— Dix—
Hong Kong,
14 février
Jour 62
— Pourrais-tu aller chercher Chiara? Je n'ai pas le temps aujourd'hui et je pense que cela te ferait du bien de sortir prendre l'air.
Ce furent ces quelques mots qui poussèrent Kalyn Keller à poser pied dans le centre ville de Hong Kong, loin du calme de la résidence impériale de Bai Long et de sa chambre immaculée. Le bruit, les couleurs, les odeurs attaquaient ses sens engourdis par le cocon de son environnement quotidien. Elle se frotta les yeux avant d'appliquer un mouchoir sur le nez pour masquer les senteurs trop fortes d'omégas bientôt en chaleur et d'alphas en pleine chasse amoureuse. Elle piétinait dans ses escarpins, décolla un talon de la chaussure avant de l'enfiler une nouvelle fois, instinctivement. La B Alpha avait perdu l'habitude de demeurer debout aussi longtemps. Elle reposait tantôt son poids sur la jambe gauche, tantôt sur la droite. C'était un comble pour une agent sur le terrain confirmée et au sommet de sa gloire. Mais ses escarpins lui faisaient horriblement mal. C'était une magnifique paire de Sergio Rossi, aussi banale dans sa couleur noire qu'élégante. Sa robe décolletée Vivienne Westwood couleur bordeaux n'avait toujours pas pris une ride malgré les années. Elle se sentait bizarre. Elle n'avait plus porté de robe aussi révélatrice depuis quelques mois.
Au sortir de la crèche et école maternelle pour sur-doués, Kalyn observait les autres parents, surtout omégas et quelques rares alphas et bêtas, attendre de pied ferme leur bambin hors du commun. La plupart étaient venus directement du travail ou de chez eux. Quelques nourrices omégas mâles et femelles discutaient entre elles sans perdre de vue la grille. Cette dernière se dressait bien haut et séparait les adultes des enfants encore en classe.
La cours de récréation vide lui rappelait son enfance aux Etats-Unis, les cars couleur jaune, les boîtes à déjeuners et les brimades de ses camarades populaires. Kalyn Keller n'avait jamais été une élève populaire. Elle se fondait dans la masse, et puis, lorsque ses formes commencèrent à apparaître, elle devint l'objet de fantasme de quelques adolescents en pleine croissance. Mais tout cela n'était rien en comparaison de ce qu'elle vécût à l'annonce de la perte de travail de sa pauvre mère. Du jour au lendemain, elles perdirent tout, abandonnèrent leur petit appartement pour une caravane et Kalyn se retrouva cloîtrée dans le camp des "indigents". La popularité ne profitait qu'aux enfants argentés et gâtés.
C'était du passé désormais. Bien que n'ayant jamais pu être diplômée de son lycée, elle s'était néanmoins rendue à une rencontre d'anciens élèves. Ils l'avaient connu au pire moment de sa vie. Les populaires d'alors étaient toujours populaires et riches, mais avaient perdu leur aura mystérieuse. Les nerds existaient en tant qu'ingénieurs, médecins, chercheurs. C'était cliché. Les autres... chacun avait construit sa vie. Sauf elle, qui n'avait que trente ans à l'époque et commençait son ascension phénoménale dans la sphère économique et diplomatique, ignorante de la folie que sa nouvelle vie lui offrait, loin des réalités quotidiennes. Elle avait oublié ce qu'était le quotidien aux Etats-Unis, leur fascination pour l'Europe et sa sophistication. Elle était devenue britannique, avait pris la nationalité d'Hong Kong, était revenue avec un passeport français et suisse. Alors, lorsqu'elle était entrée dans la salle de sport déguisée en salle de réception, personne ne l'avait reconnu. Kalyn se remémorait encore leur regard étonné et les murmures qui la suivaient. Elle avait connu cela au lycée, mais pour une toute autre raison. Un des alphas populaires s'était approché d'elle et avait tenté de faire son intéressant, Dave. Il était le capitaine de l'équipe de football américain. Elle avait eu le béguin pour lui, son premier béguin homosexuel. Il avait repris l'entreprise familiale, avait épousé la soeur oméga d'un de ses meilleurs amis et vivait dans la région. Kalyn se contenta de lui rappeler son nom, au milieu des autres camarades de promos. Elle portait un sac Hermès en alligator, un tailleur Givenchy bleu nuit, des Louboutin rouges sang. Elle était venue accompagnée d'une Sacha trentenaire moulée dans un fourreau noir Vera Wang. La très médiatique et jeune ministre des affaires étrangères en Suisse, curieuse de découvrir le passé de son amie, l'avait rejointe dans sa ville natale. Sacha n'avait jamais été discrète. Fille de diplomate, née dans le luxe et l'opulence, elle avait eu le plus grand mal à naviguer dans la salle de sport miteuse, même si sa formation auprès de Bai Long et son amitié avec Kalyn avaient contribué à la rendre plus humble, moins snob. Mais surtout, Sacha était déjà connue dans le monde de par une récente visite d'Etat aux Etats-Unis. Dave l'avait reconnue à l'instant même, il n'en croyait pas ses yeux.
