— Treize —

Hong Kong

15 février

Jour 63

— Tu n'aurais pas dû t'acharner sur elle. Si elle n'avait pas été présente, Chiara serait dans une chambre froide à l'instant même.

Mycroft, appuyé contre un majestueux bureau en chêne massif, finissait de déverser sa rage sur son frère. Il en était à son troisième verre de whisky.

Sherlock Holmes lui arracha le verre des mains et balança le liquide dans un coin de la pièce.

— Elle s'en remettra, dit-il.

Il se pencha sur son frère et inspecta les nombreuses plaies cicatrisantes de son visage et sa mâchoire.

— Mais toi... Tu dois arrêter de boire... et de baiser. Je refuse que tu continues à le rendre misérable. Il est brisé et par ta faute! Ne vois-tu donc pas qu'il est fou de toi, hein?

Il agrippait son bras gauche. Mycroft s'en détacha de force avant d'aller s'affaler dans son fauteuil en cuir. Il leva le regard vers le plafond et attrapa la flasque presque vide qui lui restait. Il en but le contenu, ignorant les remarques cinglantes de son frère. Il n'était pas saoul, juste stressé et fatigué par les derniers évènements.

— Regardes ce que tu es devenu depuis ta liaison avec John et la naissance de ta fille, Sherlock... Cela suffit amplement à expliquer mes raisons d'éviter Gregory.

— Et te précipiter vers cette Kim? C'est ton nouveau jouet... Dimitrov Ostrovski avait raison sur ce point. Tu ne peux pas t'empêcher de tout contrôler, de tout avoir sous la main. Dis-moi... Bai Long sait-il que tu es en train de planter des taupes dans la Roseraie et le Circus afin que tu en prennes le contrôle? Il doit sûrement savoir pour le Circus... mais pour la Roseraie?

Sherlock s'était penché à deux centimètres de son visage, le scrutant de ses yeux froids. Mycroft soupira.

— Bai Long n'est pas stupide. Il est parfaitement au courant de la présence de Minerva dans nos rangs. En ce qui concerne la Roseraie... ce ne sont pas tes affaires, et...

— Greg est dans tes confidences au sujet de la Roseraie. Il est peut-être bon acteur, mais je le connais mieux que quiconque... Soit! Fais ce que tu veux avec tes petits plans machiavéliques mais saches que tu n'es pas immortel. Personne n'est au courant de tous tes... machinations, ce qui peut rapidement tourner au désastre si tu disparaisssais un jour. Kalyn Keller est dans certaines de tes confidences, Greg dans d'autres, Ethan Miller était lié à la SSA bien avant notre rencontre officielle... C'est Alice qui a craché le morceau. Il servait de liaison avait même d'être médecin et soldat, hein? Et Aden, tu viens de le mettre à la tête des Etats-Unis dans l'ombre d'un de tes nouveaux pantins. Et qui est ce pantin? C'est un cousin éloigné d'Alice Imogen, n'est-ce pas?

Mycroft le regardait avec horreur. Sherlock était au courant de son dernier plan. Il ne l'avait encore révélé à personne.

— J'ai mes propres réseaux d'informateurs.

— Que veux-tu en échange?

— Je te promets de continuer de jouer les pantins ignorants. Mais il faut que je sache ce que Greg, Kalyn, Diesbach et toi planifiez dans le dos de Bai Long. Je sais que cela dure depuis presque le début. Avant même le décès de Merry et le retour dans tes rangs d'Aden, d'Alice et même de Sacha.

— Sacha est également dans la confidence, se résolut à avouer Mycroft.

Sherlock souriait.

— Tu as raison, cher frère. Il vaut mieux te mettre au courant par précaution, ajouta l'A Oméga.

— Je reconnais ce regard. Tu est un piètre menteur.

— Je ne pourrais jamais rien te cacher. Tu aurais dû entrer en politique au lieu de courir les scènes de crimes.

— Le crime est un magnifique révélateur de la nature humaine, bien plus intéressant que les débats d'égos.

