— Quinze —

Chine, Pékin

2 mars

Jour 78

— Non, un peu plus à gauche... Voilà, parfait, commanda Kalyn Keller, en inspectant minutieusement la mise en scène.

Back to the Wall de Stéphane Pompougnac se jouait au fond dans un volume sonore suffisant à rendre sourd toute l'équipe. Un grand panneau blanc ornait un côté de la pièce, coupant le champ de vision en deux. L'autre partie dévoilait le décor d'un vieux bar dans une atmosphère ancien Shanghai des années trente. Il avait été entièrement reconstruit pour la campagne publicitaire.

La B Alpha ramena une mèche rebelle de son carré flou derrière l'oreille. Elle huma ses lèvres rouge foncée. Elle se pencha par-dessus l'épaule de l'assistant photographe. Ce dernier corrigeait directement les photos prises sur son MacBook Pro. Il maîtrisait parfaitement Lightroom, jouant avec l'exposition et les blancs.

— Un peu plus inclinée, s'il te plaît! cria le photographe portant une queue de cheval teintée en rouge. Il était asiatique.

Kalyn se releva rapidement en prenant soin de ne pas trop dévoiler de son imposant décolleté. Sa ceinture Alaïa lui maintenait la taille, l'empêchant de bouger à sa convenance. Heureusement qu'elle portait un jean noir et non pas une de ses jupes crayons fétiches. On passa à un nouvel univers. La scène présentait d'autres mannequins, toujours maquillés dans le style shanghaïen.

— N'oubliez pas que c'est pour Vogue New-York. Nous avons besoin de leur donner un peu de rêve et de courage au travers de la mode. Il leur faut oublier la guerre civile, cria-t-elle avant de se pencher une nouvelle fois par-dessus l'épaule de l'assistant.

Deux mannequins longilignes se cambraient avec ennui dans des fauteuils en bois brut. Elles dégustaient du thé dans des tasses faussement antiques. Leurs robes Dior scintillaient.

Kalyn avait décidé de retourner sur le terrain et parcourait les différents métiers des entreprises qu'elle possédait. Elle évitait de penser que c'était pour se détacher de Mycroft.

Ce dernier s'était pris de passion pour la jeune Kim Yi Na. Depuis leur arrivée à Pékin, il passait ses journées à lui raconter ses expériences non sans en avoir censuré une bonne partie. L'A Alpha espiègle et innocente le considérait comme un dieu vivant, admirative de ses exploits. Elle miaulait, le faisait rire, le gâtait.

Elle pourrait être sa fille!

Kalyn Keller n'appréciait pas du tout ce changement de situation drastique. Mais depuis sa rupture — pouvait-on qualifier leur séparation de rupture sentimentale? — avec Gregory Lestrade, Mycroft était devenu un autre homme. Certes, il ne buvait plus... du moins presque, ne fumait plus et semblait redevenir chaste, mais le voir constamment se vanter auprès de Kim était terriblement énervant. Elle ne reconnaissait plus l'A Oméga calme et discret, d'une force puissante invisible. Il était à présent louanges, cris, rires intempestifs et piaffait sa vantardise à tout va.

Que Gregory se réveille et aille s'excuser, bon sang!

Elle soupira et se concentra une nouvelle fois sur les deux mannequins. Ces dernières, Bêtas, étaient aussi fines physiquement que mentalement. Avec leurs cervelles de moineaux, elles ne pouvaient que faire ce métier.

Et dire que j'ai été mannequin à mes heures perdues.

— Non, la lumière manque de finesse. Merci d'ajouter un parapluie blanc. Je n'aime pas le rayon de soleil qui traverse cette vitre. Il déstabilise l'ambiance générale, dit-elle.

On appliqua ses conseils avec attention, dans un silence et calme sourd. Contrairement aux séries télévisées et autres documentaires sur le milieu de la mode, les véritables shooting baignaient dans un sérieux immuable. La musique donnait le rythme, les flashs et cris aidaient les mannequins à trouver leur position favorite. Le reste de l'équipe technique demeurait bouche cousue à appliquer leur savoir-faire dans un professionnalisme presque ennuyant.

— Kalyn! Enfin on te trouve!

