtes sérieux ? s'enquit l'homme, dérouté et presque épouvanté.
— On n'est pas sûrs qu'il soit impliqué, c'est pourquoi nous devons lui parler.
— Je le savais qu'on aurait dû le tuer ce boucher... abhorra-t-il après un bref silence, le visage plissé par l'animosité. Suivez-moi. »
Le maton délaissa pour de bon son magazine sur le bureau, s'extirpa de sa chaise, prit un trousseau de clés, ouvrit la grille et leur fit signe de lui emboîter le pas.
Ils ne tracèrent pas plus de cinq minutes, d'abord dans ce même couloir où le silence fut d'or pour qu'ensuite ils tournèrent à droite et franchirent une porte en fer.
Aussitôt le bruit éclaboussa : des toussotements, des insultes, des bribes de discussions, des sifflements, des hululements, des bouts de mots lancés en l'air.
La pièce était immense vu du rez-de-chaussée. La jeune femme comptait cinq étages avec au moins une vingtaine de cellules sur chaque côté ; des soldats alignés, prêts à être abattus – le temps, qui les fusillait.
À mesure qu'elle avança d'une allure inconsciemment plus pressée, Jubia déposa ces yeux là où ça s'agita : sur les flancs et en hauteur. Plusieurs la fixèrent, leur visage au parfum de morts se gravant dans la mémoire tandis que d'autres voguèrent à leurs occupations routinières ; pisser, dormir, lire, échanger (ou engueuler) son « colocataire », chanter d'une voix de crécelle (et par-là même récolter une pluie de jurons), vilipender, chercher le bâton pour se faire battre – chose se passant avec un des trois surveillants de la pièce : un coup de gourdin sur la grille et une menace de l'isolement.
Un vrai capharnaüm qui ne mit pas la mage à l'aise.
Tous ces yeux posés – lorgnant – sur elle, avec leur éclat malsain, glacial, corrosif, ça donnait envie de retourner de là où elle venait sans demander son reste. Plusieurs prisonniers ne la lâchaient pas du regard, ceux-là qui de leur orbe gangrené faisaient répandre leur venin ; elle ne les observait pas, elle cheminait tout droit, l'échine dressée et le cœur quelque peu emporté dans sa rythmique. Elle agit de la même manière, les ignorant et paraissant de marbre lorsque de leurs piques grossiers certains essayaient de l'interpeller ; « Yé bébé, tu ne voudrais pas me faire une p'tite pipe entre deux barreaux ? » ; « Fiou... j'ai la gaule chérie ! » « Viens tâter de la vraie', de la grosse ! » avec le geste qui allait avec. Grey se reçut lui aussi ces remarques graveleuses et avilissantes. Il prit d'ailleurs sur lui les deux-trois premières fois, mais arrivé à la quatrième, la retenue ne tint plus : « Si j'avais ta tête à la place de mon cul, j'aurais honte de chier c'est clair ! » injuria-t-il à l'attention d'un des gueulards, lequel rétorqua par un joli « J'te pisse à la raie balai à chiotte ! ».
« En entrant dans leur jeu, vous ne ferez que les pousser à continuer, avisa le gardien en se retournant.
— Ça se passe toujours comme ça lorsque les gens viennent faire des visites ? questionna Jubia pendant que son coéquipier renvoyait le doigt d'honneur qu'on lui adressait.
— Non. D'ordinaire on ne fait pas traverser cette aile de la prison, mais l'accès qui permet d'aller directement à l'aile ouest est en travaux depuis une semaine. On est donc obligé de vous faire passer par là.
— Vous n'avez pas une salle exprès pour amener les détenus lorsqu'ils ont des visites ?
— Si et c'est ce qu'on fait d'habitude, mais pour les prisonniers comme Kimura Akito, on ne leur accorde pratiquement jamais de visites. Si ça arrive, eh bien on fait en sorte que ce soit les gens qui aillent à lui et non l'inverse.
— Pourquoi ça ? », fut interloquée la mage, les cils et le front plissés.
L'employé ne répondit pas de suite, il s'immobilisa devant une porte tout en acier puis se retourna, son œil vert anis cloué dans la prune outremer.
« Parce que ce genre d'homme est la pire des charognes et qu'il n'y a pas moyen qu'on leur accorde quoi que ce soit. »
Le garde ouvrit la voie et s'y enlisa.
Le peloton de marche le talonna, les sons parasites de derrière agonisant à mesure qu'ils s'enfoncèrent dans ce énième corridor.