— Soit. Mais tu ne peux pas manipuler des morts.

— Ils sont plus bavards que les poissons rouges qui nagent dans ton bocal de Whitehall, du parlement d'Hong Kong et de tous les autres gouvernements.

— Nous nous ressemblons trop, Sherlock.

— Non. Pas lorsque tu as deux litres d'alcool dans le sang et te refuses à l'avouer. Greg est fou de toi. Tu ne peux pas vivre sans lui. Je comprends, j'ai été dans la même situation que toi. Mais j'ai remédié au problème. C'est ce qui nous différencie, toi et moi.

— Tu n'as pas servi de poupée gonflable à une horde d'alphas, bêtas et d'omégas pervers dans ta jeunesse et même parfois maintenant, lorsque personne ne peut remplir le rôle.

— Arrêtes de regarder le passé et penses à l'avenir. La vie est courte et tu as le bonheur à portée de mains. Il est tout à toi.

— Si je me lie avec lui, il sera en danger.

— C'est un roc. Il n'est pas William, ni Maddison et encore moins Merry. Il est stable et solide. Il est tout ce que tu n'es pas.

— Sherlock, si jamais il lui arrive quelque chose, je ne pourrais plus vivre. Je ne peux pas me permettre de me faire tuer si près du but. Encore moins pour une histoire de coeur. Alors j'évite tous risques.

— Alors dans ta cervelle de plomb... Greg représente une menace?

Mycroft préféra ignorer cette dernière réplique.

— Tu te dis être de glace, mais ce n'est qu'un vulgaire mensonge. Mycroft, il est bon pour toi et tu es bon pour lui. Mais tu as peur que si vous vous mettiez ensemble, il devienne une cible privilégiée. C'est cela la raison réelle, outre ta peur de le souiller de ta présence soi-disante sale, n'est-ce pas?

Mycroft inspira profondément et ferma les yeux.

— J'ai raison, Mycroft. Comme tu peux être idiot parfois!

Sherlock lui enleva la flasque des mains. Il déplaça son paquet de cigarettes. Il le tira hors du fauteuil et l'installa dans le canapé immaculé. Il s'assit à ses côtés et l'enlaça brièvement. Mycroft ne savait que faire devant la démonstration affectueuse de son jeune frère et alpha de famille.

— Maman m'a demandé de prendre soin de toi en tant qu'Alpha de famille. Je ne veux plus te voir sombrer. Tu es mon frère et malgré nos différents, je te considères toujours comme mon exemple... souffla Sherlock dans une voix étouffée avant de détourner le regard, gêné.

Mycroft l'observait, interloqué.

— Et racontes-moi tout. Laisses-moi porter une partie de ton fardeau... Je ne suis pas en train de te manipuler, c'est juste que tu fais une monstrueuse erreur en concentrant tous les secrets sur ta personne unique.

Mycroft se couvrit le visage et réfléchit aux différentes alternatives. Il a raison. Avant, c'était Will qui partageait tout avec moi. Puis il y a eu Merry...

— Es-tu prêt à prendre la relève de Will, de Merry et partager ce que même Kalyn ne sait pas? demanda-t-il, finalement.

Sherlock soutint son regard et acquiesça en silence. Mycroft referma les yeux et débuta son récit.

— Tout cela a commencé lorsque...

*xXx*

John Watson tenait fermement sa fille adorée dans ses bras, loin du brouhaha des autres ailes de la résidence. Il désirait rattraper le temps perdu, après avoir chassé tout le monde de son sillage.

— Mama?

Chiara s'amusait à lui toucher le visage, encore étonnée de le voir pour de vrai et non plus sur un écran d'ordinateur. John sentait les larmes couler le long de ses joues. Sa fille ne reconnaissait même plus sa senteur chocolatée, le grain de sa peau et la chaleur de son étreinte.

— Mais qu'ai-je fais?

Il ne pouvait pas croire qu'elle avait tant grandi, était devenue si jolie comme un coeur. Ses boucles longues et brunes, ses yeux clairs, sa peau laiteuse. Elle était devenue le portrait craché de Sherlock, la douceur en plus. Et cette intelligence... Oh comme elle était géniale!