Elle pouvait reconnaître cette voix partout. Kalyn esquissa un sourire forcé et se retourna vers l'origine de la voix. C'était Kim, toujours aussi folle et adorable dans un minishort moulant et un grand t-shirt à logo Moschino échancré. Son manteau Jeremy Scott pendait sur le bras, elle avait attaché ses cheveux peroxydés et désormais teintés au niveau des pointes en bleu électrique. La jeune fille tirait Mycroft derrière elle. Ce dernier souriait comme un homme comblé, suivant les déboires de sa jolie disciple A Alpha.

— Ouah! C'est... Génial! minaudait Kim en se précipitant vers les mannequins.

— Et pourquoi tu n'essayerais pas de poser également, Kim?

Oh non! Il fallait que Mycroft sorte la remarque qu'elle redoutait tant. L'équipe marketing avait passé un temps fou sur le storytelling de la scène et voilà que son ami A Oméga en chagrin d'amour et cure de désintoxication forcée intervenait. Mais le connaissant et évaluant rapidement les risques encourus en cas de refus, Kalyn, comme toujours, haussa les épaules et demanda à un assistant styliste de venir les rejoindre.

— Une perruque pour les cheveux. Et... tu mesures combien Kim? demanda Kalyn avec bienveillance. Kim était ce qu'elle était, en adolescente tout juste majeure pleine de bonne volonté mais innocente.

— Un mètre soixante-trois! répondit l'A Alpha en sautillant sur place.

— Ok les gars. Je veux que vous l'intégriez à la scène. Avec des chaussures à talons si possible. Inutile de voir ses pieds. Elle fait du trente-huit, merci de lui trouver une paire de vos talons les plus hauts. Aussi, mettez-lui la perruque noire. Elle s'habillera avec la tenue cinq et le maquillage qui va avec. En attendant la fin de sa préparation, on fait une pause. Merci pour le bon boulot jusqu'à présent! énonça-t-elle avant de voir Kim se faire emmener par une équipe de stylistes.

Se tournant vers un Mycroft ravi, elle le prit par la manche de sa nouvelle veste et l'emmena vers le café situé au rez-de-chaussée de l'hôtel dans lequel ils shootaient.

*xXx*

— Bon, c'est quoi ton problème, Myc? lui demanda-t-elle après avoir englouti une part de cheesecake Starbucks.

— Je pensais faire découvrir les nombreux aspects d'une vie d'entreprise à Kim. Elle n'a eu qu'une éducation politique et diplomatique. Je complète sa formation par de l'économie pratique et de la stratégie, répondit Holmes en inspectant ses ongles.

— Cela fait plusieurs jours que je n'ai plus d'indices sur la survie de Fil. A ta place, je m'en ferai.

— Un certain Lestrade suit son parcours.

— Mais tu l'as déjà posté sur cette affaire de fusion presque impossible entre Interpol Asie et Interpol Occident, je te le rappelle.

— Il ne manque pas de ressources. Un A Alpha comme lui se doit d'honorer ses promesses.

— Mycroft!

— Kalyn...

— Mais qu'est-ce qui t'arrive à la fin? Je comprends que ce n'est pas la vie en rose pour toi actuellement, mais tu ne peux pas tout abandonner pour devenir presque... le nouvel intendant de Kim. Soit! Elle est adorable, volontaire et extrêmement facile, mais tu as d'autres chats à fouetter. Je ne peux pas continuer à te remplacer sur tes problèmes de direction, même si l'aide d'Alice est précieuse.

— La SSA s'en porte bien pourtant. Ils n'ont pas besoin ni de toi, ni de moi.

— On l'a vidé d'un tiers de ses membres avec un licenciement urgent. C'était Anna qui s'en était occupée l'année dernière souviens-toi. A présent, elle n'est plus là pour diriger l'organisation. Nous devons joindre nos forces comme avant et continuer de maintenir l'organisation au niveau...

— Aden s'en charge.

— L'unité américaine dirigée par Aden s'en charge. Le reste du monde est... on peut dire dirigé par Bai Long, Sherlock, John, ou celui qui a le temps en attendant la clarification de ton esprit. Cela ne peut plus continuer ainsi. Aden et moi devons encore augmenter nos revenus financiers pour combattre l'influence croissante de la Roseraie qui semble sortir des billets de banque de nulle part. C'est pour cela que je suis tellement présente dans mes entreprises. Elles ont besoin de moi. Et toi, tu... Reprends-toi Mycroft. Cela ne te ressemble pas. Tu n'as jamais fonctionné de cette manière. On aurait dit une autre personne.