— Alors, que deviens-tu? demanda Jane, une jolie bêta qui n'avait pas perdu de sa douceur.
— J'ai créé quelques entreprises... se contenta de murmurer Kalyn, de peur de trop attirer l'attention sur elle. Elle n'avait pas besoin de se faire remarquer. Elle aurait dû venir dans une de ces robes Banana Republic très New-Yorkais au lieu de son attirail d'européenne argentée. Elle avait oublié que le fin fond du Michigan n'était pas vraiment Paris ou Londres.
— Ouah! Et c'est un vrai Hermès? demanda l'épouse écervelée de Dave, blonde platine bien cambrée et zéro neurones.
— Bien sûr que c'est un vrai, quel comble! intervint Sacha avant de se reprendre en main.
On la regardait avec attention à présent, scrutant sa tenue et sa coiffure élégantes, son teint hâlé, sa confiance naturelle.
— C'est dommage qu'on n'ait pas pu garder contact à ton départ, dit une autre bêta, la populaire Mary, enfant du pays et fille de l'ancien maire de l'époque.
Kalyn n'était pas dupe, elle voyait bien que c'était son image changée qui suscitait autant l'attention.
— Elle est partie à Columbia à New-York avant d'aller monter son empire financier à Londres. On s'est connu à Columbia, n'est-ce pas? Tu étais la plus jeune en finances mathématiques. Myc et Will nous rendaient souvent visite d'Harvard! continuait Sacha qui avait pour passion de se faire détester du monde.
Kalyn adorait Sacha, excellente diplomate et férue de snobisme assumé. Son amie cultivait une horripilante personnalité vaine alors qu'elle était toute autre.
La B Alpha riait discrètement au souvenir des visages attérés de ses camarades de promos. Sacha avait le don pour dégoûter les gens. Même aujourd'hui, nouvellement élue à la présidence de la Suisse, elle bichonnait sa passion malsaine mais si efficace. En cela, elle était le sosie incarnée de Sherlock, à la seule différence qu'il ne se faisait pas haïr exprès, mais à ses dépends. Sacha aimait se faire détester ou aimer selon ses désirs. Elle avait également les dispositions naturelles pour cela.
— Pourquoi fais-tu cette drôle de tête, madame? demanda une petite voix fluette.
Une minuscule main tirait sur un pan de sa jupe. Kalyn baissa le regard vers l'origine de la petite voix et tomba sur une jolie fillette d'environ quatre ans. Elle était asiatique, parlait dans un mandarin parfait et portait des couettes défaites par les jeux d'enfants. Son autre main tenait fermement une peluche traînant à terre.
— Nana! cria une autre voix féminine, bien plus mature et oméga. Kalyn se retourna vers ce qui était sans aucun doute la mère de la fillette. Elle se courba plusieurs fois, se confondant en excuses.
— Je rêve du passé et du futur, chéri, répondit simplement la B Alpha avant de voir l'adorable Nana se faire porter hors de son champ de vision.
