— Dix-Huit —
Thaïlande, Bangkok
15 mars
Jour 91
— Je ne peux pas imaginer que Dimitrov ait été à l'origine de toute cette mascarade! s'écria Aden Banaart en s'admirant avec fierté dans une glace de la rue bondée qu'ils arpentaient.
Gregory Lestrade et Sherlock se toisèrent avec horreur, encore dégoutés par leur nouvelle apparence physique quelque peu originale et la découverte des agissements de Dimitrov Ostrovski.
— Un ignoble tatouage de gangster dans une encre à moitié disparue sur tout le crâne... Des sourcils verts... Je me demande si Raf n'a pas voulu se venger en te transformant de cette sorte, maugréa Greg en passant la main dans ses cheveux devenus bruns. Il portait de magnifiques lentilles de couleur bleu ciel, une longue barbe couvrait son visage fatigué.
Il observait Aden Banaart qui s'était étrangement habitué à son apparence unique, complètement transformé. L'A Bêta chauve aux sourcils verts portait un simple combo t-shirt et short en jeans, baskets limées aux pieds, lentilles de couleur brunes, teint très hâlé, mâchoire déformée par un dentier sur-mesure. Des implants artificiels lui avaient rendu les pommettes plus saillantes.
— Trois mois et deux jours avant que tout ne commence à disparaître, dit Sherlock toujours en deuil de ses boucles noires teintées en roux. Il les avait très court, lentilles vertes et implants lui conférant un air plus garçon, moins anguleux.
Les trois hommes étaient méconnaissables. Ils en avaient bien besoin. Personne à l'exception de Raf Sullivan, Alice Imogen et John Watson n'était au courant de leurs plans.
— Dimitrov est l'un des dirigeants de la Roseraie... Je n'aurais jamais cru cela de lui. Il a réussi à mener tout le monde en bateau... Perdre sa position au sein du Circus n'est qu'une broutille pour lui... On s'est vraiment fait avoir là-dessus, dit Aden en évitant un scooter garé en plein milieu de la chaussée.
L'A Bêta affichait un sourire effrayant quelques passants peu habitués à voir des caucasiens aussi modifiés par l'encre et les piercings. Greg leur adressa un hochement de la tête en guise d'excuse. Il tripotait ses oreilles couvertes d'anneaux et de boucles en forme de cônes, vestiges d'une adolescence punk mouvementée.
— On doit trouver un véhicule et entrer dans la jungle. La prochaine session de recrutement de la Roseraie commence dans quelques jours. Des mercenaires du monde entier viendront postuler. Une première sélection s'est déjà faite lorsqu'ils nous ont demandé d'arriver incognito en territoire asiatique. La Roseraie n'est pas dupe. Les asiatiques sont peu nombreux à vouloir l'intégrer. Seuls les plus malins parmi les occidentaux ont pu venir ici. Avec la fermeture presque définitive des frontières asiatiques par Bai Long après la débâcle de l'infiltration de la SSA puis l'assassinat de Daiyu et l'attentat contre Chiara, tout est devenu plus compliqué. Je reconnais bien la patte de Dimitrov dans les agissements de la Roseraie... débita Sherlock les mains dans les poches.
Gregory et Aden Banaart acquiescèrent en silence, inquiets pour leur mission de la dernière minute et n'osant pas remarquer au cadet Holmes qu'il venait de reconnaître son erreur d'analyse sur le personnage plus qu'alambiqué de Dimitrov.
— Mon frère, Keller, John et Imogen sont à Shanghai. Ils ont emmené Chiara avec eux pour se dégager des risques qui l'entourent à Hong Kong. Je me demande bien quelle est la seconde raison..., marmonnait Sherlock.
Aden leva les yeux au ciel tandis que Greg changea trois fois de couleurs, comprenant que la seconde raison était bien entendue la rupture entre lui et Mycroft.
— Heureusement que Shanghai est sécurisé et vierge de traitres infiltrés dans la SSA à présent, se rattrapa Sherlock.