Elle soupira, et se passa une main dans ses cheveux courts. Mycroft jouait à présent avec sa tasse, l'autre main agrippant le manche de son parapluie.

— Je n'ai pas changé.

— Tu es en deuil et en déni. Ces derniers mois ont été durs pour tout le monde, surtout toi. Mais on doit avancer. Tu l'as toi-même dit, Myc. J'ai... je sais que je n'ai pas été d'une grande aide récemment mais j'essaye de me reprendre parce qu'on n'a pas le choix. Merry... Elle aurait voulu te revoir sur pieds. Et pour ce qui est de Greg... Ne me dis pas que tu n'avais rien vu venir. Les relations ne sont pas notre fort.

— ...

— Il est parfait pour toi. Et il serait peut-être temps pour vous de vous poser et parler une bonne fois pour toute.

— Il m'a fait comprendre son avis sur la question. Je suis d'accord.

— Non. Il a tout débité sous le coup de la colère. Merry et lui étaient bien plus proche que tu peux te l'imaginer. Je l'ai vu de mes propres yeux. Il est encore dévasté par sa mort et toi...

— Je n'ai pas le choix.

— Si, tu as le choix mais tu ne comprends pas. Tu peux dévoiler tes sentiments, tes craintes avec lui comme avec moi. Tu peux lui faire confiance. Il ne te fera jamais de mal.

— Mon nez à moitié cassé et les marques sur ma mâchoire attestent du contraire, Kalyn.

— Parce que tu l'as provoqué.

— Ce sera donc toujours de la faute de l'A Oméga, n'est-ce pas?

Kalyn se mordit la lèvre et avala une grande bouchée de son gâteau au chocolat.

— Mycroft Alexander Holmes. Je pense que tu as assez divagué ces derniers temps. Entre l'alcool, le... quoique tu avais avec Greg, tes élans de dictateur à deux balles et maintenant ta passion pour Kim... Mais tu perds sérieusement le nord, là.

Elle avait tout débité dans un calme contrôlé. Cela ne servait à rien de s'énerver contre l'oméga. Comme Sherlock, Mycroft pouvait être extrêmement têtu et infernal parfois. Et en ce moment, le parfois était synonyme de toujours.

— Dans une semaine, tu retournes auprès de Bai Long. John veut te garder près de lui. Il ne prend pas ta désintoxication à la légère et te jeter sur les chewing-gums et autres tablettes de chocolat ne constituent pas des remèdes efficaces à long terme. Certes, tu as besoin de prendre du poids, mais je n'ai pas envie d'avoir un mollusque à la place de mon Myc'.

Elle termina son Frappuccino. Il jouait avec sa propre part de gâteau, ignorant les remarques de Kalyn.

C'est un gosse, un sale gosse en plus. Pire que Sherlock!

— Peut-être est-ce dû au choc lié à ta nomination... C'est dur de se retrouver héritier de Bai Long à la place de Merry...

Elle se prit la tête entre les mains, attendant la réaction de Mycroft avec appréhension. Elle venait de toucher une corde sensible.

— Tu... tu es au courant, souffla Mycroft en baissant le regard.

— Oui. Bai Long m'en a parlé, ainsi qu'à Aden. Nous devons être prêt à te témoigner notre soutien inconditionnel. J'ai accepté, lui aussi. Sans concession.

— Je suis désolé...

— Non, tu n'as pas à être désolé.

Elle lui prit la main.

— C'était écrit dans notre formation. Je ne suis pas encore prête mais un jour, oui... Je prendrais la relève de ce que beaucoup avaient fait dans le passé.

— Conseillère privée est un rôle difficile.

— Mais je ne peux pas te laisser seul dans cette... merde. Hein?

Il acquiesça.

— Mycroft... Certes... Ce n'est pas pour tout de suite, mais je t'en conjure. Reprends-toi. En attendant, je vais poster Kim auprès de Victoria de Suède. Elle se fera une joie de la former dignement. Kim est une adorable jeune fille que j'adore. Mais elle est trop naïve et impulsive. Et tu ne l'aides pas en cédant à tous ses caprices. Nous avons besoin d'alliés...

— Je te croyais jalouse.