Une autre petite main avait attrapé sa jupe visiblement très populaire aujourd'hui, mais elle reconnaissait sans peine cette odeur de fraise et d'herbe fraîche. Généralement, les enfants portaient les senteurs de leurs géniteurs avant leur révélation, mais Chiara, en digne héritière Holmes, acquérait progressivement une senteur féminine piquante. La petite Alpha non officielle renifla plusieurs fois, une larme aux yeux. Kalyn ne put s'empêcher de la prendre dans ses bras et lui essuyer le visage encore poupon avant de remercier l'assistante maternelle qui s'occupait d'elle à la crèche.
— Bella Chiara, ne me dis pas que tu es allergique aux fleurs? Tu hérites cela de ton père... Sherlock est une vraie victime des fleurs, n'est-ce pas?
Kalyn continuait de lui rafraîchir les joues avec quelques lingettes que tout le monde avait pris pour habitude de prendre sur soi lorsque Chiara était dans les parages. A un an et trois mois — Chiara était une fleur de fin d'année, décembre —, la petite avait déjà réussi le très difficile examen d'entré d'une prestigieuse académie pour jeunes enfants surdoués. Elle était la benjamine du lot, ne parlant pas encore correctement, titubant sur ses jambes dodues, mais observatrice et même médiatrice à ses heures perdues. Sur ce point, John Watson était l'origine. Il était inconcevable de penser que ses talents de diplomate purent venir de Sherlock. Ce dernier était aussi génial qu'handicapé socialement.
— Mouuuuiiiiis, mais pas mes yeux et je tiens à mes cheveux. Ils sont déjà courts, alors pas besoin de les raccourcir davantage, non?
Kalyn et les autres adultes entourant la petite avaient pour habitude de lui parler comme à une grande enfant. C'était le souhait de Sherlock et un peu de Myc. Les frères Holmes avaient été élevés de cette manière par leur mère. Par conséquent, Chiara Holmes-Watson devait suivre la même éducation.
— Pauvre petite, grandir loin de tes parents n'est pas facile... murmurait-elle en accompagnant Chiara vers le parc le plus proche.
Les deux femmes aimaient se promener à deux, mêlant leur dynamiques Alphas au sexe féminin, chose rare et peu aisé à assumer. Chiara allait avoir besoin d'un exemple, et Kalyn, de part son âge, sa physiologie et son tempérament, était la candidate idéale selon John. Le B Oméga lui avait demandé de veiller sur elle tout au long de son enfance puis entrée dans la vie adulte.
Elles se retrouvèrent ainsi dans leur square quotidien, dégustant une glace en ces temps encore froids. Kalyn avait revêtu son manteau en laine et recouvert la tête de la petite de son bonnet tricoté par Eva. Elles s'assirent sur un banc non loin du spectacle des retraités en séance de gymnastique quotidienne. La B Alpha releva le col de son manteau, regrettant ses longs cheveux bruns. On les lui avait coupé pendant sa dépression pour des raisons d'hygiène et de praticité. Désormais casquée d'un simple carré froissé, elle ne pouvait plus s'en servir comme écharpe de fortune. Ses frais d'entretien avaient diminué de manière drastique, ses élastiques ne servaient plus à rien, elle avait même perdu l'habitude de se brosser les cheveux.
Au moins, tu comprends maintenant pourquoi Daiyu avait toujours les cheveux crépus et au carré... Paresse quand tu nous tiens!
Elle se surprit à apprécier sa vie actuelle. Souvent, elle allait chercher Chiara à la crèche avant de l'emmener faire un tour, toujours à un endroit différent. Avec les intendants, elle lui apprenait les mots, les lettres et quelques chiffres. Mais comme tout enfant né dans un environnement plurilingue, la parole venait tard. Daiyu, Mycroft et Sacha lui avaient raconté comment tout le monde s'inquiétait de leur retard jusqu'au jour où ils purent parler en plusieurs langues à la fois. C'était déstabilisant mais pour les enfants nés dans des familles plutôt internationales, c'était très commun. Le contraire choquait davantage. Malheureusement, la société voulait que les enfants parlent vers un an et puissent former des phrases complètes vers trois ans. A un an et demi, Chiara était déjà en retard. La petite ne pouvait que balbutier quelques syllabes voire brides de phrases en langues différentes. Heureusement que ses yeux et ses actes traduisaient sa pensée précoce voire géniale pour son jeune âge.