Gregory soupira et décida de laisser le génie raconter ce qu'il voulait. Il se pinça les lèvres avant de se reprendre et d'afficher une nouvelle fois une attitude nonchalante. La chaleur n'était pas encore insupportable pour le pousser à agir comme un touriste assoiffé et en manque d'air. Non pas qu'il devait absolument jouer un rôle imposé. Mais ce que Sherlock et Aden prévoyaient de faire contrevenait à ses propres missions secrètes en cours. Mycroft et Kalyn ne lui avaient pas fait confiance pour rien. Certes, l'ex DI du Met ignorait où se trouvait réellement Filibert mais si jamais, si au grand jamais ce dernier était infiltré dans la Roseraie, alors les problèmes seraient très... embêtants. Personne à part lui et quelques autres individus dans la confidence ne devait connaître la position, aussi vague qu'elle fusse, de Filibert. Sans quoi, tous les plans établis contre la Roseraie à l'ombre de la SSA et des autres amis de leur cause seraient en danger d'être fichus en l'air.
Alors Greg devait jouer deux rôles: celui de l'ami ignorant l'existence du fameux Filibert et celui d'un quelconque mercenaire venu gagner sa vie avec deux amis. Il devait donc mentir à Aden, Sherlock et à toute la Roseraie mais également à Mycroft et toute la SSA. C'était peine perdue mais il ne pouvait qu'essayer. Laisser Sherlock et Aden partir seuls serait un désastre au cas où Filibert entrerait dans leur champ d'action et les accompagner comprenait un risque double.
— Tu m'as l'air bien soucieux, Lestrade, commenta Sherlock en l'analysant minutieusement.
— Laisse tomber Sherlock. Tu sais bien à quoi ou plutôt à qui il pense. On a bien fait de le sortir de là. Allez Greg... Nous sommes tous déjà passé par là et une rupture n'est pas aussi triste qu'un divorce, hein? intervint Aden en cognant affectueusement l'épaule de Greg.
L'A Alpha se retint de grogner pour hocher timidement de la tête, balayant l'interrogation sur un autre sujet.
— Dimitrov a été derrière tous les agissements du Circus et mené à la baguette Moriarty et Arthur Winston... Et en même temps... Il s'est fait une place de choix dans la Roseraie. C'est un génie, un incroyable talent... maugréa Aden en se massant les tempes.
— Formé par Bai Long lui-même. Il doit se ronger les ongles de rage en ce moment même, ajouta Sherlock avant de tourner dans une ruelle assombrie par l'ombre des bâtisses de fortune.
Il faisait humide et chaud. Mais ce n'était rien en comparaison de la pleine saison d'été, quoique presqu'inexistante aux yeux des européens habitués à plus de contraste. Les trois hommes se frottaient régulièrement le front, terminant les bouteilles d'eau les unes à la suite des autres. Même Sherlock, habituellement toujours propre sur lui, se mettait à transpirer.
C'était Alice qui avait été à l'origine de la dernière découverte. La rousse incendiaire, génie informatique et centre intellectuel ambulant de la SSA, toujours dissimulée des services secrets internationaux, avait réussi à accumuler assez de preuves pour attester de la véracité de la rumeur. Effectivement, Dimitrov Ostrovski, ancien de la SSA, disciple de Bai Long et coéquipier de Mycroft Holmes dans sa jeunesse, avait été non seulement l'un des généraux du Circus jusqu'à une date récente mais occupait également une position privilégiée au sein de la Roseraie.
— Il est d'ailleurs plus logique pour lui d'être membre de la Roseraie que du Circus. C'est un B Alpha très traditionaliste selon son profil, dit Greg à voix basse de peur d'attirer les oreilles indiscrètes.
— Parfaitement, Greg. Mais lorsque le pouvoir et l'argent entrent en jeu, personne n'est à l'abris de modifier ses idées pré-conçues, répondit Aden un grand sourire sur les lèvres.
Il effraya un autre passant oméga qui s'empressa de se dérober à la vue de ses sourcils verts.
— Franchement, Raf en a profité pour se venger de toi... Pareils sourcils... commenta Greg un rictus moqueur au coin des lèvres.
— Greg, au moins je ne m'appelle pas Fred Amber. C'est un nom d'acteur porno, sans offense! riposta l'A Bêta avant de d'éclater de rire.