Le repos auditif cajola à nouveau, sauf pour Jubia : l'appréhension se rameuta, gonfla. À mesure que la jeune femme approcha de cette noirceur sans bruit, la peur grandit, elle monta ; ça prit à la gorge ; le cœur battit, fort, elle put l'entendre pulser, pulser, pulser !
Après une minute à se mouvoir, le maton les arrêta devant un cachot semblable à ceux vus auparavant : une geôle en pierres sales et humides, des w.c. tout aussi crasseux, une fenêtre avec barreaux ainsi qu'un matelas troué et posé à même le sol. Un corps y gisait vêtu d'un habit uni et couleur indigo. Allongé sur le dos, il ne se distinguait de lui que sa longue crinière vieillissante – au vu du cheveu poivre et sel.
« La cellule est équipée d'un mécanisme qui empêche tout usage de magie donc pas de vagues. Je suis dans les parages s'il y a un problème. Je vous laisse une heure pour faire ce que vous avez à faire. »
Les consignes données, le gardien dégaina son gourdin, se tourna face à la paroi puis la cogna.
« T'as de la visite charogne. »
Son message livré, il reprit la route de l'allée.
Ils se retrouvèrent seuls, le mutisme comme unique veilleur du lieu.
Jubia n'osa pas remuer durant les soixante premières secondes, pas plus qu'elle fit voyager son regard ; son azur se planta sur l'homme et sur sa tignasse emmêlée. Elle sentit simplement Grey se déplacer – se mettre à son aise – en s'appuyant de dos sur le mur à gauche.
Ça ne se bousculait ni dans la tête ni dans le larynx ; juste fixer et ne penser à rien.
Il y avait la respiration, ce frisson galopant tout le long de l'échine. Ça tapait, résonnait dans la fibre cellulaire ; eux qui faisaient le réel, qui l'y accrochaient. Peut-être qu'elle serait restée ainsi, à faire tambouriner son caisson cardiaque, sans bouger, sans parler. De cette façon ça aurait demeuré figé – elle, son histoire, l'après. Pas de collision, de (ré)percussion ou de quelconque tornade de l'affect. Tout à sa place, comme toujours, comme ça se devait. Ligne droite, fade, calme, inlassablement la même, avec ses espaces inexpliqués.
Sauf que c'était trop tard ; le tapis était lancé – se déroulait tout entier.
Sauf qu'elle n'en voulait plus ; les blancs de son roman l'étouffaient.
L'encre allait pleuvoir et allait révéler ces lettres trop longtemps rendues invisibles.
Le récit, le vrai, enfin allait accoucher.
« Qu'est-ce que vous voulez ? »
Il questionna dans une indifférence parfaite. C'était juste le muscle qui orchestrait, non le cœur ou un quelconque sentiment, comme s'il n'y avait plus âme qui existait dans la coque. Cela eut néanmoins le don de faire sortir la jeune femme de sa léthargie ; elle se jeta à l'eau.
« Des réponses. Vous avez enlevé Jubia quand elle était enfant pour lui faire des mutations génétiques ; pourquoi ? Et que sont devenus ses parents ? »
Sans accroc ou tremblement elle déroula son speech. Mieux : avec fermeté elle interrogea, plus que déterminée à combler ces trous.
« Vous vous trompez de personne. »
Il répondait comme un automate, sans émotion, sans rien d'autre que de l'insensibilité.
Sur le coup ça énerva la mage pareille attitude, car c'était comme si ça glissait sur lui ; comme si c'était à ce point futile que ça ne valait pas même la peine de lui toucher une œillade. Pour autant ça ne la découragea pas, au contraire, l'experte des flots y alla avec plus d'assurance et de vigueur.
« Jubia ne fait pas erreur, vous êtes celui qui l'a enlevée étant petite. Un dénommé Haïko le lui a assuré. Tout comme vous, cet homme a fait ces expériences génétiques sur des enfants qui après avoir subi l'expérience avaient un tatouage derrière la nuque. Jubia en a un aussi et comme ces enfants, elle a été retrouvée dans un grand tube en verre, là où vous avez habité autrefois.
— Je vous le répète, vous vous trompez. Aucun des enfants n'a survécu, tous sans exception sont morts. »
Il répétait son texte, persuadé d'être dans le vrai ; il n'en démordait pas. Ça tombait bien (ou mal), car l'amante du bleuet non plus ne comptait pas abdiquer. Elle était encore plus bornée et convaincue que lui ; les explications allaient tomber, quoi qu'elle ait à dire, quoi qu'elle ait à faire.