— Tu aimes observer les gens, n'est-ce pas? Tu es vraiment la fille de ton père! plaisanta Kalyn en jouant avec une des boucles brunes de Chiara.
Chose étrange, Chiara était née blonde aux yeux bleus mais changeât très vite pour devenir le portrait craché de Sherlock. Selon Bai Long, ce syndrôme était fréquent chez les enfants d'A Alphas. Elle se tourna vers quelques jeunes enfants jouant dans un bac à sable. Chiara était joueuse mais préférait les jeux de construction, les livres imagés et demeurer auprès des adultes. Tous les symptômes d'une précocité étaient présents. Sherlock était ravi, John espérait sincèrement qu'elle aurait une enfance tranquille et finirait sociable contrairement à son père.
Pour le moment, elle est surtout sociable avec nous, des adultes.
Kalyn essayait de l'initier à l'amitié enfantin, sans grand succès. Lorsqu'elle était avec la petite, cette dernière ne la quittait pas d'une semelle, épiant ses faits et gestes dans une minutie chirurgicale Chiara faisait peur aux autres enfants et même quelques professeurs avaient déjà exprimé leurs inquiétudes sur ses capacités sociales. Sans doute était-elle déjà entrée dans le malheureux cercle vicieux de l'ennui, sans doute avait-elle trouvé un terrain de jeu plus motivant auprès des adultes ou parmi les livres à images... personne ne saurait le dire. Du moins, pour le moment.
Mais elle était si jolie. Vêtue d'une jolie robe sur mesure bleu marine en laine et un manteau caban beige sur des collants de la même couleur et des mary jane rouge, la petite jouait avec ses propres boucles qui s'échappaient de son bonnet également rouge. Elle ressemblait à s'y méprendre à son père même si ses yeux d'un bleu profond et son visage en rondeur évoquaient John. Elle donnait le sourire aux passants, émerveillés par la vision d'un bébé caucasien aux yeux en amande. Chiara riait à la vue de quelques enfants se disputant, élicitant un joli soupire de la part de Kalyn. Elle ressemble tellement à Sherlock!
Heureusement qu'elle était belle. Et ils feront tout pour la rendre encore plus belle avec les années, la garde-robe bien fournie y contribuait largement. Une B Alpha voire A Alpha au regard ravageur, silhouette sensuelle et génie intellectuel sans concession pourrait bien faire des dégâts... surtout lorsqu'un était la digne héritière du clan ravivé des Holmes.
Mais pour l'instant, la petite Chiara se contentait de balbutier des brides de mots en anglais ou mandarin tout en se focalisant sur le drapé du décolleté fourni de Kalyn.
— Chiara, je ne te conseille pas de mettre la main dans mon décolleté si tu veux rester vivante. C'est une des premières règles de savoir-vivre, sermonna la B Alpha en ôtant la petite main d'entre ses seins.
Ce n'était pas de sa faute si elle était plutôt bien bâtie de ce côté-ci. C'était le lot des Alphas femelles. La plupart étaient sensuelles, tandis que les omégas telles qu'Anna Ulanov demeuraient menues. Agent de plaisir presque à la retraite, Kalyn songea à ses années passées au service des draps diplomatiques.
Elle n'avait jamais songé à faire carrière dans ce milieu, surtout en raison de sa dynamique. Les B Omégas et surtout A Omégas formaient l'unité solide. Sauf que parfois, certains diplomates et autres individus ciblés étaient homosexuels ou tout simplement omégas. La demande en alphas s'était donc faite ressentir.
Kalyn Keller venait d'avoir la majorité lorsqu'on l'assigna pour la première fois en mission "plaisir". Elle n'était plus vierge, heureusement. Mais elle avait une peur bleu. Pourquoi cette personne précise, pourquoi passer par ce genre de mission? Les questions persistaient même si elle connaissait les raisons factuelles. Mais pour ce qui fut de sa sensibilité... personne n'était en mesure de lui donner une raison valable.