A la vue du sourire malicieux sur les lèvres de Sherlock, Greg grogna sa désolation.
— On n'a vraiment pas été aidé par Raf, ni Alice, ni John. Ils se sont mis à trois pour nous rendre ridicules. Pas vrai Stanley Mordoc? provoqua Greg en s'adressant à Sherlock.
Ce dernier croisa les bras et se mit à bouder, lâchant son sac militaire à terre.
— Oi! Je ne compte pas porter tes affaires, Stanley! s'écria Aden en pointant le paquet volumineux du doigt.
— Rien ne sera d'utilité vitale une fois dans la jungle. Il nous faut davantage un téléphone satellite qu'un assortiment des pires collections d'Oxfam, Robert Greenfield, répondit l'A Alpha de sa voix de détective génie.
Aden changea six fois de couleurs à l'évocation de son nom d'emprunt.
— Mouais... Ils se sont vraiment acharnés sur nous, Sherlock! maugréa en signe de défaite Aden Banaart a.k.a. Robert Greenfield en hommage à ses sourcils verts.
Sherlock Holmes l'ignora pour observer une étrange vitrine de produits alimentaires locaux. Manger des insectes était devenue une nouvelle passion chez le détective génie. Gregory se sentait nauséeux rien qu'à la pensée. Son courage se limitait aux bons steaks juteux. Les insectes n'étaient et ne seraient jamais au menu.
— Stanley Mordoc pour Sherlock, Fred Amber pour Greg et Robert pour moi. On vit dans un autre monde. C'est pas mal... Au moins, ils nous prendront réellement pour des tas de muscles ou os sans cervelle. Désolé pour toi Sherlock, mais nous devrons sans doute laisser de côté notre intellect à la Sagan désabusée pour du Rocky stéroïdé, continua Aden qui ne pensait qu'à sa nouvelle identité de misérable mercenaire sans éducation et compte bancaire.
Les deux A Alphas grognèrent de dépit avant de se rendre à l'évidence: ils étaient condamnés à se comporter et agir comme des idiots. Avec des noms et des têtes pareilles, ils n'avaient pas bien le choix.
Une horde de jeunes omégas passa devant leurs yeux, jouant des hanches dans une démarche séductrice naturelle. Quelques alphas s'arrêtèrent pour les admirer et tenter de capturer une once de leurs senteurs gourmandes. Greg ne put s'empêcher de songer à sa jeunesse, au temps où il passait plus de temps à séduire bêtas et omégas qu'à sa carrière, encore étudiant à l'école des officiers. C'était bien loin à présent. Les omégas qu'il côtoyait étaient soit en danger, soit trop indépendants pour se laisser captiver par un alpha. Et l'un d'entre eux pouvait mettre à genoux une armée d'alphas en rut en un clignement des yeux, une syllable langoureuse, un haussement des sourcils. Greg le savait bien, étant à présent considéré comme la dernière victime en date du désormais célèbre et inatteignable Mycroft Holmes.
Aden lui tapota amicalement l'épaule en signe de soutien. Les deux hommes avaient tous deux subit la déferlante séductrice de l'aîné Holmes et se remettaient encore des conséquences.
Ils marchèrent en silence, le brouhaha et les klaxons de la ville apaisant les pensées confuses de Greg. Ce dernier inspirait profondément, se concentrant davantage sur les difficultés qu'il encourrait à accumuler deux missions totalement opposées et à mentir à ses meilleurs amis. Mais il ne les trahissait pas. Il devait juste leur dissimuler certaines choses bien trop compliquées et sensibles pour être diffusées au sein de toute la SSA. Et il n'était pas seul dans cette situation, loin de là. Tout n'était après tout qu'une affaire de volonté. Il avait choisi cette vie et pour rien au monde il n'y renoncerait.
Les trois hommes parvinrent à l'hôtel nauséabond et miteux où ils avaient élu domicile. Ils levèrent les yeux en même temps vers l'enseigne quelque peu effacée par la mousson et l'humidité.
— Un Alpha... Je dois camper le rôle d'un Alpha... gémissait sous le coup de la chaleur Aden Banaart qui repensait une nouvelle fois à sa seconde identité.