Il parlerait, coûte que coûte.
« Alors comment expliquez-vous qu'on ait retrouvé chez vous, là où Jubia a été trouvée, une pierre précieuse avec vos initiales gravées dessus ? »
En même temps qu'elle le confrontait à l'imparable, la fomentatrice des marées sortit de sa poche droite ladite gemme et la tendit à travers les barreaux – un signe l'invitant à s'avancer et à constater par lui-même.
Du côté du prisonnier il eut enfin un mouvement : ce dernier s'extirpa de sa position de dormeur, s'assit sur le lit et prêta finalement attention à ses visiteurs.
Il la fixa d'abord de ses yeux noisette ; des prunelles sans aucune brillance, sans lueur enveloppant la rétine. Le faciès portait sur lui une fatigue harassante avec cette barbe mal rasée et ces cernes incrustés sur la peau. Le temps avait laissé ses empreintes sur ces joues creuses. Plus que ça, les crimes commis avaient poinçonné les traits. Jubia ne saurait décrire l'expression de son visage, il y en avait une et tout à la fois cette dernière échappait aux émotions ; l'affect ne moulait plus cette physionomie, comme si les sentiments avaient été vidés, comme s'ils avaient été épuisés jusqu'à leur dernière goutte.
Il reporta ensuite ses orbes sur le caillou ; il se leva et s'approcha, le prit dans ses mains rugueuses et blanches – à cet instant que Jubia remarqua la pâleur de son épiderme, aussi blanchâtre que la sienne.
Elle l'observa scruter et toucher dans les moindres détails l'émeraude polie. À mesure qu'il l'étudiait (allant même jusqu'à la mettre sous l'auréole solaire), Jubia crut percevoir un éclat dans les pupilles ; quelque chose se rallumait, ça s'agitait dans l'iris ; ça grimpait, ça revenait.
Puis il s'immobilisa.
Au milieu de sa cellule.
Sans plus remuer.
La pierre tenue dans la main.
Sa lucarne pétrifiée sur les fameuses majuscules, K.A.
Le silence traîna quelques secondes.
« C'est impossible... »
Un murmure. Des mots bredouillés.
« Tu... tu étais morte. »
Il leva sa membrane arc-en-ciel et la cloua sur la prétendue défunte ; Jubia fut déroutée par son regard tout à coup si expressif, si... habillé d'effroi.
« Je t'ai vue, articula-t-il avec difficulté, les pleurs dans la gorge et au bord des yeux. Tu ne respirais plus, tu ne bougeais plus... »
Il la dévisageait comme si elle était une revenante. Sa voix, chevrotante, faisait couler les mots non pas pour les dire mais plutôt pour se sortir d'un cauchemar ; s'enfoncer un couteau dans le bras, saigner et avoir mal afin de se réveiller, afin de ne pas se croire en plein délire.
Jubia quant à elle demeura muette non par choix mais parce qu'elle ne put faire autrement. D'un seul jet la détresse jaillit en cet homme alors que la minute d'avant il n'y avait que du vide dans l'âme ; ça la déstabilisa. Elle ne s'était pas attendue à cette réaction, à ce débordement soudain et violent.
Il y avait des larmes.
Il y avait ce regard, tellement lourd d'émotion.
De la confusion.
De la douleur.
De l'effarement.
Du désarroi.
Il s'approcha, son coquillard inlassablement scotché sur elle.
Jubia ne recula pas, le laissa venir jusqu'à elle, son bleu pétrole emprisonné par ces mirettes châtaigne et semblables à un typhon tant elles l'aspiraient.
Il s'arrêta devant les barreaux.
« Ce ne sont pas mes initiales. »
Spontanément la mage afficha un air de totale incompréhension alors qu'en interne la respiration accéléra ; Jubia ne saisit pas or l'organisme sembla de suite comprendre – illico il s'agita.
Peut-être était-ce à cause de sa voix, émue, de son regard, bouleversé...
… que le corps présentait...
… que l'esprit s'aveuglait...
… de l'ébranlement qui allait suivre.
« J'ai forgé cette gemme il y avait des années de ça. Elle était sertie à un collier que j'avais fait pour ma fille avant sa naissance. Ce sont ces initiales que j'ai gravées dessus. »
Le cœur rata un battement.