Avec le recul, elle savait qu'elle avait eu le choix. Mais elle n'était pas du genre à abandonner ses amis. C'était même sa volonté de les épauler qui l'avait faite entrer dans le milieu des agents de plaisir.
Le jour de la mission coïncidait parfaitement avec le premier rendez-vous amoureux officiel entre Mycroft et Will. C'était pour aider Alexander Holmes, son ami, son confident, celui qui l'avait sorti de la misère et d'une vie d'errance. Elle l'aimait comme un frère, un mentor. Et si elle connaissait ses activités nocturnes, elle le respectait malgré tout. Il lui en était tellement redevable, elle, B Alpha femelle, une brillante carrière devant elle. Parce qu'elle était de la bonne dynamique, du bon âge, était belle et intelligente. Lui avait tout, sauf son charisme et sa dynamique. Alors elle s'était rendue dans le bureau de leur superviseur et avait demandé si la cible de Mycroft cette soirée-là était bisexuelle. Il avait été choqué puis ravi de sa décision et elle s'était retrouvée à pénétrer le lit d'un moldave, jeune, aussi alpha que Mycroft était A Oméga. Elle avait pleuré par la suite.
Le lien qui la liait avec Mycroft était devenu incassable cette nuit-là. Il la remercierait pour le restant de leurs jours, même après sa rupture avec Will, même après la dissolution de leur groupe originel.
Elle l'aimait pour cela, d'un amour de petite soeur, de protectrice, de confidente. Elle avait fait le choix de sacrifier une brillante carrière de Spymaster aux Etats-Unis, se dissimulant derrière le masque d'assistante personnelle, avec un petit appartement bien décoré à Londres et une Mini Cooper d'occasion lorsque sa Porsche Panamera de fonction était utilisée par un autre. Même sa fortune personnelle n'était pas réellement sienne. Kalyn Keller n'existait que dans les registres les plus secrets. Dans la vie publique, elle était connue en tant qu'A ou Anthea, Andrea, Anabel, Annie... ou Laura Smith, ou d'autres encore.
Kalyn jetait son dévolu sur Chiara. Elle savait que la petite aurait un futur moins sombre que le leur. Chiara était née sous une bonne étoile. Si leurs plans et travaux se réalisaient, elle vivrait dans une société enfin libérée du carcan des préjugés. Elle aurait la liberté d'aimer qui elle voudrait, de faire ce que bon lui semblerait, outrepassant les traditions, les idées pré-conçues sur les dynamiques, les problèmes inhérents à sa position sociale trop avantageuse pour entrer dans certaines fonctions comme la police.
Chiara Azalea Meredith Holmes, première membre d'une nouvelle génération acquise à la cause humaniste de la SSA et de ceux qui croyaient en leurs thèses.
— Glace! cria le poupon en pointant un marchand de glace étrangement bien confortable dans le climat frais de février.
— Allons-y donc!
La jeune femme prit l'infante dans ses bras et se leva sur ses talons de neuf centimètres, robe cintrée et sac sous le coude. Elle ressemblait à ces jeunes alphas pères de belle situation, fiers, jeunes, beaux, carrières explosives. Mais ce n'était pas son enfant.
Peut-être un jour...
Daiyu Li n'était plus.
Ne pense plus.
Elle se mordit la lèvre et renifla la senteur fruitée de l'enfant, enfouissant son nez dans son cou dodu. Kalyn ignora la boule au ventre, la douleur devenue quotidienne dans sa poitrine et le manque...
C'était cela le plus dur: le manque.
Son sourire, ses cheveux froissés, tout chez Merry lui manquait.
Elle savait bien que ce n'était plus sain. Imaginer à longueur de journée une personne décédée ne constituait pas un comportement normal.
Kalyn voulait en terminer avec tout ceci, partir loin et vendre des glaces à des enfants, comme le marchand vers qui elles se dirigeaient.
Peut-être bien que c'est la bonne solution.