— Le concentré d'hormones Alphas et les capsules de senteurs de synthèses vont cacher ton odeur naturelle fade pour trois mois, dit Sherlock avant d'entrer dans leur chambre étrangement très propre, loin des clichés habituels.
Greg se gratta l'arrière du crâne et déposa son sac de voyage au sol. Ils avaient quelques heures pour se rafraîchir et profiter de la connection internet afin de se trouver un véhicule. Etrangement, le souvenir de Mycroft Holmes commençait à s'évanouir pour les rues effervescentes de la capitale thaïlandaise et leur nouvelle mission. Il sourit discrètement, aussi soulagé qu'excité et effrayé par le retournement de situation qui s'offrait à lui.
*xXx*
Etats-Unis, Washington,
15 mars
Jour 91
Anna Ulanov relisait avec appréhension les points importants du talk-show politique auquel elle participait en cette soirée du début de printemps. Elle avait perdu l'habitude des plateaux télévisés.
Elle avait l'impression que les projecteurs du monde occidental entier étaient braqués sur elle, autrefois le visage de la nouvelle vague tempérée des théories sur l'équité des dynamiques.
Et non pas l'égalité des dynamiques que les gens pensent encore supérieure aux autres théories.
La B Oméga redoutait la réaction du public friand d'actualité sensationnelle. Elle, jeune femme récemment devenu actrice incontournable des médias en Occident, tout juste réveillée d'un long coma, encore en fauteuil roulant. Elle avait toujours des difficultés à demeurer concentrée plus d'une heure: elle retombait de fatigue ou tout simplement son cerveau ne suivait plus le rythme effréné auquel elle était si habituée pourtant.
Mais cette apparition était nécessaire, vitale même pour l'execution des plans de Minerva et la crédibilité du nouveau président des Etats-Unis. Savamment soufflée par Mycroft, l'idée de dévoiler au monde toutes les recherches déjà effectuées par le Circus de Dimitrov pour dénoncer les dérives d'un fanatisme croissant chez les pro-bêtas, devait aider Minerva à asseoir son autorité et promouvoir une aile plus souple et tempérée du Circus. Cela servait bien entendu le nouveau président dans un pays encore ravagé par une guerre civile sans fin.
Aden Banaart avait également besoin de fonds pour financer toutes leurs activités, constamment poussé à bout par une Roseraie créatrice de richesse sans fin. Rien de mieux que de remettre son pays de prédilection sur les rails pour relancer les affaires.
Anna Ulanov se frotta les yeux et signifia à Dimmock son intention d'au moins marcher jusqu'au fauteuil de l'animateur vedette du talk-show. L'A Bêta inquiet hésita quelques secondes avant d'acquiescer en silence. Il l'aida à se relever non sans peine et avec un courage renouvelé, la B Oméga traina ses ballerines plates Charlotte Olympia en direction du centre du plateau.
On la sifflait, on l'applaudissait. Elle ferma les yeux, comparant le bruit et le bourdonnement ambiant avec ses expériences passées, en quête d'une idée de ce qui l'attendait. Les médias et réseaux sociaux ne s'attendaient pas à un retour sur le devant de la scène aussi rapide de la jeune femme.
Elle espérait bien les surprendre et marquer les esprits à jamais.
Anna ne tentait plus de se dérober de la pression continuelle des médias et de l'opinion public. Pour la première fois, elle se sentait prête à les affronter. Elle attendait même cet instant avec impatience.
Robe Elie Saab d'un bleu royal, longue chevelure blonde platine drapée sur sa nuque nue, maquillage nude, pas de bijoux. Juste une robe simple et des chaussures plates. Elle avait perdu de sa fraîcheur virginale et osait à présent des couleurs plus sombres, moins pastels dans une célébration terrifiante de sa beauté froide et rosée.
— On est avec toi, lui murmura Sally Donovan assise dans le public sur un côté, discrète et provocante dans une robe fourreau en crêpe et cuir noir. Elle croisa les doigts avant de repousser une mèche frisée du front.
Anna balaya la salle d'un regard rapide avant de sourire timidement. Et elle se dirigea vers son fauteuil désigné.