Le souffle, coupé.
L'émotion, avivée.
L'interne s'emporta ; la psyché s'ébranla.
« Kimura... Aurore. », énonça-t-il avec douceur, comme si prononcer trop fort le prénom le briserait.
Il porta sa main sur sa joue rosie, ses doigts caressant avec délicatesse sa fossette.
Jubia resta clouée sur place, sa vue rivée sur ce coquillard brun. Dedans elle y lisait et y ressentait un branle-bas incommensurable.
Elle essaya d'y chercher le mensonge, celui-là qui aurait atténué son embardée cardiaque.
Elle tenta d'y débusquer la manipulation, celle-là qui aurait modéré la panique dans son cœur.
Elle tâcha d'y deviner l'artificiel, celui-là qui aurait endigué les sanglots en train d'accourir dans son iris.
Sauf qu'elle ne trouva rien de tout ça.
Juste un émoi débordant et terriblement contagieux
« Qu'est-ce que vous avez fait !? », s'écria-t-elle les larmes au bord des yeux en repoussant sa main.
Il fallait que ça s'exclamât – que ça explosât – sinon l'être se serait fait engloutir par ce trop-plein d'eau bouillante ; il fallait la faire jaillir tout de go, l'expulser avant qu'elle ne la noyât toute entière.
« Pourquoi vous avez fait ces expériences !? Je suis quoi à la fin !? »
La colère, l'aversion. Le choc, la peur.
L'émotion éclatait, elle affluait en trombe tellement c'était ahurissant, impensable – presque irréel. Jubia ne s'était pas préparée à ça, non, elle ne s'était pas attendue ni à être la fille d'un tueur d'enfants, ni d'avoir un père s'avisant à pratiquer pareil acte exécrable sur sa propre fille. C'était trop violent, trop sidérant pour que ça demeurât vicieusement à l'intérieur sans qu'il eût d'effusion.
L'homme afficha une mine abattue, ses prunes regorgeant de remords ; le chagrin incisait sa rétine.
« Tu es née ici, à Bosco. Ta mère et moi avons vécu toute notre vie dans cette ville. Pendant qu'elle enseignait aux marmots, je taillais des gemmes. On était des gens simples, on s'aimait ; on avait une vie ordinaire, comme tout le monde. Seulement, ta mère était atteinte de la mucoviscidose, une maladie génétique grave. On savait qu'elle avait une espérance de vie réduite, qu'elle pouvait mourir à mesure que la maladie progressait, mais ça ne nous a pas empêchés de vouloir fonder notre famille... »
Il racontait les souvenirs comme s'ils dataient d'y hier ; il se replongeait dans un passé – le sien – à présent si éloigné et qui pourtant semblait si frais, dans sa tête. L'émotion dans sa voix en attestait, tout comme cet œil rempli de mélancolie.
Bien que le tohu-bohu résonnait toujours en elle, Jubia sentit l'effervescence s'adoucir face à ces propos et à la façon dont cet homme exposait sa fresque biographique. Il ne cherchait pas à se justifier, à amoindrir les faits, il retraçait l'histoire sans l'enjoliver mais en la décrivant telle quelle et telle qu'il l'avait vécue. C'était peut-être pour ça que l'hostilité, primaire et impulsive s'égraina à mesure de la narration.
« On savait tous les deux qu'elle ne survivrait pas à l'accouchement, révéla-t-il d'une profonde tristesse. Malgré ça elle a voulu que tu naisses, elle a tenu jusqu'au bout. Je me souviens encore de son sourire, éblouissant, quand elle t'a prise dans ses bras... Elle était si heureuse. »
Les larmes doucement suintèrent ; quelques-unes s'effondrèrent sur le sol. Leur peine versée ameuta d'autres perles salées (celles de Jubia) à les rejoindre. Ça resta au bord ; monta jusque dans le larynx mais ne s'écoula pas.
« C'est elle qui t'a donné ce prénom, Aurore ; le sien. Elle voulait te laisser une trace d'elle ; elle mourrait et tu venais au monde. Tu étais un peu comme une renaissance, comme une promesse d'un renouveau brillant et rosé. Ça a été le cas. Je n'ai jamais été aussi pleinement heureux que durant ces deux premières années où ton premier mot a été "papa", où pour tes premiers pas tu as gambadé vers moi tout en riant de bon cœur, où tu n'as cessé d'embellir mes journées avec ton sourire si plein de vie. »
Tout en déroulant son histoire, il la fixa, la sonda d'un regard qu'elle n'avait jusqu'alors jamais connu : un regard paternel, celui infesté d'un amour irréductible ; ça lui empoigna le cœur ; ses égouttures furent à deux doigts de tomber.