Et pourquoi pas? Elle avait assez sur son compte bancaire pour se retirer et vivre décemment dans le calme et les souvenirs uniquement heureux.
— Glaaaace! cria une nouvelle fois Chiara, tirant la B Alpha de sa rêverie délurée.
Mais à quoi je pense?
Elle n'ignorait pas son état actuellement instable. Kalyn était au courant des procédures en la matière. Et ce qu'elle vivait en ce moment était une forme très avancée d'assistance à agent en détresse et inapte au travail sur le terrain. Elle avait interdiction de quitter le sol d'Hong Kong. Elle ne pouvait sortir de la résidence qu'avec l'accord de son intendant, Ling. Elle n'avait aucun droit de porter arme ou autre objet tranchant, pouvant porter atteinte à sa personne et autrui. Elle était en quarantaine et sous surveillance médicale et psychologique constantes. Ce qu'elle partageait avec Chiara était la seule distraction de la journée. Pouvoir aller la chercher au sortir de la crèche était une occasion rare et précieuse de prendre l'air. Kalyn ne pouvait pas faillir à cette tâche, la contrepartie serait trop importante.
— Bonjour, je vous prendrai deux glaces à la vanille, s'il vous plaît, dit-elle au marchand lorsque vint leur tour.
Les enfants désiraient toujours ce qui se faisait de rare, et ce glacier l'avait bien compris. En hiver, il faisait le plein malgré le froid et ses voisins vendeurs de boissons chaudes.
Elle donna une des glaces à Chiara qui ne maîtrisait pas encore l'art du cornet. La petite venait juste de l'attraper qu'elle commençait déjà à s'en mettre partout.
Tant pis pour le caban beige... Même si la glace fondue est beige aussi.
Elle sortit une nouvelle fois ses lingettes salvatrices et entreprît la dure tâche de maintenir l'infante propre. Si la petite mangeait vite, elle mettait encore plus à côté.
Ma robe et mon manteau sont foutus.
Elle ne se rendait pas compte que le marchand de glace avait sorti une arme.
— Chiara, je te dis de faire attention. Une lady Holmes comme toi devrait être plus digne que cela, lui repprocha-t-elle.
Quelle façon de parler à un bébé! Mais tel est le désir de Sherlock et de Myc... Excentriques jusqu'au bout ces deux-là.
Une agent aussi confirmée que Kalyn était capable de sentir le danger dans un rayon d'un kilomètre et moins selon les circonstances. Or elle était en terrain connu, la météo était clémente, les visiteurs peu nombreux. Mais elle avait oublié les premières règles en matière de sécurité.
Un: on ne restait pas debout à se concentrer sur sa personne ou un tiers en position découverte. Ici, elles étaient au milieu du parc.
Deux: demeurer alerte. Kalyn était plus concentrée à maintenir Chiara propre qu'à écouter et observer les alentours.
Trois: soupçonner tout le monde, surtout si l'on était seul.
Merde.
Elle jeta les deux glaces à terre.
Dissimulant la tête de Chiara dans le col de son manteau, elle l'étreignit de toute sa force et commença à courir vers la sortie de secours. Ignorer l'entrée principale. Embuscade en vue évidente.
Ses talons lui faisaient un mal de chien. Pourquoi ai-je choisi ce jour pour les inaugurer?
Elle tourna dans un chemin bondé, espérant ainsi se fondre dans la foule. Chiara était étrangement calme dans ses bras.
Idiote, ils en veulent à Chiara. Elle est leur cible, pas de doute là-dessus. Ils ont dû la voir en compagnie de Bai Long.
Ses réflexes d'agent sur le terrain revenaient peu à peu. Fléchissant des genoux, elle adopta une démarche moins bruyante, plus féline, espérant ainsi tromper l'ouie de ses poursuivants.
Ce qu'elle n'avait pas prévu, était le poids de Chiara et la faiblesse de ses chevilles ayant perdu l'habitude des escarpins à talons fins.
Quelle poisse!