*xXx*
Etats-Unis, San Francisco,
15 mars
Jour 91
— Notre petite patiente est devenue grande... lâcha Sam Harrington, directrice du département médico-scientifique de la SSA.
Molly Hooper et Ethan Miller se tournèrent vers leur supérieure et chercheuse émérite, bouche bée. C'était la première fois qu'ils l'entendaient parler d'une voix si douce. Les trois médecins étaient attablés autour d'une table dans une salle de garde vide, devant une télévision allumée sur le talk-show tant attendu d'Anna Ulanov de retour parmi les vivants.
— Elle marche! Elle se tient debout et marche! s'écria Molly aux lèvres roses et grands yeux adorables. La C Bêta agrippa le bras de son confrère amusé, excitée à l'idée de revoir la digne représentante de la nouvelle vague Oméga sur pied et prête à parler.
— Anna vient de rabattre le clapet de l'animateur! Il n'aurait pas dû la provoquer sur ses premiers articles pro-bêtas voire même pro-Circus de l'ère Arthur Winston, ajouta Ethan.
— Elle encense le personnage de Minerva et son attitude plus éclairée sur la question des dynamiques, s'étonnait Molly toujours émerveillée par une Ulanov en glorieuse beauté froide d'origine russe.
— Tant qu'ils ferment tous les centres de recherche sur les dynamiques. Cette histoire de cobayes humains est quand même restée secrète. C'est bien la patte de Mycroft qui est derrière tout cela... Je vous laisse, j'ai à faire et Raf est s'énervé une fois de plus à cause des travaux à Baskerville, maugréa Sam Harrington en se levant. Elle attrapa sa blouse blanche et sortit un paquet de cigarettes qu'elle déposa sur une pile déjà bien haute de son bureau de fortune. L'A Bêta aimait confisquer ces facteurs de cancers de ses patients et confrères de l'hôpital.
Fermant la porte derrière elle dans un claquement féroce, elle laissa les deux autres bêtas seuls devant l'écran. Molly jouait inconsciemment avec une mèche de sa longue chevelure sauvage, se remettant encore du décalage horaire. Elle était venue les rejoindre en urgence du Royaume-Uni pour demander conseil à Ethan et Sam, laissant Raf Sullivan seul pour quelques jours à tenter de contenir la situation à Baskerville.
Sous l'impulsion de John Watson, les médecins affiliés à la SSA avaient décidé d'un commun accord d'utiliser les installations déjà sur place à Baskerville pour leur second centre de recherche, le plus grand après celui de Londres. Baskerville devait servir de locaux à une collections de projets médicaux plus ou moins fous et très confidentiels.
— Anna vient de créer une polémique en parlant des recherches sur les dynamiques et leur impact sur la société à long terme et le risque d'eugénisme. C'était une idée de Minerva. Comme ça, ils seront obligés d'abandonner cette partie de leurs recherches, expliqua Ethan à une Molly encore peu au courant de leurs plans, les yeux toujours rivés sur l'écran. Il décortiquait tout l'échange qui fusait entre Anna et l'animateur, à la fois fier et inquiet de l'état de santé encore instable de la jeune B Oméga convalescente.
— Mais... Ils veulent continuer à rechercher à Baskerville.
— C'est confidentiel et la finalité est autre. Du moins, nous l'espérons tous. Raf est très pointilleux là-dessus. Et comme tu as pu le voir hier, Sam également, répondit Ethan.
Molly le regardait avec intérêt, apprenant encore à le connaître d'une manière professionnelle. Elle avait rapidement appris à reconnaître les différentes intonations utilisées par le médecin soldat. Lorsque ce dernier passait aux choses sérieuses, il avait tendance à devenir assez éloquent, presque pédant parfois. Au début, cela lui faisait rire. Le contraste avec l'Ethan rigolard et bon vivant était sidérant. L'habitude et la découverte de son passé compliqué de terroriste modéré avaient fait de Molly une des seules personnes à pouvoir remettre le bêta en place, suscitant même l'incompréhension et la jalousie chez Sherlock Holmes.
Ethan n'était pas aussi passionné que Sam Harrington, pas aussi calme et bouillonnant que John et connaissait les limites d'une curiosité pourtant bienvenue dans leur métier contrairement à Raf Sullivan. Seulement, quelque chose chez le bêta intriguait Molly.