— Ma... ma?

— Oui mon amour, je suis là, je ne te quitterai plus.

Comment avait-il pu la laisser seule et partir à la quête d'un idéal utopique? Sa fille grandissait sans ses parents. Elle était bien trop alerte et mature pour un bébé tout juste enfant. Elle marchait avec difficulté et balbutiait des syllabes rigolotes mais inattendues pour son âge. Chiara devait barboter, jouer, et non pas tenter de le rassurer en recueillant une à une ses larmes du bout de ses doigts enfantins.

Il l'embrassait sans fin, profitant de leur intimité pour renouveler leur lien parental.

— Hey...

John sentit Sherlock s'approcher lentement. L'A Alpha s'installa à ses côtés et caressa les boucles soyeuses de leur fille qui s'était progressivement endormie.

— Elle est magnifique, souffla Holmes.

— Oui, et dire que nous avons failli la perdre.

— Je suis désolé.

— Sherlock, ce n'est pas de ta faute.

— Si nous étions restés à Londres, rien de tout cela...

— Stop!

Il appuya son index sur les lèvres de sa moitié pour le faire taire.

— Sherlock tu sais très bien que si nous étions restés à Londres, Chiara serait bien moins protégée qu'ici.

— Mais...

— Amour, nous avons fait le bon choix, mais peut-être qu'il est temps pour moi de retourner à mes occupations premières. Je n'ai jamais voulu d'enfants, et tu le sais très bien. Mais lorsqu'elle est arrivée... J'ignore pourquoi, elle a changé ma vie. Mes préoccupations ne sont plus les mêmes. Bien sûr que j'ai envie de sauver le monde et de parcourir la planète avec toi, résoudre des crimes et aider mes amis. Malheureusement, c'est toujours au dépend de Chiara.

Sherlock l'écoutait en silence.

— Je pense rester ici, avec elle. Du moins en attendant que la tempête passe. Je ne peux pas m'imaginer loin d'elle en sachant qu'elle est la cible des organisations contre lesquelles on se bat. Je suis désolé Sherlock, mais ma décision est prise.

Sherlock acquiesça sans un mot avant d'embrasser le sommet du crâne de Chiara et partir.

John le regarda s'éloigner de lui, triste. Il aurait tellement adoré continuer de le suivre, mais sa place était à présent aux côtés de leur fille. Il abhorrait les préjugés sur les omégas mais il était bien plus utile à protéger sa fille et soutenir Hong Kong comme médecin et soldat plutôt que de tenter de suivre les pensées de sa moitié liée et tous les agents aguerris. Ils étaient assez nombreux, surtout avec les retours d'Alice et d'Aden.

*xXx*

Hong Kong

25 février

Jour 73

Dix jours s'étaient écoulés depuis leur retour fracassant à Hong Kong. Ethan se remettait tant bien que mal de ses blessures, entre deux réunions privées avec Mycroft Holmes et le suivi du coma d'Anna Ulanov avec John et Molly. Les trois médecins étaient constamment en contact avec Raf Sullivan et une armada des meilleurs chercheurs qui mettaient enfin le doigt sur un remède potentiel. Depuis quelques jours, la jeune B Oméga montrait des signes de réveils pour le moins étonnants. Dimmock n'avait jamais été aussi excité de toute sa vie et s'investissait de tout son coeur dans les recherches, lorsqu'il n'était pas occupé avec Sally et Greg à essayer de trouver un terrain d'entente entre les différentes polices nationales.

A défaut de prendre le temps de discuter de leur soi-disante relation, Gregory Lestrade et Mycroft Holmes s'étaient tous deux enfoncés dans leurs travaux respectifs. Le premier se concentrait sur quelques mission obscures et passait le reste du temps soit dans sa colline préférée à rêvasser ou réfléchir, soit pendu au téléphone avec ses homologues de la police des autres pays. Le second prenait joie à instaurer le nouveau président des Etats-Unis en place avec l'aide d'Aden envoyé à Washington pour quelques jours.