Tout se passa en un éclair. Sa cheville gauche vacilla. Par instinct, elle concentra son attention sur le bien-être de Chiara, la dissimulant entièrement dans son manteau. Elles tombèrent au sol dans un fracas lourd, poussières du parc s'agglutinant autour d'elles. Les passants regardèrent la scène avec une surprise sincère, loin de s'imaginer les raisons réelles de cette maladresse. Kalyn recouvra Chiara de son propre corps, la protégeant de leurs assaillants.
Pas le bon moment pour mourir! Il me faut aller prévenir Bai Long.
Elle avait assez ruminé son chagrin. C'était l'élément déclencheur qui manquait à sa guérison. Mais elle n'avait pas le temps de songer à son traitement imposé.
Ils ciblent Chiara. Trois assassins dont le marchand de glace. Faute de débutante. Talon cassé, chaussures foutues.
Elle se débarrassa de ses escarpins. Courir pieds nus avait été au programme de sa formation.
Avantage de l'environnement. Beaucoup de visiteurs, enfants inclus. Témoins nombreux en cas de bavure.
Elle ragea contre son manque d'arme.
Pas d'armes, enfant à charge. Poursuivants de toute part, sauf à l'est.
Elle se releva à la hâte, Chiara toujours contre elle. Kalyn détala vers l'est, abandonnant son sac trop chargé, pieds nus. Les visiteurs étaient également nombreux.
Chercher police. Alliés en vue.
Elle sortit du parc et s'engagea dans un trottoir bondé, en direction de quelques policiers postés à un feu. Ils étaient chargés du trafic donc peu armés, mais des renforts étaient des renforts. Ce n'était pas la criminelle qui allait flâner dans la rue. Il était bien loin le temps où le Superintendant Gregory Lestrade obligeait les DI de Hong Kong à patrouiller dans la rue à la recherche d'indices sur les espions introduits dans la SSA.
Preuve identitaire à sortir, badge d'agent au service de Bai Long dans la main, ok.
Elle se dirigea vers les uniformes, l'oreille aux aguets, Chiara toujours calme.
A terre!
Elle plongea à terre sous les tirs imminents, ses instincts B Alpha protecteurs en alerte. Tout son être tremblait sous l'excitation et la force invisible qui guidait les alphas avec jeunes enfants.
Protéger, cacher, sauver, rester calme. Chiara en danger!
Elle se vautra au-dessus de la petite, se félicitant de l'arrivée des policiers en sa direction.
Deux tirs ratés, le troisième m'aura.
Chiara bien dissimulée dans son manteau oversize fermé, Kalyn remercia Dieu d'avoir introduit la mode des manteaux à fort volume. Elle roula vers les murs d'un bâtiments, leva un bras en direction des policiers, badge bien en vue. Ils reconnurent aussitôt la preuve et s'empressèrent de la protéger du mieux qu'il pouvait. Kalyn grogna de toute sa force B Alpha dominante, leur sommant de lui donner une arme.
Automatique dispo.
Elle se retourna sur le dos, en position assise, Chiara au chaud et attendit l'arrivée d'un des assassins.
Bien viser entre les deux yeux.
Elle tira, atteignant leur premier assaillant au crâne. Il s'écroula à terre. On criait de toute part, la police faisait ce qu'elle pouvait pour évacuer la scène.
Mais ce n'était pas tout.
Tentative d'assassinat rodée. Dans la merde!
Elle se releva à la hâte, attrapa une paire de ballerines apparue de nulle part et détala aussi vite qu'elle le pouvait.
Snipers en position. Remercier jeune policière Bêta pour les ballerines un peu trop petites.
Mais tout ferait l'affaire. Elle plongea dans une ruelle marchande, espérant se dégager des snipers pour un moment. Chiara agrippait sa robe, elle avait mal au décolleté.
La main pas dans les seins, petite!
Kalyn déroba un châle à la volée et couvrit sa chevelure brune dans un esprit bohème. Son déguisement n'était pas terrible. Elle ajouta une paire de lunettes noires.
Enfin, une place officielle.
Elles arrivèrent devant un bâtiment du gouvernement infesté d'agents de l'AIS. Elle était connue de leurs services. Mais seulement des hauts-gradés... étant elle-même directrice.