« Puis à tes trois ans on t'a diagnostiqué atteinte de la mucoviscidose ; ça m'a anéanti, énonça-t-il d'un timbre qui révélait le trou à l'âme que créa pareille annonce. Te perdre alors que j'avais déjà perdu la femme que j'aimais, je n'aurais pas pu le supporter ; ça m'aurait tué. C'est pourquoi pendant deux ans je me suis acharné à te soigner en cherchant à tout prix les recours possibles et existant pour ralentir cette maladie, mais rien n'y a fait, elle n'a cessé de progresser. Je me suis alors tourné vers la magie et c'est là que j'en suis venu à faire ces expérimentations. »
L'intonation tout autant que la rétine s'assombrit.
« J'ai eu dans l'idée de modifier ton ADN vu que cette maladie est due à l'altération d'un gène. J'ai fait mes premiers tests sur des animaux pour ensuite expérimenter sur des personnes lorsque j'ai cru que je tenais la bonne formule. C'est à ce moment que j'ai fait appel à Haïko, c'est lui qui s'est chargé d'enlever les enfants. Je ne pouvais pas le faire moi-même, je n'y arrivais pas... Pour transformer le gène, on effectuait les expériences sur des paires d'orphelins, un avec des pouvoirs et d'autres n'en ayant pas. Ça a duré huit mois ; dix gamins sont morts. »
Il n'y avait aucune note d'impassibilité : les lettres se liaient les unes aux autres par des chaînes ayant pour nom la culpabilité, le regret, l'affliction. L'ignominie se savait, elle s'avouait sans faux-semblant et en toute vérité. Il ne niait pas, pas plus qu'il atténuait l'horreur de sa conduite. Ça ne la rendait pas plus acceptable ou pardonnable, mais au moins y subsistait cette humanité à reconnaître et à s'accuser de l'atrocité des actions perpétuées.
« À mesure des mois, j'ai eu de plus en plus de mal à continuer. Tous ces enfants qu'on tuait... Cette vie que je menais, remplie de dépouilles, d'affres, de solitude... Je ne te voyais même plus, je passais mes journées dans ce sous-sol, à trafiquer l'humain, à y perdre mon âme... Puis lors de la cinquième expérience il s'est produit quelque chose : l'un des deux enfants, celui sans pouvoir a transformé ses bras en branches et sur sa nuque est apparu un tatouage, un nœud défait. Il est mort quelques minutes après. C'est à ce moment que j'ai décidé que c'en était assez ; il fallait arrêter tout ça. J'ai ajusté l'équation et me suis résolu à la tester sur toi. »
La phrase avait beau exposer à travers ses vocables une détermination sans faille, il n'en demeurait pas moins qu'elle sonnait comme une peine. Il déplorait son comportement ; une brûlure au troisième degré, celle-là qui endommageait tant et si bien la peau qu'il n'y avait plus aucune possibilité de régénération. Par cet acte une part de lui-même avait été définitivement carbonisée. Jubia le vit dans ses yeux, elle le ressentit jusque dans sa propre chair.
« Haïko n'était pas du tout pour, il affirmait que ça ne marcherait pas, qu'il fallait encore tester la formule. Je ne l'ai pas écouté et lui ai dit que c'était fini, qu'il n'y aurait plus d'autres enfants tués par nos expériences. Il est parti et je ne l'ai plus jamais revu. C'est juste après son départ que je t'aie emmenée dans la cave et que je t'aie mise dans ce tuyau en verre. Tu avais peur, tu me demandais pourquoi je pleurais et je t'ai répondu que c'était parce que j'allais de nouveau embrasser et serrer fort dans mes bras ma petite rosée, comme autrefois. Tu m'as alors souri et pendant un instant j'ai tout oublié, qui j'étais, ce que j'avais fait. J'étais redevenu ce père qui t'aimait tant. »
Il narrait d'une voix déchirée, les larmes suintant le long de ses traits.
Sans s'en rendre compte, Jubia l'imita ; des gouttes chutèrent et longèrent ses joues tandis que ses prunelles tout autant que son cœur furent inondées de cette eau parfumée de chagrin.