— Oh Myc! Mais quel idiot tu fais. On a trop vécu ensemble pour laisser place à la jalousie ou à la rancœur. J'ai depuis longtemps dépassé ce stade et tu le sais bien. Les sentiments extrêmes ne sont pas de notre ressort. Tu te souviens de ce qu'Heleen nous disait toujours? Restes digne et calmes-toi. Dans notre position, le moindre écart peut être employé contre nous. Mais cela ne veut pas dire qu'en privé, on reste pareil. Je n'ai jamais caché mes sentiments pour Merry. Et je pense que cela te ferai le plus grand bien d'avouer une fois pour toute ton amour pour Greg. Il n'attend que cela. Il t'aime tellement et tu le repousses comme... de la moisissure.

Mycroft haussa un sourcil choqué suite à l'expression originale employée par Kalyn.

— Allez, allons-y. Je dois voir comment mes pauvres équipes marketing ont réussi à caser Kim dans la campagne Dior. Et après cela, on ira te prendre en photo pour la campagne Saint Laurent comme monnaie d'échange. Dommage que Greg ne soit pas là. Il incarne à la perfection cette image de rockeur mature romantique. Surtout lorsque tu es dans les parages...

*xXx*

Hong Kong

2 mars

Jour 78

Gregory Lestrade n'était plus que l'ombre de lui-même. Et pourtant, il excellait dans les affaires. Interpol Asie avait cédé aux dernières recommandations. Dans moins d'une année, lorsque les systèmes judiciaires et procédures pénales auraient été traduits dans les diverses langues existantes, Interpol ne ferait plus qu'un. Comme il l'avait toujours été de manière non officielle du moins.

L'A Alpha jouait avec quelques documents sur son écran d'ordinateur portable. Ils avaient perdu la trace de Fil et comme toujours, Mycroft et Kalyn avaient choisi le mauvais moment pour couper tout contact. Seul à tenter de retrouver leur ami infiltré, il se demandait à quoi bon continuer.

Mycroft Holmes. Voilà un nom qu'il désespérait de ne plus prononcer. Le nom était devenu tabou autour de lui. Il entendait des murmures, des surnoms, Alexander était prôné, Myc oublié. On n'osait plus nommer le frère de Sherlock. On disait... Il.

Mais Greg n'était pas un imbécile ignare. Il connaissait les pronoms et les prononciations de Mycroft Alexander Holmes en une dizaine de langues différentes. A chaque allusion, son être se fondait dans une flasque de déchet amoureux. Il ne respirait plus, s'étouffait dans la chaleur de ses sentiments vivaces pour l'oméga.

Il referma l'écran de son ordinateur portable et s'allongea sur l'herbe. Il avait élu ses quartiers sur sa colline fétiche, loin des bruits de couloirs et d'allées ombragées. Il désirait tellement qu'on le laissât seul. Il avait encore besoin de ruminer son angoisse.

Le reverrait-il un jour?

En se séparant de lui, il lui avait présenté une démission informelle. Il avait abandonné son poste de liaison privilégiée avec Fil et les autres. Gregory Lestrade venait de perdre non seulement l'ami qu'il tenait en estime plus que tout au monde et le seul métier qu'il pouvait encore espérer exercer. Parce qu'avec sa révocation du Met, tout était à présent terminé pour lui une fois de retour à Londres. Pour la première fois depuis longtemps, il se rendait compte de son absence de planification. Il s'était jeté à contre-courant dans les bras et le rêve d'un homme qu'il venait de briser physiquement et mentalement.

Pourtant, il continuait de servir la SSA. Il n'avait pas le choix et tant qu'on ne lui aurait pas signifié officiellement sa démission, il ferait comme sir de rien n'étant. Du moins, sur ce point précis.

Parce qu'après ces derniers jours, il savait que Mycroft Holmes ne lui pardonnerait pas.

Greg avait tout vu venir. Il savait qu'ils ne pouvaient pas continuer ainsi. Leur relation ne tournait qu'autour du sexe et de la SSA. Sans ces deux éléments, rien ne les liait. A chaque fois, il se disait que c'était la dernière. Le lendemain, ils recommençaient. Jusqu'au jour où il avait définitivement perdu les boules et violenté Mycroft.

Après, tout s'est déroulé en un clin d'œil. Ils avaient retrouvé Bai Long. On lui a avoué la vérité derrière Merry et Heleen. Il s'était une nouvelle fois énervé contre Mycroft.