Pendant ce temps, Ethan Miller s'occupait de relayer les informations récoltées lors de son kidnapping et raconter son passé de terroriste à Mycroft. Il fut surpris de découvrir que non seulement ils se connaissaient de longue date, mais qu'en plus avaient fait équipe à maintes reprises lorsqu'il n'était encore qu'Ethan Mills et Mycroft se nommait Alex Rodger.

— Et dire que je servais de liaison avec la SSA sans le savoir. Dites-moi, qui est donc cette Elly? demanda-t-il à Mycroft.

Ce dernier dégustait lentement un verre de gin tonic, nostalgique.

— Elle faisait équipe avec Alice et parfois Will lorsqu'ils étaient en mission. Alice était, comme vous le saviez, peu douée sur le terrain. Il incombait donc à ses coéquipiers de l'aider.

— Vous étiez peu nombreux.

— Daiyu n'était pas très fiable. Elle était encore perdue entre ses instincts omégas et alphas. Kalyn était en formation. Les leaders d'alors étaient incontestablement Dimitrov, Heleen, Elly et Albert. Ils étaient à la fois sur le terrain et derrière les plans. J'étais trop occupé par mes études et à canaliser Merry. Et puis... Will et moi devions encore finir de bâtir les prémices de la SSA d'aujourd'hui.

— Comment avez-vous su qui j'étais?

— Je le savais depuis presqu'un an. Au début, votre voix m'a semblé familière mais avec l'âge, nos organes évoluent. Non... Ce qui vous a trahi... C'est votre capacité à passer de rigolo plaisantin en redoutable agent sur le terrain et expert des explosifs. Je ne connais que quelques hommes aussi doués que vous dans ce domaine et deux sont morts récemment. Et lorsque vous vous êtes fait kidnapper, j'ai fait le lien.

— Alors vous êtes accouru à ma rescousse.

Ethan ignorait qu'il avait autant laissé son empreinte dans la mémoire pourtant sélective et élitiste de l'aîné Holmes.

— Vous étiez le meilleur dans les groupuscules et sans votre aide, nous n'aurions jamais pu mettre le nom de Circus sur l'organisation qui nous effrayait à l'époque.

— Elle ne s'appelait pas encore Circus. Et j'en suis flatté. J'ai juste obéi aux ordres et tenté de creuser plus loin... Le monde est vraiment petit.

Ethan croisa les bras derrière la tête et songea à sa jeunesse mouvementée.

— Nous étions de gentils rêveurs à l'époque... Je croyais que vous étiez A Bêta, brun et plutôt grand et mince. J'étais loin d'imaginer que vous êtes châtain, généreux et de taille moyenne, loin du stéréotype du médecin de campagne, dit Mycroft.

— Je suis resté dix ans dans les Marines, ça change la carrure d'un homme. J'étais plus fluet à l'époque... Je vous imaginais Alpha... et russe.

Mycroft éclata de rire, aussitôt imité par Ethan.

— Tout le monde pense que je suis russe. Est-ce en raison de mon accent?

— Non, juste votre manie de nous effrayer pour un oui ou un non. En toute franchise, j'étais pétrifié à l'idée de vous parler, Mycroft. Je m'attendais toujours à voir apparaître un point rouge sur mon crâne comme dans les films d'action. Je pense que c'est une des raisons pour lesquelles j'ai quitté l'organisation.

— Et quel gâchis!

— Je suis plus utile en tant que médecin.

— Vous avez raison.

Les deux hommes s'observèrent avec un respect renouvelé. Le monde était définitivement petit.

— Merci pour tout, Mycroft.

— Non, c'est moi.

— J'aurais dû voir plus loin à l'époque. La mort de Will m'est longtemps restée sur la conscience.

— Vous ne pouviez pas le savoir. Dimitrov avait déjà commencé à perpétrer sa vengeance.

— Je regrette de ne pas l'avoir su avant... la mort de Merry. J'aurais pu lui témoigner mes regrets.