« J'ai actionné la machine et tu as commencé à m'appeler puis à hurler. Tu te contractais sous la douleur, je te voyais pleurer, tu étais tellement effrayée... C'était infernal. »
Oui, Jubia s'en souvenait ; ça lui revint en mémoire.
Elle, dans ce tube.
Lui et son visage déformaient par l'inquiétude.
Elle, paniquant.
Lui et ses pleurs, abondants.
Elle, qui criait.
Lui et sa bouche qui remuait.
« Puis tout s'est arrêté ; tu n'as plus bougé. J'ai attendu plusieurs minutes d'abord puis des heures ensuite. Une semaine a passé et tu ne te réveillais toujours pas. Je suis resté là, à te regarder, les yeux tellement secs d'avoir tant pleuré, en train de réaliser que j'avais fini par te tuer toi aussi, confessa-t-il d'une intonation et d'un regard mortifiés. Je me suis alors rendu aux autorités. J'ai avoué mes crimes et on m'a condamné à perpétuité. »
L'émoi l'écrasait, il débordait littéralement.
Tant de sentiments ruisselaient ; c'était un véritable raz de marée alors qu'une minute avant il n'y avait eu qu'une coque creuse où l'affect se terrait, épuisé. Or d'un coup ce fut le geyser ; la déflagration, le déluge, la coulée... Une pure lave, incontrôlable, calcinant tout sur son passage et ce aussi bien celui qui la déversait que celle qui la réceptionnait.
Jubia n'eut pas de protection ou de défenses suffisantes pour se préserver ; ça la perfora.
Un acide rongeur grignotant d'abord par petit bout pour au final finir par se répandre comme une traînée de poudre. Elle ne le décida pas, pas plus qu'elle put y mettre un couvercle ou réguler ce déferlement. Ça la saisit à la gorge, à l'estomac, aux tripes ; tout de son métabolisme qui fut touché et secoué. À mesure du récit l'émoi avait pris des nuances différentes mais toujours aussi vives. L'affliction frappa très tôt et sans prendre de gant ; elle ne la vit pas venir, tout comme cet ouragan de désolation. Contre son gré et sans qu'elle ne puisse y faire quoi que ce soit ça lui fit l'effet d'un poignard enfoncé dans le cœur.
Elle demeurait figée, collée au sol alors que ses prunelles et sa coquille interne étaient dévorées de l'intérieur.
La fable se rembobinait – la molestait.
Une humaine, ordinaire.
Non pas une mage.
Une enfant voulue.
Non pas une orpheline.
Un père assassin, une mère morte en l'enfantant.
Non pas des parents sans histoire.
Son propre géniteur, la trafiquant.
Non pas un inconnu.
Pour la sauver, parce qu'il la chérissait plus que tout.
Non pas par malveillance.
Kimura Aurore.
Non pas Jubia Loxar.
Les pleurs coulèrent, débordèrent ; l'émotion lui enserrait l'âme.
Akito lui prit son visage entre ses mains, son iris plongé dans cet azur imbibé de flots.
« Je ne voulais pas ça, mais c'est arrivé. J'ai tué ces enfants et pire que tout, je t'ai tuée toi. Pendant trente ans j'ai vécu avec ça, c'était mon châtiment, je devais endurer une souffrance à la hauteur des horreurs que j'avais faites. Mais aujourd'hui tu es là... tu es devant moi, vivante, resplendissante, toi, ma petite Aurore. »
Non plus seulement des larmes de désolation, mais aussi et surtout des larmes de délivrance.
Dans ces mots et dans sa lucarne jaillissait – étincelait – une joie indescriptible et incommensurable. C'était à ce point fort, cet éclat, que c'en aurait crevé ses yeux ou en aurait explosé son cœur.
Jubia se noya dans ces orbes et dans ce silence l'isolant du monde tournant.
Elle pleura avec lui, ses prunelles se fermant, sa main venant s'apposer avec douceur par-dessus celle de son père.
Nager, s'engloutir, remonter – baigner – dans cet océan si turbulent et prégnant.
Sentir ce contact, la chaleur de ces paumes infestée de noirceur.
Sentir ce mal cogner, presser, tambouriner.
Sentir l'être saigner.
Sa vision bleue de nuit se rouvrit.
Les mains s'enlevèrent ; elle retira la sienne puis s'écarta – brisa – ce touché doux et à la fois si coupant.