Qu'avait-il fait encore?

Lestrade se tourna sur le côté. Il se roula en boule.

— Mon frère est un têtu borné et sans cervelle. Pour une fois qu'on le lui fait remarquer et il se fait larguer.

Gregory rouvrit lentement les paupières. Il se retourna sur le dos. Sherlock Holmes le regardait de haut, courbé au-dessus de lui.

— Il est à Pékin mais n'y restera pas longtemps.

Le cadet Holmes balança un pan de son trench d'un côté et s'assit à même le sol à ses côtés. Gregory continua de le regarder sans émotion. Le ciel lui semblait plus intéressant que tout.

— Il perd la boule selon Kalyn. Ce n'est pas inhabituel chez un oméga. Parfois, John perd également la boule...

— Je lui ai fait du mal, murmura Greg, bras croisés derrière la tête.

Sherlock l'observait, ses yeux perçant la couche de pierre qu'il s'était formé après les évènements par pure crainte de se dévoiler en tant que véritable A Alpha égaré.

— La première chose qu'on m'a apprise après ma révélation comme A Alpha était le contrôle. C'est une qualité rare chez notre espèce. Les statistiques, aussi idiots et peu représentatifs de la réalité scientifique qu'ils soient, montrent que plus de soixante-quinze pour cent des meurtres et actes de violences actuels sont perpétrés par des A Alphas. Moins de dix pour cent sont originaires de déboires omégas. Les bêtas tiennent la moyenne. De toutes les enquêtes auxquelles j'ai pu apporter une satisfaction en terme de résolution, seuls vingt-trois comportaient un coupable oméga. Plus de cinquante-six concernaient directement ou indirectement un Alpha, et souvent, un A Alpha de surcroît. Ce que je veux dire par là, Lestrade, est que quoiqu'on en fasse et espère, on restera une dynamique portée sur la violence. Il n'existe pas de remède à cette caractéristique biologique. Même le fait de se lier ne constitue qu'une solution bancale. J'en conçois que dans mon cas particulier, la violence n'est pas quotidienne. Toi, tu a battu tous les records de contrôle de soi et de calme. Ce n'est donc pas de ta faute. Rien ne te poussait à bout. Deux éléments déclencheurs ont cependant joué en ta défaveur. La première: ton amour immodéré pour mon satané et imbécile de frère. La deuxième: ton incapacité à voir au-delà des apparences sur la relation complexe qui liait mon frère, Kalyn, Will et Merry. Si la première est légitime car en tant qu'A Alpha, — ce que je comprends parfaitement ayant passé moi-même par là —, tu as le plus grand mal à voir clair lorsque besoin physique vital et instinct primitif se mêlent. Vouloir te séparer au plus vite de mon frère avant que cela ne devienne une drogue est normal. Le blesser lorsque vous procédez à des relations sexuelles désespérées est normal. Vouloir le clamer comme tien malgré les conséquences physiques et psychologiques violentes est normal. Par contre, le deuxième élément déclencheur est problématique. Sais-tu que mon frère, Kalyn, Will et Merry de leurs vivants et dans leur jeunesse avaient conclu une sorte de pacte de lien familial informel? Ils se comportaient comme les membres d'un même clan, avec William Rothschild comme Alpha de famille malgré sa dynamique Bêta, du moins, en apparence. Je l'ai découvert en analysant les réactions successives de Kalyn et de mon frère lors de la révélation de Bai Long sur l'assassinat planifié de Merry. Ils n'étaient pas choqués. Et après analyse... J'ai omis un facteur déterminant: Bai Long. C'était lui et ce sera encore lui l'Alpha de famille dans ce clan inhabituel et non pas Will. Les réactions ou plutôt l'absence de réaction de mon frère et de Kalyn prouvent mon hypothèse.

Sherlock scruta Greg. Ce dernier ne réagissait toujours pas.

— Toi, par contre, tu considères Merry comme une amie proche. Comme John, Alice et Ethan, tu avais été extrêmement choqué par cette révélation. Mais c'est un sentiment qui n'appartient qu'aux amis. Les mêmes membres d'un clan se regroupent autour de l'Alpha de famille dans ces cas et lui témoignent son soutien. Ce que Kalyn et Mycroft ont tous deux fait sans hésitation.