— Ethan, vous nous avez informé de bien plus que je ne l'aurais jamais espéré, et ceci, en risquant votre vie. Notre opération avait peu de chance de se conclure, malgré son importance vitale. Nous le savions lorsque nous avons décidé de la mener à terme. William devait entrer dans la base et voler les informations sur le Circus qui ne portait pas encore ce nom. Merry et moi devions assurer ses arrières. Vous étiez à l'autre bout du monde, derrière un écran et tentait de nous aider à désamorcer cette maudite bombe.

— Si j'avais été plus plus doué et moins stressé, elle n'aurait pas explosé et attiré les gardes. Will serait encore vivant à l'heure actuelle, et tout serait différent.

— Cela ne sert à rien de ressasser le passé, Ethan.

Il le savait, il était d'accord avec Mycroft. Mais ces révélations... C'était comme s'il venait de faire un saut en arrière, un lointain saut dans le temps.

— Bai Long veut tous nous voir, interrompit Kim d'une voix timide avant de repartir.

— C'est moi ou elle est devenue polie? plaisanta Ethan.

— Disons que sa première mission sur le terrain l'a convaincu d'être plus mature. Nous passons tous par là, n'est-ce pas? répondit Mycroft en souriant avant de finir son verre.

— Oh que oui! J'en ai tellement bavé chez les Marines.

Les deux hommes éclatèrent une nouvelle fois de rire avant de se lever et quitter leur salle de réunion. Ethan se retint toutefois de tenir le bras de l'aîné Holmes. Ce dernier titubait légèrement. Mycroft souffrait d'un alcoolisme aggravé depuis leur retour à Hong Kong. Il devait impérativement en parler avec John.

*xXx*

Bai Long les attendait dans le costume traditionnel des Empereurs omégas d'Asie orientale. Le vieil homme dominait la pièce circulaire qu'il appréciait tant.

Le groupe au complet s'installa en cercle autour de lui, connaissant à présent par coeur les quelques protocoles de bases. John Watson tenait une Chiara endormie dans les bras. Sherlock les protégeait en douce, alerte. Mycroft et Kalyn s'installèrent au centre. Ethan, Molly, Greg, et Alice se contentèrent de se placer à leur gauche.

Les tasses de thé étaient déjà prêtes. Chacun se servit en silence.

— Beaucoup de choses se sont passées ces derniers mois. Et il est temps pour moi de vous avouer la vérité. Je vous la dois pour que nous puissions passer à autres choses.

Pour la première fois depuis leur rencontre, Bai Long parlait normalement, dans un anglais britannique parfait.

— En novembre dernier, ma petite-fille, son Altesse Impériale Daiyu Iris Li, s'est faite assassiner par ma plus proche garde rapprochée, Heleen Banaart. Cette dernière s'est donnée la mort. Sa moitié liée, Sven Banaart, n'ayant pas supporté le choc, l'a suivi peu de temps après. Vous étiez présents.

L'ambiance s'était assombrie malgré la quiétude des lieux et le soleil illuminant la salle immaculée.

— Heleen Banaart avait prévu le coup longtemps avant. Elle s'était excusée auprès de Kalyn Keller.

Bai Long fixait la jeune B Alpha en question qui se retenait de pleurer.

— Elle vous a envoyé un message.

Kalyn retrouva rapidement le dit message et le lut à haute voix.

— "Je suis désolée"... Je ne l'avais pas compris à l'époque. Mais après les évènements...

Bai Long l'interrompit du regard, bienveillant. Elle le remercia en silence, peu encline à se dévoiler davantage.

— J'étais au courant de l'opération, continua-t-il.

Tout le monde l'écoutait, concentré. Sherlock agrippa la main de John. Gregory se mordait la lèvre, poings fermés.