« Je suis tellement désolé... »
Elle se perdit dans son regard, s'y accrocha, s'y noua.
Une dernière fois.
Puis elle tourna les talons.
Sans se retourner.
Sans voir Grey.
Sans entendre le gardien l'interpeller.
Sans écouter les prisonniers la siffler.
Sans distinguer l'alentour et ses percussions.
Sans s'arrêter une seconde.
Sans rien d'autre que cette hémorragie.
L'ouïe sourde.
L'œil aveugle.
Elle marcha, tout droit.
Elle ne se pressait pas, ne fuyait pas.
Or ça la démangea.
De courir à en perdre haleine.
De faucher l'air et ses molécules.
De trouer ce présent et de s'en échapper.
De fuser à s'en faire éclater l'âme.
De s'extirper d'elle-même, d'ici, de cette histoire.
D'assécher cette marée abondante.
Elle se retrouva dehors, la fraîcheur mouillée des cieux lui fauchant la peau.
Le vent la gifla ; la grisaille d'en haut lâcha ses lourdes et grosses gouttes.
Elle leva la tête ; se reçut cette eau en chute libre.
Ça s'écrasa sur ses joues, la froideur pénétrant ses tissus et se faufilant jusqu'à sa pompe cardiaque.
Elle demeura ainsi plusieurs secondes.
Le visage tourné vers son déluge.
Les habits imbibés.
Les cheveux s'égouttant.
Le poil hérissé.
Des pas sonnèrent à l'arrière.
Une présence familière entra dans la bulle.
Une bille réglisse se posa sur son dos.
Pas besoin de voir, ça se sut – se ressentit.
Juste là, comme ça, à ses côtés.
Sous l'averse.
Avec elle.
« Je me suis toujours demandée pourquoi ça avait été la pluie. Enfant je n'arrêtais pas de m'imaginer avec d'autres pouvoirs, des pouvoirs tellement plus beaux, tellement plus joyeux et tellement moins douloureux… À quoi bon avoir une magie aussi démoralisante ? Mais aujourd'hui, je comprends enfin pourquoi. »
Les mots cascadaient, ils tombaient dans l'atmosphère puis s'incorporaient à la saucée, la nourrissant.
Quant à Jubia, elle gardait sa prune fixée sur le firmament.
« Huit enfants sont morts pour que je vive et pas même toute l'eau de la Terre ne pourra me laver de ça. Cette pluie, c'est pour que je n'oublie pas ce sang que j'ai sur les mains et qui ne partira jamais. »
Durant un moment (huit à quinze secondes peut-être), elle resta dans cette position, sa vue apposée sur l'éther, la psyché broyée par un mal incoercible.
Étrange comme cette douleur cognait à plein tambour alors que les tissus n'étaient pas même touchés. C'était pourtant si violent, si écrasant. Le pire étant que ça semblait se situer nulle part, comme une sorte d'encre qui ne cessait d'envahir l'espace qui lui était possible d'occuper.
Un mal profond, ayant germé dans le noyau.
C'était pire que ce que Jubia avait imaginé. Elle savait que ça n'était pas rose, mais jamais elle n'aurait cru que ça serait aussi sombre et sinistre.
Ce père...
Par amour, il avait perpétré l'atrocité. Ça aurait été plus facile et beaucoup moins lancinant si au final ça avait été par pure vilenie. Un meurtrier comme tous les autres, eux les grands monstres qui n'avaient rien à voir avec les gens « normaux ». Une séparation nette et bien définie. Sauf qu'encore une fois le mur n'était pas aussi élevé et épais qu'il en avait l'air. Sinon comment expliquer que quelqu'un chérissant l'existence pouvait ainsi donner la mort – pour la vie – ? C'était fou et pourtant si vrai – si cruel, pour lui, pour elle, pour tous ces enfants et pour leur entourage. Cette noirceur indélébile les incrustait tous, en particulier Akito et elle-même ; ça ornait son être, coulait dans ses veines.
Qu'est-ce que ça faisait d'elle, au fond ? Où se situait-elle dans tout ça, dans ce lac où l'eau calme et propre ne se dissociait pas de celle qui était lugubre et torrentueuse ?
Aurore, ou Jubia ?
Ça aussi, ça faisait terriblement mal.