— ...

— Oublie Merry. Pardonne Bai Long.

— Impossible.

— Dans ce cas, oublie Mycroft. Vous n'êtes pas fait pour rester ensemble si tu ne peux pas respecter son Alpha de famille adopté.

— Je te respecte toi.

— Cela ne servira à rien tant que l'A Oméga Bai Long et toi ne vous entendez pas. C'est la loi de la biologie des dynamiques.

— Et toi, qu'en penses-tu après ta diatribe intellectuelle?

— Je pardonne à Bai Long. J'ai étudié les différentes circonstances du décès de Merry et évalué les possibles solutions au problème. Bai Long avait raison. Il n'y avait pas d'autres choix. C'était Daiyu Li, ou l'Asie entière.

— Je...

Sherlock le regarda une nouvelle fois avait de se relever. Il pressa son épaule et repartit aussi furtivement qu'il était apparu.

*xXx*

— Je suis désolé de n'avoir pas pu être là lors de leur rupture, maugréa Aden Banaart en se décoiffant d'une main maladroite.

Il renfonça ses mains dans les poches de son pantalon longueur cheville Yohji Yamamoto et se pinça les lèvres. John, Chiara endormie dans les bras, se balançait de gauche à droite en digne imitation d'un berceau humain. Les deux hommes regardaient l'écran de leur tablette numérique, défilant quelques documents envoyés par Alice et son équipe tout juste constituée.

— Tu étais occupé à installer le futur nouveau président des Etats-Unis au pouvoir. J'espère qu'il restera plus longtemps que les autres, chuchota John qui était devenu expert en maniement de Chiara endormie.

— Stanley Imogen n'est pas aussi dupe que les autres. Avec un cerveau tel que celui d'Alice sa cousine, il doit bien avoir quelques neurones opérationnelles. Même si je ne serai pas surpris de le voir quitter son poste dans les six mois après son élection miracle, intervint Sherlock en s'affalant dans le fauteuil non loin des deux hommes.

Aden se tourna vers lui et l'observa rapidement, s'attardant sur son nouveau trench Burberry et sa chemise cintrée bleu nuit. John, soulagé à l'idée de revoir son alpha dans les parages, se précipita vers lui pour lui donner Chiara. L'A Alpha accepta sans concession, fier de rendre son oméga heureux.

— Merci amour, dit John en l'embrassant tendrement.

Sherlock avait gardé la faculté de rougir comme un jeune premier après deux ans passés avec son B Oméga enthousiaste.

— Je suis allé voir Lestrade, dit-il en caressant les mèches noires de la petite. Elle balbutia dans son sommeil, serrant ses petits poings minuscules.

— Comment va-t-il? J'ai des nouvelles de Myc à travers Kalyn et il est un peu devenu étrange... J'espère que Greg ne devient pas également taré. Ce serait vraiment con, demanda hâtivement Aden.

L'A Bêta jouait avec sa veste en velours bleu nuit Alexander McQueen mettant en valeur ses yeux clairs et sa chevelure teintée. Il était rasé sur les côtés, imitant les jeunes hommes des années cinquante, les quelques ridules dues à l'âge en moins. En dépit de son attitude désinvolte et irresponsable, il demeurait calme, presque inquiet.

— Tu sembles beaucoup correspondre avec Kalyn Keller ces derniers temps, observa Sherlock.

— On travaille ensemble à augmenter les capitaux financiers de la SSA. Je peux bien me rendre utile parfois... La finance est mon dada. La politique, celle de Myc. Cela a toujours été ainsi, et ce n'est pas prêt de changer. Sauf qu'avec cette rupture... Dire que je comptais sur Greg pour m'aider sur une sombre affaire de blanchiment d'argent d'un concurrent qui me rend fou. Il attaque tous mes marchés et si j'arrive à le faire tomber de manière légale, ça jouera énormément en ma faveur d'un point de vue légal, financier avec les banques et surtout marketing, répondit Aden en se mordillant le pouce.

— Interpol vient d'annoncer officiellement sa fusion entre Asie et Occident. Ca va prendre quelques temps pour finaliser mais c'est une bonne chose. Tu pourrais faire appel à elle. D'ailleurs, Greg est derrière cette fusion... L'urgent reste encore de le remettre sur pieds, et Mycroft aussi, compléta John qui se décollait parfois de l'écran.