— En mars dernier, la Roseraie nous a contacté, Heleen et moi. Nous devions leur donner Daiyu alors encore prisonnière du Circus, en échange de quoi, ils laissaient tranquille l'Asie Orientale. Je parle de toute l'Asie sous notre protection qui comprend également l'Asie du Sud-Est, et l'Asie Centrale et dans une moindre mesure l'Océanie. Ils avaient prévu de lancer une attaque à la fois idéologique, économique et surtout biologique. Le Circus est certes en avance dans ses recherches sur l'évolution des espèces, surtout humaines, mais la Roseraie est plus puissante en raison de ses capacités financières et son idéologie bien plus attirante pour les non pro-bêtas. Or avec ce qui passait en Europe, les pro-bêtas perdaient des partisans par millions, pour le plus grand plaisir de la Roseraie. Et comme vous le savez, l'Asie est faible. Nous avons fermé nos frontières, non pas pour rester riches, mais parce que notre culture et notre vision de la société est trop neuve et bancale pour contrer les idéologies plus anciennes et guerrières prônées par les pro-bêtas et traditionalistes. Il n'y a pas d'idéologie en Asie. Regardez autour de vous, chacun est libre de faire ce qu'il veut. C'est fragile, trop fragile de garder des milliards d'individus dans cet esprit. C'est pourquoi j'ai dû fermer les frontières. La moindre petite étincelle pourrait faire des dégâts irréparables. Or la Roseraie menaçait cet équilibre fragile.

Bai Long but une gorgée de thé.

— Alors j'ai accepté le marché. Mais nous ne pouvons pas leur donner Daiyu. Elle avait une trop grande connaissance des dynamiques. C'était dangereux, trop même pour l'équilibre de la société contemporaine. Et vous êtes bien placés pour savoir à quel point c'est fragile. Il suffit d'allumer a BBC, CNN et autres pour le constater... Ses découvertes et recherches étaient trop précieuses pour les laisser aux mains de financiers et politiciens ambitieux déguisés en fanatiques. Alors nous avons convenu de l'éliminer à défaut de la laisser tout dévoiler.

Il ferma les yeux et d'un geste, leur demanda de partir, ignorant l'horreur de l'effet produite par sa révélation.

*xXx*

— Le temps est un mystérieux ami, dit Bai Long lorsque tout le monde eut quitté la pièce. Seul Mycroft était resté.

Comme toujours, Bai Long avait repris ses habitudes, s'agenouillant devant la table basse. Il servit du thé. Mycroft évitait de l'aider pour ne pas le froisser dans sa routine. Son Eminence aimait qu'on le laissât tranquille.

— Oui, votre Eminence, acquiesça l'A Oméga.

— La vie demande parfois à être vécue.

— ...

— Mais il est parfois nécessaire de laisser trace de son existence.

— ...

Mycroft se laissa offrir une tasse de son thé préféré. C'était un Pu'er amer et fort, reflet de sa personnalité atypique.

— Les enfants servent à cela.

— ...

— Même s'ils ne sont pas de votre sang et chair.

Mycroft leva les yeux, ne sachant quoi répondre. Il ne dissimulait que rarement ses sentiments devant Bai Long. L'empereur l'avait vu grandir. Tout comme Sherlock et sa mère, il était capable de déceler la moindre de ses émotions sans mots ni expressions.

Il se pencha vers lui et lui fit signe de se rapprocher. Mycroft s'exécuta.

— Li...

Mycroft ouvrit grand les yeux. Bai Long venait de lui souffler son véritable nom et prénom, dans la pièce où ils s'étaient rencontrés pour la première fois, toujours aussi blanche et immaculée, ronde dans ses angles inexistants, à l'image du tempérament profondément confucéen et discret du dernier des Li.

— Cela fait bien longtemps que je ne l'ai plus dit à quelqu'un. Vous le garderez bien secret.

L'aîné Holmes se courba, dans une révérence longtemps abolie des livres de protocoles. Il les connaissait cependant, les ayant appris par cœur avec Merry et Will lorsqu'ils n'étaient encore qu'étudiants. Bai Long l'en empêcha.

— Que vous ai-je dis la dernière fois? Nous ne devez plus agir de la sorte.