Peut-être était-ce le plus affligeant car après tout ça signifiait qu'elle n'aurait pas dû être Jubia Loxar ; on l'avait fabriquée par le sang, par la mort, par l'abominable de l'Homme. Voilà ce qu'elle était en réalité. Plus que ça, c'était ce qu'elle n'aurait pas dû être ; au départ, c'était une Aurore, une petite fille comme une autre, une humaine sans magie et qui ne faisait pas s'abattre une giboulée infernale. Cet exil du lien, cette marée, ça n'aurait pas dû arriver, ce n'était pas ce qui devait être. Toute cette souffrance et cette solitude du fait de sa croix des eaux... Elle n'aurait pas dû la subir, ce n'était pas son premier destin ; on le lui avait arraché, cette autre vie pour au final lui donner quoi ? Un pouvoir l'isolant, la blessant. Un pouvoir déprimant.
Oui, la Femme Pluie n'était qu'une imposture.
Cette eau.
Cette tristesse.
Cette tour d'ivoire.
Elle n'aurait jamais dû être tout ça.
Elle n'aurait pas dû exister.
« Jubia »
Instantanément, elle se tourna vers Grey ; il s'était rapproché, à deux mètres il était.
Il la pénétra de ses orbes ; de l'inquiétude et autre chose s'y lisait.
Il lui prit sa tête entre ses mains sans la lâcher une seconde du regard.
Ses doigts étaient froids au touché mais chauds pour l'âme – comme sa prunelle, elle qui s'enfonçait dans son bleu outremer.
Il l'embrassa.
Non pas avec tendresse ou avec sensualité, mais d'un baiser malhabile et un peu dur ; comme une bouée lancée à la mer.
Pour l'empêcher de se noyer.
Pour la maintenir ici, dans le présent, avec lui.
Pour la sortir du puits dans lequel elle s'enfonçait.
Pour lui donner quelque chose à quoi se cramponner.
Et Jubia s'y agrippa, de toutes ses forces, avec désespérance.
À ce goût de glace.
À ce contact.
À cet ancrage.
Elle pressa ses lèvres contre les siennes ; ses larmes coulèrent, s'y mêlèrent.
Baiser mouillé.
Froid et doux.
Maladroit mais salvateur.
Il la tenait, fermement.
Hors de sa noyade.
Il la ramena à la surface ; elle se libéra dans ses bras, des gouttes salées dans les yeux et la saveur de Grey dans le cœur.
Ils restèrent ainsi collés – attachés – ensemble.
Sans plus rien d'autre.
Qui comptait.
Qui demeurait.
Juste eux.
Jubia et Grey.
Ils étaient noués.
La fin, la vraie, ENFIN ! Cinq ans il a fallu pour que j'arrive au bout... J'avoue que c'est abusé, que ça n'aurait pas dû demander autant de temps et je m'excuse pour ça.
Je pense qu'il n'y a vraiment plus grand monde qui a lu et qui a suivi cette fic mais pour les rares qui l'ont fait, j'espère que ce dernier chapitre aura répondu aux questions et vous aura éclaircis. Si ce n'est pas le cas, n'hésitez pas à m'envoyer vos remarques et interrogations par MP, je me ferais un plaisir de vous répondre !
Même si cette fic a beaucoup de défauts (surtout au niveau de la plume, je m'excuse d'ailleurs d'avoir fait du yoyo avec mon écriture...), je suis vraiment fière de vous avoir amenés jusqu'au bout de mon scénario. C'était très important pour moi de vous donner le fin mot de l'histoire et même si j'aurais pu mieux vous y emmener, je ne regrette pas d'être allée au bout du bout.
Aurore m'en a (beaucoup) fait suer mais m'a aussi beaucoup appris. J'espère que grâce à elle je vous offrirai de meilleurs fics à l'avenir - je vais y veiller !
Avant de vous quitter définitivement, je voulais remercier tous ceux qui ont mis en favoris et en suivi ce récit ; j'espère que malgré les coquilles, l'attente de fou et tout le reste, vous ne vous êtes pas trop ennuyés et que votre lecture, dans l'ensemble, n'a pas été trop mal. Un grand merci aussi à tous ceux qui ont commenté ! Puis surtout, un ÉNORME merci à toi Achrome pour m'avoir dit sans chichi ce qui n'allait pas et surtout pour avoir été présente tout du long. Je penses que si tu n'avais pas été là, Aurore aurait pris doublement plus de temps pour se terminer... Donc vraiment, MERCI - pour l'infini et au-delà ! - d'avoir toujours été là.
À la revoyure mes cocos et surtout, bonne autre lecture à vous !