Devoir entrer dans le bâtiment pour attirer leur attention.
Elle s'exécuta, gagnant rapidement une autre horde de poursuivants, des agents cette fois-ci. Ils tentèrent de l'empêcher d'entrer dans l'enceinte. Elle brandit son badge et ils se mirent à la protéger.
Inutile contre des snipers dissimulés.
Sa seule issue était de pénétrer au sein du bâtiment gouvernemental. Elle devait se mettre à l'abri. L'AIS avait déjà contacté la SSA. Les deux organisations travaillaient bien ensemble malgré leur rivalité légendaire.
Mince, assaillant dissimulé dans le bâtiment! Combien sont-ils?
Elle enlaça Chiara. Elle s'arrêta, jeta l'arme à terre. Trois hommes se dirigèrent vers elles, prêts à tirer.
C'est pas ma veine.
Elle se contenta de replier tout son corps sur Chiara dans un élan protecteur désespéré. On leur tira dessus.
Une faute de débutante.
C'était fini.
*xXx*
— Ou bien non! cria une voix.
D'autres tirs fusèrent, les agents furent rapidement mis à terre.
— Remerciez Filibert pour le coup de fil, reprit la voix avant de raccrocher.
Le jeune homme se précipita vers Kalyn recouverte de poussière et l'aida à se relever. Il manqua de se prendre un coup de poing avant de rire.
La jeune femme le prit dans ses bras, provoquant les pleurs d'une Chiara presque étouffée par l'étreinte.
— Heureusement que j'aime regarder l'écran de surveillance, K! plaisanta-t-il.
Elle se décolla de lui, avant de reprendre les esprits et jauger l'étendue des dégâts.
— J'ai cru que c'était...
— Shh! l'interrompit-il.
— ... Merci Marco, souffla Kalyn avant d'ouvrir le manteau pour découvrir Chiara aux prises avec son décolleté.
— Waouh! s'écria le jeune prêtre avant de se reprendre. Kalyn pouvait réellement tuer du regard.
— Diesbach t'a envoyé... pour quelles raisons?
— Perspicace comme toujours. Je peux lui dire que t'es revenue à la raison, parfait!
Il reprit un ton sérieux.
— Nous avons des nouvelles pour son Eminence. Diesbach m'a chargé de faire le déplacement et je pense être bien tombé. Nos satellites ont surpris la préparation de cette tentative d'assassinat. Chiara était visée bien entendue. Elle avait été vue à trop nombreuses reprises dans les bras de Bai Long, c'est cela qui fait d'elle une cible privilégiée. Ils ont eu la malchance de tomber sur toi et sur moi. Bien sûr, on avait posté des agents SSA dans les coins stratégiques de la ville, mais ils ont dû se faire abattre.
— C'est la Roseraie, n'est-ce pas? demanda Kalyn.
— Non, sans doute l'aile pro-Dimitrov du Circus. Ils sont désespérés après la scission d'avec leurs unités principales ralliées à Minerva. Ils veulent ainsi se venger de sa "trahison" en visant la protégée de Bai Long qui est surtout la nièce adorée de Mycroft Holmes. Ce qui signifie donc que Dimitrov est au courant des liens entre Minerva et Myc... Mais dis-moi, tu es vraiment dans le flou?
Marco leva un sourcil, questionnant la démotivation de Kalyn réputée pour être aux premières loges des informations stratégiques.
— J'ai eu... un moment difficile. Désolée.
— Ça arrive aux meilleurs d'entre nous. Ils nous faut retourner à la résidence et prévenir Sherlock et John. J'ai peur de leur réaction...
Marco et Kalyn vacillaient en choeur. Sherlock et John allaient être furax!
Le retour de Kalyn et aussi de Marco et Diesbach! Chiara est déjà une agent avant l'heure, hein?
Bon, merci à vous pour vos commentaires. Ils me motivent à continuer à pondre des chapitres toujours plus longs (tellement que ma diarrhée locutrice se retrouve dans des "Bis" héhé) Le prochain chapitre sera drôle... du moins, drôle à la sauce Aastel héhé! XD