Il releva le regard, perdu dans ses souvenirs. Il avait été formé pour servir la famille, promesse solennelle et implicite qu'ils avaient établi ensemble avec Will lorsque Merry était devenue leur amie et protégée. L'on ne rentrait pas dans le cercle très fermé des Li sans contrepartie. La sienne avait été de jurer fidélité. C'était cela qui les liait encore malgré leurs différents: Aden, Kalyn, Alice, Fil, Sacha, lui-même et même Dimitrov. Chacun avait donné une partie de son être à la famille.

— Je vous ai formé pour un jour pouvoir vous l'annoncer. Vous êtes prêt depuis longtemps. Mais l'occasion manquait.

Maintenant, il comprenait pourquoi Bai Long avait tant tenu à lui apprendre les secrets de la famille, les traditions, la langue, la calligraphie. Il saisissait enfin les raisons de son implication comme conseiller, ses accès illimités à tous les dossiers de la famille, sa permission de courir le monde et mener la vie qu'il rêvait sans rien apporter en échange. Bai Long l'avait élevé et formé comme un fils, lui octroyant un statut spécial.

— Je croyais que c'était pour protéger Merry.

— C'est la raison principale pour laquelle William, Kalyn, Aden et vous êtes si spéciaux à mes yeux: l'altruisme et la bonté. Vous ne désirez rien d'autres que le bonheur de tous. Plus que Daiyu et moi, vous désirez offrir la paix malgré l'impossibilité de cette tâche. Je vous ai observé grandir, mûrir, prendre des décisions difficiles et souvent mauvaises, mais à chaque fois, vous apprenez de vos erreurs. Ce qu'Heleen et moi avions commis... Je ne le regrette pas. Qu'aurai-je pu faire d'autres? Vous savez aussi bien que moi l'importance d'une culture, d'un continent, de peuples entiers sur la chair de ma chair, ma petite fille. On ne sacrifie pas des populations entières pour une seule personne, aussi importante qu'elle soit. Merry aurait fait de même.

Mycroft ignora le Dragon Blanc et se prosterna devant lui, par respect mais aussi dévouement. Il savait qu'il aurait également fait la même chose.

Le vieil homme soupira avant de rire.

— Mycroft Alexander Holmes. Que diriez-vous d'ajouter deux lettres à votre nom de famille?

— Je...

Bai Long l'empêcha de continuer d'un geste de la main.

— C'était une sacrée énergumène, mais je l'aimais. Ma petite fille chérie. Et vous avez toujours été à ses côtés, plus qu'un frère ne l'aurait été. Je sens encore votre tristesse. Ne pensez pas que j'approuve vos deux passions. La première est compréhensible. A quarante ans et toujours sans enfants, mère nature nous pousse parfois dans les bras du premier bel alpha disponible. Et ce Gregory Lestrade est très disponible selon mes sources. Par contre, la deuxième passion est problématique. Elle envoie même les efforts que vous déployez au lit en l'air. A quoi cela sert-il de vouloir se reproduire pour enfin détruire les résultats dans de vulgaires boissons comme la vodka de cette marque à la mode... Absolut Vodka c'est bien cela?

Mycroft avait changé trois fois de couleurs.

— Il vous faut arrêter d'agir comme un adolescent en proie aux hormones. Si vous voulez finir en cloque et lié, je peux vous aider. Votre garde-robe a été changée pour quelque chose de plus approprié. J'ai parié avec Diesbach que je serais en retraite dès l'arrivée de votre premier enfant que j'entends voir dans une à deux années. J'ai bien l'intention de gagner ce pari. Il me devra une caisse entière de ce vin italien qu'il prétend être meilleur que mon Wu'Long.

Mycroft était devenu rouge cramoisi.

— Et il portera mon nom après le vôtre et celui de votre Lestrade si vous le souhaitez, du moins sur l'état civil. Mais arrêtez de vous tourner autour comme des oiseaux de parades indécis. Cela ne ressemble pas à l'héritier de l'empire et fils spirituel que j'ai connu, formé et aimé.