— Ouais... Mais je ne suis pas là que pour les histoires de Greg et de Myc. J'ai assez souffert avec ton frère Sherlock alors je ne vais pas m'embêter à me remémorer ma rupture avec lui. Sans rancunes, hein? Mais j'adore Greg et Kalyn. C'est pour ça que je suis revenu. Aussi parce qu'on m'a appris que le siège de la Roseraie est en Thaïlande, n'est-ce pas? avoua Aden.

— Parfaitement. Les sources indiquent toutes la jungle. Nous n'avons pas d'autres choix que de nous y infiltrer. Si possible en nombre restreint. Ils connaissant déjà Ethan et Kalyn. Hors de question que mon frère s'y mêle. Alice doit rester morte et enterrée aux yeux de la société. Ce qui reste toi, John, Lestrade et moi, proposa Sherlock.

— Je n'y vais pas.

Aden et Sherlock se tournèrent aussitôt vers John et son refus de coopérer.

— Je reste avec Chiara. Tant que tout ceci ne sera pas réglé, je ne quitterai pas ma fille, insista John Watson en fixant son Alpha.

Sherlock frissonna. Il détourna le regard.

— Cette mission s'annonce longue. Si c'était quelques jours, je viendrais, pour sûr. Mais je ne pense plus être capable de quitter Chiara plus de deux semaines...

— Sans toi et Ethan, qui se chargera de nous aider en cas de problèmes médicaux?

— Aden! Lorsque vous avez commencé la SSA Will, Mycroft et toi, y avait-il un médecin dans la bande? Non! Et bien, voilà que c'est décidé. Je reste ici. Prenez Greg avec vous. Il a besoin de voir autre chose que sa colline à l'herbe verte et l'appartement de Mycroft.

John s'était décidé à demeurer auprès de Chiara.

*xXx*

Chine, Pékin

3 mars

Jour 79

Kalyn paniquait.

— Oh mon dieu, mon dieu...

Elle se précipita vers son portable et tenta en vain de retrouver le numéro de John, ses doigts fébriles claquant le clavier. Le portable tomba de ses mains. Elle trembla.

— Myc, Myc!

Son ami était avachi sur la cuvette des toilettes, vomissant ce qui lui restait de l'estomac. Kalyn rampa vers lui, et mesura l'intensité de ses tremblements. Il recommença à vomir, oubliant toute la dignité qui lui restait.

Elle lui arracha la ceinture et défit ce qu'elle put de son pantalon. Cela ne servait à rien de paraître élégant. De toute manière, les meubles beiges du salon avaient rendu l'âme avec sa crise soudaine. Kalyn finit par lui enlever les chaussures tout en lui murmurant des mots doux. Elle retrouva son portable et parvint enfin à se calmer suffisamment pour envoyer un message à John.

— Dans quelques heures on sera de retour chez toi, hein? Restes avec moi, ok?

Mycroft tremblait toujours. Les effets de la cure de désintoxication forcée le prenaient une nouvelle fois. Le fait que cela ne la surprenait plus la rendit terrifiée. Etait-il normal pour deux êtres comme eux de considérer les cures de désintoxication à répétition comme un fait normal? Elle se prit le visage, se rendant compte de l'absurdité de la question. Sauf que connaître par cœur toutes les étapes d'un sevrage imposé et les gestes à appliquer en cas de césure potentielle n'était pas normal. Elle tira la chasse d'eau, sentant que le pire était passé. Mais il frissonnait toujours.

— Tout doux... Ce n'est pas la première fois. Et ce sera bien la dernière.

Elle était décidée. Ce n'était qu'une affaire de volonté. Comme tout le reste d'ailleurs.


Je n'ai pas très envie de détailler toutes les étapes d'un sevrage. Mais disons que c'est difficile et destabilisant. Je ne me base d'ailleurs que sur les témoignages trouvés par-ci, par-là. Si quelqu'un a des conseils ou des rectifications à apporter, je suis preneuse.

Sinon, je vous invite à lire les parties précédentes pour voir tout le cheminement de la relation entre John et Mycroft et entre John et la maternité tout simplement. J'ai toujours voulu mettre cela en avant mais je devais faire des choix pour éviter de tomber dans le roman fleuve (ce que cette saga est déjà en fait! :/)

Et merci comme toujours pour vos réactions! :)