Sherlock a bien déteint sur moi.
— Tu passes trop de temps à m'analyser. Je dois déjà subir les coups d'oeil indiscrets de Sherlock alors je t'en prie... Molly, Molly, Molly! Arrête de me regarder comme si j'étais une bête de foire!
Elle détourna rapidement le regard en réponse pour sortir une barre chocolatée de son sac à main. Ethan était d'un naturel gourmand.
— Anna vient de soulever la délicate question de la guerre soi-disante non civile aux Etats-Unis... Ouh là! Les réactions du public chauffent. Enfin du bon spectacle! remarqua enthousiaste Ethan Miller.
C'était cela. Ethan tout comme Sherlock Holmes possédait une âme d'enfant qui pouvait s'avérer être dangereuse. Elle comprenait enfin pourquoi Greg Lestrade lui avait demandé de garder un oeil sur lui. Ethan, loin d'être méchant, pouvait commettre des erreurs monumentales s'il s'aventurait à parler aux médias. C'était pour cela qu'il devait être discret. Ça, et également parce qu'il était encore sur la liste noire des cibles de potentiels tueurs à gages.
— Twitter va être en feu maintenant! continua de jacasser Ethan.
Son bip sonna. Elle sauta de son fauteuil et tapota l'épaule immobile du médecin. Sous son regard étonné, elle sortit à la hâte de la salle de garde, refermant la porte sur elle en silence.
Elle ignorait qu'après son départ, Ethan composa un curieux numéro sur son portable.
— Salut Fil, tu es au courant pour Imogen à la tête des US et Anna de nouveau sur les rails? Juste pour te tenir au courant! murmura le médecin dans un ton désinvolte.
— ...
— Selon les dernières infos d'Alex, K va bien. Ne t'en fais pas, on veille sur elle. Prends soin de tes fesses. Je ne veux pas me retrouver à te déminer un jour.
Et il raccrocha, se concentrant de nouveau sur l'émission à présent entièrement animée par une Anna au sommet de sa forme et de sa gloire. Elle venait d'éclipser l'animateur pour prendre le contrôle de manière inconsciente et naïve du plateau, le regard transparent hypnotique et un langage percutant lui assurant toute la crédibilité qu'elle pouvait espérer avoir. Sa folle ascension reprenait.
Il était temps.
*xXx*
Suisse, Zurich,
15 mars
Jour 91
La météo se prêtait à merveille pour une promenade ensoleillée. Mais le temps lui manquait. Elle devait rapidement se rendre à une réunion confidentielle au sujet de la crise aux Etats-Unis et la difficile gestion financière d'un certain CEO d'une entreprise nommée Xander Corp. La multinationale américaine risquait de prendre les parts de marché des grands acteurs financiers d'Europe.
Pressée, les pas saccadés tapant les pavés larges et neufs de la capitale économique du pays des helvètes, la B Alpha aux lunettes de soleil géantes énumérait les actifs à présent détenus par Aden. Elle ne lui en voulait pas, elle-même toujours sur trois fronts simultanément.
Personne au gouvernement suisse ne connaissait les relations qu'elle entretenaient avec la SSA et Aden Banaart de la Xander Corp. par extension. D'ailleurs, à titre privé, les entreprises de Kalyn Keller étaient bien plus rentables et dangereuses que celle d'Aden. Elle avait juste eu la grande finesse et intelligence de tout couper en plusieurs entreprises disséminées à travers le monde sous des noms différents.
A présent, Aden tout comme Kalyn tentait de rattraper le retard financier de la SSA pour contrer la tentaculaire Roseraie à présent seule sur le terrain des dynamiques après la grande révélation et révolution du Circus. Les deux organisations récemment révélées au monde entier glanaient des partisans à travers l'Occident. C'était désormais la grande préoccupation de Mycroft et Kalyn.
Malheureusement, son gouvernement coalisé peinait à s'entendre sur les grandes questions. Comme d'habitude, Sacha Li devait s'y rendre elle-même et tout négocier à leur place. Ce n'était pas normal. Mais indispensable à la bonne organisation de la plaque tournante financière et fiscale d'Occident. Les enjeux étaient trop importants.