Bai Long le regardait droit dans les yeux. Son sourire devint bienveillant, aimant même. Mycroft ignorait ce qui venait de passer à l'instant même.

— Meredith est tout à fait d'accord avec moi. Allez, dans mes bras.

Il était désemparé mais accepta néanmoins l'étreinte. S'il avait bien compris, il venait d'apprendre le nom véritable de son Eminence, d'être mis dans la confidence au sujet du décès douteux de Daiyu Li, de se faire sermonner sur son état de célibataire, l'alcool et venait d'être nommé héritier de l'Empire de Bai Long...

— Ne faites pas cette tête, Alexander. Cela ne ressemble pas à ce qu'un futur empereur doit montrer. Bon, vous avez encore le temps, mais Meredith et moi attendions le premier nouveau-né de pieds fermes et il vous faut arrêter cette deuxième passion.

— Mais je...

— Ce ne sont que de vaines excuses. Tout comme la cigarette. L'envie de rester au lit avec un alpha, ça, je peux le comprendre. Mais l'alcool et la cigarette? C'est à bannir et au plus vite. Sinon j'appelle Meredith et lui demande de rester à vos côtés, même lorsque ce joli Gregory Lestrade est dans vos parages ou lit. A vous de voir.

Il comprenait à présent pourquoi Merry avait tant tenu à l'éviter. Bai Long était encore plus tentaculaire que lui avec Sherlock.

Et s'il avait toujours bien compris, Bai Long attendait de lui un héritier sinon il s'en chargerait. Il n'était pas contre non plus la candidature de Gregory Lestrade. Et s'il n'arrêtait pas de boire, il l'enverrait sans doute en cure comme toutes les fois dernières, sa mère en gardienne en plus. La cures imposées par Bai Long relevaient davantage de l'enfer que d'un centre thermal de luxe offert aux célébrités portées sur la drogue et autres plaisirs interdits.

— C'est un beau spécimen que vous tenez entre vos cuisses, ce Gregory. Mais il faut le contenter et arrêter de le torturer. C'est indigne d'un A Oméga de la famille Li-Holmes ce que vous lui faites. Moi-même n'ai jamais agis de cette sorte avec mon alpha. Et vous me connaissez bien...

Il sortit une boîte de sous la table et la donna à Mycroft. Ce dernier la prit délicatement avant de l'ouvrir. Il manqua de s'étrangler.

— Tous les A Omégas de la famille l'ont porté. Il a été repoli et remis à neuf. L'écusson apposé, comme vous pouvez le reconnaître, représente votre titre.

C'était un collier pour A Omégas liés. Mycroft le fixait, bouche bée.

— Vous n'êtes pas obligé de le porter. Mais lors des cérémonies officielles et autres apparitions protocolaires, vous y serez tenu. C'est un honneur et je vous connais assez bien pour savoir que vous êtes du genre à le porter quotidiennement.

D'un geste de la main, il lui signifia son renvoi. Mycroft s'exécuta après avoir prononcé un maladroit merci.

— N'oubliez pas vos devoirs... Jamais vos devoirs, Votre Altesse Impériale Mycroft Alexander Holmes-Li, jeta Bai Long avant que la porte ne se referma sur lui.

L'A Oméga sortit de la pièce et s'affala contre le mur, glissant au sol dans un foisonnement de tissus, de rires et larmes, la boîte entre les mains. Ce qui venait de se passer... Entre Daiyu, Bai Long, lui...

Il sanglotait. Il riait.

Ils venaient d'écrire une nouvelle page dans l'histoire de l'Asie orientale.


Enfin des réponses sur Ethan Miller, l'état de santé d'Anna Ulanov, et surtout, révélations sur Daiyu Li et sa famille.

Merci pour vos messages et autres, et je tâcherai de bien finir cette "saga" comme certains le pointent.

Encore beaucoup d'aventures pour nos personnages préférés et un Gregory Lestrade qui deviendrait très prochainement Prince consort (XD)... imaginez sa tête héhé. Mais chhuuuuut, spoilers!