— Ex... Excusez-moi! dit-elle soudain en manquant de se prendre un passant.
Ce dernier riait à gorge déployée. Sacha épousseta les pans de sa veste en soie Lanvin avant de lever lentement son regard sur le passant hilare.
— Je me disais bien avoir déjà vu ce visage quelque-part, ajouta la voix grave mais pleine d'entrain.
Sous le regard ébahi de la présidente suisse déguisée en femme d'affaires anonyme, l'homme enleva son chapeau et lui adressa une salutation solennelle, comme il le faisait si souvent.
— Nous, acteurs politiques, sommes malheureusement bien obligés de vivre cachés pour vivre tranquilles. Je vois que je ne suis plus le seul à subir l'anonymat forcé, n'est-ce pas Sacha? plaisanta Diesbach, pape de l'Eglise Catholique, avant de remettre son couvre-chef en place et camper le rôle du parfait touriste choqué par le soleil suisse d'un début de printemps.
— Heu...
— Qu'est ce que le bon Dieu a-t-il fait à mon visage pour autant susciter de "heu" parmi mes amis?
— Di... Diesbach, vous...
— Oui, parfaitement éloquent ma chère! Mais dites moi, la politique locale vous a-t-elle détruit votre penchant pour la diplomatie? Ce serait d'un comble! Et au grand plaisir d'Amelia qui aura enfin tout le temps de parole souhaité pour caser sa logorrhée. Sauf bien entendu lorsque ce Sherlock Holmes est présent. Mais trêves de balivernes. Je viens m'enquérir de l'absence étrange de trois hommes bien connu de mes services de mes radars, dont le si envahissant Sherlock. Or, si je me souviens bien, la base réceptionniste des images de mes satellites se situe ici, non?
— En... chantée... Dies...
— Ne perdons pas de temps! Marco! Viens venir aider cette jolie alpha à se défaire de son ineptie à la parole. Quelle désolation, hein?
— C'est que... Je ne vous ai jamais entendu parler... ainsi... et...
— Le théâtre est la vie!
Sacha abandonna la partie. Après des années passées au service d'un Bai Long communiquant en rébus et symboles verbaux, les élans tragi-comiques de Diesbach ne lui surprenaient plus. Sauf que le pape avait visiblement omis de surveiller ses arrières.
— Désolée, Diesbach! dit-elle avant de le plaquer au sol tandis que Marco, excellent agent sur le terrain, se chargeait de mettre au tapis les assaillants dissimulés dans la foule, empêchant in extremis un énième attentat contre le pape.
Elle était certes cantonnée à nager dans la politique locale et ennuyante, ce qu'elle détestait, mais cela ne l'empêchait pas de garder les pieds sur terre. On n'oublie pas son premier métier, disait Myc.
Il avait bien raison. D'ailleurs, lui-même en faisait la dure expérience tous les jours. Désormais, elle était de la partie.
Comme Kalyn, comme Aden, comme Alice et comme un certain Filibert dont elle n'avait plus de nouvelles.
Merci pour tous vos messages! Je suis si contente de vous torturer l'esprit (sadique, non!) XD
Bon, le dernier petit chapitre avant une tornade de Sherlock/Lestrade/Aden en agents infiltrés. Ce sera drôle , très drôle même! Surtout lorsque Mycroft l'apprendra. Bon, spoilers, hein?
Encore merci pour vos commentaires! Ils m'aident à continuer d'écrire malgré mon manque de temps avec le boulot et des pannes d'inspiration effrayantes.
PS: Ce chapitre risque de subir encore des modifications car mes yeux ne savent plus lire (fautes d'orthographes abominables en vue!). Mais comme il prenait trop de temps... Voilà! Au passage, j'ai corrigé les chapitres précédents. Je dois aussi commencer un gros boulot de nettoyage dans les autres parties pour laisser un récit avec le moins de fautes possibles lorsque tout sera terminé.
PPS: j'ai trouvé le visage d'Anna Ulanov à peu de choses près: Nastya Kusakina (voir mon tumblr!) :)
PPPS: Sacha Li est modelée sur l'actrice Eva Green... Comme quoi...
